Histoire d'Attila et de ses successeurs (2/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe
Part 30
Les Magyars partent sous la conduite d'Almus. Ils traversent les steppes, évitant les lieux habités, mangeant le gibier des broussailles et le poisson des rivières, et ne touchant à rien de ce qu'a produit le labeur de l'homme. Quand ils rencontrent devant eux quelque large fleuve, ils le passent, assis sur leur _tulbou_, outre de cuir qui leur sert de nacelle[645]. Ils arrivent enfin aux bords du Dniéper, que domine la grande et forte cité de Kiew, habitée par les Russes. A la nouvelle que les Magyars approchent et que leur duc Almus est un petit-fils de cet Attila à qui la Russie payait jadis tribut[646], Kiew ferme ses portes, et les Russes appellent à leur aide les Cumans blancs leurs voisins; mais le duc Almus n'a pas besoin d'aide, car le Saint-Esprit combat pour lui[647]. La bataille commence avec une ardeur égale de part et d'autre, et les Russes poussent des cris féroces qui étonnent un moment les Magyars. «Rassurez-vous, dit le duc Almus à ses soldats: ce sont là des hurlements de chiens, et quand les chiens ont vu le fouet du maître, ils se couchent à plat ventre et se taisent.» La fureur des combattants redouble; les Russes enfoncés sont mis en fuite, et les têtes tondues des Cumans roulent à terre comme des courges crues[648].
[Note 645: Super tulbou sedentes, ritu paganismo (_sic_) transnataverunt. Anonym., _ibid._, 7.]
[Note 646: Tum duces Ruthenorum hoc intelligentes, timuerunt valde, eo quod audiverunt Almum ducem filium Ugek de genere Athile regis esse, cui proavi eorum annuatim tributa persolvebant. Anonym., _Gest. Hung._, 8.]
[Note 647: Almus, cujus adjutor erat spiritus sanctus, armis indutus, ordinata acie... _Id. Gest. Hung._, 6.]
[Note 648: Tonsa capita Cumanorum Almi ducis milites mactabant tanquam crudas cucurbitas. _Id., ibid._]
Kiew ouvre ses portes, et ses principaux habitants, les mains chargées de présents inestimables viennent trouver le duc Almus dans son camp. «Que veux-tu faire dans notre pays? lui disent-ils. Vois là-bas, au soleil couchant, par-delà la forêt des Neiges, c'est l'ancien royaume d'Attila, la terre de Pannonie[649]: il n'en est pas de meilleure au monde. Des fleuves remplis de poisson, le Danube, la Theïsse, le Vag, le Maros, le Temèse, la traversent, et des ruisseaux sans nombre la fertilisent. Cette bonne terre est actuellement aux mains des Slaves, des Bulgares, des Valakes et des bergers romains qui s'en sont emparés après la mort du roi Attila. Les Romains ont dit que la Pannonie était leur pacage: ils ont bien dit, car ils font paître leurs troupeaux sans trouble sur le patrimoine des Magyars[650].» Ces paroles excitent l'impatience d'Almus; il reçoit des Russes un tribut de dix mille marcs d'or; des fourrures et de riches tapis, des chevaux harnachés d'or et des chameaux; puis il emmène leurs otages et part. Sept chefs cumans, voyant sa vaillance, lui demandent la permission de le suivre.
[Note 649: Ut ultra sylvam Ho-vos, versus occidentem in terram Pannoniæ descenderet, quæ primo Athile regis terra fuisset. _Id._, 9.]
[Note 650: Et jure terra Pannoniæ pascua Romanorum esse dicebatur, nam et modo Romani pascuntur de bonis Hungariæ. Anonym., _Gest. Hung._, 9.]
Il traverse le pays de Lodomer sans s'y arrêter; il entre dans la Galicie, mais il y fait halte. Partout on lui livre des otages, partout on lui offre des présents. On lui amène des bœufs harnachés pour porter son bagage: l'or d'Arabie, l'hermine, les riches vêtements remplissent ses chariots. «Pourquoi restes-tu si longtemps ici? lui dit le duc de Galicie: là-bas, derrière la forêt des Neiges, s'étend la terre de Pannonie, héritage du roi Attila. Les Romains, les Bulgares et les Slaves la possèdent: les Romains l'ont occupée jusqu'au Danube et y ont placé leurs pasteurs; les Bulgares ont pris ce qui se prolonge au delà entre le Danube et la Theïsse jusqu'aux frontières des Russes et des Polonais, et les Slaves ont usurpé le reste. Aucun pays au monde ne peut être comparé à ce bon pays; la terre y est grasse et féconde; des fleuves poissonneux l'arrosent, et d'innombrables ruisseaux le fertilisent[651].»
