Histoire d'Attila et de ses successeurs (2/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe

Part 28

Chapter 283,612 wordsPublic domain

[Note 604: Quibus imperator: Eligite vobis mortem, qualem vultis.--Cui Leel ait: afferatur mihi tuba mea, cum qua primum buccinans, post hæc tibi respondebo. _Ibid._, eod. ann.]

«L'empereur Conrad l'ayant permis, on apporta à Léel sa trompe de combat, et Léel se mit à l'emboucher: tout en sonnant, il s'approchait pas à pas de l'empereur. Quand il fut près de lui, il éleva la trompette en l'air et la lui abattit sur la tête avec tant de force, que le crâne fut enfoncé, et Conrad mourut du même coup.

«Alors Léel fit éclater une grande joie.--Tu meurs avant moi, lui cria-t-il: j'aurai donc un esclave pour me servir dans l'autre monde[605]!» En effet, ajoute la chronique, les Hongrois croyaient que ceux qu'ils tuaient pendant cette vie étaient condamnés à les servir pendant l'autre.

[Note 605: Ipsum Cæsarem sic fortiter in fronte fertur percussisse, ut illo solo ictu imperator moreretur; dixitque ei: tu peribis ante me, mihique in alio sæculo eris serviturus. _Chron. Bud._, p. 11, ad. ann. 955. Ibi ultra modum abundanter inveniuntur zobolini, ita quod... bubulci et subulci ac opiliones sua inde decorant vestimenta. Anonym., _Gest. Hung._, I.]

«Léel et Bulchu furent aussitôt mis aux fers, et on les pendit au gibet de Ratisbonne.»

Tels sont les trois ouvrages principaux, tous trois antérieurs au XVe siècle, dans lesquels nous pouvons à coup sûr consulter les traditions hongroises. J'y joindrai volontiers les deux premières parties de la chronique de Thwroczi, qui écrivait en 1470, sous le règne de Mathias Corvin, mais qui nous dit lui-même qu'il a suivi la route tracée par ses prédécesseurs. Thwroczi est réellement le dernier des chroniqueurs hongrois. A côté de lui s'élevait, sous le patronage de Mathias Corvin, une littérature savante, importée d'Italie, qu'illustrèrent de beaux esprits, et qui a rendu à l'histoire de Hongrie des services incontestables, non pas pourtant en ce qui concerne ses origines. Ni Bonfinius, ni Ranzanus, ni Callimachus n'eurent le goût de la poésie populaire hongroise, qui aurait d'ailleurs assez mal figuré dans des décades composées à la manière de Tite-Live; pour la sentir, il fallait être Hongrois. Ce fut là le mérite de Thwroczi.

De ce qui précède, il résulte, si je ne me trompe, que non-seulement il a pu exister des traditions hongroises, mais que ces traditions existent, et que nous en possédons les monuments dans des livres d'une authenticité incontestable, dont le plus ancien fut écrit trente ans après la mort de saint Étienne et cent soixante ans seulement après l'établissement d'Arpad en Hongrie. Quelle est en Europe la nation qui a rédigé si tôt ses souvenirs?

Il résulte encore de ces détails que la tradition, transmise d'abord par des chants nationaux, a éprouvé une double altération au XIe siècle: altération du fond par suite des nécessités qu'avait créées le christianisme, altération de la forme par le passage d'une poésie libre et chantée dans le tissu de chroniques rédigées en latin. Ceci posé, je puis aborder sans hésitation (il me le semble du moins) l'examen des traditions magyares.

