Histoire d'Attila et de ses successeurs (2/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe

Part 21

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C'étaient des joueurs de harpe, des chanteurs ambulants, et quelquefois les poëtes eux-mêmes, qui étaient entre les différentes nations les intermédiaires de ces échanges. Deux tribus voulaient-elles troquer leurs poëmes, elles troquaient leurs chanteurs. Nous pouvons lire encore dans le recueil de Cassiodore une lettre par laquelle Théodoric, qui devait être bientôt lui-même un personnage traditionnel si célèbre, envoyait au roi des Franks Clovis un joueur de harpe que celui-ci lui avait demandé. «Nous avons choisi pour vous l'envoyer, lui écrivait-il, un musicien consommé dans son art, qui, chantant à l'unisson de la bouche et des mains, réjouira la gloire de votre puissance[469].» Le roi des Franks voulait se tenir au courant de ce qu'on chantait à la cour du roi des Goths, et lui-même sans doute dépêchait à ses voisins, par une semblable politesse, ses poëtes ou ses musiciens, car les Franks avaient aussi leurs chanteurs et leurs chansons. Fortunat nous parle des chants qui divertissaient les leudes barbares, et, comme pour bien préciser qu'il ne s'agissait pas de poésie latine, il retourne sa proposition, et parle des chants barbares qui divertissaient les leudes[470]. Les Anglo-Saxons, passionnés pour ce passe-temps patriotique, en emportèrent avec eux l'habitude lors de leur immigration dans l'île de Bretagne: leur roi Alfred était, comme on sait, à la fois récitateur et poëte. Je ne dis rien des Scandinaves, chez qui le scalde était inséparable du guerrier, et bien souvent chantre et héros des mêmes aventures. En France, Charlemagne, sans être poëte comme Alfred, poussa aussi loin que lui le goût des chants traditionnels. «Il écrivit, dit Eginhard, et recueillit, pour en perpétuer le souvenir, de très-anciens poëmes barbares, dans lesquels étaient célébrées les actions et les guerres des hommes d'autrefois[471].» Louis le Débonnaire, élevé sur ses genoux, savait tous ces poëmes par cœur; mais plus tard, et par scrupule de dévotion, il ne voulut plus ni les réciter, ni les entendre, ni les laisser apprendre à ses fils[472], attendu que ces monuments des ancêtres étaient, comme les ancêtres eux-mêmes, fortement entachés de paganisme. Par bonheur, de pareils scrupules furent rares chez ses contemporains, et c'est aux IXe et Xe siècles, que la poésie germanique traditionnelle ayant pris son plus grand développement, les plus importants des chants qui la composent reçurent leur forme définitive, celle sous laquelle ils sont parvenus jusqu'à nous.

[Note 469: Citharædum etiam, arte sua doctum, pariter destinavimus expeditum, qui, ore manibusque consona voce cantando, gloriam vestræ potestatis oblectet; quem ideo gratum fore credidimus, quia ad vos eum judicastis magnopere dirigendum. Theodoric. Ostrogoth., R. Epist. ad Ludvin., R. Franc. in Cassiod. _Var._]

[Note 470:

Barbara fraxineis pingantur carmina runnis.... Fortunat. _Carm._ D. Bouq., II.]

[Note 471: Barbara et antiquissima carmina, quibus veterum regum actus ac bella canebantur, scripsit, memoriæque mandavit. Eginh., _Vit. Car. M._, 29.

Nec non quæ veterum depromunt prælia regum, Barbara mandavit carmina litterulis. Poet. Sax., V, v. 543.]

[Note 472: Poetica carmina gentilia, quæ in juventute didicerat, respuit, nec legere nec audire nec docere voluit. Thegan., 19.]

