Histoire d'Attila et de ses successeurs (2/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe

Part 25

Chapter 253,852 wordsPublic domain

Je me hâte d'arriver au dénoûment. On ne comprend pas bien, dans les poëmes qui nous restent, comment, après une preuve si peu douteuse de son mauvais vouloir pour lui, Attila put garder encore Gudruna, et non-seulement la garder, mais l'aimer et désirer son amour. Les scaldes, il est vrai, ont soin de nous la peindre comme étant d'une beauté merveilleuse: «Elle avait, dit l'auteur de l'_Atla-Quida_, la blancheur du cygne, et quand elle circulait autour des tables du festin, faisant l'office d'échanson, on l'eût prise pour une déesse.» Enfin, il était dit, dans la donnée épique, qu'Attila serait aveugle dans son affection, afin que Gudruna pût couronner sa vengeance par un suprême attentat. En effet, elle le flatte, elle l'enivre de fausses caresses. «Souvent, dit le poëme déjà cité, on les vit s'embrasser comme deux amants sous les yeux des chefs.» Enfin, une nuit qu'il dormait profondément dans ses bras, appesanti par le vin qu'elle lui avait versé, elle se lève furtivement, introduit dans la chambre Aldrian, fils de Hagen qu'elle gardait près d'elle comme un instrument de meurtre, et à eux deux ils plongent une épée dans le cœur du roi. Au froid de l'acier, Attila se réveille, et, apercevant sa femme et le jeune neveu de sa femme:

«Qui de vous m'a frappé? dit-il. Avouez-le-moi en toute franchise. Qui m'a tué? car je sens que ma blessure est mortelle et que ma vie s'échappe avec mon sang.

«GUDRONA.--La fille de Crimhilde ne te mentira pas. C'est elle qui t'a tué, et celui-ci l'a aidée à te faire une blessure dont tu ne dois pas guérir.

«ATTILA.--Qui t'a inspiré cette fureur, ô Gudruna? Il est mal de tromper un ami qui se fie à vous[552]. Pourtant je t'aimais! C'est avec l'espoir du bonheur que je briguai ta main, lorsque tu devins veuve et que je t'amenai régner avec moi dans mon royaume. On te disait altière, impérieuse, et je ne l'ai que trop éprouvé. Tu vins donc ici avec tout l'attirail d'une reine. Les plus illustres Huns te faisaient cortége. Des bœufs étaient échelonnés en abondance sur la route, et des moutons aussi; les peuples s'empressaient de fournir toutes les provisions nécessaires à ton voyage.

[Note 552: Tu furenter adgressa es necem,--etsi non esset congruum,--malum est fallere amicum--qui bene tibi confidit. _Atla-M._, 90.]

«Je te donnai pour cadeau de noces trente cavaliers équipés et vingt belles vierges destinées à te servir; ce que je te donnai en or et en argent, personne ne pourrait le compter. Et comme si tout cela n'était que néant, tu ne te montras point satisfaite; c'était mon royaume que tu voulais, et c'est pour cela sans doute que tu m'as tendu ce piége. Rien de ce qui venait de moi ne semblait te plaire; tu faisais sécher ta belle-mère de douleur. Ah! depuis ce fatal mariage, aucun de nous n'a connu la paix!

«GUDRUNA.--Tu mens, Attila[553]! Quoique je me soucie peu de récriminer sur le passé, je te dirai que c'est toi qui as troublé la paix. Ta maison était une maison de discorde: les frères s'y battaient contre les frères, les amis contre les amis, et la moitié de ta famille appartient déjà aux filles de l'enfer...

[Note 553: Nunc tu mentiris, Attale. _Ibid._, 95.]

«Il n'en fut pas ainsi du temps de mon premier mari: quand celui-là mourut, un amer chagrin s'empara de moi. Il était triste assurément de porter à mon âge le nom de veuve; mais ce fut pour Gudruna un affreux supplice d'entrer vivante dans la maison d'Attila. Un héros l'avait possédée, elle le pleure encore, et ses larmes ne tariront point...

«ATTILA.--Cesse, ô Gudruna, et écoute-moi. Si tu eus jamais quelque pitié dans l'âme, prends soin de mes funérailles, fais que mon cadavre ne reste pas sans honneurs.

«GUDRUNA.--J'achèterai un navire avec un cercueil peint, j'enduirai un linceul de cire afin d'y envelopper ton corps, et je te rendrai les derniers devoirs comme si nous nous étions aimés[554].

