Histoire d'Attila et de ses successeurs (2/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe

Part 22

Chapter 223,727 wordsPublic domain

Transportons-nous dans l'extrême Nord, au milieu des Scaldes du VIIIe et du IXe siècles, et lisons ces poëmes de l'Edda dont je parlais tout à l'heure: nous y retrouverons les noms de Ghibic, de Gunther et de Hagen[490] rattachés à ceux d'Attila et de Théodoric, tandis qu'il n'y est point question de Walter; ce n'est donc point par les Visigoths que la tradition d'Attila a pénétré en Scandinavie, c'est plutôt par les Burgondes et par les Franks. Mais les Scandinaves, tout en admettant les personnages traditionnels des nations du Rhin, y mêlèrent des figures qui n'appartiennent qu'à eux, des êtres d'une nature bizarre et fantastique qu'il est indispensable de connaître, pour bien apprécier l'Attila traditionnel dans le cadre où l'a jeté l'imagination des poëtes de la Norvége et de l'Islande. Voici le sommaire des aventures dont ils font précéder celles du roi des Huns, et qui leur servent d'introduction obligée.

[Note 490: Leurs noms ont reçu dans l'Edda des altérations conformes à la nature des dialectes scandinaves: Ghibic y devient _Ghiuki_; Gunther, _Gunnar_; Hagen, _Hogni_; je leur conserverai ici leurs dénominations véritables, telles qu'ils les portent dans les poëmes des Germains du midi.]

Le grand héros de cette introduction est Sigurd, que les poëmes allemands appellent Siegfried. Issu de la race Scandinave des Volsungs, il court les aventures lointaines pour montrer sa vaillance et arrive sur les bords du Rhin. Il apprend là qu'un trésor merveilleux est caché dans le flanc d'une montagne, sous la garde du dragon Fafnir, serpent doué de la parole et de la prescience de l'avenir. Entrer hardiment dans la caverne, tuer le monstre et ravir son trésor, c'est pour Sigurd une entreprise facile; puis, d'après une recette qu'on lui a donnée, il arrache le cœur du monstre, le fait griller et le mange: aussitôt une métamorphose s'opère en lui; _il entend le langage des oiseaux_, c'est-à-dire qu'il connaît tous les secrets de la nature, ces mystérieuses confidences que les oiseaux gazouillent entre eux au printemps, sous l'ombrage. Une variante germanique porte que le héros se baigne dans le sang du dragon, et qu'à l'instant sa peau se couvre d'une couche de corne ou d'écaille qui rend son corps invulnérable, un seul point excepté, une étroite place entre les deux épaules, où une feuille de tilleul s'est arrêtée pendant son bain. Le langage des oiseaux enseigne au vainqueur de Fafnir des choses plus précieuses mille fois que toutes les richesses de la terre et de l'onde, à savoir le moyen de se rendre invisible et celui de plaire à toutes les femmes. Pour éprouver sa science, Sigurd se fait d'abord aimer de la valkyrie Brunehilde, qui, par une singulière confusion d'idées, toute fille d'Odin qu'elle est, se trouve sœur d'Attila[491]; mais bientôt il la délaisse pour la belle Gudruna, fille de Ghibic et de Crimhilde, sœur des deux princes niebelungs Gunther et Hagen. Il épouse Gudruna, et la valkyrie, trompée par ses artifices, s'unit à Gunther. Brunehilde, mieux instruite, jure de se venger de Sigurd. Elle excite contre lui Gunther et Hagen par la soif de l'or: les deux beaux-frères l'attirent dans un piége, lui enfoncent un poignard dans l'endroit vulnérable, et enlèvent son trésor. Toutefois la valkyrie, qui n'a point cessé de l'aimer, ne le fait tuer que pour mourir avec lui et le posséder éternellement dans le Valhalla; elle se tue elle-même et ordonne qu'on la place sur le bûcher qui doit consumer son amant. C'est cette même Gudruna, veuve de Sigurd, qu'Attila recherche en mariage et obtient, et dont la présence au milieu des Huns, par une fatalité que rien ne peut conjurer, attire sur son mari, sur ses frères et sur elle-même des catastrophes épouvantables.

[Note 491: _Sigurd.-Quid_, I, 27, III, 65; _Gudrunn.-Quid_, II, 26; _Atla-Mâl_, 35, 51, 59, 94. Edda Sæmund. Havniæ, 1818.]

