Histoire d'Attila et de ses successeurs (2/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe

Part 23

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Aucun écrivain contemporain ne s'explique sur ce sujet si controversé plus tard. Dans le siècle suivant, on voit se produire collatéralement les deux versions principales avec leurs variantes. Cassiodore nous dit, dans sa chronique, que le roi des Huns fut emporté par une hémorragie nasale; le comte Marcellin, homme lettré et homme d'État ordinairement bien informé, le fait mourir d'un coup de couteau que lui porte une femme; il ajoute que cependant quelques-uns avaient parlé d'un vomissement de sang. Cette version d'un assassinat, que le comte Marcellin donne comme la plus accréditée, la chronique d'Alexandrie la répète. «Il dormait, dit-il, à côté d'une jeune fille des Huns quand il expira, et cette fille fut soupçonnée de sa mort[506].» Jornandès reproduit l'opinion de Cassiodore sur la mort naturelle; mais, en même temps, il cite ce chant funèbre où l'on proclame avec satisfaction que la mort d'Attila ne demande point de vengeance[507]. Aux VIIe, VIIIe et IXe siècles, l'autre version prévaut, et on la trouve commentée et grossie de détails qui tendent à l'expliquer. Agnellus, l'historien des pontifes de Ravenne, écrit qu'Attila périt poignardé par une misérable femme, _a vilissima muliere cultro defossus_. Le poëte saxon de Charlemagne, qui vivait à la fin du IXe siècle, ajoute que cet assassinat fut la punition d'un crime. «C'est la main d'une femme, s'écrie-t-il, qui a précipité le roi des Huns au fond du Tartare. La nuit avancée soufflait sur tout ce qui respire une torpeur profonde, et Attila, chargé de vin, s'était endormi; mais sa cruelle épouse ne dormait pas. L'aiguillon de la haine la tint en éveil durant cette nuit terrible, et reine elle trancha les jours du roi par un odieux attentat. Pourtant ce crime n'était qu'une vengeance: elle faisait payer à son mari la mort de son père assassiné[508].» Enfin nous trouvons une dernière circonstance du fait chez un chroniqueur du XIIe siècle: «Cette jeune fille, dit-il, avait été enlevée de force après le meurtre de son père[509].» C'était donc une opinion répandue et accréditée dans le monde entier, dès le lendemain de la mort d'Attila, que cette mort avait été violente et qu'elle avait été le fruit de la vengeance d'une femme.

[Note 506: Noctu cum pellice Hunna, quæ puella de nece suspecta fuit, dormiens... _Chron. Pasch._--Marcellin. comit. _Chron._ ad. ann. 453.]

[Note 507: Quis ergo hunc dicat exitum, quem nullus existimat vindicandum? Jorn., _R. Get._, 49.]

[Note 508: V. la citation ci-dessus, p. 160.]

[Note 509: A puella quam, patre occiso, vi rapuit. Chronogr. Sax. ap. Leibnitz., _Script. rer._, Brunsvic.]

Tels sont les témoignages qui nous viennent de l'antiquité; voyons si la tradition les confirme, et si, dans le nombre des femmes qu'elle prête à Attila, il s'en trouve quelqu'une dont les traits rappellent de près ou de loin ceux d'Ildico. Disons d'abord que ce nom, altéré par l'orthographe grecque, se compose de deux mots, dont le premier est infailliblement _Hilde_, et le second peut être interprété par _Wighe_ ou par _Gunde_, de sorte que le véritable nom de la dernière épouse d'Attila serait _Hildewighe_ ou _Hildegunde_, mots qui signifient tous deux _guerrière_, _héroïne_. Ce mot _Hilde_, toutes les fois qu'il se rencontre dans la composition d'un nom de femme, indique que cette femme est inspirée par _Hilda_, la Bellone des Germains, ou placée sous sa protection[510]. Or, des quatre femmes que la tradition nous mentionne comme ayant exercé une action tragique sur la destinée d'Attila, trois portent dans leur nom la syllabe _Hilde_: ce sont _Hilde_ ou _Hilldr_ la Danoise, _Hildegonde_ (_Gunde_ ou _Gude_ est une autre désignation de la déesse de la guerre) et _Crimhilde_, ou plus correctement _Grimhilde_, l'héroïne cruelle. Le nom de la quatrième, _Gudruna_, réunit les deux idées de guerre et de magie: Gudruna, c'est une femme vaillante et qui sait les runes.