Le plus ancien monument connu de poésie germanique a été trouvé dans la France austrasienne, à Fulde, sur une page d'un manuscrit du VIIIe siècle, et il est écrit en dialecte frank: on ne peut guère douter, d'après celas qu'il n'ait fait partie des collections de Charlemagne. Il y est question de Théodoric et d'Attila. Théodoric, chassé de Vérone par Hermanaric à l'instigation d'Odoacre, a trouvé l'hospitalité à la cour du roi des Huns, et, quand des circonstances favorables lui permettent de rentrer dans son royaume, Attila l'y ramène à la tête d'une puissante armée, et défait Odoacre à la bataille de Ravenne. Voilà les faits d'histoire fabuleuse qui composent le fond de la tradition orientale, et qui sont sous-entendus ici, où il ne s'agit que d'un épisode de cette guerre. L'exil de Théodoric a été long: ses compagnons, partis dans la force de l'âge, reviennent blancs et vieux; leurs femmes sont mortes, leurs jeunes enfants sont devenus des hommes qui ne les connaissent plus; c'est ce qui est arrivé à Hildebrand, le maître, le sage conseiller, l'inséparable ami de Théodoric. Son fils Hadebrand, qu'il avait laissé encore au berceau, est maintenant un guerrier fort et vaillant. Hadebrand croit qu'Hildebrand a péri dans un combat aux extrémités du Nord, et que son corps a été reconnu sur le champ de bataille: des hommes qui avaient navigué dans la mer des Vendes le lui ont affirmé. Ils se rencontrent donc et se provoquent tous deux, le père, le fils[473]. A l'aspect de ce bouclier dont il ne connaît pas les couleurs, lui qui connaît, comme il dit, toute génération humaine, Hildebrand demande au jeune homme qui il est. Celui-ci se nomme, et raconte comme quoi son père l'a quitté enfant pour suivre Théodoric, et comme quoi ce père est mort depuis longues années, guerroyant vers la mer des Vendes. Pendant qu'il parle, le vieil Hildebrand détache silencieusement un bracelet précieux qu'il a reçu du roi Attila pour prix de sa vaillance[474], et il le tend à Hadebrand en l'appelant son fils; mais celui-ci le repousse avec insulte. «De tels présents, lui dit-il, ne se reçoivent que la lance en main, pointe contre pointe. Tu veux me tromper, vieux Hun[475], espion rusé et mauvais compagnon; tu veux me tromper, pour me frapper traîtreusement: mon père est mort!»--«Hélas! hélas! s'écrie le malheureux père dans son angoisse, quelle destinée est la mienne! J'errai hors de mon pays trente hivers et trente étés, et maintenant il faut que mon propre enfant m'étende mort avec sa hache, ou que je sois son meurtrier!» Le combat commence; les haches de pierre résonnent sur les armures, les épées fendent les boucliers; mais ici le fragment est interrompu, et ne nous donne ni la fin du combat ni le dénoûment de l'histoire. Quant à la question qui nous occupe, ce morceau d'une beauté simple et mâle, qui fait déplorer sa brièveté, nous montre l'épopée germanique orientale circulant en Gaule à l'époque mérovingienne et accommodée au dialecte frank.

[Note 473:

.....Dhat sih urhettum Hiltibrant enti Hadhubrant, untar herjun tuêm Sunn, fatar, ungòs...]

[Note 474:

Sô ime sê der chuning gap Hûneo truhtin.]

[Note 475:

Alter Hùn.]