[Note 651: Dicebant quod terra illa nimis bona esset, et ibi confluerent nobilissimi fontes. _Id._, 11.]
Almus crut à ces paroles, et reprit gaiement sa marche. Le duc de Galicie lui a donné deux mille archers pour le guider, et trois mille paysans armés de haches et de faux pour lui ouvrir une route dans la forêt des Neiges. Bientôt les Magyars commencent à franchir la pente des montagnes, et leurs guides les abandonnent. Ils montent toujours, et entrent dans un canton sauvage où les aigles perchent sur les rameaux des arbres, serrés comme des nuées de moucherons: à la vue des chevaux et des bœufs des Magyars, ces oiseaux s'abattent sur eux pour les dévorer[652]. Sorti de ce canton inhospitalier, Almus errait à l'aventure, quand il voit arriver des étrangers qui parlent la langue des Hongrois: ce sont les Sicules d'Erdeleu, qui, instruits par la renommée de l'approche d'un petit-fils de Chaba, sont descendus de leur plateau pour le recevoir[653]. Avec leur assistance, les Hongrois enlèvent la ville de Hung-Var, et s'établissent dans la contrée voisine: ils ont posé le pied sur la terre d'Attila pour n'en plus sortir. Magyars et Szekelyek célèbrent ce grand événement et la joie de leur réunion par un _aldumas_ qui dure quatre jours[654]: pendant quatre jours, grands et petits s'enivrent en mangeant de la chair de cheval que les prêtres ont consacrée.
[Note 652: De arboribus tanquam muscæ, descendebant aquilæ et consumebant devorando pecora eorum et equos. _Chron. Bud._, p. 36, 37.--Thwrocz, II, c. I.]
[Note 653: Siculi Hunnorum residui, dum Hungaros in Pannoniam iterato cognoverunt remeasse, redeuntibus in Rutheniæ finibus occurrerunt, insimulque Pannonia conquestrata, partem in ea sunt adepti, non tamen in plano Pannoniæ, sed cum Wlakis in montibus confiniis sortem habuerunt. Sim. Kez., I, c. 3, § 6.--Omnes Siculi qui primo erant populi Athile regis... obviam pacifici venerunt. Anonym., _Gest. Hung._, 50.]
[Note 654: Diis magnas victimas fecerunt, et convivia per quatuor dies celebraverunt. Anonym., 13.--More paganismo, occiso equo pinguissimo, magnum _aldumas_ fecerunt. _Id._, 16.]
La mission de l'enfant du rêve se termine ici, Almus meurt, et son fils Arpad lui succède comme duc des Magyars. Campés au sommet des Carpathes, les Magyars ne possèdent que d'âpres vallées, tandis que les grasses plaines de Dacie et de Pannonie s'étendent près de là, sous leurs pieds. Elles appartiennent au duc Swatepolc, chef des Slaves Marahunes ou Moraves, qui réside sur la rive gauche du Danube, dans une ville baignée par les eaux du fleuve. Arpad fait venir vers lui Kusid, fils de Kund, homme intelligent et rusé. «Va explorer ce pays, lui dit-il, et rapporte-moi s'il est bon et si Swatepolc est notre ami.» Kusid, fils de Kund, part aussitôt avec une bouteille vide à la main et un sac de cuir sur le dos. Il va trouver Swatepolc dans son palais et lui adresse ces paroles: «Arpad, mon seigneur, te prie de lui accorder, pour y faire paître ses troupeaux, un coin de ce pays, que son aïeul, le très-puissant roi Attila, posséda jadis tout entier.» Swatepolc, supposant que les Magyars étaient une nation de bons paysans qui désiraient cultiver sa terre et faire paître leurs troupeaux moyennant tribut[655], accueille avec joie Kusid, fils de Kund. «Eh bien! dit alors l'espion, permets-moi de puiser dans cette bouteille un peu d'eau du fleuve, et de mettre dans ce sac un peu de terre des champs avec un peu d'herbe des prés, afin que les Magyars jugent si cette terre et cette herbe sont bonnes, et si cette eau vaut celle des fleuves de leur patrie.--Fais comme il te plaira,» lui répond le Morave.