[Note 510: Wachter _Glossar._, col. 247.]

Nous nous occuperons d'abord de la Danoise Hilldr, fille d'un roi que les uns appellent Hagen et les autres Hartmut (_âme dure_). Hettel ou Attila en est aimé et l'aime. Hilldr se laisse séduire et s'enfuit avec lui; mais Hagen qui les poursuit, atteint le ravisseur et lui livre un furieux combat, à la suite duquel le gendre et le beau-père font la paix et s'embrassent. Hilldr est fragile, et son amour pour Attila a bientôt passé. Tout son souci depuis lors est de ranimer la guerre entre son père et son mari, et, comme elle est magicienne, elle leur jette un sort. Chaque nuit elle chante, et à sa chanson les deux guerriers, quittant leur couche, se cherchent dans les ténèbres l'épée au poing, et se battent jusqu'au jour[511]. Une variante de cette fable nous donne le nom de Gudruna au lieu de celui de Hilldr. Nous retrouvons ici les éléments principaux des faits que nous cherchons, mais Hilldr n'est encore qu'un vague profil d'Ildico.

[Note 511: Edda Snorr., 163, 164.--Grimm., p. 327.]

De Hilldr la Danoise, nous passerons à Hildegonde, dont j'essaierai de reconstruire l'histoire à l'aide des monuments de toute sorte que la tradition me fournit, et je commencerai mon récit au moment où la fille du roi Herric, la blanche perle de Burgondie, remise comme otage aux mains d'Attila, arrive sur les bords du Danube avec son jeune fiancé Walter d'Aquitaine et le Frank Hagen, descendant direct de Francus, fils d'Hector[512]. Rien n'est plus noble et plus généreux que l'hospitalité que reçoivent ces trois enfants. Ospiru, la reine des Huns, traite Hildegonde comme sa propre fille; elle lui confie l'intendance de son palais et les clefs du trésor royal. «Hildegonde, dit le poëte, est plus reine que la reine elle-même[513].» Hagen, et surtout Walter, rencontrent dans Attila une affection non moins grande: c'est lui qui préside à leurs jeux guerriers, et qui leur apprend à manier l'arc et la lance; il fait plus, il veut qu'ils étudient les sciences, et que, «croissant à la fois en intelligence et en vigueur, ils surpassent les braves par la force du corps et les _sophistes_ par l'esprit[514].» En un mot, ils eussent été ses héritiers propres, qu'il ne les eût pas mieux élevés. Ils grandissaient donc en vaillance comme Hildegonde en beauté. Sur ces entrefaites, le roi Ghibic meurt à Worms, laissant le trône des Franks à Gunther, son fils, et Hagen, que cette mort semble dégager de ses obligations d'otage, s'enfuit du pays des Huns. Le roi et la reine, craignant pour Walter l'effet de ce mauvais exemple, conviennent ensemble de le marier, afin de l'attacher à leur service par des liens plus forts, et ils lui offrent la fille d'un des _satrapes_ de la cour avec de vastes domaines à la campagne et une maison à la ville; Walter refuse tout. «Que ferais-je d'un domaine? répond-il au roi. Je serais obligé d'y construire des cabanes et d'y surveiller des laboureurs. Que ferais-je d'une femme? Je songerais à elle et à mes enfants[515]. O roi, mon très-bon père, ne me donne pas de pareilles chaînes; je ne veux que guerroyer et te servir.» Walter mentait: il aimait Hildegonde, et n'avait point oublié que leurs pères les avaient fiancés autrefois.

[Note 512:

... Veniens de germine Trojæ. Walt. Aquit., v. 28.]

[Note 513:

... Modicumque deest quin regnet et ipsa. _Ibid._, v. 113.]