Elle circulait pareillement en Angleterre dans la société des hommes lettrés et des hommes de cour; de nombreuses allusions et citations que renferment les poëmes anglo-saxons du temps ne peuvent laisser aucun doute à cet égard. Trois de ces poëmes, qui ne sont guère postérieurs au VIIIe siècle, mentionnent Hermanaric, Théodoric et leurs compagnons[476]. L'un d'eux nous apprend que le lieu où Théodoric, réfugié près d'Attila, _passa trente hivers_, s'appelait Maringaburg. Hermanaric, dont la tradition gothique fait toujours un roi astucieux et cruel, qui dans ses fureurs n'épargne pas sa propre famille, qui tue son fils sur un vague soupçon et fait pendre les deux fils de son frère, Hermanaric présente le même caractère dans les compositions saxonnes. «Il avait l'âme d'un loup[477], y est-il dit; mais il avait étendu bien loin la puissance des Goths: oh! c'était un terrible roi!» Le plus curieux des trois poëmes, au moins quant à notre sujet, est sans contredit celui qu'on a intitulé _le Chant du Voyageur_. C'est le pèlerinage d'un barde qui parcourt l'Europe en prenant pour guides les traditions poétiques alors en vogue. Qu'on se figure un Grec courant le monde l'Odyssée à la main, ou quelque provincial romain allant visiter l'Italie sur les traces d'Énée: c'est ce que fait sur le continent de l'Europe notre poëte anglo-saxon; il ne connaît d'histoire et de géographie que celles des fables germaniques qu'il a lues. «A l'est de l'Angleterre, dit-il, je trouvai le pays d'Hermanaric le furieux, le félon; Attila régnait sur les Huns, Hermanaric sur les Goths, Ghibic sur les Burgondes. Gunther, son fils, me donna un bracelet pour prix de mes chants[478]. J'en reçus un autre d'Hermanaric qui voulut me garder longtemps près de lui. Je profitai de mon séjour chez ce puissant roi, maître de tant de châteaux, pour visiter toute la terre des Goths et faire connaissance avec les braves. Je connus Hethca et Badeca, les Harlings, Embrica et Friedla, Ostgotha et Sifeca...[479]» Embrica et Friedla sont précisément les deux cousins qu'Hermanaric fit pendre, d'après la tradition; les autres noms sont ceux des champions du roi. On voit de quelle autorité jouissaient aux extrémités du monde occidental ces fictions venues d'Orient; elles formaient, dans tous les pays de langue teutonique, une sorte d'histoire merveilleuse qu'un voyageur tant soit peu lettré était tenu de savoir. Il fallait, pour plaire à la société des châteaux, que le pèlerin eût visité sur sa route ces royaumes de la fantaisie, qu'il en rapportât des nouvelles, qu'il eût touché la main de ces héros, dont les uns étaient purement imaginaires, les autres n'avaient point existé dans les conditions qu'on leur attribuait. Une chose est pourtant à remarquer, c'est que la tradition ostrogothique, consacrée aux événements de l'Italie et à la glorification de la maison royale des Amales, ne conserve pas ici toute sa pureté, et qu'elle se trouve mélangée d'éléments occidentaux sans liaison apparente avec ceux-ci. Ainsi le poëme de Béowulf nous parle du roi burgonde Ghibic et de son fils Gunther, qui demeuraient sur le Rhin, et d'un trésor magique gardé par un dragon au fond d'une caverne. Or Ghibic et Gunther ne sont pas des personnages inventés. Ghibic est cité par la loi des Burgondes comme un des anciens rois de cette nation, et quant à Gunther, que la même loi appelle Gundaharius, on reconnaît aisément en lui le Gunthacaire ou Gondicaire des écrivains romains, ce roi de Burgondie qui essaya d'arrêter les bandes d'Attila au passage du Rhin, près de Constance, en 451[480]. Les poëmes anglo-saxons nous fournissent donc le premier indice d'une tradition occidentale qui, se soudant à la tradition des Germains de l'est, adoptait aussi Attila.

[Note 476: Cons. Wilh. Grimm. _Deutsche Heldensage_, Gött., 1829.]

[Note 477: Eormanrices wylfenne gethoht... Wilh. Grimm. _Heldens._, p. 21.]

[Note 478: Se me beag forgeaf burgwarena fruma., _Lied vom Wanderer_, v. 174.]

[Note 479: Emrican sôhte ic and Fridlan and Eastgota and Sifeca... v. 214.]

[Note 480: Voir ci-dessus _Histoire d'Attila_, c. 5, p. 144, 145.]

