Histoire d'Attila et de ses successeurs (2/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe

Part 27

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[Note 581: Canuntur adhuc fortium res gestæ resonanti lyra aut flebili chely, quam patria lingua _kobza_ vocant... _Disquisit. de regn. hungar._ Auct. Martin. Schödel Hungar. Argentorat., 1629.]

[Note 582: Isti capitanei septem, de se ipsis cantilenas fecerunt inter se decantari, ob plausum sæcularem et divulgationem sui nominis... _Chron. Bud._ Edit. 1803, II, p. 46.--Thwrocz., II.]

[Note 583: S. Stephanus omnes illicite prodeuntes corrigebat; istorum generationes vidit per domos et tabernas cantando, ad ipsorum sectas et trussas. Sim. Kez., c. II, § 1, _cum not._ Bud. 1833.]

L'histoire de Hongrie est pleine de faits qui nous montrent le goût des Magyars pour la poésie nationale, et la permanence d'une sorte d'histoire chantée: ce goût triomphe de toutes les tentatives faites pour le déraciner. Il est général sous les ducs et rois de la dynastie d'Arpad. L'avénement de la maison française d'Anjou au trône de saint Étienne ne change rien à cet état des esprits, ou plutôt Louis Ier, le plus grand roi qu'ait eu la Hongrie et le plus national malgré son origine étrangère, se prend lui-même de passion pour ces chants traditionnels, qui étaient comme l'âme de sa patrie adoptive[584]. Jean Hunyade, fondateur d'une dynastie indigène au XVe siècle, ne connaissait pas d'autre littérature, et Mathias Corvin, tout savant qu'il était, tout admirateur des poëtes grecs et romains, avait en prédilection les vieilles poésies magyares: il ne se mettait jamais à table sans qu'il y eût dans la salle du repas des jongleurs armés de leur kobza[585]. Un auteur contemporain de Mathias Corvin, maître Jean Thwroczi, nous parle des chansons composées et chantées de son temps en l'honneur d'Étienne Konth, de la maison d'Herderwara. Il serait superflu, je pense, de relever dans les chroniques et dans les légendes des saints tous les passages prouvant la popularité de ce genre de transmission, au moins jusqu'au XVIe siècle.

[Note 584: Sa mère Élisabeth ne voyageait qu'accompagnée de jongleurs. Cromer. _Hist. Polon._, p. 329.]

[Note 585: In ejus convivio disputatur... aut carmen cantatur: sunt enim ibi musici et cytharædi, qui fortium gesta, in lingua patria, ad mensam in lyra decantant. Galeot. Mart. _De Dict. et Fact. Math. reg._, 17 et 31.]

La poésie nationale eut pourtant chez les Hongrois beaucoup d'ennemis, dont le premier et le plus redoutable fut le christianisme, qui la rencontrait en face de lui comme une gardienne vigilante de la vieille barbarie et un adversaire de toute nouveauté. Les chants magyars, historiques et guerriers, étaient, par leur nature même, saturés de paganisme; on y rapportait aux dieux les exploits et les conquêtes de la nation; on y parlait sans cesse d'_aldumas_, festins religieux où petits et grands, confondus à la même table, s'enivraient en mangeant de la chair de cheval consacrée par les prêtres; le mépris de l'étranger, la haine des croyances étrangères, respiraient dans la poésie d'un peuple qui était alors l'effroi de l'Europe. Aussi poëtes, chanteurs et chansons furent-ils l'objet des anathèmes de l'Église. Plusieurs conciles fulminèrent des menaces d'excommunication contre quiconque répéterait ces chansons ou les écouterait; les ecclésiastiques eux-mêmes reçurent à ce sujet plus d'un avertissement des canons[586]; mais anathèmes et menaces, tout fut inutile: pour détruire les chansons nationales, il aurait fallu refaire la nation. Tout se chantait chez les Hongrois, la kobza n'était de trop nulle part. On avait chanté la loi avant de l'écrire, et l'on consulta plus tard les chansons pour y retrouver les coutumes, les institutions politiques, la loi civile elle-même[587]. Enfin c'était au son d'une formule chantée que le héraut d'armes parcourait le pays, une lance teinte de sang à la main, pour appeler aux diètes de la nation tous les hommes valides. Les révolutions religieuses s'accomplissaient encore au chant de poëmes composés pour la circonstance. L'histoire nous parle d'une révolte païenne arrivée en 1061 sous le règne du roi Béla Ier. Le peuple soulevé déterre les idoles, profane les églises, égorge tout ce qui porte un habit ecclésiastique, tandis que les prêtres païens, grimpés sur des échafauds, hurlent des chansons telles que celles-ci: «Rétablissons le culte des dieux, lapidons les évêques, arrachons les entrailles aux moines, étranglons les clercs, pendons les préposés des dîmes, rasons les églises et brisons les cloches!» Le peuple, en dérision du christianisme, répondait à cette épouvantable oraison: «Ainsi soit-il[588].»