[Note 514:

Robore vincebant fortes, animoque sophistas. _Ibid._, v. 103.]

[Note 515: Walt. Aquit., v. 124.--166.]

Cependant une guerre éclate: c'est Walter qui conduit l'armée des Huns, et, «dans le jeu du frêne et du cornouiller[516] qui se mêlent en tourbillons, percent les poitrines ou se brisent sur les boucliers,» Walter, passé maître, reste immobile comme un roc. Grâce à lui, la victoire appartient aux soldats d'Attila, qui rentrent dans leur ville au son joyeux des cors, ombragés de rameaux verts en signe de triomphe, et pliant tous sous le poids du butin. Walter, souillé de poussière et de sang, met pied à terre devant le palais, où ne se trouvent ni le roi, ni la reine, mais Hildegonde seule qui le reçoit. Après l'avoir embrassée et s'être assis, l'Aquitain lui demande à boire; la jeune Burgonde, avec empressement, remplit de vin une coupe d'or et la présente au guerrier; mais je laisserai parler ici le poëte, en bornant pour l'instant mon rôle à celui de traducteur:

[Note 516:

Fraxinus et cornus ludum miscebat in unum. _Ibid._, v. 185.]

«Il vida la coupe et la lui rendit. La jeune fille avait senti la main de Walter presser la sienne: interdite, étonnée, elle restait muette, les yeux fixés sur ce visage belliqueux. Après un moment de silence, l'Aquitain lui dit: «Il y a bien assez longtemps que nous supportons l'exil, tout en sachant ce que nos pères ont voulu faire de nous. Pourquoi tarderions-nous à nous expliquer?» Hildegonde crut qu'il voulait rire[517]; elle se tut encore un instant, puis elle lui répondit: «Et vous, pourquoi feindre en paroles ce que vous n'éprouvez pas dans le cœur? Pourquoi me rappeler des choses que vous avez vous-même oubliées? Vous rougiriez assurément de reconnaître votre fiancée dans une pauvre captive.--Hildegonde, repart vivement le jeune homme, rappelle ton bon sens. Loin de moi l'idée de me jouer de toi; je ne t'ai rien dit que la pure vérité, sans déguisement et sans nuages. Nous sommes seuls ici, et, si ta pensée répondait à la mienne, si je pouvais croire que tu m'as gardé la foi que tu me promis dans l'enfance, je t'ouvrirais ici le mystère de mon cœur.» S'inclinant alors jusqu'aux genoux du guerrier, la jeune fille s'écrie toute tremblante: «Parle, ô mon seigneur, et j'obéirai; appelle-moi, je te suivrai; ta volonté sera désormais la mienne.--Eh bien donc! dit Walter, notre exil m'ennuie; je rêve sans cesse à mon pays, et mon dessein bien arrêté est de fuir, comme Hagen, la terre des Huns; je serais déjà parti depuis plusieurs jours sans le chagrin que je ressens de laisser Hildegonde après moi.--Que mon seigneur commande donc, repart la jeune fille; bonheur ou malheur, tout me sera doux pour son amour.»

[Note 517:

Virgo per hironiam meditans hæc dicere sponsum, Paulum conticuit... Walt. Aquit., v. 233.]

Là-dessus, Walter se penchant vers son oreille, lui dit tout bas:

«Toi qui as les clefs du trésor royal, retiens bien ce que je vais te dire. Tu y prendras un casque du roi, une cotte de mailles et une cuirasse portant la marque de l'ouvrier; ne manque pas d'y ajouter deux coffrets que tu rempliras de bracelets et de bijoux, tant que tu en pourras porter. Prépare quatre paires de chaussures pour moi, autant pour toi, et place-les dans les coffres pour les remplir[518]. Procure-toi aussi secrètement près des ouvriers une provision de hameçons de pêche, car poissons et oiseaux seront toute notre nourriture pendant la route. C'est moi qui serai le pêcheur et l'oiseleur aussi, si je peux. Je te donne huit jours pour achever ces préparatifs. Maintenant, comment fuirons-nous? Écoute-moi bien. Sitôt que le soleil aura sept fois accompli son tour, j'offrirai un grand festin au roi, à la reine, aux satrapes, aux ducs, aux servants; je les ferai boire tellement que pas un ne sache plus ce qu'il fait: ceci sera mon affaire. Toi, ménage-toi bien, et ne bois de vin que ce qu'il faudra pour étancher ta soif[519]. Dès que les gens de service se lèveront, cours à ton office d'échanson; puis, quand mes convives seront tous ensevelis dans l'ivresse, nous nous dirigerons vers les contrées de l'Occident.»