Ce récit est évidemment mythologique: les _Volsungs_, race divine qui remonte à Odin et possède, au milieu des hommes, la richesse, la science et l'amour, ont pour dernier représentant Sigurd; le mot _volsung_ signifie _enfant de la lumière_. A Sigurd sont opposés les hommes du Rhin, qui l'accueillent d'abord, puis le tuent pour avoir son trésor. Ces hommes forment la race des _Niflungs_ (_Niebelungs_ en teuton méridional), et ce mot veut dire _enfants des ténèbres_. Nous avons donc ici en présence les enfants du jour et ceux de la nuit, et nous sommes reportés par la pensée à cette lutte éternelle de la lumière et des ténèbres, du bien et du mal, du savoir et de l'ignorance, qui fait le fonds des dogmes religieux de l'odinisme comme de ceux de tant d'autres cultes. Le Volsung mêlé à l'humanité est aimé de deux femmes, l'une d'origine divine, l'autre d'origine terrestre, Brunehilde et Gudruna. La seconde révèle imprudemment l'endroit par lequel on peut tuer celui qu'elle aime, et les Niebelungs se hâtent de le frapper. Alors la femme divine s'enfuit avec lui de la terre, et ils retournent ensemble au paradis d'Odin. On ne verrait pas ce que cette fable mythologique, qui peut être fort belle en soi, aurait de commun avec la tradition d'Attila, si les poëtes scandinaves, confondant le roi des Huns parmi les demi-dieux de l'odinisme, ne l'avaient rendu doublement amoureux de la veuve de Sigurd et de son trésor.

Il paraît que cette invention moitié symbolique et moitié réelle, formulée d'ailleurs dans des chants d'une mâle beauté, eut un grand succès chez les races germaniques, puisqu'elle revint de la Scandinavie dans l'Allemagne méridionale avec son cadre mythique et tout son cortége de fantômes. Toutefois, dans ce retour qui eut lieu au Xe siècle et donna naissance à tout un cycle de poëmes germaniques sur les Niebelungs, poëmes dont le plus développé et le plus parfait est le _Niebelungenlied_, rédigé, à ce qu'on croit, au XIIe siècle, la conception scandinave reçut de grandes altérations qui affectèrent, non-seulement le caractère des deux principaux personnages, Attila et sa femme Crimhilde (la Gudruna des poëmes germaniques), mais encore le dénoûment de la fable. Sous cette nouvelle formule, la tradition occidentale alla se développant du Xe siècle au XIIIe, en rattachant à elle par des emprunts la tradition visigothe de Walter d'Espagne, ainsi que les données de la tradition orientale. Il en résulta un nombre considérable de poëmes épisodiques tels que _la Cour d'Attila_, _le Jardin des Roses_, _la Colère de Crimhilde_, _le Chant de Siegfried_, _la Lamentation des Niebelungs_, _Bitérolf d'Espagne_, etc., et nombre d'autres pièces contenues dans _le Livre des Héros_ (_Helden-Buch_). La tradition occidentale, dans son épanouissement, dépassa de beaucoup la tradition orientale sur laquelle elle s'était primitivement greffée.