[Note 554: Navigium emero--atque arcam coloratam;--probe ceravero stragulum tuo corpori involvendo;--prospexero omne quod opus est,--haud secus atque essemus benevoli. _Atla-M._, 91.]

«Le corps d'Attila resta sans mouvement. Un deuil immense s'empara de ses proches, et l'illustre femme exécuta ce qu'elle avait promis.»

La tragédie dans l'_Atla-Quida_ ne finit pas encore là. Gudruna, lorsqu'elle voit Attila mort, descend dans la cour, lâche les chiens de garde, et, prenant un tison allumé, met le feu au palais. Bientôt la flamme consume tous les nobles huns, grands et petits, hommes et femmes, auprès du cadavre de leur roi: c'est l'holocauste expiatoire qu'elle envoie aux mânes de ses frères. «Heureux, s'écrie avec un enthousiasme digne de la férocité de son héroïne l'auteur de l'_Atla-Mâl_, heureux le père qui a pu engendrer une telle fille, car il vivra dans la postérité, et Gudruna sera chantée sur toute la terre, partout où les hommes entendront raconter l'histoire de ces discordes acharnées[555]!»

[Note 555: Beatus est posterorum quisque--cui gignere contigit--talem puellam fortium factorum laude--qualem... _Atla-M._, 103.]

Si je ne me trompe, nous voici plus près d'Ildico que nous n'avons encore été; elle nous apparaît ici sous une image beaucoup plus nette, sous une forme bien mieux arrêtée que dans Hilldr la Danoise ou dans Hildegonde de Burgondie. Ce qui différencie surtout les deux figures historique et traditionnelle, ce sont les nécessités du cadre dans lequel celle-ci est emprisonnée. La liaison de la fable de Sigurd avec la tradition d'Attila voulait qu'une veuve remplaçât la jeune fille de l'histoire, et qu'une mort lente, préparée par des péripéties nombreuses, amenée fatalement par l'héritage du trésor maudit de Fafnir, remplaçât pour Attila la mort précipitée qui l'avait frappé dans la nuit même de ses noces. Il faut se dire aussi qu'un simple meurtre, si atroce qu'il fût, n'était pas de nature à contenter les poëtes scandinaves, qui avaient besoin de tableaux un peu plus émouvants, tels, par exemple, que celui d'un père qui mange le cœur de ses enfants égorgés par leur mère. Malgré ces altérations, que le mélange du fabuleux et du réel peut expliquer, on ne saurait méconnaître, à mon avis, dans les poëmes de l'Edda, un souvenir direct d'Attila, une impression contemporaine poétisée, comme elle pouvait l'être, dans la patrie des Berserkers. Quoi qu'il en soit, cette poésie avait une grandeur qui saisissait l'imagination et qui assura sa vogue dans toute l'Europe germanique. Elle revint donc de la Scandinavie dans l'Allemagne du midi, rapportant sur les bords du Rhin et du Danube, avec les personnages réels qu'elle y avait empruntés, ses propres fictions et son cadre mythologique; mais de nouvelles destinées l'y attendaient, et la tradition scandinave, bien qu'adoptée dans sa forme, reçut au fond des changements qui la rendirent méconnaissable. Cette espèce de révolution s'opéra au Xe siècle, époque où commencent les poëmes germaniques du cycle des Niebelungs. Quel fut le caractère de cette révolution, et quelle cause historique peut-on lui assigner? C'est ce qu'il me reste à examiner.

III. DERNIER ÉTAT DE LA TRADITION.--POËME ALLEMAND DES NIEBELUNGS.--ALTÉRATION DU MYTHE DE SIGURD.--FÉROCITÉ DES NIEBELUNGS ET DE LEUR SOEUR CRIMHILDE.--ATTILA AMI DES CHRÉTIENS; IL FAIT BAPTISER SON FILS ORTLIEB.--PILEGRIN ÉVÊQUE DE PASSAU, AUTEUR DU POEME DES NIEBELUNGS.--PILEGRIN FUT L'APÔTRE DES HONGROIS.--SON RÔLE POLITIQUE.--CARACTÈRE ET OBJET DE SON POËME.