[Note 518:

Inde quater binum mihi fac de more cothurnum; Tantumdemque tibi patrans imponito... Walt. Aquit., v. 265.]

[Note 519:

Tu tamen interea mediocriter utere vino, Atque sitim vix ad mensam restinguere cura. Walt. Aquit., v. 279.]

La semaine s'écoule, et le jour marqué arrive. Tout est joie et magnificence dans la maison de Walter; des voiles peints décorent la salle du banquet et un trône de soie brochée d'or est préparé pour le roi. Attila paraît. Il place à ses côtés les deux plus hauts personnages, et le commun des convives va se ranger par ordre autour des tables: chaque table en reçoit cent. Les nappes de pourpre chargées d'ornements d'or et de plats se couvrent et se découvrent par intervalles; les mets exquis succèdent aux mets, le vin épicé écume dans les larges coupes. Walter, par ses paroles, encourage les convives et aiguillonne le zèle des serviteurs. Le repas fini, on dessert, et l'Aquitain, se tournant vers son maître, lui dit gaiement: «Il vous reste à nous faire une grâce, ô roi! c'est de permettre que nous portions votre santé.» A ces mots, des officiers posent sous la main d'Attila un énorme vase richement ciselé dont les figures en bosse représentent les hauts faits des Huns: le roi le soulève, le vide d'une seule haleine et commande à tous de l'imiter. Les échansons passent, repassent, se croisent sur tous les points; on ne voit que coupes pleines qu'on apporte, que coupes vides qu'on remporte, et l'hôte ne cesse de joindre ses exhortations à celles du roi; c'est à qui boira le plus vite et le mieux: une ivresse ardente règne bientôt dans la salle. «Toute tête se trouble, nous dit le poëte, toute langue balbutie, et les plus fermes héros ont peine à se tenir sur leurs pieds[520]». L'orgie bachique, par les soins de Walter, se prolonge fort avant dans la nuit; un convive fait-il mine de quitter la salle, il l'arrête et le force à se rasseoir jusqu'à ce que tous, chargés de sommeil et de boisson, aient roulé çà et là sur la terre. L'Aquitain, profitant alors du moment, se lève et s'esquive à pas de loup; Hildegonde était absente depuis longtemps. «On eût mis le feu à la maison, que nul de ceux qui s'y trouvaient ne l'aurait senti, pas un n'aurait pu dire ce qui s'était passé.» J'espère qu'on me pardonnera d'avoir donné _in extenso_ cette peinture d'une belle fête telle qu'on les rêvait au moyen âge; d'ailleurs celle-ci ne manque point de vérité historique, c'est la poétisation du dîner de Priscus chez Attila.

[Note 520:

Balbutiit madido facundia fusa palato, Heroas validos plantis titubare videres. Walt. Aquit., v. 312 et seqq.]

Hildegonde était prête à partir, les coffrets et les armes étaient là. Walter prend lui-même dans l'écurie son cheval, le roi des chevaux, _Lion_[521], qu'il avait nommé ainsi à cause de sa force et de son audace; il le selle et le bride, attache à ses flancs les coffrets pleins d'or, place sur la croupe de légères provisions, et remet aux mains de la jeune fille les rênes flottantes.

[Note 521:

De stabulis victorem duxit equorum, Quem ob virtutem vocitaverat ille _Leonem_. _Ibid._, v. 323.]