Son succès parmi le peuple fut au moins égal à la vogue de celle-là, car les nouveaux champions avaient de plus que Théodoric et ses braves l'avantage d'être des Germains de l'ouest. On marqua de leur nom les sites les plus pittoresques de la vallée du Rhin. Entre Worms et Spire, on montra une prairie qui avait été jadis, disait-on, le jardin des roses que la belle Crimhilde avait planté de ses mains et que les héros arrosèrent du plus pur de leur sang. C'était là que Théodoric s'était battu contre Siegfried, et qu'Attila lui-même était venu jouter. Ailleurs, on plaça le merveilleux jardin dans une île du fleuve entourée d'âpres rochers, comme le jardin d'Armide. Worms possédait dans ses murs le palais des géants. Siegfried _le Corné_ avait sa tombe dans le cimetière de Sainte-Cécile, où l'on conservait soigneusement sa lance, formée d'un énorme sapin. Pour plus de ressemblance avec Théodoric de Vérone, on prétendit qu'il n'était point mort, et qu'il résidait vivant sous la dalle gigantesque de son sépulcre. Un grand concours de paysans visitait annuellement ce tombeau, qui devint un lieu de pèlerinage. En 1488, l'empereur Frédéric III, passant à Worms les fêtes de Pâques, ne manqua pas de s'y rendre comme tout le monde, et l'idée lui vint d'expérimenter par lui-même si le géant Siegfried avait réellement existé. Appelant à lui son intendant, il lui remit 4 ou 5 florins. «Va trouver le bourgmestre, lui dit-il, et ordonne-lui de faire ouvrir cette fosse, pour que je voie ce qu'il y a dedans.» Le bourgmestre prit l'argent, loua des ouvriers et fit creuser la terre sans rien trouver jusqu'à ce que des sources profondes, jaillissant à gros bouillons, eussent interrompu l'ouvrage et dispersé les travailleurs. L'empereur, si nous en croyons la chronique de Worms, s'en retourna bien convaincu que le géant Siegfried n'était qu'un mensonge; mais le peuple n'en continua que plus fort à chanter sur tous les tons la Thuringienne Crimhilde et ses deux maris Siegfried et Attila. En dépit des beaux esprits du XVIe siècle et de leurs anathèmes contre les ignorants et les rustres qui écoutaient ces sottises et ne manquaient pas d'y croire, Siegfried et Théodoric, Crimhilde et Attila, descendus de la poésie à la prose, mais toujours populaires, défraient encore aujourd'hui les récits de la bibliothèque bleue d'outre-Rhin.

II. CARACTÈRE D'ATTILA DANS LES DIVERS POËMES GERMANIQUES.--SA FIN TRAGIQUE DE LA MAIN D'UNE FEMME.--TRADITIONS SUE ILDICO.--HILLDR LA DANOISE, HILDEGONDE, GUDRUNA, CRIMHILDE.--POEME DE WALTER D'AQUITAINE; HILDEGONDE CHEZ ATTILA; SON ENLÈVEMENT PAR WALTER.--CHANTS SCANDINAVES SUR GUDRUNA ET ATLI; LEUR MARIAGE.--ATLI TUE LES FRÈRES DE GUDRUNA POUR AVOIR LEURS TRÉSORS.--VENGEANCE DE GUDRUNA.

Atli chez les Scandinaves, Atla chez les Anglo-Saxons, Athil, Athel, Hettel, Etzel chez les Allemands, sont les différents noms que la tradition donne au roi des Huns. Atli _au pâle visage_ habite une citadelle bâtie près du Danube, où nuit et jour veillent des hommes d'armes: c'est là qu'il boit le vin à pleine coupe dans la grande salle de son Valhalla[492]. Beaucoup moins rude et moins sauvage, l'Etzel des Allemands a fait d'Etzelburg, sa ville, un théâtre perpétuel de festins et de joutes, et le rendez-vous favori des guerriers et des dames. Si le roi des Huns gagnait au contact des héros de l'Edda une sorte de férocité norvégienne, en revanche il s'est grandement adouci dans les chants des _Minnesingers_; il a pris en vivant près des chevaliers des idées et des vertus toutes chrétiennes. Cependant, si débonnaire qu'on le représente dans le dernier état de la tradition, où il se rapproche beaucoup du Charlemagne des poëmes romans, il plane toujours autour de lui on ne sait quelle sombre fatalité et comme une atmosphère chargée de catastrophes. Par une vague réminiscence des préjugés gothiques qui faisaient les Huns fils des sorcières et des mauvais génies, l'Atli des Scandinaves a pour mère une magicienne et pour sœur une valkyrie. L'une et l'autre tradition nous le peignent comme un conquérant rassasié de victoires et ne songeant plus qu'à la paix; dans les poëmes allemands, il est franc, ouvert, loyal; les poëmes scandinaves lui donnent plus de finesse et de ruse. «Oh! dit l'Edda, Atli était un roi prudent[493]!»

[Note 492:

En dhar drack Atli Vin i val-havllo. _Atla-Quida_. 14.--2 _cum adnot_. Edd. Sæmund.]

[Note 493:

Attalus (Atli) erat magnus rex et potens et sapiens... Malè evenit consilium Attalo, Tamen ille possidebat animum sapientem. Edda. _Atla-Mâl_.]

Arrivé au comble de la puissance, le roi des Huns a donc déposé les armes; il ne les reprend plus que par caprice ou pour servir ses amis. Que lui manque-t-il en effet? Le Hunalant, son empire, renferme douze royaumes puissants: «de la mer à la mer tout est à lui». Il n'a plus qu'à dépenser gaiement ses trésors dans une cour brillante où se passent les aventures les plus variées de combats et de galanterie. La reine Kerka, que les Scandinaves appellent Erkia, et les Allemands Herkhé ou Helkhé, fait les honneurs du palais, aidée par Théodoric[494], le miroir des héros, l'hôte et le fidèle ami du roi. Un poëme particulier, intitulé _la Cour d'Etzel_, est consacré à chanter ces magnificences et ces plaisirs.

[Note 494: Thiöthrekr, dans les poëmes scandinaves.]

«Il y avait en Hongrie, dit le poëme, un roi bien connu qui se nommait Attila: on ne trouvera jamais son pareil. En richesse et en libéralité, nul ne l'égala jamais. Douze rois le servaient couronne en tête; douze royaumes lui obéissaient, douze ducs, trente comtes, des chevaliers, des écuyers, des hommes d'armes sans nombre. Ce roi était humain et juste: on ne trouvera jamais son pareil[495]!

[Note 495:

Es sass in Ungerlande Ein Konick so wol bekant, Der was Etzel genande; Sein gleich man nydert fant: An reichtum und an milde Was im kein Konick gleich..... Heldenbuch, _Etzels Hofhaltung_, Str. I.]

«Le roi Artus aussi fut puissant, mais non pas comme Attila..... Arrivait qui voulait chez lui, car aucune porte n'était fermée. «Qu'on laisse mon palais ouvert, disait le roi plein de bonté; aussi loin que s'étend le monde, je ne me connais aucun ennemi. A quoi me servent des portes où aucun soldat ne fait le guet?»

Le poëme de _la Cour d'Etzel_ compare Attila au roi Artus; le poëme de _Bitérolf d'Espagne_ le compare au roi Salomon, qui sut si bien, dit-il, accommoder sa vie et ses désirs; «mais Salomon, dans tout son éclat, n'eut jamais autant de chevaliers, ajoute Bitérolf, que j'en ai vu une fois chez Attila le riche[496]». Quand le roi des Huns avait fait annoncer une fête, les chemins se couvraient de gens de toute sorte qui accouraient à Etzelburg. Les guerriers chevauchaient avec leurs dames. On voyait arriver pêle-mêle des chrétiens et des païens, des Russes et des Grecs, des Polonais et des Valaques, des Thuringiens et des Danois; on s'y rendait à travers les montagnes et les fleuves, des contrées de l'Italie, de la France et de l'Espagne[497]. Le tableau de ces fêtes est commun aux traditions du cycle de Théodoric et à celles du cycle des Niebelungs.

[Note 496: Biterolf und Dietlieb., v. 284.]

[Note 497: Nibelungenlied., v. 5365, seqq.

Hoc melius fore quam vitam simul ac regionem Perdiderint, natosque suos, pariterque maritas. Walt. Aquit., v. 22 et seqq.]

Le poëme de Walter d'Aquitaine, plus sobre de détails, nous donne, en quelques traits simples et énergiques, une idée de la force irrésistible dont le souvenir traditionnel entourait le roi des Huns.

Un jour qu'il se sentait en humeur de guerroyer, Attila, dit le poëme, fait plier ses tentes et marche du côté du Rhin. Ghibic, roi des Franks, célébrait alors dans Worms, sa capitale, la naissance de son fils aîné Gunther; tout le pays était en liesse, quand le bruit se répand subitement qu'une armée «nombreuse comme les étoiles du ciel, serrée comme les grains de sable du Rhin», approche en remontant le Danube. Les chefs des Franks courent au conseil. «Que faut-il faire? demande le roi.--Proposer la paix, répondent ceux-ci d'une commune voix. Si l'ennemi nous tend la main, nous la lui tendrons aussi; nous lui donnerons des otages et nous lui paierons tribut. Mieux vaut céder au roi des Huns que de risquer d'un seul coup nos vies, notre patrie, nos enfants et nos femmes.» Ghibic va donc au-devant d'Attila avec de riches cadeaux et un otage de noble sang; comme il ne peut offrir son propre fils Gunther, «qui a besoin de sa mère», dit le poëte, son choix s'est porté sur Hagen, adolescent de haute lignée, sorti de la vraie race des Troyens. Le roi des Huns accepte les présents et l'otage, accorde la paix et se dirige à l'est des Gaules vers le pays des Burgondes.

C'était Herric le riche et le vaillant qui gouvernait cette contrée, et près de lui grandissait sa fille unique, son plus cher amour et l'héritière de tous ses trésors, Hildegonde, la perle de Burgondie[498]. Herric se trouvait par hasard à Châlons quand l'armée des Huns déboucha sur les rives de la Saône. La terre, foulée sous les pieds de tant de chevaux, rendait un sourd gémissement; le son des boucliers, répercuté dans l'air, retentissait comme un tonnerre lointain, et la campagne, couverte d'une forêt d'acier, semblait lancer des éclairs. «Tel, ajoute le poëte que nous ne faisons que suivre en le raccourcissant, tel le soleil, aux extrémités de l'Orient, éclate en jets lumineux, lorsqu'à l'aube du jour son globe ardent repousse et fend l'Océan soulevé.» Or voici que la sentinelle qui fait le guet sur les murs de Châlons, levant les yeux au ciel, s'écrie avec terreur: «J'aperçois là-bas un nuage de poussière; c'est l'ennemi qui vient: fermez les portes[499]!» Le conseil des Burgondes s'assemble. «Je sais, dit le roi, ce qui s'est passé chez les Franks. Si ce vaillant peuple a cédé, pourquoi ne céderions-nous pas[500]? Mes trésors seront à Attila; j'ai encore une fille unique que j'aime plus que mes yeux, mais je la donnerai volontiers en otage pour sauver le pays des Burgondes.» Aussitôt des envoyés partent; Attila le grand chef les accueille bien, suivant son usage, et leur dit: «J'aime mieux alliance que bataille; les Huns veulent régner plutôt par la paix que par les armes; mais, si on leur résiste, ils tirent l'épée et frappent, quoi qu'ils en aient[501]. Si donc votre roi vient à moi, et s'il me donne la paix, je la lui rendrai.» Herric sortit de Châlons emmenant sa fille et se faisant suivre de ses trésors; il offrit les uns et laissa l'autre en otage. C'est ainsi que la perle de Burgondie partit pour un lointain exil.

[Note 498:

..... Pulcherrima gemma parentum. Walt. Aquit., v. 74.]

[Note 499:

Forte Cavillonis Herricus sedit, et ecce Attollens oculos speculator vociferatur: Quænam condenso consurgunt pulvere nubes? Vis inimica venit: portas jam claudite cunctas. _Ibid._, v. 53 et seqq.]

[Note 500:

Si gens tam fortis, cui nos simulare nequimus, Cessit..... Walt. Aquit., v. 58.]

[Note 501:

Pace quidem Hunni malunt regnare, sed armis Inviti feriant, quos cernunt esse rebelles. _Ibid._, v. 69-70.]

Restaient en Gaule les Aquitains, c'est-à-dire les Visigoths. Attila ne voulut pas retourner chez lui sans les avoir aussi visités. Il marche donc à grandes journées dans la direction de l'ouest, mais les Aquitains ne l'attendent pas; leur roi Alfer, qui ne croit point se déshonorer en suivant l'exemple des Burgondes et des Franks, s'avance au-devant de lui avec son fils Walter, qu'il lui présente comme otage. Walter, dans la première fleur de la jeunesse, porte au fond de son cœur le germe du héros. Il trouve sous les tentes des Huns Hildegonde, qui est sa fiancée, car Alfer et Herric se sont fait serment jadis d'unir leurs enfants sitôt que l'âge du mariage serait venu. Vainqueur par sa seule présence, Attila n'a plus qu'à regagner les bords du Danube: il donne le signal du départ, et l'armée des Huns s'achemine joyeuse, emportant dans ses bagages d'immenses richesses et trois jeunes otages de royale lignée, Walter, Hagen et Hildegonde.