[Note 586: Synod. Budens. Can. 8. ap. Peterffy, _Concilia Hungar._, t. I.--Katon. _Hist. crit. regn. Hung._, t. III, p. 320.]

[Note 587: Steph. de Werbewcz. _De Jur. tripart. Prœfat._--Schödel, _Disquisit. de regn. hungar. Proœm._]

[Note 588: Plebs constituit sibi præpositos quibus præparaverunt orcistrum de lignis... Interim vero præpositi in eminenti residentes prædicabant nefanda carmina contra fidem... More paganico vivere, episcopos lapidare, presbyteros exinterare, clericos strangulare, decimatores suspendere, ecclesias destruere, et campanas confringere... Plebs autem tota congratulanter affirmabat: Fiat, fiat. _Chronicon. Budense._ Ad ann. 1061.]

De cette lutte du christianisme avec la poésie populaire naquirent les chroniques hongroises. Impuissant à étouffer son ennemie, le christianisme chercha du moins à la désarmer; il essaya de purifier et de s'approprier dans la mesure possible ces compositions traditionnelles, où l'esprit guerrier de la nation trouvait un stimulant heureux, et les familles nobles une satisfaction d'orgueil. Le peuple hongrois ou du moins ses hommes les plus intelligents s'étaient jetés avec ardeur dans les études dont le christianisme ouvrait la perspective aux nouveaux convertis. Les chapitres ecclésiastiques devinrent des institutions littéraires où l'on enseigna, outre le droit canon et l'exégèse des livres saints, quelques monuments des littératures romaine et grecque. Multipliés, enrichis par les fondations des rois hongrois depuis l'an 1000, et dirigés soit par des évêques nationaux, soit par des docteurs appelés du dehors, ces chapitres organisèrent une guerre de critique littéraire et religieuse contre l'histoire traditionnelle, au nom de la foi chrétienne et de la belle littérature. Dès le règne de saint Étienne, deux écoles ecclésiastiques attiraient la jeunesse magyare dans les murs de Strigonie, aujourd'hui Gran, et d'Albe-Royale, nouvelle capitale de la Hongrie chrétienne et monarchique. Veszprim eut aussi la sienne, célèbre au XIIIe siècle et richement dotée en 1276 par Ladislas le Cuman[589]. Louis le Grand de la maison d'Anjou érigea, sous le nom même d'_Académie_[590], dans le chapitre de Cinq-Églises, un gymnase littéraire calqué sur ceux de la France, et Sigismond son gendre un _Athenœum_ dans la ville nommée Vieille-Bude[591]. Le mouvement d'instruction ne fit que s'accélérer et s'étendre à mesure qu'on approcha du XVe siècle.

[Note 589: Joseph Podhradczky. _Prœf. Sim. Kez. ed. Bude_ 1833.]

[Note 590: Urban. V. Bull. Cs. Paul Wallaszky, _Reg. litt. Hung._, p. 83.]

[Note 591: Bonifac. IX, Bull. ann. 1395, ap. Ignat. Batthyan.]

C'est dans ces écoles qu'aux XIe, XIIe et XIIIe siècles, des clercs, savants pour leur nation, et plus pieux encore que savants, firent subir aux chansons traditionnelles une transformation importante, qui, les accommodant aux nécessités historiques du culte nouveau, les réconciliait avec lui et les amnistiait pour ainsi dire. Cette première transformation consista à relier la nation des Huns aux origines du genre humain, telles qu'elles sont enseignées par la Bible et développées par ses commentateurs chrétiens ou juifs. Gog et Magog se trouvaient là fort à propos pour faire de Magog, fils de Japhet et roi de Scythie, le père de la race des Moger ou Magyars, et à travers une suite de patriarches, connus ou inconnus de la Bible, on arriva sans trop de peine au roi Attila, ancêtre du duc Arpad, et commun patron des Magyars et des Huns, double rameau issu de Magog par Hunnor et Mogor, ses fils[592]. On eut soin de comprendre dans la généalogie d'Attila le géant Nemrod, chasseur, guerrier et conquérant. Ce travail de conciliation sur les origines, qui rapprochait Attila des patriarches, fut suivi d'un second, qui le rapprocha de Jésus-Christ, et dont je parlerai plus tard. La foi chrétienne se trouvant ainsi à peu près désintéressée à l'existence des traditions magyares, des clercs les admirent dans l'histoire en les épurant, bien entendu, en les élaguant, surtout en les mettant en prose latine, comme tout ce qui sortait de ces doctes académies. Telle fut la pensée qui inspira les premières chroniques des Hongrois.

[Note 592: V. _Monument. Arpadian_. Anonym. _Gest. Hung._ I.--Sim. Kez., l. I c. I.--_Geneal. Attil. et Arpad_.--_Chron. Bud._--Thwrocz. _Chron._]

La plus ancienne que nous possédions date de la seconde moitié du XIe siècle, mais elle avait été précédée par d'autres essais, plus imparfaits sans doute, puisqu'ils n'ont point survécu. Celle-ci est connue vulgairement sous le nom de _Chronique du Notaire anonyme_, l'auteur, dont on ignore le nom, ayant été notaire, c'est-à-dire secrétaire du roi Béla, ainsi que lui-même nous l'apprend. Plusieurs rois appelés Béla régnèrent en Hongrie. Le premier occupa le trône de 1061 à 1063; le second, couronné en 1131, eut les yeux crevés dans une révolte de magnats; mais l'opinion la plus commune est que le notaire anonyme écrivit sous Béla Ier, et c'est aussi ce qui paraît résulter de son ouvrage. Nous avons donc là un témoin qui sert à fixer la tradition hongroise dès l'aurore de sa transformation, moins de trente ans après la mort de saint Étienne. Une préface placée par l'anonyme en tête de sa chronique explique clairement son but et ses procédés de composition: c'est l'histoire même du livre racontée par l'auteur dans une lettre à un ami sur les instances duquel il l'a composé. Ce curieux morceau, qui nous fait pénétrer dans les chapitres académiques de la Hongrie au XIe siècle, mérite d'être rapporté ici presque dans son entier.

* * * * *

«P..., ayant le titre de maître, et autrefois notaire du très-glorieux Béla de bonne mémoire, roi de Hongrie, à N..., son très-cher ami, homme vénérable et profond dans la connaissance des lettres, salut et obéissance à sa demande.

«A l'époque où nous siégions côte à côte sur les bancs de l'école, tu lus avec un intérêt fraternel un volume dans lequel j'avais compilé soigneusement l'histoire de Troie, d'après les livres de Darès le Phrygien et des autres auteurs, ainsi que me l'avaient enseignée mes maîtres; puis tu me demandas pourquoi je n'écrivais pas plutôt la généalogie des rois et nobles de la Hongrie, compilant notre histoire comme j'avais fait celle des Grecs et du siége de Troie. Tu m'ordonnas alors de raconter comment les sept capitaines que nous appelons _Hétu-Moger_ (les sept Magyars) arrivèrent de la terre scythique, quelle était cette terre, comment le duc Almus y fut engendré dans un songe, et comment il fut élu premier duc de Hongrie; comment nos rois tirent de lui leur origine, et combien de peuples et de royaumes nos pères les Moger ont réduits sous le joug... Je te promis de le faire, mais, d'autres soins m'entraînant, j'avais presque oublié ma promesse, quand ton amitié est venue me rappeler ma dette... J'ai voulu écrire en toute simplicité et vérité, tâchant de suivre les traditions des divers _historiographes_, et m'assistant de la grâce divine, afin que les actions de nos pères ne périssent point dans l'oubli des générations futures. C'est, à mon avis, une chose inconvenante et honteuse que la noble nation hongroise n'apprenne qu'en rêve, pour ainsi dire, par les contes grossiers des paysans ou par les chansons des bavards jongleurs, quels ont été les commencements de sa génération, et quelles grandes choses elle a accomplies dans le monde[593].

[Note 593: Si tam nobilissima gens Hungariæ primordia suæ generationis et fortia quæque facta sua ex falsis fabulis rusticorum, vel a garrulo cantu joculatorum, quasi somniando audiret, valde indecorum et satis indecens esset: ergo potius, a modo de certa scripturarum explanatione et aperta historiarum interpretatione, rerum veritatem nobiliter percipiat. Anonym., _Chron. Præfat._]

«Heureuse donc la Hongrie, à qui tant de présents divers ont été octroyés! Qu'à toutes les heures de son existence, elle se réjouisse du don que lui fait son _lettré_ en lui enseignant l'origine de ses rois et de ses nobles! Qu'honneur et louange soient rendus au roi éternel et à sainte Marie sa mère, par la grâce de qui trouvent les rois et nobles de Hongrie règne et heureuse fin ici et à toujours! Amen[594].»

[Note 594: Felix igitur Hungaria, cui sunt dona data varia, omnibus enim horis, gaudeat de munere sui litteratoris, quia exordium genealogiæ regum suorum et nobilium habet. De quibus regibus sit laus et honor regi æterno et sanctæ Mariæ matri ejus, per gratiam cujus reges Hungariæ et nobiles regnum habeant felici fine, hic et in æternum. Amen. Anonym., _Chron._ Præfat.]

On le voit par son propre témoignage, ce que l'auteur a voulu faire en compilant cette chronique, c'est remplacer les chansons nationales, où le Magyar apprenait l'histoire de sa race, par une composition chrétienne et plus littéraire, à son avis. Toutefois, malgré son dédain pour les jongleurs et pour leurs chansons, il ne parvient à effacer de ses récits ni la couleur profondément païenne, ni la rudesse poétique des documents traditionnels sur lesquels il travaille. On trouve chez lui des retours de phrases et de pensées qui indiquent clairement la source où il puise. Il cite aussi parfois les formules ordinaires des chansons, mais pour s'en moquer: «Les Hongrois, dit-il, se conquirent bonne terre et bonne renommée, comme parlent nos jongleurs.» Au reste il se pique de discernement dans le choix des matériaux qu'il emploie. «N'attendez pas de moi, dit-il dans un endroit de son ouvrage, que je vous raconte comment Botond (espèce de nain hongrois) est allé jusqu'à Constantinople, et a fendu la porte d'airain d'un coup de sa doloire: n'ayant rien rencontré de pareil dans les livres des _historiographes_, j'ai rejeté cette fable du mien. Si vous en voulez davantage, croyez aux chansons des jongleurs et aux contes des paysans[595]!» Le nom d'Attila revient sans cesse sous la plume de l'anonyme.

[Note 595: Quidam dicunt... sed ego quia in nullo codice historiographorum inveni, nisi ex falsis fabulis rusticorum audivi, ideo ad præsens opus scribere non proposui... Si scriptis præsentis paginæ credere non vultis, credite garrulis cantibus joculatorum et falsis fabulis rusticorum. Anonym. _Gest. Hungar._, 33.]

Après la chronique du notaire se présente, par ordre d'importance et aussi de date, celle de l'évêque Chartuicius, écrite pour le roi Coloman, entre les années 1095 et 1114, et intitulée _Chronica Hungarorum_. Coloman est ce bizarre roi de Hongrie qui, après avoir écrasé la troupe de Pierre l'Hermite à son passage pour la Terre-Sainte, fit si bon accueil à Godefroy de Bouillon, et qui lui adressa cette lettre de bienvenue: «Ta réputation, mon cher duc, m'a persuadé que tu es un homme puissant et riche dans ton pays, pieux et honorable partout où tu vas, estimé et glorifié par tous ceux qui te connaissent. Aussi t'ai-je toujours aimé, et mon grand désir en ce moment est-il de te voir et de te connaître[596].» Les ouvrages de Chartuicius, auteur d'une des légendes de saint Étienne, furent en si haute estime aux XIIe et XIIIe siècles, qu'on les déposa dans le chartrier du royaume, où on les consultait comme des documents d'une autorité souveraine, lorsqu'il s'élevait quelque contestation entre le prince et les magnats. C'est dans la _Chronique des Hongrois_ que se trouve l'indication du fil mystérieux au moyen duquel Attila se rattache à la Hongrie chrétienne. Chartuicius était fort âgé quand il composa ce livre sur l'ordre du roi Coloman, et il s'excuse avec bonhomie des fautes qu'on pourra reprendre dans sa prose latine. «Je sens que le grammairien Priscianus, autrefois de ma connaissance assez intime, m'a depuis longtemps délaissé, dit-il. Je suis vieux et les brouillards de l'âge ont obscurci la lumière qui éclaira jadis mon esprit[597].» Nous avons donc, dans les deux chroniques du notaire anonyme et de l'évêque Chartuicius, deux résumés des traditions nationales, écrits l'un trente, l'autre soixante ans après la mort de saint Étienne, premier roi de Hongrie.

