Histoire d'Attila et de ses successeurs (2/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe
Part 26
Wie es Etzelen seit erginge, Und wie er sein Ding anfinge, Da Herre Dietrich von ihm ritt, Deszen kann euch die Wahrheit nit Ich, noch jemand besagen. _Die Klage_. d. Niebelung., v. 4501 et seqq.]
[Note 565:
Ob er führe zum Abgrunde, Oder ob ihn der Teufel verschlunde, Oder ob er sonst verschwunden-- Das hat noch niemand erfunden. _Die Klage_, d. Niebelung. v. 4522 et seqq.]
C'est encore au poëme de la _Complainte_ ou de la _Lamentation des Niebelungs_ que je demanderai les explications dont j'ai besoin. Je l'ai déjà dit, ce poëme est très-curieux, et, quoique rédigé au XIVe siècle en vers fort médiocres, il s'appuie sur des rédactions plus anciennes, lesquelles se fondaient elles-mêmes sur les documents originaux. Or voici ce qu'il nous dit dans une espèce d'épilogue: «Ces récits, dont on ne doit point suspecter la vérité, car l'auteur en avait su toutes les circonstances, l'évêque de Passau, Pilegrin, les fit écrire en latin pour l'amour d'un sien parent[566]. Il fit écrire, sans rien omettre, tout ce qui s'était passé, comment la chose avait commencé et fini, comment les braves, après avoir dignement combattu, étaient restés morts sur la place.» Le poëme ajoute que Pilegrin fut aidé dans son travail par son secrétaire, maître Conrad, et que depuis lors ces aventures, traduites en langue allemande, ont été chantées par tant de poëtes, que tous, jeunes et vieux les connaissent par cœur. Ainsi donc voilà un premier point éclairci. Pilegrin, évêque de Passau, en Autriche, personnage bien réel, qui vivait dans la seconde moitié du Xe siècle, recueillit les chants populaires qui couraient l'Allemagne sur Attila et les Niebelungs, les refondit ensemble, et leur appliqua une forme épique dans un livre écrit en latin. C'était la mode, à cette époque, que des clercs, dans le silence du cabinet ou dans celui du cloître, s'amusassent à donner aux sujets traditionnels qui intéressaient le public une unité et une composition littéraire qui manquaient aux chants des ménestrels, dont la nature était de rester épisodiques. C'est ainsi que nous voyons au XIe siècle le moine auteur de la chronique de Turpin esquisser le plan des romans populaires sur Roland et Charlemagne. C'est ainsi encore qu'un roman latin sur Lancelot du Lac servit de guide aux romanciers français, et qu'enfin, au XIIe siècle, les compositions fameuses de Geoffroy de Monmouth fournirent un cadre aux romans poétiques sur l'histoire de la Bretagne. Ce parent de Pilegrin, pour l'amour duquel l'évêque de Passau composa son ouvrage, n'était autre que ce margrave Rudiger de Pechlarn, qui y figure si magnifiquement près d'Attila, mais qui, en réalité, mourut vers 916 gouverneur du duché d'Autriche. Il paraît que ce margrave présentait un des plus beaux caractères de cette époque, où, l'esprit chevaleresque, rompant son enveloppe barbare, commençait à s'épanouir au jour, et l'évêque de Passau se plut à esquisser, au milieu de ses héros imaginaires, le portrait véritable d'un homme qu'il admirait.
[Note 566:
Von Paszau der Bischof Pilgerein, Um Liebe der Neffen sein, Hiesz er schreiben diese Mähre, Wie es ergangen wäre. _Die Klage_., d. Niebelungen., v. 4538 et seqq.]