[Note 655: Putabat enim illos esse rusticos et venire ut terram ejus incolerent... _Chron. Bud._, p. 38.--Thwrocz, II, c. 3.]
Kusid descend vers le fleuve, remplit d'eau sa bouteille et la rebouche; il s'avance ensuite dans la plaine, prend une poignée de sable noir qu'il met dans son sac, et passe de là dans la prairie, où il en prend une autre de différentes herbes[656]; puis, chargé de ce fardeau, il regagne le chemin de la montagne. Son récit enchante Arpad et les Magyars, on se presse autour de lui, on l'accable de questions; chacun veut voir et goûter l'eau, la terre et l'herbe, que l'on déclare de bonne apparence et de bon goût. Alors Arpad, mettant de cette eau dans sa corne à boire, la verse solennellement sur la terre en prononçant par trois fois cette invocation: _Dieu! Dieu! Dieu!_ que les Magyars répètent en chœur[657].
[Note 656: Kusid autem de aqua Danubii lagenam implens, et herbam periarum ponens in utrem et de terra nigri sabuli accipiens... _Chron. Bud._, p. 38.--Anonym., 14.--Thwrocz, II, c. 3.]
[Note 657: Arpad vero de aqua Danubii cornu implens... et omnes Hungari clamaverunt: Deus! Deus! Deus! _Chron. Bud., ibid._--Anonym., 14.--Thwrocz, _l. c._]
Quelques jours après, Kusid se remet en marche par le même chemin: il est chargé d'offrir à Swatepolc, au nom d'Arpad et des Magyars, un grand cheval blanc qu'il conduit par la bride. Le frein de ce cheval est d'or, et sa selle est dorée avec de l'or d'Arabie. «Tiens, dit-il au duc des Moraves, voilà ce qu'Arpad t'envoie pour le prix de la terre que tu lui permettras d'occuper.--Qu'il en occupe tant qu'il voudra[658]!» répond Swatepolc, toujours dans l'erreur, et s'imaginant qu'on lui envoie ce cheval en signe d'hommage et de soumission. Les Magyars, apprenant sa réponse, descendent de la montagne dans la plaine; ils se répandent par tout le pays, s'emparant de la terre et des villages, non comme des hôtes ou des fermiers, mais à titre de maîtres, en vertu d'un droit héréditaire de propriété[659]. Swatepolc, à qui ces violences sont rapportées, ne sait plus que penser de la conduite de ces étrangers. Il allait leur dépêcher ses ordres, quand un nouveau messager hongrois se présente et lui dit: «Voici ce qu'Arpad et les Magyars te déclarent par ma bouche: Il ne convient pas que tu restes plus longtemps dans ce pays que tu nous as vendu, car nous avons acheté de toi la terre au prix du cheval, l'herbe au prix du frein, l'eau au prix de la selle.--Eh bien! donc, s'écria le Morave en poussant un grand éclat de rire, j'assommerai le cheval avec mon maillet, je jetterai le frein dans la prairie, et je noierai la selle dorée dans le Danube[660].--Quel mal cela fera-t-il à mon maître? reprit tranquillement l'envoyé. Si tu tues le cheval, ses chiens rencontreront le cadavre et en feront leur curée; si tu jettes le frein dans la prairie, ses faucheurs le trouveront et le lui remettront; si tu noies la selle dans le Danube, ses pêcheurs la retireront de l'eau, la feront sécher sur la rive et la reporteront à sa maison. Qui possède la terre, l'herbe et l'eau possède tout[661].»
[Note 658: Habeant quantumcumque volunt... _Chron. B. Ibid._--Thwrocz, _ub. sup._]
[Note 659: Sed sicut terram jure hæreditario possidentes. _Chron. Bud._, p. 39.]