[Note 596: Cs. J. Boldényi. _La Hongrie moderne_, 1851, p. 28.]

[Note 597: Priscianus grammaticus mihi olim sat bene perspectus et cognitus, procul a me digressus, jam decrepito mihi, tanquam caligine quadam septus, faciem exhibet obscuratissimam... Chartuic., _Chron. Hungar._, Proœm.]

J'arrive à la chronique de Simon Kéza, la plus célèbre de toutes, celle qui a servi de modèle aux chroniqueurs hongrois depuis la fin du XIIIe siècle jusqu'au milieu du XVe. Kéza nous dit lui-même qui il était: dans une dédicace assez bizarre, «au très-invincible et très-glorieux roi Ladislas IIIe» (Ladislas le Cuman), il s'intitule «son fidèle clerc, pour l'aider à contempler celui dont le soleil et la lune admirent la beauté[598],» c'est-à-dire son chapelain, et ce fut sur la demande expresse de ce roi qu'il rédigea son livre vers l'an 1282. Un grand pas a été fait depuis le notaire anonyme de Béla: l'église, mieux affermie sur ses bases, ne redoute plus les jongleurs, et l'histoire, écrite en prose latine par des clercs, s'ouvre plus largement aux données de la poésie populaire et de la tradition. Non-seulement elle se montre moins ombrageuse à l'égard des chansons et des fables, mais elle leur demande des moyens de succès et de popularité. Ainsi le conte du nain Botond fendant d'un coup de hache la porte d'airain de Constantinople, et terrassant, sous les yeux de l'empereur, un géant grec, ce conte, dont l'anonyme refusait de souiller ses pages, le renvoyant aux paysans et aux jongleurs, Simon Kéza l'insère dans les siennes avec assez de détails[599]. En revanche, il dédaigne de raconter comment Léel, fait prisonnier par les Allemands, enfonça le crâne de l'empereur Conrad d'un coup de trompette. «Il y a des gens qui débitent cela, nous dit-il, mais je leur laisse de telles inepties qui ne prouvent rien que la légèreté de leur jugement[600].»

[Note 598: Fidelis clericus ejus, ad illam adspicere, cujus pulchritudinem mirantur sol et luna. Sim. Keza. _Dedicat._]

[Note 599: Sim. Kez., lib. II, c. I, § 19.]

[Note 600: Quæ sane fabula verosimili adversatur, et credens hujusmodi, leviate mentis denotatur. _Id._ l. II, c. I, § 15.]

Si le fidèle clerc de Ladislas se préoccupe moins que ses prédécesseurs de la guerre contre les chansons, il en soutient une autre dont l'anonyme ne se doutait pas; il attaque les écrivains allemands, qui déversaient, au profit de leur race, des injures savantes sur la race redoutable et redoutée des Magyars. Un historiographe de l'empereur Othon Ier avait reproduit, en l'appliquant aux Hongrois, l'ancienne opinion des Goths sur les Huns, exposée par Jornandès, à savoir qu'ils étaient issus du mélange des sorcières _Allrunnes_ avec les esprits immondes errant dans les déserts scythiques[601]: là-dessus, l'auteur démontrait péremptoirement que les Hongrois avaient eu pour pères des démons incubes. Les chroniqueurs allemands, copiant leur compatriote à qui mieux mieux, enchérissaient encore sur ces injures. Il y avait là de quoi faire frémir des chrétiens moins fervents que le chapelain du roi Ladislas. Kéza prend la plume pour les réfuter, et, dans l'éblouissement de sa colère, il confond l'auteur allemand, qui vivait au Xe siècle, sous les empereurs germaniques, avec Paul Orose, disciple de saint Augustin, lequel écrivait sous l'empereur Honorius, et n'a jamais rapporté ce conte, dont la responsabilité appartient au seul Jornandès. Ces paroles bien connues de l'Évangile selon saint Jean: «ce qui vient de la chair est chair, et ce qui vient de l'esprit est esprit», servent de texte à la réfutation de Kéza, qui, partant de là, n'a pas de peine à prouver que les Magyars, composés de chair et d'os, ne peuvent venir des démons, qui sont de purs esprits, mais qu'ils tirent leur origine, de même que les autres races humaines, naturellement d'un homme et d'une femme[602]. Ce raisonnement eut un tel succès, on y vit une réponse si décisive aux insinuations malignes des érudits allemands, que les chroniqueurs des époques suivantes, et même plus d'un historien du XVe siècle, en ont orné le frontispice de leurs livres. La chronique de Simon Kéza consacre une large place aux traditions sur Attila et sur les Huns; elle a le mérite d'avoir construit la première avec une certaine amplitude la période traditionnelle qui sert d'introduction à l'histoire de Hongrie.

[Note 601: Voir ci-dessus _Histoire d'Attila_, t. I, c. I.]

[Note 602: Quocirca patet, sicut mundi nationes alias, de viro et femina Hungaros originem assumpsisse. Sim. Kez. _Prolog._--Thwrocz. _Chron. Hungar._]

Elle fut lue avec admiration; un clerc de la chapelle du roi Louis Ier la mit en vers léonins, et le XIVe siècle en vit paraître une imitation développée au moyen de chants nationaux que Simon Kéza, dans sa demi-réserve, avait cru devoir écarter. Ce fut un nouveau pas dans l'emploi de la poésie chantée pour construire l'histoire. De même que Kéza avait admis dans ses récits l'aventure du nain Botond et de sa doloire, si dédaigneusement proscrite par le notaire anonyme, de même la nouvelle chronique, à laquelle on donne vulgairement le nom de _Chronique de Bude_, parce que le manuscrit en fut trouvé au XVe siècle dans la bibliothèque de cette ville, ne craint pas d'admettre le conte de Léel, dont Kéza avait fait si bon marché. Ce conte peut être donné comme spécimen de la manière dont l'histoire était accommodée dans les chansons magyares, et quoique résumé, tronqué, poli par le chroniqueur latin, qui le plie à son caprice, il conserve encore quelque chose de l'âpreté sauvage qui caractérisait cette poésie.

On est en 955. Les Hongrois campent devant la ville d'Augsbourg, dont ils font le siége; mais ils se gardent mal, et pendant qu'ils ne songent à rien, l'empereur Conrad tombe sur eux à l'improviste avec une armée d'Italiens et d'Allemands. Serrés entre la ville et la rivière du Lech, dont les eaux sont profondes, ils n'ont que le choix d'être massacrés ou noyés. Deux fameux capitaines, Léel et Bulchu, sont faits prisonniers en essayant de traverser le fleuve à la nage, et on les conduit devant l'empereur. La chanson contient une erreur dont la rectification importe d'ailleurs fort peu pour l'objet qui nous occupe; l'empereur d'Allemagne à cette époque n'était pas Conrad Ier, mais bien Othon le Grand.

«--Pourquoi donc, leur dit l'empereur, êtes-vous si cruels aux chrétiens?--Nous sommes, répondirent-ils, la vengeance du grand Dieu et le fouet dont il lui plaît de vous flageller. Quand nous cessons de vous poursuivre, c'est vous qui, à votre tour, nous poursuivez et nous tuez[603].

[Note 603: Quos cum Cæsar requireret quare christianis essent sic crudeles, dicunt: Nos sumus ultio summi Dei, ab ipso vobis in flagellum destinati; tum enim per vos captivamur, cum persequi vos cessamus. _Chron. Budens._, p. 11, ann. 955.]

«--Puisqu'il en est ainsi, s'écrie le césar, choisissez le genre de mort qui vous convient, et je vous l'accorderai.» Léel reprit alors: «Permets, ô empereur, qu'on m'apporte d'abord ma trompette, afin que je joue un petit air avant de te répondre[604].