Ce que Pilegrin avait fait pour Rudiger par affection de famille, les _Minnesingers_ le firent pour lui par reconnaissance poétique: ils introduisirent le bon évêque dans le canevas de ses propres inventions avec un rôle conforme d'ailleurs à son caractère et à ses goûts. Le _Niebelungenlied_ nous le dépeint, dans sa cour épiscopale de Passau, donnant l'hospitalité au cortége qui emmène chez les Huns la reine Crimhilde[567], sa nièce, car on fait de Pilegrin un frère de la reine Utta, femme de Ghibic. Dans le poëme de la _Complainte_, c'est le lettré curieux, le collecteur d'aventures héroïques qui se montre plus volontiers à nous. Les bardes d'Attila, chargés par Théodoric de porter en tous lieux la nouvelle des catastrophes d'Etzelburg, ne manquent pas de s'arrêter à Passau et de raconter à Pilegrin tout ce qui s'est passé. L'imagination de l'évêque se monte à leur récit; il veut écrire ces mémorables aventures et fait promettre à Swemmel, l'un de ces bardes, qu'il le secondera dans son entreprise. «Swemmel, lui dit-il, mets ta main dans ma main et jure-moi que, si tu traverses de nouveau ce pays, tu reviendras me voir. Ce serait un grand malheur si ce que tu m'as conté venait à se perdre; aussi je ferai tout écrire, les vengeances et les combats, les catastrophes et la mort des héros, et ce dont tu auras été témoin par la suite, tu me le confieras de même en toute sincérité. Outre cela, je veux savoir de chaque parent, homme ou femme, ce qu'il peut m'apprendre là-dessus; mes messagers vont partir à l'instant pour le pays des Huns, afin de me tenir au courant de tout ce qui arrivera, car c'est bien là la plus grande histoire qui se soit passée dans le monde[568]!»
[Note 567: _Niebelungenlied_., y. 5187 et seqq.]
[Note 568:
Es ist die gröszeste Geschicht', Die zur Welte je geschach. _Klagenlied_, v. 3714 et seqq.]
Mais le lettré, le collecteur de traditions, l'amateur de poésie populaire était bien autre chose encore, en vérité: c'était un personnage politique important et un apôtre plein de courage. Évêque de Passau depuis l'année 971 jusqu'à l'année 991, époque de sa mort, il se trouva mêlé à toutes les grandes affaires de l'Allemagne, principalement à l'affaire par excellence, celle qui n'intéressait pas seulement l'Allemagne, mais l'Europe, mais la chrétienté tout entière: je veux parler de la conversion des Hongrois et de leur introduction dans la société civilisée, au moyen du christianisme. Depuis bientôt cent ans que ce peuple habitait la Pannonee, où le roi Arnulf l'avait imprudemment appelé pour détruire les Moraves ses ennemis, l'Europe n'avait pas eu un instant de repos: l'Illyrie, l'Italie, la Bavière, la Thuringe, la Saxe, la Franconie, l'Alsace, la France même, avaient été successivement ravagées, et comme nous l'avons fait voir plus haut[569], la terreur qui accompagnait les nouveaux Huns ne pouvait se comparer qu'à celle que le monde romain avait ressentie au Ve siècle vis-à-vis des Huns d'Attila. Après bien des efforts impuissants, l'Allemagne eut sa revanche, et les Hongrois tombèrent sous l'épée de l'empereur Othon le Grand à la fameuse bataille d'Augsbourg, livrée en 955, où leur armée fut presque anéantie. Il s'ensuivit un traité de paix dans lequel le vainqueur imposa au vaincu, pour première condition, l'obligation de recevoir chez lui des missionnaires, de laisser construire des églises et de ne gêner en rien l'exercice du culte chrétien sur son territoire. C'était un traité qui valait bien ceux que nous faisons aujourd'hui avec les barbares du monde moderne pour leur imposer, comme premiers éléments de civilisation, nos produits industriels et nos vices. Cette convention fut acceptée par le peuple hongrois, que la défaite d'Augsbourg laissait sans moyen de résistance, et l'affaire conclue, Othon pourvut à l'exécution. Voulant organiser, près de la frontière de Hongrie, un centre d'opérations où viendrait aboutir tout le travail de la propagande et d'où les missionnaires recevraient l'impulsion, il choisit la ville de Passau pour sa place forte, et l'évêque Pilegrin pour son général. Le pape investit à ce sujet Pilegrin de pouvoirs extraordinaires; il eut sous lui, comme ses lieutenants, Bruno qui fut plus tard l'apôtre de la Russie, et l'ardent moine Wolfgang, qu'il récompensa par l'évêché de Ratisbonne[570]. Lui-même payait courageusement de sa personne et réclamait les devoirs du soldat plus souvent que les droits du chef. Les deux objets de ce double apostolat marchèrent de front avec la même sollicitude, le christianisme se répandant au profit de la civilisation, tandis que, d'un autre côté, l'adoucissement graduel des mœurs, les pratiques de la paix, le sentiment du bien-être, amenaient naturellement les Barbares à la religion chrétienne.
[Note 569: _Histoire des Successeurs d'Attila_, Conclusion.]
[Note 570: Mabillon., _Act. SS., ordin., S. Benedict._ sæcul., VI, p. 81.--Cf., Epist. Othon. ad. Pilegrin. Bataviens. episc.]
L'occasion se montra d'abord favorable. Geiza, que les Hongrois élurent pour chef suprême en 972, soldat rude, mais intelligent, ressentait pour le christianisme une secrète propension que la conversion de la reine fit éclater, et là, comme en Angleterre, comme dans la Gaule franke, «l'épouse fidèle attira à la foi l'époux infidèle.» C'était, à vrai dire, une terrible femme que cette souveraine des Hongrois qui montait à cru les chevaux les plus rétifs, buvait comme un soldat, battait de même, et ne se faisait aucun scrupule de tuer un homme[571]; mais cette sorte de virilité féminine ne déplaisait point à ses sujets, et comme elle était en outre d'une taille et d'un visage remarquablement beaux, on avait ajouté à son nom de Sarolt le surnom de _Beleghnegini_, qui signifiait en slavon _la belle maîtresse_[572]. Telle fut la Clotilde du nouveau Clovis. L'histoire, il est vrai, a jeté quelques nuages sur sa qualité d'épouse légitime, en nous signalant une autre femme de Geiza vivant à la même époque, Adélaïde, sœur de Miecislas, roi de Pologne, mais il faut songer que la polygamie florissait chez ce peuple tartare, et que la réforme des mœurs ne fut pas l'entreprise la plus prompte et la plus aisée des prédicateurs chrétiens.
[Note 571: Uxor supra modum bibebat, et in equo, more militis, iter agens, quemdam virum iracundiæ nimio fervore occidit. Ditmar., ap. Pray. _Ann. Hung._, p. 373.]
[Note 572: Beleghnegini, id est, _Pulchra domina_. Ditmar., ap. Pray. _l. c._]
Quoiqu'il en soit, la _belle maîtresse_ poussa vivement l'œuvre à laquelle elle s'était dévouée. Des églises furent construites sous sa protection. Geiza reçut le baptême en 973, et en 974 Pilegrin put écrire avec une heureuse fierté au pape Benoît VII qu'il venait de rendre à Jésus-Christ, par la purification du baptême, cinq mille nobles hongrois des deux sexes[573]: c'étaient deux mille néophytes de plus que n'en avait fait saint Remi après la bataille de Tolbiac. L'évêque ajoutait: «Païens et chrétiens vivent aujourd'hui en si grande concorde et familiarité, que ces paroles du prophète Isaïe semblent s'accomplir sous mes yeux: le loup et l'agneau brouteront ensemble au pâturage, le lion et le bœuf mangeront à la même paille[574].» Mais le vieil et saint évêque anticipait ici sur l'ordre des temps, et ni la furie de la guerre, ni le fanatisme païen n'avaient déserté le cœur de la nation hongroise. Profitant de l'absence de l'empereur, que des affaires graves retenaient en Italie, elle court aux armes, reprend ses dieux, chasse les prêtres chrétiens, rase les églises, et, sans que le roi Geiza veuille ou puisse l'empêcher, déborde comme une mer soulevée au delà de ses frontières. De l'année 979 à l'année 984, ce ne furent en Autriche et en Bavière que dévastations, incendies et massacres. Les Barbares en voulaient surtout à la religion que la politique leur avait imposée. Le diocèse de l'apôtre Pilegrin, qui était proche, fut le but privilégié de leurs attaques: ils s'y jettent avec rage, tuent les hommes, enlèvent les troupeaux, pillent et démolissent les temples. Pilegrin lui-même eut peine à sauver sa vie, et il ne resta longtemps après lui sur sa terre épiscopale que des décombres et des landes. Nous lisons dans un diplôme de l'empereur Othon III, daté de 985, que le diocèse de Passau, entièrement vide d'habitants, n'avait plus que l'aspect d'une forêt[575]. Pourtant Pilegrin ne se découragea pas, et à sa mort il eut la joie d'entrevoir déjà au-dessus de la tête d'Étienne, fils de Sarolt, la couronne des saints unie à celle des rois[576].
[Note 573: Ex nobilioribus Hungaris utriusque sexus..... sacro lavacro ablutos circiter quinque millia... Epist. Pilegrin. S. Laureac. eccles. episc. ad Pap. Benedict.]
[Note 574: Lupus et agnus pascentur simul; leo et bos comedent paleas. _Ead. Epist._--Cf. Hansiz. _German. Sacr._, t. 1.]
[Note 575: Absque habitatore terra episcopi solitudine sylvescit. Diplom. Othon, III, prid. calend., octob. ann. CMLXXXV.]
[Note 576: V. plus bas les traditions de la sainte couronne.]
L'apostolat de Pilegrin avait duré vingt ans, de 971 à 991, et l'on peut supposer que ce fut pendant cette longue suite de fatigues et de dangers que l'évêque, cherchant un délassement dans ses études favorites, mit la dernière main à son ouvrage: du moins, certains détails du livre présentent l'analogie la plus frappante avec les faits qui s'accomplissaient alors en Hongrie. Ainsi cette propagande chrétienne organisée autour d'Attila, cette mission donnée à sa femme de l'amener à la vraie foi, cette église en plein exercice à Etzelburg, ce baptême du jeune Ortlieb, qu'est-ce que tout cela, sinon littéralement l'histoire de Geiza et de sa famille? Il n'y a pas jusqu'au fait consigné dans la _Complainte des Niebelungs_, qu'Attila aurait été chrétien cinq ans, qui ne semble être une allusion aux fréquentes apostasies qui se passaient chez les Hongrois, dont l'histoire nous entretient, mais qui n'effrayaient pas des missionnaires opiniâtres. Quant aux traits sous lesquels est dessiné ce grand Attila dont le peuple hongrois réclamait la propriété comme une gloire nationale, ils semblent avoir été combinés pour offrir aux nouveaux Huns un modèle qui les attire à la civilisation et aux bonnes mœurs. Ils étaient sauvages, pillards, dédaigneux de toute autre occupation que la guerre: on leur donne un Attila courtois, désintéressé, pacifique. Ils étaient livrés à tous les désordres de la polygamie, et leur roi Geiza comptait au moment même deux femmes mentionnées par l'histoire: l'Attila qu'on leur dépeint est fidèle à l'unité du mariage et le plus accompli des époux: enfin il a déposé la guerre pour les arts et les fêtes, et son palais est le plus beau qui soit au monde. Pour faire concorder ce caractère si prodigieusement adouci avec le drame traditionnel chanté dans toute l'Allemagne, et que les Hongrois avaient dû recueillir avec avidité, il fallut bien modifier l'action, changer le dénoûment, et charger de tous les crimes obligés de vieux Burgondes d'un christianisme fort douteux, et que d'ailleurs il ne s'agissait point de convertir.
J'ajouterai un dernier trait d'où ressort évidemment, à mon avis, l'intention morale de l'auteur des _Niebelungs_ et le but qu'il se proposait. Dans la donnée primitive, et c'est un point fondamental dans cette donnée, les Huns ne peuvent point vaincre les Burgondes, parce qu'ils sont païens et que leurs ennemis sont chrétiens. Force leur est de recourir à deux amis chrétiens, Théodoric et Rudiger, pour avoir raison de leurs hôtes féroces; et c'est Théodoric qui met fin à la lutte. Quand on réfléchit que l'un de ces protecteurs des Huns est le margrave de Pechlarn, gouverneur du duché d'Autriche, peut-on ne pas voir là une allusion manifeste aux nouvelles alliances des Hongrois avec les princes d'Allemagne et avec l'empereur Othon, alliances qui devaient les couvrir de toute la puissance inhérente à la foi chrétienne? Je multiplierais au besoin ces analogies, dont je n'indique que les plus saillantes. Il me semble donc, en résumé, que l'œuvre littéraire de l'évêque Pilegrin, influencée par les événements auxquels l'auteur prenait part, fut en outre dirigée vers un but d'utilité, et que c'est à bon escient que la tradition immémoriale, conservée par les chants de l'Edda, a reçu ici une déviation si considérable. L'apostolat se reflète dans le livre, et l'évêque explique l'auteur. Quoi qu'il en soit, la conception du caractère de Crimhilde apportait dans les aventures des Niebelungs une unité qui manquait aux poëmes précédents, et l'énergie avec laquelle ce caractère est tracé eut bientôt conquis tous les suffrages. A partir du Xe siècle, la Germanie occidentale ne connut plus d'autres traditions sur Attila que celles qui avaient été formulées par l'évêque de Passau.