Quand on compare les chants de l'Edda aux poëmes germaniques du cycle des Niebelungs, et surtout au beau et grand poëme de ce nom, le _Niebelungenlied_, astre de cette pléiade, on est frappé des différences qu'ils présentent; mais l'étonnement s'accroît quand on approfondit la nature de ces différences. Ainsi, dans les uns et dans les autres, le cadre est le même, les personnages sont les mêmes, le fil conducteur de l'action est le même; seulement l'intention poétique, les caractères sont tout autres, et le dénoûment est changé: la tradition scandinave se réfléchit bien dans la tradition germanique, mais elle s'y dessine à rebours. Ce n'est plus le meurtre du roi des Huns qui fait la catastrophe, c'est la mort de sa femme, que les poëmes allemands appellent Crimhilde, mais qui est évidemment le même personnage que Gudruna; ce n'est pas Attila qui attire les princes du Rhin dans un piége pour leur arracher le trésor de Fafnir, c'est Crimhilde elle-même qui les enlace dans ses ruses et les immole ensuite à sa vengeance. Dès l'entrée en matière du _Niebelungenlied_, on s'aperçoit que la fiction odinique de l'Edda n'est plus comprise. Ces êtres symboliques, qui, dans l'épopée scandinave, dominent toute l'action se rapetissent ici aux proportions de personnages humains ridiculement invraisemblables. La valkyrie Brunehilde est remplacée par une femme de notre monde, douée d'une force prodigieuse on ne sait pourquoi, et le Volsung Sigurd, ce fils de la lumière jeté dans les aventures de la vie mortelle pour y tomber victime des enfants de la nuit, est remplacé par un géant. Cet amour mystique qui liait le Volsung à deux femmes, l'une d'origine terrestre et l'autre d'origine divine, se transforme, dans la copie allemande, en galanteries mondaines assez étranges. L'allégorie a fait place au conte: le vent du christianisme, qui a soufflé sur ces symboles vivants, les a glacés du froid de la mort.

Le contraste se continue dans la portion du drame consacrée aux aventures réelles. Gudruna avait oublié le crime de ses frères: Crimhilde n'a point bu et ne boira jamais le breuvage d'oubli; ce qui la fait vivre, c'est le désir de la vengeance et la haine, une haine incommensurable et patiente, parce qu'elle ne connaît point de fin. Si elle consent à épouser Attila, dont elle se soucie peu d'ailleurs, c'est que le margrave Rudiger de Pechlarn, envoyé du roi des Huns, lui a dit que ce mariage mettrait ses ennemis sous ses pieds, et que lui-même s'engageait à la soutenir contre tous: ce mot la décide, et elle part. Le trésor que lui avait légué Siegfried est presque tout entier aux mains de ses frères: elle veut du moins emporter ce qui lui reste; mais Hagen s'y oppose insolemment et arrête les mulets déjà chargés. «Laissez-leur cet or, noble dame, dit Rudiger; Attila n'en veut point et n'en a pas besoin; il désire vous doter lui-même, et il vous couvrira de plus de bijoux que vous n'en pouvez porter.» Ni le désintéressement d'Attila, ni la tendre affection qu'il lui montre ne calment cette âme cruelle; en vain elle met au monde un fils qu'elle fait baptiser[556] (car il y a dans Etzelburg une église où l'on dit régulièrement la messe): aucun sentiment n'a prise sur elle, si ce n'est la vengeance. Elle arrête enfin son plan. Une nuit qu'Attila reposait dans ses bras, elle se lamente sur la longue absence de ses proches, comme si son cœur souffrait de ne les point voir. «J'ai d'illustres parents, disait-elle, mais nul ne les connaît dans ce royaume, et, quand je passe sur les chemins, on m'appelle, pour m'offenser, l'orpheline étrangère!--O femme bien-aimée, s'écrie Attila, que toute ta parenté vienne nous visiter, je l'y inviterai cordialement, et ma joie égalera la tienne quand nous recevrons ces nobles hôtes.» C'était, on le devine bien, un piége que Crimhilde tendait à ses frères, à l'insu de son mari. Dès le lendemain, deux messagers partaient pour Worms, et une grande fête d'armes se préparait à Etzelburg.

[Note 556:

Dasz da getaufet wurde des edlen Königes Kind, Nach christelichem Rechte: Ortlieb ward es genannt. _Niebelungenlied_, v. 5558.]