Lui-même, cuirassé, le casque ombragé d'une aigrette rouge, les jambes munies de grands jambards d'or, semblait un géant, nous dit le poëte[522]. Deux épées pendent à ses côtés, suivant l'usage des Huns: celle de gauche est double et celle de droite n'a qu'un tranchant. Dans cet équipage, ils quittent la terre d'exil; Hildegonde conduit le cheval; Walter tient dans sa main droite, avec sa lance, la ligne qui doit tromper le poisson et le saisir au sein de l'onde. Ils marchent toute la nuit gagnant de l'avance, et, quand l'aube paraît à l'horizon, ils se jettent dans les bois, cherchant les lieux déserts et l'ombre; mais la jeune fille ne sait pas surmonter ses frayeurs, le moindre bruit la fait tressaillir; un souffle l'inquiète, un oiseau qui vole, une branche froissée, font battre son cœur avec violence[523].

[Note 522:

... Lorica vestitus more gigantis. Walt. Aquit., v. 330.]

[Note 523:

... In tantumque muliebria pectora pulsat, Horreat ut cunctos auræ ventique susurros, Formidans volucres, collisos sive racemos. _Ibid._, v. 347 et seqq.]

Que devenaient pendant cette fuite le roi et sa cour, ensevelis dans le vin? Il était midi qu'aucun ne s'était réveillé: ils dormaient encore pêle-mêle, jonchant le dessous des tables et le pavé des portiques. Enfin cette fourmilière se secoue; chacun cherche l'hôte du lieu pour lui rendre grâce et le saluer. Attila, soutenant à deux mains sa tête appesantie, descend lentement de son siége et appelle Walter; mais Walter n'est point là. On le cherche sous les portiques, on le cherche dans tous les coins de sa maison; nul ne l'aperçoit, ni donnant ni debout. Ospiru non plus ne voit point venir Hildegonde, toujours si exacte à lui apporter son vêtement: alors elle devine tout. «Festin maudit! s'écrie-t-elle; Walter, l'honneur de la Pannonie, s'est enfui, et il a emmené avec lui Hildegonde, ma chère élève[524]». Ainsi la reine exprimait sa douleur; mais la colère du roi ne connaît pas de bornes: il déchire sa tunique du haut en bas et reste comme frappé d'éblouissement. «Ses idées, dit le poëte, errent çà et là au gré d'un orage intérieur, comme les tourbillons de sable au gré des tempêtes de la mer[525]». Il ne prononce que des mots sans ordre et sans liaison. Un jour entier il refuse toute nourriture, et, la nuit venue, il ne peut fermer l'œil; il se tourne et retourne sur sa couche comme s'il avait un javelot dans le sein. Sa tête bat à droite et à gauche sur ses épaules. Tout à coup il se lève, court la ville comme un forcené, puis regagne son lit sans le trouver plus paisible. Telle fut la nuit d'Attila. Au point du jour, il mande à lui ses officiers: «Que l'on parte, leur dit-il, qu'on les poursuive; qu'on me ramène Walter en lesse comme un chien méchant. Celui qui me le livrera, je le couvrirai d'or de la tête aux pieds, je l'enterrerai dans l'or[526]!....»

[Note 524:

O destestandas quas heri sumpsimus escas! ........................................ Hiltgundem quoque mi caram deduxit alumnam. Walt. Aquit., v. 375 et seqq.]

[Note 525:

Ac uti Æolicis turbatur arena procellis, Sic intestinis rex fluctuat undique curis. _Ibid._, v. 382.]

[Note 526:

... O si quis mihi Waltarium fugientem Afferat evinctum, cen nequam forte lyciscam! Hunc ego mox auro vestirem sæpe recocto, Et tellure quidem stante hinc atque inde onerarem, Atque viam penitus clausissem _vivo_ talentis. _Ibid._, v. 401 et seqq.]

Le poëte nous dit que nul n'osa partir, ni ducs, ni comtes, ni chevaliers, tant le nom de Walter inspirait de frayeur; mais un autre récit traditionnel fait foi qu'il se trouva douze guerriers déterminés qui se mirent en route au grand galop de leurs chevaux.

Arrêtons-nous un instant à cette peinture de la douleur d'Attila, sur laquelle le poëte insiste comme à plaisir. Dans ce désespoir qu'éprouve le Hun à la fuite d'Hildegonde et de Walter, désespoir dont toutes les angoisses nous sont détaillées avec une sorte d'affectation, faut-il ne voir que de la colère? Au contraire, la rage aveugle et insensée qui lui fait perdre un temps précieux pour la poursuite des fugitifs n'a-t-elle pas tous les caractères de la passion? Évidemment Attila aime Hildegonde, et c'est au moment où il voit qu'elle lui est ravie et qu'elle en aime un autre, c'est en ce moment où tout semble perdu, que sa passion se révèle à lui, et éclate au dehors avec une violence frénétique. Si le poëte ne nous le dit pas expressément, il nous le fait entendre assez, et il n'avait pas besoin d'une explication plus formelle avec des lecteurs qui connaissaient d'avance toute l'histoire comme on connaît un conte populaire. Il s'agissait ici particulièrement de la fuite de Walter et d'Hildegonde et de leur rencontre avec les Franks, et tout porte à croire que d'autres poëmes du même cycle étaient consacrés à la peinture d'_Attila amoureux_. Pour suivre le fil de notre histoire, nous dirons qu'Hildegonde et Walter passèrent en route quatorze jours, suivant la nuit les chemins battus, évitant le jour les villages et les champs en culture. Ils dormaient dans des cavernes ou sous des bois épais, côte à côte, mais comme frère et sœur, nous dit le poëte. Souvent, quand Walter dormait, Hildegonde faisait le guet. Rencontraient-ils un ruisseau, Walter y jetait sa ligne; traversaient-ils un bois, il tendait ses gluaux, ou il abattait les oiseaux à coups de flèches. C'est ainsi qu'ils vécurent tout le long du voyage, car leurs faibles provisions avaient été bientôt épuisées; mais, ajoute le poëte, ils allaient revoir leur doux pays, et cette pensée leur donnait des forces.

Des récits traditionnels différant du poëme affirment positivement qu'ils furent atteints par les hommes d'Attila, que Walter mit tous les douze hors de combat. Le poëme les fait arriver sans encombre jusqu'aux bords du Rhin, où ils tombent sous la main de brigands plus redoutables cent fois que les Huns, sous la main de Gunther et des guerriers franks. Un poisson du Danube donné par Walter à un batelier du Rhin pour prix de son passage[527], et que celui-ci court vendre à Worms dans le palais du roi, met Gunther sur la piste. Il accourt avec ses braves pour enlever au fugitif ses coffrets et sa femme[528]; mais Walter, après avoir déposé son double trésor dans une caverne dont il défend l'entrée, les tue ou les met en fuite. Hagen lui-même ne rougit pas de se mêler à ce combat inégal contre un frère d'armes et un compagnon de captivité. Cette lutte, dans laquelle l'Aquitain montre sa supériorité sur tous les guerriers franks, est longuement détaillée dans le poëme; c'est même là, à vrai dire, la partie qui y est traitée avec le plus de complaisance, et j'en ai dit la raison probable. Le combat terminé ainsi à son honneur, Walter enfourche un cheval des Franks, replace Hildegonde sur son palefroi, et tous deux regagnent paisiblement l'Aquitaine, où ils se marient. Le moine de Fleury-sur-Loire finit ici son odyssée, tout en nous prévenant que son héros a traversé bien d'autres aventures qui ne sont pas de son sujet[529]: force à nous est donc de recourir aux autres poëmes et sagas sur Attila pour y suivre la trace d'Hildegonde.

[Note 527:

Illi pro naulo pisces dedit antea captos... Walt. Aquit., v. 432.]

[Note 528:

Ut cum scriniolis equitem des atque puellam... _Ibid_., v. 600.]

[Note 529:

Qualia bella dehinc, vel quantos sæpe triumphos Cœperit, ecce stylus renuit signare retusus. Walt. Aquit., v. 1446.]