Ce que je viens de dire de Pilegrin, de son poëme et de son apostolat me conduit naturellement à l'examen des traditions hongroises.
LÉGENDES ET TRADITIONS HONGROISES
I. POSSIBILITÉ D'UNE TRADITION HUNNIQUE CHEZ LES HONGROIS.--AUTHENTICITÉ DE LEURS MONUMENTS TRADITIONNELS.--CHANTS POPULAIRES.--CHRONIQUES ET LÉGENDES.--INFLUENCE DE L'ÉDUCATION CHRÉTIENNE.--LE NOTAIRE ANONYME DU ROI BÉLA.--L'ÉVÊQUE CHARTUICIUS.--SIMON KÉZA.--CHRONIQUE DE BUDE.--THWROCZI.
J'ai entendu dire bien des fois avec un accent d'incrédulité: «Est-ce qu'il peut y avoir des traditions hongroises sur Attila et sur les Huns?» Ma seule réponse a été celle-ci: «Serait-il possible qu'il n'y en eût pas?» Quoi! lorsque la France, l'Italie, les pays germaniques, la Scandinavie elle-même où jamais Attila ne mit le pied, ont rempli l'Europe de poëmes et de légendes destinés à perpétuer son nom, la Hunnie seule n'aurait pas eu les siens! Héros pour le reste du monde, Attila n'aurait rien été pour cette terre où il régna, où il mourut, et où ses ossements reposent encore! Un tel fait, s'il existait, serait plus surprenant que la continuité du souvenir, et il faudrait le prouver pour qu'on y crût. Or c'est précisément le contraire que l'histoire et les monuments, d'accord en cela avec la logique, nous démontrent sans peine.
L'histoire nous fait voir comment les Hongrois, appelés aussi _Moger_ ou _Magyars_ descendent des bords du Donetz sur ceux du Danube, culbutés, chassés par les Petchénègues; comment l'empereur grec, Léon le Sage, leur ouvre les plaines de la Bulgarie, et le roi de Germanie Arnulf, les passages des Carpathes; comment enfin leur duc Arpad, fils d'Almutz ou Almus, renverse la domination des Slaves-Moraves et conquiert l'ancienne Hunnie[577]. Les deux noms d'Almus et d'Arpad, et le rôle qu'on leur attribue appartiennent également à la tradition et à l'histoire; seulement la tradition passe sous silence le roi de Germanie Arnulf; elle donne pour unique mobile aux entreprises des Hongrois sur le Danube la revendication de l'ancien royaume d'Attila.
[Note 577: _Histoire des Successeurs d'Attila_, Conclusion.]
Devenus maîtres du pays situé entre les Carpathes et la Drave, les Hongrois s'y trouvent mêlés à des populations tout imprégnées, pour ainsi dire, du souvenir d'Attila: population pannonienne, population roumane ou valake, population avare, colonisée sous Charlemagne des deux côtés du mont Cettius, ou échappée au massacre des Slaves dans les hautes vallées des Carpathes. Les Avars possédaient sur les premiers temps de la domination hunnique en Europe la tradition directe, provenant des fils et des compagnons d'Attila; les Valakes et les Pannoniens, la tradition latine, grossie de nombreuses traditions locales: ce furent là deux sources d'information différentes où les Hongrois purent puiser. Peut-être aussi (c'est là leur grande prétention), apportaient-ils avec eux d'Asie certains souvenirs domestiques particuliers à la race d'Attila, ce qui constituerait une troisième source de tradition. Enfin, si l'on en croit une opinion reçue en Hongrie dès le XIe siècle comme article de foi, les Magyars auraient trouvé dans la Transylvanie, une tribu qui se disait issue des premiers Huns, celle des Szekelyek ou Sicules, d'où découlerait une tradition plus directe encore que les trois autres. Sans m'expliquer sur ce dernier point, je me bornerai à dire que l'histoire ne repousse pas absolument l'hypothèse sur laquelle on l'appuie; mais que ne l'admettrait-on pas, il resterait encore assez d'éléments réunis pour qu'une tradition hongroise fût possible. Ajoutons à cela les importations germaniques, françaises et italiennes, qui, pénétrant peu à peu dans la tradition indigène, tantôt se sont incorporées heureusement avec elle, tantôt l'ont fait dévier de son sens primitif.
Ceci posé, et la possibilité d'une tradition hongroise une fois admise, que penser des documents auxquels on donne ce nom? quel est leur caractère? à quelle époque remontent-ils? Voilà la seconde question à examiner, et la question vraiment importante.
Établis définitivement en Europe vers 893, les Hongrois recevaient le christianisme en 972, et dès le milieu du XIe siècle, des chroniques rédigées en latin commencèrent à fixer leurs souvenirs nationaux. Ils possédaient un mode de transmission populaire et certain dans la poésie chantée. La poésie semble avoir été d'institution publique chez les nations sorties des Huns. On a pu voir dans la vie d'Attila comment les jeunes filles qui marchèrent à sa rencontre aux portes de la bourgade royale, rangées par longues files, sous des voiles blancs, chantaient des hymnes composés à sa louange[578], et comment aussi, dans ce repas auquel assista Priscus, les chants des rapsodes, célébrant les actions des ancêtres, animèrent tellement les convives, que des larmes coulaient de tous les yeux[579]. Ces chansons, transmises de génération en génération, formaient les annales du pays. Le même usage exista sans doute chez les Avars, quoique l'histoire ne nous le dise pas positivement; mais elle nous dit qu'il existait chez les Hongrois. Arpad avait avec lui des chanteurs quand il arriva sur le Danube[580]. Tout le monde était poëte chez les premiers Magyars, et tout le monde chantait ses propres vers ou ceux des autres en s'accompagnant d'une espèce de lyre ou guitare appelée _kobza_ au moyen âge[581]. Non-seulement on était poëte et chantre des actions des autres, mais on se chantait fréquemment soi-même, on chantait ses aïeux, et chaque grande famille eut ses annales poétiques. Voici un trait de l'histoire de Hongrie qui ne laisse aucun doute à cet égard. Sous le gouvernement du duc Toxun, aïeul de saint Étienne, une armée magyare avait envahi le nord de la France; mais au passage du Rhin elle fut surprise et enveloppée par le duc de Saxe, qui la guettait. Chefs et soldats furent massacrés ou pendus à l'exception de sept que le duc renvoya, le nez et les oreilles coupés, en leur disant: «Allez montrer à vos Magyars ce qui les attend, s'ils reparaissent jamais chez nous.» Les sept mutilés reçurent mauvais accueil dans leur patrie, pour ne s'être pas fait tuer comme les autres. Séparés de leurs femmes et de leurs enfants, et dépouillés de leurs biens par jugement de la communauté, ils furent condamnés à ne rien posséder le reste de leur vie, pas même des souliers pour garantir leurs pieds, pas même un toit pour s'abriter. Ils durent aller mendier de porte en porte leur pain de chaque jour: ils perdirent jusqu'à leurs noms; on ne les connut plus que sous celui de _Hétu-Magyar-Gyák_, les sept Magyars infâmes. A ce comble de misère, soit désespoir et besoin d'exciter la compassion, soit orgueil et désir de braver la honte, ils mirent en vers leurs propres aventures, qu'ils allèrent chanter de village en village en tendant la main[582]. Après leur mort, leurs enfants en firent autant, puis leurs petits-enfants, et la descendance des Hétu-Magyar-Gyák formait, au XIe siècle, une puissante corporation de jongleurs que saint Étienne supprima[583].
[Note 578: Voir ci-dessus _Histoire d'Attila_, p. 97.]
[Note 579: Duo viri Scythæ... versus a se factos quibus ejus victorias, et bellicas virtutes canebant, recitarunt. Alii quidem versibus delectabantur... aliis manabant lacrymæ. Prisc., _Excerp. legat._, 46.]
[Note 580: Epulabantur quotidie cum gaudio magno, in palatio Attilæ regis conlateraliter sedendo, et omnes symphonias atque dulces sonos cythararum et fistularum habebant... Anonym., _Gest. Hung._, 46.--_Rer. Hungaric. Monument. Arpadian_. Sangall., 1849.]