[Note 660: Subridens dixit: Equum illum malleo ligneo interficiam, frenum autem in pratum projiciam, sellam autem deauratam in aquam Danubii abjiciam. _Ibid._, p. 39.--Thwrocz, II, c. 3.]
[Note 661: Si equum interficies, canibus suis victualia dabis: si frenum in herbam projicies; homines sui, qui fenum falcant, aurum freni invenient; si vero sellam in Danubium abjicis, piscatores illius aurum sellæ super littus exponent, atque domi reportabunt. Si ergo terram, herbam et aquam habent, totam habent. _Chron. Bud._, p. 39.--Thwrocz, _l. c._]
Instruit un peu trop tard du caractère de ses hôtes, Swatepolc essaie de les combattre, mais il est vaincu; son armée est mise en déroute, et lui-même désespéré se jette dans le Danube la tête la première[662]. Arpad, possesseur de la rive gauche du fleuve, passe sur la droite, et bientôt Slaves, Bulgares et Romains sont chassés de la Pannonie ou forcés de se soumettre au nouveau maître. L'armée magyare se trouve grossie d'un nombre immense d'étrangers de toute race qui viennent partager sa conquête. Arpad fait enfin son entrée triomphale dans la ville de Sicambrie, restée déserte depuis la mort d'Attila. Il y retrouve les palais de son aïeul, les uns encore debout, les autres ne présentant plus qu'une grande ruine, et les Magyars remarquent avec admiration que tous ces édifices avaient été construits en pierre[663]. C'est au milieu de ces débris de la puissance des Huns qu'Arpad célèbre l'aldumas destiné à fêter sa victoire. Ce grand aldumas dure vingt jours entiers; des troupeaux de chevaux blancs égorgés et consacrés par les prêtres passent de la boucherie sur des tables, où tous les Magyars sont assis, depuis le duc jusqu'au dernier soldat. Le bruit des instruments de musique et les chansons des rapsodes égaient les convives pendant le repas[664]. Arpad et les nobles sont servis dans des plats d'or, les simples soldats et le peuple dans des plats d'argent. Enfin, pour couronner dignement les joies de ce long festin, le chef distribue le butin et les terres conquises à ses capitaines, à son armée, aux étrangers qui l'ont assisté.
[Note 662: Præ timore in Danubium se jactavit. _Chron. Bud._, p. 39.]
[Note 663: Intraverunt in civitatem Athile regis et viderunt omnia palatia regalia, quædam destructa usque ad fundamentum, quædam non, et admirabantur ultra modum omnia illa ædificia lapidea. Anonym., 46.]
[Note 664: In palatio Athile regis conlateraliter sedendo, et omnes symphonias atque dulces sonos cythararum et fistularum, cum omnibus cantibus joculatorum habebant ante se. _Id., ibid._]
L'ancienne Hunnie est reconquise; la bannière de l'épervier flotte sur les murs ruinés de Sicambrie, et la pyramide funéraire de Kewe-Haza, qui recouvre les ossements des Huns, n'est plus sous la domination de l'étranger. La mission d'Arpad se termine là, comme celle d'Almus s'est terminée au sommet des Carpathes, à l'entrée de la terre promise. Il meurt, et les Magyars l'enterrent près de la source d'une petite rivière qui baigne le territoire où doit se fonder plus tard la cité chrétienne d'Albe-Royale[665]. La sépulture d'Arpad devient celle des chefs hongrois de la première période, ducs et païens: à la limite du canton se trouve celle d'Attila et des Huns, et entre les deux s'élèvera plus tard l'_Église-Blanche_ où reposeront les rois chrétiens de la Hongrie. Le tombeau d'Arpad est un nouveau gage de consécration pour ce coin de terre, où se pressent les grands monuments de la nation magyare, les symboles de son passé et de son avenir.
[Note 665: Castra fixit in monte Noë prope Albam, et ille locus est primus, quem sibi elegit in Pannonia: unde et civitas Alba per sanctum regem Stephanum... fundata est ibi prope. _Chron. Bud._, p. 40.]