Ce morceau, qui forme l'introduction des aventures de Walter, et qui met en scène les quatre personnages principaux du poëme, est peu historique assurément, en ce sens que les actes qu'il prête au roi des Huns ne peuvent point avoir été accomplis comme il les raconte; toutefois il est historique en tant que reflet des impressions contemporaines. Rien n'empêche même que les relations qu'il suppose entre les Huns d'un côté, les Franks et les Burgondes de l'autre, ces soumissions volontaires, ces offres empressées d'otages, n'aient eu lieu au delà du Rhin de la part des Franks et des Burgondes de la Germanie; l'invraisemblance est de les attribuer aux Germains établis en Gaule. Il faut faire aussi la part de la donnée poétique et des nécessités qu'elle entraînait à sa suite. Sans une expédition des Huns en Aquitaine, on ne comprenait plus ni la captivité de Walter près d'Attila, ni l'enlèvement d'Hildegonde: la fiction était imposée au poëte par le sujet même.

Je ne suivrai pas le roi des Huns dans toutes les guerres fabuleuses que lui prête la tradition, ses expéditions en Russie, où il enlève sa favorite Herkhé[502] sa marche en Italie pour rétablir Théodoric sur le trône de Vérone, enfin la bataille de Ravenne, dans laquelle Hermanaric et Odoacre sont vaincus par son concours[503]: ces inventions romanesques ne nous apprendraient rien, car elles sont trop loin de l'histoire. Mon but principal est de chercher dans la tradition quelque application aux faits historiques. Or il n'en est pas de plus obscur que la mort d'Attila et le rôle que put jouer dans cette catastrophe la jeune fille qu'il venait d'épouser, et que son nom d'Ildico nous fait reconnaître pour une Germaine. La tradition des peuples germains fournirait-elle quelque éclaircissement sur ce point spécial? Voilà ce que je me suis demandé. J'ai vu plus qu'un intérêt de curiosité à une recherche pareille, et c'est ce qui me l'a fait entreprendre.

[Note 502: Wilkinasaga, c. 272, 273, seqq.]

[Note 503: Heldenbuch, _die Ravenschlacht_.--Hadhubrant u. Hildebrant.--Wilkinasaga.]

Résumons d'abord ce que l'histoire nous apprend sur les causes de cette mort fameuse. Pendant l'hiver de 453, à son retour de l'expédition d'Italie, et au moment où il se préparait à envahir l'empire d'Orient, le conquérant eut la fantaisie de se marier, d'ajouter une nouvelle femme à cette légion d'épouses et de concubines dont nous parlent les historiens. Séduit par la beauté d'Ildico, il la mit dans son lit; mais le lendemain, comme il tardait à paraître, et qu'un morne silence régnait dans la chambre nuptiale, les gardes enfoncèrent la porte et ne trouvèrent à la place de leur maître qu'un cadavre étendu dans une mare de sang: auprès du lit se tenait assise la nouvelle épouse, enveloppée dans son voile[504]. Cette mort était-elle naturelle? La rupture d'un vaisseau avait-elle étouffé le roi hun pendant son sommeil? Avait-il été assassiné, et sa jeune femme se trouvait-elle l'unique auteur du meurtre ou la complice d'une conspiration? Ces conjectures diverses coururent en même temps le monde barbare et le monde romain. L'hypothèse que le crime d'Ildico n'aurait pas été un acte isolé, mais l'effet d'un complot dans lequel auraient trempé quelques officiers d'Attila[505], semble corroborée par les précautions mêmes que les fils du roi et les principaux chefs des Huns prennent pour expliquer sa mort. L'hymne chanté aux funérailles et destiné à donner, pour ainsi dire, la version officielle de l'événement, insiste avec une affectation visible sur le fait d'une mort naturelle arrivée au milieu des joies d'un mariage et des triomphes d'une victoire, mort qui ne réclame point de vengeance, comme si on avait besoin de rassurer une partie des vassaux des Huns sur quelque accusation mystérieuse, comme si enfin la politique avait commandé une déclaration d'oubli et de concorde, au nom de la conservation de l'empire, sur le cercueil de celui qui l'avait fondé. Les révoltes qui éclatèrent au bout de quelques mois, à l'instigation des Gépides, donneraient quelque consistance à cette supposition. Les enfants d'Attila voulaient probablement retarder l'époque d'une dissolution dont les signes s'étaient manifestés du vivant même du conquérant.

[Note 504: Voir ci-dessus, t. I. _Histoire d'Attila_, c. 8, p. 228 et suiv.]

[Note 505: Joann. Malall. _Chron._, ad. ann. 453.--Cf. _Hist. d'Attila_, _l. c._]