Les frères de Crimhilde, Gunther, Ghiselher et Ghernot, n'acceptent pas sans hésiter l'invitation qui leur arrive d'Etzelburg; mais la loyauté d'Attila les rassure, car nul roi n'est plus fidèle à sa parole, nul roi n'exerce plus saintement l'hospitalité. Ils ont soin néanmoins de s'informer près des messagers s'ils ont vu la reine, leur sœur, et de quelle humeur elle était à leur départ. «D'humeur calme et joyeuse, répondent ceux-ci, et elle vous envoie le baiser de paix[557]». Les hommes du Rhin se mettent en route, non pas seuls toutefois, leur suite se compose de soixante chefs ou héros, de mille guerriers d'élite et de neuf mille soldats. En tête se trouve Hagen, qui n'est plus ici leur frère, mais leur parent et leur compagnon inséparable. Dans le guet-apens tendu à Siegfried par les Niebelungs, c'est lui qui a frappé le héros, et après l'avoir tué, il lui a enlevé son épée, qu'il porte arrogamment à sa ceinture comme un trophée de sa victoire. L'épée de Siegfried est la meilleure qui ait jamais été trempée; elle se nomme Balmung, et on la reconnaît à son pommeau de jaspe, vert comme l'herbe des prés. Les hommes du Rhin sont assaillis tout le long de leur route par des prédictions sinistres, et quand ils arrivent à la porte d'Etzelburg, Théodoric, qui vient au-devant d'eux, leur dit que la reine gémit toujours et regrette Siegfried: c'était un avertissement qu'ils se tinssent sur leurs gardes. Il n'était plus temps de reculer, ils entrent.

[Note 557: _Niebelungenlied_., v. 6029 et suiv.]

L'accueil que leur fait Attila, aussi cordial que magnifique, ne trouve chez eux que froideur et dureté; tout entiers à la pensée des piéges que peut leur tendre Crimhilde, ils refusent de quitter leurs armes, et leur sombre préoccupation éclate par des propos insolents ou des menaces qui indignent leur hôte. Les Niebelungs sont représentés comme de dignes frères de Crimhilde, sur lesquels le poëte accumule tout ce qu'il peut imaginer d'énergie guerrière et de passion féroce: leur violence naturelle conspire avec la furie de leur sœur à transformer cette fête joyeuse en un champ de carnage. Voici la scène par laquelle ils forcent Attila à tirer l'épée malgré lui. Ils sont à la table du roi, les trois princes du Rhin et Hagen, lorsqu'une querelle excitée par Crimhilde met aux mains dans la rue les soldats burgondes et les Huns. Attila leur présentait avec affection le petit Ortlieb, son fils, que quatre vassaux portaient autour de la table et faisaient passer de main en main parmi les convives. «--Mes amis, disait le roi aux Niebelungs, vous voyez mon bien et ma vie, mon unique enfant et celui de votre sœur. Je veux le confier à vos soins pour que vous l'emmeniez à Worms, et qu'à votre exemple il devienne un jour un homme.--Faire un homme d'un pareil avorton! reprit brutalement Hagen, ce n'est pas moi qui m'en chargerai, et j'espère qu'Ortlieb et moi nous ne nous rencontrerons pas souvent dans la ville de Worms».[558] En cet instant un guerrier burgonde entrant dans la salle crie qu'on égorge tous leurs amis. A ces mots, le féroce Hagen se lève, tire son épée, et fait sauter la tête d'Ortlieb sur le sein de sa mère.

Alors commence entre les Huns et les Niebelungs une lutte implacable; Attila, couvert du sang de son fils, leur a déclaré guerre pour guerre. Les Burgondes, retranchés dans une salle du palais, soutiennent l'assaut des Huns; les morts succèdent aux morts, les blessés aux blessés; on se bat avec du sang jusqu'aux genoux. Au plus fort de la mêlée, Crimhilde met le feu à la salle pour brûler ses frères. Épuisés de fatigue et cernés par les flammes, ils ont soif, et l'un d'eux demande à boire: «Bois du sang![559]» s'écrie Hagen. Le Burgonde se baisse, entr'ouvre la poitrine d'un ennemi blessé et y trempe ses lèvres: tous font de même. Cette galerie de portraits sauvages en présente quelques-uns d'un effet grandiose, tels que ce barde Folker, dont l'archet est en même temps un glaive qui reluit tout ensanglanté sur les têtes des Huns.