A l'action principale que je viens d'esquisser se joignent dans les récits traditionnels beaucoup de détails, empruntés évidemment aux chansons domestiques. Si l'on en veut croire ces vieilles poésies, les violences et les cruautés des Magyars contre les Allemands ne sont que des représailles de famille, dont l'origine remonte aux guerres d'Attila et de ses fils. Ainsi Bulchu, un des plus épouvantables héros de l'histoire hongroise, que ses actions atroces firent surnommer de son vivant Ver-Bulchu, c'est-à-dire Bulchu le mauvais, commettait ses barbaries dans un esprit de vengeance héréditaire. «Il faisait rôtir à la broche, nous dit Simon Kéza, tous les Allemands qu'il pouvait rencontrer, et buvait leur sang en guise de vin, par la raison que les Germains avaient fait périr cruellement un de ses ancêtres à la bataille de Crimhilt[666].» On aperçoit bien ici comment le lien épique, passant d'une époque à l'autre, formait un seul tissu de toutes ces traditions générales ou particulières. Enfin les documents traditionnels que nous possédons contiennent, outre les faits relatifs à la conquête, l'état du pays conquis et la désignation des lots attribués à chaque famille par droit de premier occupant ou par concession ultérieure. C'est le _Doomesday-Book_ de la Hongrie: à chaque ligne on y retrouve la mention que le droit de propriété dérive du roi Attila.
[Note 666: Pro eo enim Ver-Bulchu vocatus est, quia cum avus ejus in prælio _Crimildino_ per Teutonicos fuisset interfectus, et id ei pro certo constitisset, volens recipere vindictam super eos, plures Germanos assari fecit super veru, et tanta crudelitate dicitur in eos exarsisse, quod quorumdam quoque sanguinem bibit, sicut vinum. Sim. Kez., l. II, c. I, § 11.]
SAINT ÉTIENNE ET LA SAINTE COURONNE.
Nous arrivons au dénoûment de l'épopée magyare, et quelques explications historiques préliminaires aideront à bien comprendre le sens profond de cette péripétie, qui clôt les temps héroïques de la Hongrie ainsi que la tradition proprement dite.
De l'époque d'Arpad, nous sommes transportés aux dernières années du Xe siècle. Il y a quatre-vingts ans que les Magyars ont fondé un petit État au midi des Carpathes, et quatre-vingts ans que le pillage et la dévastation partent de ce petit État pour aller atteindre jusqu'aux nations européennes les plus éloignées. Une haine instinctive du christianisme et le goût des profanations donnent à ces ravages un caractère particulièrement effrayant pour la chrétienté. On ne peut disconvenir que l'intrusion de cette république de brigands païens au cœur même de l'Europe n'ait été, pendant près d'un siècle, un vrai fléau pour le christianisme et pour la civilisation. L'Europe eut beau mettre ces brigands hors du droit des nations, attacher les chefs au gibet, et traiter les soldats sans quartier: ce triste système de représailles, en ravalant la civilisation au niveau de la barbarie, n'amenait que l'exaspération de la barbarie même. On songea enfin à l'emploi d'un remède essayé à diverses époques sur les peuples païens de l'Europe septentrionale, et qui consistait dans un certain mélange de coercition morale et de violence armée. Quand un de ces peuples qui gênaient le développement chrétien et monarchique des grands États européens se rendait par trop insupportable à ses voisins, on le pourchassait, on le mettait aux abois, et lorsque, à bout de ressources, il implorait la paix, on la lui accordait telle qu'elle le chargeât d'une double chaîne, au dehors et au dedans. Ainsi on l'obligeait par traité à recevoir des missionnaires chrétiens, à laisser construire des églises et des couvents sur son territoire, à reconnaître les évêques qu'on lui donnerait, et ces instruments d'une conquête religieuse, mis sous la foi des traités, asservissaient ce peuple en changeant ses mœurs. Dagobert avait usé de ce procédé, non sans succès, avec les Bavarois, Charlemagne avec les Saxons, et les empereurs germains de la maison de Saxe l'éprouvaient à leur tour sur les populations slaves de la Pologne.
La cour de Rome, comme on le pense bien, était toujours de moitié dans l'application de ce remède héroïque, et les armes qu'elle avait en main ne possédaient pas moins de puissance que l'épée temporelle des empereurs d'Allemagne, quoiqu'elles fussent d'une autre nature. La plupart des peuples susceptibles d'être ainsi convertis se trouvaient organisés en aristocraties militaires, sorte de gouvernement essentiellement favorable à l'esprit de turbulence et d'entreprise: tant que cette forme d'administration devait persister, il semblait impossible d'obtenir de ces peuples avec l'exécution sincère des traités un état de paix durable. Force était donc de ruiner le gouvernement aristocratique chez la peuplade qu'on voulait convertir, et d'amener celle-ci à une monarchie fondée sur des principes analogues à ceux des autres gouvernements européens; c'était là un des premiers soins de la politique chrétienne et civilisatrice. Le but n'était pas très-difficile à atteindre, l'ambition des hommes aidant. On faisait briller aux yeux de chefs avides de pouvoir et rivaux les uns des autres la perspective d'une royauté concédée au plus digne, c'est-à-dire à celui qui aurait montré le plus de zèle pour la propagation du christianisme parmi les siens, et c'était au pape, dispensateur des couronnes en vertu du droit divin, qu'appartenaient le choix et l'institution des nouveaux rois. Les évêques et les missionnaires, agents du pouvoir pontifical près des nations en cours de conversion, travaillaient incessamment l'esprit des chefs, et l'appât d'une couronne manquait rarement son effet. Les choses se passaient ainsi en Pologne dans les dernières années du Xe siècle. Commencée à grands coups d'épée par l'empereur Othon Ier, la conversion des Polonais se poursuivait sous des auspices plus pacifiques. Le duc qui les gouvernait alors, Miesco, autrement dit Miecislas, néophyte plus ambitieux que convaincu, s'agitait en tout sens sinon pour consolider l'œuvre chrétienne, du moins pour faire croire au pape qu'il l'avait consolidée, et déjà il réclamait ce titre royal qui était l'aiguillon et la récompense des grands succès.
Ce fut vers cette époque et dans des circonstances à peu près pareilles que la foi chrétienne s'introduisit en Hongrie à la suite d'un traité de paix. Les Hongrois avaient lassé la patience de leurs voisins, soit en leur faisant directement la guerre, soit en entrant comme auxiliaires dans toutes les révoltes qui les déchiraient. Enfin en 955 les Germains se concertèrent pour exterminer cette nation turbulente. Tandis qu'elle assiégeait la ville d'Augsbourg avec une année qui renfermait toute sa jeunesse, l'empereur Othon Ier, accompagné de forces supérieures, cerna les assiégeants, les culbuta soit contre la ville, soit contre la rivière du Lech, qui la traverse, et, refusant de les recevoir à composition, ne leur laissa que le choix de leur mort. Leurs deux chefs, Léel et Bulchu, furent pendus au gibet de Ratisbonne[667], ainsi que je l'ai raconté plus haut. Cette terrible défaite abattit l'audace des Magyars qui demandèrent la paix en suppliant; mais l'empereur Othon, après de longs refus, ne l'accorda qu'à la condition qu'ils se feraient chrétiens, ou du moins qu'ils ouvriraient leur territoire au christianisme. Les féroces Magyars reçurent donc des missionnaires, laissèrent construire chez eux des églises, eurent des prêtres et des évêques, mais ne se firent point chrétiens. Leurs prédicateurs périrent presque tous de mort violente, et le duc Toxun, sous le gouvernement duquel avait été conclu le traité, mourut dans l'impénitence païenne. Sous Geiza, son fils et son successeur, le christianisme fit un assez grand pas. Ce duc hongrois, qui paraît avoir eu plusieurs femmes, en aimait une passionnément, et celle-ci, d'un caractère viril et décidé, qui montait à cheval, buvait et se battait comme un homme, avait pris sur lui un ascendant presque absolu. Elle était fille de Gyla, duc de Transylvanie, se nommait Sarolt, et avait reçu des Slaves, à cause de sa grande beauté, le surnom de _Beleghnegini_[668], c'est-à-dire la belle maîtresse. Un beau jour, elle se convertit, et bientôt après Geiza fut baptisé.
[Note 667: Mala morte ut digni erant mulctati sunt; suspendio namque crepuerunt. Witichind. _Chron._, 3, ad ann. 955.--Suspensi patibulis. Hepidan. Monach. eod ann.]
[Note 668: Voir plus haut les _Légendes et Traditions germaniques_.--Cf. Pray, p. 376 et seqq.]