II. ÉPOPÉE MAGYARE.--ATTILA, ARPAD, SAINT-ÉTIENNE.

Si l'on aborde l'étude des traditions hongroises pièce à pièce, pour ainsi dire, et indépendamment de l'ensemble, on est choqué de ce qu'elles présentent, au premier coup d'œil, d'incohérent et de bizarre: de grossiers anachronismes y arrêtent le lecteur à chaque pas, et le rôle des personnages historiques y semble interverti comme à plaisir; mais si, se plaçant dans une sphère plus élevée, on cherche à saisir, à travers ces fragments traditionnels, une pensée d'ensemble, on s'aperçoit qu'ils se relient effectivement les uns aux autres pour ne former qu'un tout. De ce point de vue, l'incohérence disparaît, les anachronismes s'expliquent, les antinomies se perdent dans une vaste unité, et l'on voit se dessiner comme l'esquisse d'une épopée dont les héros seraient Attila, Arpad et saint Étienne: Attila le père commun et la gloire de tous les Huns; Arpad, le fondateur du royaume des Magyars, et Étienne, leur premier saint et leur premier roi, leur initiateur à la vie chrétienne et civilisée. Attila, Arpad et saint Étienne personnifient les trois époques dans lesquelles se divise l'histoire héroïque du peuple hongrois, et c'est avec ce caractère qu'ils nous apparaissent dans la tradition, concourant à une action commune malgré la différence des temps, et fils les uns des autres non pas seulement par la chair, mais par l'esprit.

Attila plane sur cette trilogie épique; il la domine, il la remplit de son intervention directe ou cachée. Patron inséparable de la nation magyare, il ne reste étranger à aucune des péripéties de son existence; quand elle change, il change avec elle; il subit ses transformations, et il y préside. Qu'elle vienne d'Orient ou d'Occident, des bords de la mer Caspienne à ceux de la Theïsse, c'est lui qui l'appelle et la conduit dans le royaume qu'il a préparé lui-même à ses petits-fils; que, cédant à une inspiration du ciel, les Magyars se fassent chrétiens, c'est aux mérites d'Attila qu'ils le doivent: Attila a préparé cette conversion à travers les siècles par sa docilité sous la main de Dieu, dont il était le fléau. Arpad n'est pas seulement son descendant, c'est le fils de son esprit; Almus, père d'Arpad, est une incarnation d'Attila. Si un autre de ses petits-fils, Étienne, obtient du pape, avec des bénédictions et des grâces sans nombre, la sainte couronne de Hongrie, ce palladium de l'empire des Magyars, c'est en vertu d'un marché conclu entre Attila et Jésus-Christ, aux portes de Rome, pour la rançon de la ville éternelle et des tombeaux des saints apôtres. Il se peut que ceci soit étrange et nous enlève bien loin de l'histoire dans le domaine de la fantaisie; mais s'il y eut jamais dans la pensée d'un peuple formulant son passé, une idée grande et poétique, c'est bien assurément celle-là.

Telle est l'idée systématique qui se montre au fond de ces traditions éparses, et en constitue pour ainsi dire le nœud. Autour des trois personnages principaux, des héros de la trilogie, se groupent, comme il arrive dans toutes les épopées, de nombreux personnages secondaires, dont les aventures, liées au plan général, composent les épisodes du poëme. Les héros inférieurs, on le devine bien, sont les fondateurs de la noblesse magyare, les ancêtres des magnats, qui dominaient la Hongrie aux XIe et XIIe siècles, quand la tradition revêtit sa forme définitive. C'est ainsi que les souvenirs domestiques des petits rois grecs, rattachés à une action commune, donnèrent naissance à l'Iliade, et que l'Énéide consacra dans un cadre national les prétentions de l'aristocratie romaine au temps d'Auguste. La Hongrie n'a pas eu ce bonheur de produire une Énéide ni une Iliade, mais elle a possédé au moyen âge ce que possédaient la Grèce et l'Italie avant Homère et Virgile, des chants nationaux, des traditions de famille et une pensée épique, qui pouvait y porter la vie. Les matériaux sont restés à l'état de chaos: l'Énéide hongroise est morte avant de naître; mais on en peut retrouver le dessin dans les chroniques, dans les légendes, enfin dans quelques chansons encore reconnaissables sous les mutilations de la prose latine. C'est de là qu'il faut dégager cette épopée qui ne fut jamais écrite, et qui se formait d'elle-même, parce qu'elle était dans l'esprit et dans le sentiment de tout le monde. En essayant de la reconstruire ici, je me conformerai au plan même des chroniques qui nous la donnent. Elles divisent la période héroïque de l'histoire de Hongrie en trois époques savoir: l'époque des Huns, celle des Magyars proprement dits, enfin celle de la conversion du peuple hongrois au christianisme et de la conquête de la sainte couronne. Je désignerai chacune de ces trois époques par le héros qui en est le symbole.

ATTILA.

La tradition nous introduit d'abord dans le _Dentumoger_, berceau de la tribu de Magog, où demeurent les Moger ou Magyars, et près d'eux les Huns, avec lesquels ils se confondent comme enfants de la même race. Aucune contrée de l'univers n'égale en beauté la patrie des Magyars; l'air y est plus salubre, le ciel plus pur, la vie humaine plus longue que partout ailleurs; l'or et l'argent y naissent à la surface du sol; les fleuves y roulent pour cailloux des émeraudes et des saphirs; les hommes s'y nourrissent de miel et de lait. Là tout le monde est riche, et le bouvier fait paître ses bœufs en manteau d'hermine.

Vers le sixième âge du monde, les Moger, qui se sont multipliés comme le sable des rivages, veulent envoyer un essaim au dehors. Ils réunissent leurs cent huit tribus, qui fournissent chacune dix mille guerriers; c'est là l'armée d'émigration. Elle nomme ses chefs militaires, au nombre de six, trois dans la famille de Zémeïn et trois dans la famille d'Erd. Les trois chefs de la race de Zémeïn sont Béla, Kewe et Kadicha; les trois chefs de la race d'Erd sont Attila, Buda et Rewa. Les six chefs nomment à leur tour un grand-juge chargé de réprimer les crimes et de faire exécuter les criminels, sauf la décision souveraine de la communauté; son autorité va jusqu'à suspendre ou révoquer, en certaines circonstances, les chefs militaires eux-mêmes[606]. Ils élèvent à ce poste suprême, qui balance leur pouvoir et le dépasse quelquefois, Kadar, de la maison de Turda, souche d'une grande famille hongroise, ainsi que Zémeïn et Erd. L'Attila de la tradition a pour père Bendekuz, et non pas Moundzoukh, comme celui de l'histoire; son frère Bléda devient ici Buda, à cause de la ville de Bude, dont on le suppose fondateur, et le roi Roua ou Rewa n'est plus oncle, mais frère d'Attila.

[Note 606: Sim. Kez. _Chron._, l. I, c. 2, § 1.]

Ce ne sont pas seulement les nobles de la Hongrie que la tradition place autour du futur conquérant, ce sont aussi ses institutions primitives. Attila n'y figure pas comme un roi, mais comme un simple chef, et les Huns y sont organisés en république militaire, à l'instar des premiers Magyars. Il n'est pas jusqu'à cette charge de grand-juge, dont est investi Kadar, qui ne soit une institution contemporaine de l'établissement des Hongrois en Europe. La tradition nous parle encore d'une loi qu'elle appelle _scythique_, et qui aurait été en vigueur parmi les compagnons d'Attila. Chaque fois que la communauté devait se former en assemblée générale pour délibérer sur quelque objet important, tel qu'une expédition de guerre, une levée en masse ou le jugement d'un chef, un crieur public, quelquefois une femme, parcourait le pays de village en village, ou les campements de tente en tente, brandissant une lance trempée de sang et psalmodiant par intervalle la formule suivante: «Voix de Dieu et du peuple magyar! que tout homme armé soit présent tel jour, en tel lieu, au conseil de la communauté[607]!» Celui qui manquait à la convocation sans motif suffisant était traîné devant le juge et éventré avec un couteau. Quelquefois, par grande indulgence, on ne le condamnait qu'à la servitude perpétuelle, et il devenait esclave public[608]. Ces mœurs féroces subsistèrent chez les Hongrois jusqu'au temps de Geiza, père de saint Étienne.

[Note 607: Vox Dei et populi hungarici, quod die tali, unusquisque armatus in tali loco præcise debeat comparere. Sim. Kez. l. I, c. 2, § 1.]

[Note 608: Quicumque ergo edictum contempsisset, prætendere non valens rationem, lex _scythica_ per medium cultro, hujusmodi detruncabat, vel exponi in causas desperatas, aut detrudi in communium servitutem... _Id., ibid._]

Les Huns partent donc, côtoient la mer Noire et ne s'arrêtent qu'au bord du Danube. De l'autre côté de ce fleuve règne le Lombard Macrinus, tétrarque de Pannonie, de Dalmatie, de Macédoine, de Pamphylie et de Phrygie; ce royaume ne lui appartient pas en propre: il le tient de Théodoric de Vérone, que les Romains ont nommé roi d'Italie. A la vue des Huns, qui se déploient sur la rive gauche du Danube, Macrinus pousse un cri de détresse, et Théodoric accourt à son aide avec une armée composée des nations de tout l'Occident. Il se réunit aux Lombards sous les murs de Potentiana; mais tandis que les deux chefs délibèrent sur le point où ils doivent attaquer les Huns, ceux-ci, arrivés pendant la nuit, traversent le Danube sur des outres et dispersent l'arrière-garde romaine. Théodoric se retire dans les plaines marécageuses où s'élèvera plus tard la ville d'Albe-Royale; il y attire les Huns, auxquels il livre à Tarnok-Welg une grande bataille dans laquelle ceux-ci sont vaincus: cent vingt-cinq mille de leurs guerriers restent sur la place, mais Théodoric a perdu deux cent mille des siens. Un des capitaines des Huns, Kewe, de la race de Zémeïn, était tombé parmi les morts: les Huns s'en aperçoivent dans leur fuite, et reviennent sur leurs pas pour chercher son cadavre, qu'ils enterrent au bord du grand chemin; puis ils élèvent sur sa fosse une colonne ou pyramide de pierres, à la manière des Huns[609], ajoute la tradition. Le canton prit dès lors le nom de _Kewe-Haza_ (la demeure, le sépulcre de Kewe), qu'il conserva chez les Hongrois.

[Note 609: Reversi ad locum certaminis, sociorum cadavera, quæ poterant invenire, _Cuvem_ que capitaneum prope stratam ubi statua est erecta lapidea, more scythico, solemniter terræ commendarunt, partesque illius territorii dictæ sunt _Cuve-Azoa_. Sim. Kez. _Chron._, l. I, c. 2, § 4.--_Kewe-Haza_. Ms. Poson.--_Chron. Bud._]

Cette pyramide sépulcrale, où doit un jour reposer Attila, commence la consécration d'un petit territoire qui deviendra, à mesure que les événements se développeront, le champ sacré de la Hongrie, et réunira successivement dans ses limites la capitale païenne des Huns, Sicambrie, la capitale chrétienne des Hongrois, Albe-Royale, et les trois sépultures d'Attila, d'Arpad et de saint Étienne. On ne devine pas bien à quel événement historique on pourrait rapporter la bataille de Tarnok-Welg, car le tétrarque Macrinus est un personnage imaginaire, de même que sa ville de Potentiana est une ville imaginaire. Les Lombards, comme on sait, ne se sont établis en Pannonie que dans la première moitié du VIe siècle, et quant à Théodoric de Vérone, c'est le héros fantastique des poëmes allemands. Toutefois on rejetterait difficilement ces souvenirs à titre de pures inventions: il est probable au contraire que la bataille de Tarnog-Welg et celle qui va la suivre, livrées toutes deux sur la rive droite du Danube, antérieurement au règne d'Attila, appartiennent aux traditions locales de la Pannonie.

Les Huns avaient une revanche à prendre, ils la prennent glorieuse. A la poursuite de leur ennemi vainqueur, ils l'attaquent à quelques milles au-dessus de Vienne, dans un lieu appelé par la tradition Cézunmaur, et qui n'est autre que le défilé fortifié du Mont-Cettius. La bataille dure depuis l'aube du jour jusqu'à la neuvième heure. L'armée romaine et germaine est mise en pleine déroute, Macrinus est tué, Théodoric blessé. Une flèche qui l'atteint au front pénètre dans l'os et s'y fixe: son sang coule comme un déluge; mais il défend qu'on arrache le fer de sa blessure, tant il est impatient de regagner Rome pour instruire le sénat de son désastre. Il saute à cheval, il dévore l'espace, il arrive, il entre dans l'assemblée portant au front le fer et le bois de la flèche[610], sanglant témoin des luttes qu'il vient de soutenir. Rome apprend par ce narrateur muet et sa propre défaite et la vigueur d'un ennemi qui sait frapper de pareils coups. «Cette aventure, nous dit le vieux récit, valut à Théodoric le surnom d'_Immortel_ que lui donnent les Hongrois dans leurs chansons, _Halathalon Detreh_[611].»

[Note 610: Cujus tandem sagittæ truncum ipse Detricus (Theodericus)... in curiam pro documento certaminis in fronte detulisse... Thwrocz., _Chron. Hung._, c. 12.]

[Note 611: Propter hoc immortalitatis nomen usurpasse narratur; Hungarorum que in idiomate, _Halathalon Detreh_ dici meruit, præsentem usque diem. _Id. ibid._]

Du côté des Huns, quarante mille guerriers jonchaient la plaine de Cézunmaur, et dans ce nombre les capitaines Béla, Kadicha et Rewa, qui furent inhumés sous la pyramide de Kewe-Haza. Des six chefs militaires qui avaient amené les Huns d'Asie en Europe, il ne restait plus qu'Attila et Buda: Attila est proclamé roi, mais il s'associe son frère, à qui il abandonne le gouvernement des pays situés à l'orient de la Theïsse, se réservant tout ce qui a été déjà conquis et tout ce qu'il doit conquérir lui-même à l'occident de cette rivière. Il pose de sa main la borne séparative des deux États, fixe sa résidence à Sicambrie et veut que cette ville porte désormais son nom. Les rois de Germanie, que la défaite de Cézunmaur a remplis de crainte, viennent lui rendre hommage, et Théodoric à leur tête se déclare son vassal. Flatteur insinuant et perfide, Théodoric déguise sa haine sous un faux semblant d'amitié, et pousse le nouveau roi à des expéditions aventureuses où il espère le voir périr; ainsi il lui met en tête de subjuguer par ses armes tous les royaumes de l'Europe. Attila, enflé d'orgueil, ajoute à ses titres de roi des Huns, petit-fils de Nemrod, ceux de _fléau de Dieu_ et de _maillet du monde; flagellum Dei, malleus orbis_[612].

[Note 612: Sim. Kez. l. I, c. 1, § 5.--_Chron. Budens._, p. 17.--Thwrocz. c. 13.]

L'Attila de la tradition magyare est en grande partie celui de l'histoire: basané, court de taille, large de poitrine, la tête rejetée en arrière, il porte en outre une barbe longue et touffue comme les Huns blancs et les Turks[613], tandis que l'Attila historique est presque imberbe comme les Finno-Huns et les Mongols. On ne lui trouve point non plus dans la fiction traditionnelle cette fière simplicité que l'histoire remarque, et qui le distinguait entre tous les Barbares de l'Orient. Ici il a les allures somptueuses et l'attirail superbe d'un kha-kan turk. Sa tente d'apparat se compose de lames d'or articulées, qui s'ouvrent et se referment comme les branches d'un éventail; elle a pour supports des colonnes d'or ciselé garnies de pierres précieuses. Son lit, qu'il emporte avec lui dans toutes ses guerres, est la merveille des arts; sa table est d'or, son service d'or, ainsi que ses ustensiles de cuisine. La pourpre et la soie tapissent ses écuries, que peuplent les plus belles races de chevaux; leurs harnais et leurs selles sont d'or incrusté de diamants; c'est en un mot toute la féerie orientale. Attila a pour armes un épervier couronné: cet oiseau, appelé _Turul_ en vieil hongrois, est peint sur son écu et brodé sur sa bannière; il orna aussi le drapeau des Magyars jusqu'au temps de saint Étienne[614]. L'épervier, dans la poésie traditionnelle hongroise, est le symbole d'Attila et sa personnification: Almus, arrière-petit-fils du roi des Huns, est qualifié d'_enfant de Turul_[615].

[Note 613: Barbam prolixam deferebat. Sim. Kez. l. I, c. 1, § 6.--Cf. Jorn., _R. Get._, 35. Voir ci-dessus _Histoire d'Attila_, c. 2, p. 52, not. 2.]

[Note 614: Banerium quoque regis Ethelæ, quod proprio scuto gestare consueverat, similitudinem avis habebat, quæ hungarice _Turul_ dicitur, in capite cum corona. Sim. Kez. l. II, c. 2, § 6.]

[Note 615: De genere Turul. Sim. Kez. l. II, c. 1, § 4.]

D'après le conseil de Théodoric de Vérone, Attila traverse le Rhin et entreprend la conquête des Gaules. Je ne le suivrai pas dans les détails du récit traditionnel, qui ne fait guère que résumer les légendes des pays latins, en les accommodant à sa guise et les tournant à la gloire des Huns. Il fallait s'attendre à y trouver Attila toujours vainqueur; c'est ce qui arrive en effet, même au combat des champs catalauniques, qui ne se passe point en Champagne, comme le veut l'histoire, mais en Catalogne à cause de la ressemblance des noms. Là, un tiers de l'armée hunnique se sépare du reste, pour aller conquérir l'Espagne et le Maroc[616], tandis que les deux autres tiers ravagent la Gaule, parcourent la Frise, le Danemark, la Suède, la Lithuanie, et regagnent les bords du Danube par la Thuringe. Ces guerres épisodiques fournissaient aux rapsodes magyars des cadres commodes, dans lesquels la noblesse de Hongrie pouvait aisément intercaler ses aïeux.

[Note 616: Sim. Kez. l. I, c. 3, § 1.--_Chron. Bud._, p. 21, 22.--Thwrocz., c. 15, 16.]

Le retour d'Attila à Sicambrie amène entre son frère et lui la sanglante tragédie qui malheureusement appartient à l'histoire comme à la tradition. Buda, animé d'une secrète envie, a déplacé la borne posée par Attila entre leurs deux gouvernements. Il a fait plus: au mépris des ordres de son frère, qui prescrivait que Sicambrie portât son nom, Buda l'a fait appeler _Budavar_, c'est-à-dire la ville, la forteresse de Buda. Irrité de ces actes de désobéissance, Attila le traite en rebelle et le tue. «Les Germains, frappés de crainte, dit à ce propos Simon Kéza, se hâtèrent de changer le nom de Sicambrie en celui d'_Ethelburg_, ville d'Ethel ou d'Attila; mais les Huns, qui n'avaient pas peur, continuèrent à l'appeler Budavar[617].» C'est aujourd'hui la ville de Ó-Bude, Vieille-Bude.

Maître d'une grande partie de l'univers, Attila veut régler la police de son royaume. Il établit un service de surveillance et de guet qui, de Sicambrie comme d'un point central, se dirige vers les quatre points cardinaux. Des crieurs échelonnés d'espace en espace sur ces lignes, jusqu'à la portée de la voix humaine, se transmettent mutuellement les nouvelles, et chaque jour l'on sait aux extrémités du monde ce que fait le grand roi des Huns[618].

[Note 617: Teutonici interdictum formidantes eam _Echulburc_ (Etzelburg) vocaverunt, Hunni vero curam parvam illud reputantes interdictum, usque hodie eamdem vocant _Oubudam_ (Ó Budam) sicut prius. Sim. Kez., l. I, c. 3, § 4.]

[Note 618: Sim. Kez., l. I, c. 3, § 5.--_Chron. Bud._, p. 24.]

L'Italie lui manquait encore: il y conduit une armée innombrable. Tandis qu'il ravage d'abord la Dalmatie et l'Istrie, et rase au niveau du sol les magnifiques palais de Salone, Zoard, un de ses capitaines, descend, le long de la mer Adriatique, vers l'Apulie et la Calabre. Zoard parcourt ce pays le fer et la flamme en main; il dévaste la terre de Labour et couronne son expédition par le sac de l'abbaye du Mont-Cassin[619]. Là s'enchaînait, suivant toute apparence, une série d'épisodes destinés à glorifier les grandes maisons hongroises, principalement celle de Léel, dont Zoard était réputé le fondateur.

[Note 619: Sim. Kez., l. I, c. 4, § 1.--_Chron. Bud._, p. 27.--Thwrocz. c. 20, 21.]