[Note 558:

Doch ist der Konig junge so schwachelich gethan: Man soll mich sehen selten zu Hoff nach Ortelieben gahn. _Niebelung_., v. 7735.]

[Note 559:

Da sprach von Tronege Hagen: Ihr edelen Ritter gut, Wen der Durst nun zwinge, der trinke hie das Blut; Das ist in solchen Nothen noch beszer danne Wein. _Ibid._, v. 8549, et seqq.]

Cependant, malgré le nombre des soldats d'Attila et malgré toute leur bravoure, les Burgondes conservent l'avantage. L'auteur des _Niebelungs_ nous en dit la raison: c'est qu'ils sont chrétiens et que les Huns sont païens; il faut des chrétiens pour les vaincre. Cette gloire est réservée à Théodoric, que la violence des hommes du Rhin oblige à entrer enfin dans la lice, quoiqu'il s'y soit longtemps refusé. Son intervention termine la lutte; attaqué par Hagen, il le blesse au côté, l'étreint de ses bras de fer, le lie et le porte à Crimhilde. «Laissez-lui la vie, noble dame, dit-il à la reine; plus tard peut-être, il vous servira[560]». Gunther restait seul de tous les Niebelungs (Ghernot et Ghiselher étaient morts); Théodoric l'attaque à son tour, le terrasse et l'amène garrotté aux pieds de sa sœur.

[Note 560:

Hagenen band da Dietrich und führt' ihn, da er fand Die edele Chriemhilde, und gab ihr in die Hand..... _Niebelung_., v. 9521 et suiv.]

La scène suivante n'est qu'une pâle copie de l'_Atla-Quida_, mais elle dénoue l'action d'une manière tout-à-fait inattendue. Gunther et Hagen sont enchaînés dans deux cachots différents, et Crimhilde fait ici ce que fait Attila dans l'Edda: elle va de l'un à l'autre, demandant où est caché le trésor de Siegfried. «Reine, lui dit Hagen, vous perdez vos discours; j'ai juré de ne jamais révéler ce secret tant que la vie restera à l'un de mes nobles chefs.--Eh bien! voici venir les dernières vengeances,» s'écrie la reine hors d'elle-même, et elle ordonne qu'on lui apporte la tête de Gunther. Prenant par les cheveux cette tête dégouttante de sang, elle la montre à Hagen; mais le farouche Burgonde continue à la braver. «Maintenant le trésor n'est plus connu que de Dieu et de moi, lui dit-il, et toi tu ne le posséderas jamais, furie de l'enfer!--Pourtant, reprend-elle, il en reste quelque chose que je prétends bien conserver, c'est l'épée de Siegfried: il la portait, mon gracieux bien-aimé, lorsque vous l'avez lâchement assassiné et que je l'ai vu pour la dernière fois!» Elle saisit alors le pommeau de Balmung, qu'elle arrache du fourreau sans que Hagen puisse la retenir; puis, levant à deux mains la terrible épée, elle tranche la tête de son ennemi[561]. Attila et Théodoric, présents à ce spectacle, restaient immobiles de stupeur; Hildebrand, indigné, s'élance sur la reine, la frappe de son épée et la tue. Le poëme finit là.

[Note 561:

............ Das Haupt sie ihm abeschlug: Das sach der König Etzel; es war ihm leide wahrlich genug. _Niebelung_., v. 9007 et suiv.]