Mais, qui le croirait? c'est au milieu des frimas du pôle, en Islande et en Scandinavie, que les traditions sur le grand roi des Huns furent recueillies avec le plus d'empressement peut-être et de curiosité; ce sont des scaldes du Groënland norvégien qui nous en ont transmis les souvenirs les plus fidèles dans deux poëmes intitulés _Atla-Mâl_ et _Atla-Quida_, _Récit_ et _Chant d'Attila_, que d'autres morceaux poétiques non moins précieux développent et complètent. Les chants scandinaves où il est question d'Attila forment plus du tiers de l'Edda de Saemund, et nous savons qu'ils existaient déjà sous leur forme actuelle dans la première moitié du IXe et probablement à la fin du VIIIe siècle. Le souvenir des Huns, qui ne firent pourtant qu'une courte apparition au bord de la Baltique, était vivace en Scandinavie. On y appela longtemps _Hûnalant_, terre des Huns, les contrées situées à l'est de cette mer, et aujourd'hui encore les paysans allemands donnent le nom de _Hunnenbette_, lit des Huns, aux tumuli que l'on trouve en assez grand nombre dans les plaines de la Pologne et de la Lithuanie. Toutefois les scaldes du Nord, à en juger par les pièces qui nous sont restées, choisirent, de préférence à la tradition ostrogothique, cette autre tradition dont je signalais la trace, il n'y a qu'un instant, dans les poëmes anglo-saxons de _Béowulf_ et du _Chant du Voyageur_. Reléguant au second rang Théodoric et les héros de l'Italie, ils s'attachèrent à mettre en relief ceux du Rhin qu'ils connaissaient moins imparfaitement ou qui les intéressaient davantage. Nous classerons pour cette raison les chants de l'Edda et les Sagas qui s'y rapportent parmi les matériaux de la tradition occidentale.

Les poëmes de Théodoric atteignirent, au IXe siècle, le plus haut degré possible de popularité, soit dans les pays d'idiome teutonique, soit dans ceux où, comme en France, s'opérait une révolution de langue en même temps qu'une transformation sociale. Grands et petits, clercs et laïques, tout le monde était censé les connaître, et les hommes les plus graves ne craignaient pas d'y faire allusion dans les plus graves circonstances. Foulques, archevêque de Reims, voulant dissuader le roi de Germanie Arnulf de rien entreprendre contre Charles le Simple, son parent, lui citait l'exemple d'Hermanaric, qui, «trompé par un mauvais conseiller, ainsi qu'on le lit dans les livres des Allemands, se fit le meurtrier de sa propre race.--Vous ne l'imiterez point, ajoutait-il; vous fermerez l'oreille à des conseils de perversité, et, généreux envers une famille qui est la vôtre, vous étaierez de votre épée la maison royale qui tombe[481].» L'histoire elle-même se laissa pénétrer, comme tout le reste, par l'erreur populaire. En vain quelques moines érudits, quelques savants évêques protestèrent courageusement au nom de la vérité dans des chroniques peu ou point lues; quiconque voulait avoir des lecteurs pactisait avec la fiction. Ces faits controuvés étaient glissés parmi les faits réels extraits de Jornandès, de Prosper ou d'Idace; on assignait une date à la fuite de Théodoric chez les Huns, à sa lutte imaginaire contre Hermanaric, à ses campagnes contre les géants du Rhin. On vit l'Italie elle-même, entraînée par le courant traditionnel qui lui venait du Nord, admettre quelques-unes de ces fables: ainsi les habitants de Vérone appelaient, au XIIe siècle, _maison de Théodoric_ l'amphithéâtre romain situé dans leurs murs, et le qualifiaient lui-même de _roi des Huns_[482]. Je ne tarirais pas, si je voulais citer toutes les preuves de la popularité de ces traditions au moyen âge.

[Note 481: Supplicat ne sceleratis hic rex adquiescat consiliis, sed misereatur gentis hujus, et regio generi subveniat decidenti. Flodoard. _Hist. eccles., Remens._, 4, 5.]

[Note 482: Hanc civitatem Theodericus quondam rex Hunnorum, ut ab indigenis accepimus, primum condidit... _De Fundat. monast. Gozecensis_ ap. Hoffmann. _Script. rer. Lusatic._, IV, 112.]

Un exemple montrera avec quelle foi robuste le peuple allemand les avait acceptées. J'expliquerai d'abord que, par une idée pleine de poésie, l'imagination populaire ne pouvant admettre que le roi Théodoric, s'il était damné à cause de ses opinions ariennes et des cruautés qui déshonorèrent la fin de sa vie, eût pu l'être comme tout le monde, l'avait fait descendre en enfer vivant, à cheval, et par le cratère de l'Etna[483]. Or, ceci admis comme croyance vulgaire, nous lisons les lignes suivantes, à l'année 1197, dans la chronique du moine Godefroid de Cologne, qui écrivait vers le milieu du XIIIe siècle: «En cette année 1197, quelques personnes, qui se promenaient le long de la Moselle, aperçurent dans le lointain un fantôme de forme humaine d'une grandeur effrayante et monté sur un destrier noir[484]. Lesdites personnes étant restées immobiles de frayeur, l'objet s'avança vers elles en leur criant de n'avoir pas peur, qu'il était Théodoric, autrefois roi de Vérone[485]. S'étant alors approché, il leur annonça diverses calamités et misères qui allaient fondre bientôt sur l'empire romain germanique, après quoi, tournant bride, il lança son cheval dans la Moselle, traversa le fleuve et disparut sur l'autre bord.»

[Note 483: Fabula illa qua dicitur: Theodericus vivus equo sedens ad inferos descendit... Otto Frising. _Chron._, v. 3.]

[Note 484: Eodem anno (1197) quibusdam juxta Mosellam ambulantibus apparuit phantasma miræ magnitudinis, in humana forma equo insidens. Godefrid. Monach. Colon. _Annal._ Francof., 1624.]

[Note 485: Theodericum quondam Veronæ regem se nominat. Godefrid., _ub. sup._]

Les relations des Germains occidentaux avec Attila et les Huns nous sont beaucoup moins connues que celles des Germains orientaux. L'histoire pourtant nous en apprend trois choses, à savoir qu'Attila, pour colorer son expédition en Gaule, prétextait de vieilles rancunes contre les Visigoths, que chez les Franks transrhénans il se constitua arbitre entre deux prétendants qui se disputaient le trône du dernier roi, et qu'enfin, s'il trouva en face de lui sur les bords du Rhin et de la Marne les Burgondes, hôtes et fédérés de l'empire romain, il comptait sous ses drapeaux les tribus de ce peuple qui habitaient encore la Germanie autour de la forêt Hercynienne. Ce peu de jour jeté dans l'obscurité des faits laisse beau jeu à la tradition, que nous ne pouvons guère contrôler que dans ses plus grossières invraisemblances, mais qui devient en retour d'autant plus curieuse qu'elle répond à une lacune historique plus considérable.

On entrevoit d'abord dans le supplément de la chronique d'Idace, écrite au VIIe siècle, en Espagne, sous le gouvernement des Visigoths, l'indice d'un travail traditionnel qui se faisait alors chez ce peuple, et dont la bataille de Châlons était l'objet. On se rappelle que le lendemain de cette grande journée, et lorsqu'Attila, retranché dans son camp de chariots, effrayait encore ses vainqueurs, Thorismond, élu roi par les Visigoths à la place de son père, mort dans le combat, voulut partir à l'instant, afin d'empêcher ses frères, restés à Toulouse, de former des entreprises contre sa nouvelle royauté, et qu'Aëtius, qu'il consulta pour la forme, ne le retint pas. Cette désertion en face de l'ennemi avait été sans doute reprochée plus d'une fois aux Visigoths: la tradition dont je parle eut pour but de les en laver. Elle raconte qu'Aëtius, dont la politique consistait à se défaire des Huns par les Visigoths et des Visigoths par les Huns, s'étant rendu en cachette près d'Attila, le prévint amicalement qu'une nouvelle armée de Visigoths devait arriver la nuit même. «Si tu l'attends, lui dit-il, tu es perdu: pars donc à l'instant, et je protégerai ta retraite.» Attila lui fait compter dix mille pièces d'or en témoignage de sa reconnaissance, et le Romain court en toute hâte au camp des Visigoths jouer la même comédie avec Thorismond, et il y gagne encore dix mille pièces d'or[486]. Au point du jour, Huns et Visigoths avaient vidé le champ de bataille, et Aëtius restait seul maître de tout le butin. La tradition ajoute que, pour calmer Thorismond, qui, voyant qu'on l'avait abusé, se répandait en menaces, Aëtius lui fit cadeau d'un bassin d'or garni de pierreries et décoré des plus belles ciselures. Il est certain qu'un pareil bassin était déposé au trésor des rois visigoths, d'où il passa, après bien des aventures, dans les mains du roi frank Dagobert[487]. Les Visigoths montraient ce bassin comme preuve de la vérité de leur tradition, qui n'était pourtant qu'un mensonge inventé par la vanité.

[Note 486: Tunc Attila dedit Agecio decem millia solidorum, ut per suo ingenio Pannoniam repedaret... Acceptis idemque Agecius a Thuresmodo decem millia solidis ut suo ingenio a persecutione Chunorum liberati Gothi... _Exc. ex Idat. Chron. Frag._, Fredeg. ap. D. Bouq., II, p. 462.]

[Note 487: Orbiculum aureum gemmis ornatum, pensante libras quingentas... usque in hodiernum diem Gotthorum thesauris pro ornatu veneratur et tenetur. Fredeg., _Fragment_. D. Bouq., II, p. 462.]

Nous avons un second indice plus éclatant et plus assuré qu'un travail traditionnel s'accomplit chez ce peuple aux VIIe et VIIIe siècles: c'est la conception poétique de Walter d'Aquitaine, héros destiné à jouer vis-à-vis d'Attila un rôle égal en importance à celui de Théodoric, avec cette différence pourtant que Théodoric est un ami du roi des Huns, et Walter un ennemi. Ce Walter nous est donné comme fils d'Alfer, roi d'Aquitaine ou roi d'Espagne[488], et cette double qualification, jointe aux noms germaniques des deux princes, nous reporte naturellement aux Visigoths, jadis maîtres de l'Aquitaine entière et refoulés par Clovis en Septimanie et en Espagne. Cette circonstance et d'autres dont je parlerai bientôt ne permettent point de douter que l'invention primitive de Walter n'appartienne à la nation visigothe, qui voulait se faire aussi sa part dans la grande tradition sur Attila.

[Note 488: Alphere. _Walt. Aquit._, v. 77.--Alfer, _Heldenbuch_. pass.]

Il nous est resté de cette conception épique, qui devait être considérable, un épisode complet et des indications éparses au moyen desquels nous pouvons nous former une idée de l'ensemble. L'épisode complet nous raconte une aventure de la jeunesse de Walter, aventure célèbre dans toute la tradition occidentale, et à laquelle il est fait fréquemment allusion dans les poëmes et sagas du cycle des Niebelungs: retenu en ôtage chez les Huns, le héros y enlève une jeune fille, qui le suit en Aquitaine, où il l'épouse. Nous ne possédons point ce fragment épique en langage teuton, mais en latin, dans un poëme écrit au Xe siècle, et qui n'est évidemment qu'une imitation ou plutôt une traduction d'un original germanique. D'ailleurs, le versificateur latin, religieux du monastère de Fleury-sur-Loire, appelé Gérald, loin de revendiquer l'invention poétique de l'œuvre, ne se donne que pour un translateur qui a détaché des aventures de Walter, que tout le monde connaissait, dit-il, cet épisode galant, pour récréer ses frères conventuels et honorer son digne parent, l'évêque Erkhimbald ou Archambauld, auquel il dédie son livre. Cet Archambauld paraît avoir été le même que celui qui administrait l'église de Strasbourg en 960. Devant m'occuper plus tard en détail et de cet épisode et de tout ce qui concerne Walter d'Aquitaine ou d'Espagne, je n'ai qu'un mot à dire pour le moment: c'est que nous retrouvons parmi les personnages importants qui figurent ici, le roi Ghibic et son fils Gunther, dont les poëmes anglo-saxons nous parlaient tout à l'heure; ils règnent également à Worms, sur le Rhin, et à côté d'eux vit le farouche Hagan ou Hagen, l'Ajax des traditions germaniques; seulement, tandis que Ghibic et Gunther sont des rois burgondes dans les poëmes anglo-saxons, le poëme de Walter en fait des rois franks. Du reste il ne les ménage pas: les Franks y sont représentés comme un peuple de voleurs sans foi et sans courage[489], qui détroussent les voyageurs que le sort amène sur leurs terres, et qui se réunissent bravement douze contre un seul guerrier; mais ce guerrier est Aquitain, c'est-à-dire Visigoth, et sa supériorité n'est pas un seul instant douteuse. Un tel poëme évidemment n'a pu naître que chez les Visigoths, à une époque assez rapprochée de leur expulsion de la Gaule pour que le ressentiment, les préjugés haineux, les prétentions orgueilleuses fussent encore vivantes dans tous les cœurs contre le peuple et la lignée de Clovis.

[Note 489: Non assunt Avares hic, sed Franci nebulones... Walt. Aquit., v. 553.]