Dans cette courte analyse, je me suis attaché à mettre en saillie la différence matérielle des faits et des caractères entre les deux traditions; j'y ajouterai quelques développements sur les différences morales. Non-seulement l'Attila du poëme allemand est innocent de tous les crimes qui forment les péripéties du drame et que la famille des Niebelungs se partage fraternellement, non-seulement il se montre comme un modèle de désintéressement et de loyauté, comme un hôte si strict observateur des devoirs de l'hospitalité, qu'il faut qu'on lui tue son fils pour qu'il lève l'épée sur ses hôtes; mais encore il est l'exemple des maris: il ne songe à convoler en secondes noces qu'après avoir enterré et dûment pleuré sa première femme. «C'est avec respect et loyauté, dit Rudiger à Crimhilde, que le plus grand roi du monde m'envoie vers vous, à cette fin de vous rechercher en mariage. Il vous offre amour infini: aucuns chagrins ne vous atteindront, et il est disposé à ressentir pour vous la même tendresse qu'il eut jadis pour dame Helkhé, cette femme qu'il portait dans son cœur. Certes, il a passé des jours amers à regretter ses vertus[562]». Cet Attila ressemble fort peu, on l'avouera, au furieux polygame dont nous parle l'histoire, et qui avait une légion de femmes et un peuple d'enfants; il ne ressemble pas davantage à l'Atli des chants scandinaves, qui n'est guère plus réservé, et dont l'amour est toujours entaché de violence. Sans être chrétien, Attila a des vertus chrétiennes, et il montre même un grand penchant pour la vraie religion, il a fait construire une église à Etzelburg; sa femme Helkhé était chrétienne, ses plus chers amis sont chrétiens, et il permet que son fils Ortlieb reçoive le baptême; on espère qu'il consentira un jour à en faire autant pour son compte. C'est une perspective que Rudiger fait entrevoir à Crimhilde pour la décider: «Peut-être, lui dit-il, aurez-vous le glorieux bonheur de faire baptiser Attila[563]: que ce soit pour vous un nouveau motif d'accepter le titre de reine des Huns!» Il y a mieux que cela encore dans le poëme de la _Lamentation_ ou _Complainte des Niebelungs_, qui fait une suite naturelle au grand poëme, mais qui contient des détails empruntés aux documents originaux: Attila y raconte qu'il a été chrétien cinq ans, après quoi il serait retourné au paganisme sans que nous en sachions la raison. Enfin le roi des Huns recherche tout ce qui adoucit les mœurs et rehausse l'éclat de la paix; il se construit un palais magnifique dont la grande salle est longue, large, haute, afin que la fleur des guerriers de l'univers entier puisse s'y réunir et y tenir à l'aise. Pour être un chevalier parfait, il ne lui manque que d'être chrétien; mais il a près de lui deux amis chrétiens, Théodoric et Rudiger, qui n'ont point leurs égaux au monde, et qui font pour lui contre ses ennemis ce qu'un païen ne pourrait pas faire.

[Note 562:

Er entbeut euch minniglichen Liebe ohne Leid; Stäter Freundeschafte, der sei er euch bereit, Als er eh thät Frau'n Helken, die ihm zu Herzen lag: Wohl hat er nach ihr'r Tugende genuge unfröhlichen Tag. _Niebelung_., v. 4933 et seqq.]

[Note 563:

Er hat so viel der Recken von christelicher Sitt' Dasz euch da bei dem Könige nimmer veh geschieht. Vielleicht ihr das verdienet, dasz er taufet seinem Leib: Drum möget ihr gerne werden des Königes Etzelen Weib. _Ibid._, v. 5053 et seqq.]

La mort de Crimhilde formant désormais le dénoûment de la tradition, que devient Attila? Voilà ce qu'il est permis de demander aux poëmes germaniques, mais aucun d'eux ne contient la réponse. Le _Niebelungenlied_ se tait prudemment, sans avouer qu'il ne veut pas le dire ou qu'il l'ignore; le poëme de la _Complainte_ est plus franc. «Je ne puis affirmer avec certitude, dit-il, ce qu'Attila devint par la suite; on ne le sait pas, ni moi, ni personne[564]. Les uns disent: Il fut tué; les autres disent non. Entre ces deux affirmations, mensonge ou vérité me sont également difficiles à saisir, et, pour cette raison, je reste dans le doute. Je ne m'étonnerais donc pas si Attila s'était perdu, si le vent l'avait enlevé, si on l'avait enterré vivant, s'il était monté au ciel ou tombé dans quelque abîme, ou s'il s'était évanoui comme une vapeur, ou enfin si le diable l'avait emporté; ces importantes questions, personne encore n'a su les décider[565].» Ainsi les poëmes allemands du cycle des Niebelungs semblent repousser de la personne d'Attila cette tradition d'une fin tragique que les chants de l'Edda avaient adoptée avec tant d'enthousiasme, et qui a son point d'appui dans l'histoire. C'est encore une énigme à ajouter à toutes celles que renferment les poëmes dont je parle, énigmes qui ne sont peut-être pas insolubles. Peut-être qu'en cherchant quel fut l'inventeur de la fable germanique, le constructeur de l'épopée des _Niebelungs_, ce qui nous semble obscur s'éclaircirait; peut-être comprendrions-nous mieux la révolution qui a bouleversé tout à coup la tradition d'Attila, en connaissant les circonstances au milieu desquelles elle s'est opérée.

[Note 564: