Histoire d'Attila et de ses successeurs (2/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe

Part 20

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La plus jolie des traditions italiennes sur le _bon Attila_ est celle qui récréait au moyen âge les habitants de Padoue, et qu'a répétée plus d'un auteur de la renaissance. Ils racontaient qu'au temps où les Huns occupaient leur ville, après le renversement d'Aquilée, un certain poëte nommé Marullus était accouru du fond de la Calabre avec un poëme latin composé à la gloire d'Attila, et qu'il voulait réciter devant lui. Ravis d'une circonstance qui leur permettait de fêter dignement leur hôte, les magistrats padouans préparèrent un grand spectacle où furent conviés tous les personnages notables et lettrés de la haute Italie. Déjà la foule encombrait les gradins de l'amphithéâtre, et Marullus commençait à déclamer ses vers au bruit des applaudissements, quand le front du Barbare se rembrunit tout à coup. Le poëte, suivant l'usage de ses pareils, attribuant à son héros une origine céleste, l'interpellait comme s'il eût été un dieu. «Qu'est-ce à dire? s'écrie Attila tout hors de lui. Comparer un homme mortel aux dieux immortels! C'est une impiété dont je ne me rendrai point complice.» Et il ordonne que sans désemparer on brûle, au milieu de l'amphithéâtre, le mauvais poëte et ses mauvais vers[456]. On se peindra, si l'on peut, le désarroi de la fête: la surprise des spectateurs qui n'osaient remuer et qui eussent souhaité d'être bien loin, les soldats huns chargés de brassées de bois qu'ils amoncelaient dans l'arène, puis le poëte Marullus étendu pieds et poings liés sur le bûcher à côté de son poëme malencontreux. Déjà les apprêts étaient terminés, et l'on approchait du bûcher les torches enflammées, lorsque Attila fit un signe. «C'est assez, dit-il, j'ai voulu donner une leçon à un flatteur; maintenant n'effrayons point les poëtes véridiques qui voudraient célébrer nos louanges[457].»

[Note 456: Aspernatus sacrilegæ adulationis impudentiam, cum auctore carmen exuri jussit. Callimach. Sigon. _ub. sup._--_Vit., Attil._--Olah., 9.]

[Note 457: Ne scriptores cæteri ab laudibus ipsius celebrandis deterrerentur. Callimach., _ibid._]

Ces contes et d'autres du même genre amusèrent nos aïeux pendant tout le moyen âge; les églises y mêlaient des miracles, les villes des prouesses imaginaires. Toutes, à les entendre, avaient résisté héroïquement à cette puissance, qui ne les avait vaincues que parce qu'elle n'était point de la terre; Attila avait été blessé devant l'une, avait battu en retraite devant l'autre: chaque localité s'y faisait bravement sa part. On croirait, en lisant ces traditions, parcourir des fragments de poëme, _disjecti membra poematis_, ou plutôt les matériaux d'une épopée à naître.

Il existe, dans la formation des erreurs traditionnelles, des entraînements d'imitation dont il faut bien se rendre compte, lorsqu'on explore ce terrain difficile. Rome elle-même, cédant à l'un de ces entraînements, ne s'imagina-t-elle pas avoir été assiégée par Attila? On le supposa d'abord en Asie, où la situation des lieux et les détails de la mission du pape saint Léon, imparfaitement connus, rendaient la méprise pardonnable: ainsi le philosophe grec Damascius, contemporain de Justinien, effrayait ses lecteurs par le récit d'une bataille livrée sous les murs de Rome contre Attila, bataille prodigieuse «où les âmes des morts, se relevant, avaient lutté trois jours et trois nuits durant avec une infatigable furie[458].» De Grèce, ce conte passa en Italie et à Rome, qui finit elle-même par l'adopter. On montra à l'une des portes de la ville le théâtre de cet étrange combat, on expliqua les évolutions de ces légions de fantômes, et l'entrevue de saint Léon avec le roi des Huns se trouva transportée des bords du Mincio sur ceux du Tibre.

[Note 458: Damasc. ap. Phot., CCXLII, p. 1041.]

L'imagination des Strasbourgeois faisant d'Attila le patron de leurs libertés modernes, si originale qu'elle paraisse, pâlit pourtant devant celle de deux ou trois villes d'Italie. On connaît la jolie capitale du Frioul, Udine, qui, plantée sur un dernier mamelon des Alpes, semble une vedette de l'Autriche aux portes de Venise. Udine, en latin _Utinum_, a depuis plus de mille ans la prétention d'avoir été fondée par Attila, et non-seulement elle, mais encore la montagne qui la soutient. Les plus vieilles chroniques de la Vénétie racontent que, pendant le siége d'Aquilée, le roi des Huns ne sachant où faire hiverner ses troupes, prit la résolution de construire une place forte dans le voisinage, et choisit pour cela le lieu où se trouve actuellement Udine. Ce lieu par malheur était une plaine; le roi voulait une montagne: que faire? L'armée se mit en devoir de lui en procurer une: chaque soldat apportant de la terre plein son casque et des pierres sur son bouclier, la colline s'éleva en trois jours comme par enchantement, et Attila y bâtit Udine[459]. Cette fable passait au XIIIe siècle pour une vérité qu'il eût été imprudent de nier trop haut dans les murs de la ville des Huns. Le célèbre chroniqueur Otto de Freisingen, qui l'entendit de la bouche même des habitants, n'en éprouva qu'un sentiment d'admiration. «Je contemplai, dit-il, l'œuvre gigantesque accomplie en si peu de temps par une si grande multitude[460].» Au XVIe siècle, la foi en cette tradition n'avait point faibli, et un patriarche udinois, à propos de quelques fouilles faites dans la colline, eut la pensée de vérifier le travail des Huns: on creusa; on trouva parmi les pierres des fragments d'armures et un casque; ce casque fut de droit celui d'Attila. Le patricien Candidus, auteur estimé de la chronique d'Udine, a bien soin de distinguer dans son livre l'enceinte d'Attila de celles qui se sont succédé depuis le Ve siècle. Naguère encore, on entretenait en bon état une tour carrée d'apparence romaine et faisant partie de vieilles constructions: c'était une relique chère au cœur du peuple, et tout bon habitant d'Udine, en la montrant à l'étranger, disait avec une sorte d'orgueil: «Voilà la tour d'Attila!»

[Note 459: Ab Attila collis ingens effossa et super injecta terra, veluti specula quædam... Joann. Candid. patric., _Hist. Utinens_. I.]

[Note 460: Tanta multitudo fuit (Hunnorum) ut miræ magnitudinis montem, Utinum dictum, quem ipse vidi, ab exercitu comparatum, incolæ usque hodie adfirment. Ott. Frising., VI, 27.--Cf. Carol. Sigon., _Occident. Imp._, l. XIII.]

Que la Toscane, pour n'être pas en reste avec les autres provinces italiennes, avec la Campanie, la Calabre, la Pouille, ait fait guerroyer Attila dans ses campagnes en dépit de l'histoire, c'était le droit commun au moyen âge, et elle a pu en user à son tour; mais elle ne s'en tint pas là: deux de ses villes, Florence et Fiésole, forgèrent à ce sujet un roman qu'elles rattachèrent à leur propre histoire de la façon la plus incroyable. Et il ne s'agit pas ici de quelque opinion vulgaire, recueillie chez une multitude ignorante; il s'agit de faits appuyés sur des textes et exposés sérieusement par deux écrivains célèbres, Malespini et Jean Villani: la chose est grave assurément, et je laisserai la parole aux historiens florentins.

Tous les amis des lettres connaissent Malespini, ce vieil annaliste qui crayonna, au XIIIe siècle, les premières pages de l'histoire de Florence. Les aventures de sa famille se liaient aux catastrophes qui frappèrent dans le XIe siècle la ville infortunée de Fiésole, que les Florentins, après une longue guerre civile, détruisirent de fond en comble, et dont ils transportèrent les habitants dans leurs murs. Eh bien, cette guerre, c'est Attila qui l'avait causée; ces cruautés des Florentins n'étaient qu'une représaille contre les Huns. Malespini nous l'affirme, il en avait lu les détails dans de vieilles écritures, _in molte iscritture antiche_, conservées à l'abbaye de Florence, et aussi dans des papiers de famille dont il nous entretient fort longuement. Un demi-siècle après, Jean Villani, puisant aux mêmes sources, reproduisait les mêmes faits sans émettre le moindre doute sur l'authenticité des unes ou la vraisemblance des autres. Or voici ce qu'ils racontent:

«En l'année 450 arriva sur les bords de l'Arno un homme noble et puissant appelé _Attile flagellum Dei_, lequel, en compagnie de vingt mille soldats, venait reconstruire la cité de Fiésole et renverser celle de Florence, où d'abord il s'introduisit par ruse et tromperie. Il y fixa sa demeure au Capitole, près de l'emplacement qu'occupe l'église de Sainte-Marie et près du canal souterrain où s'engouffre l'Arno. Faisant de là force caresses, cadeaux et invitations aux Florentins, il parvint à les abuser tous. Sitôt qu'il fut en mesure d'agir, il invita à un grand festin les plus nobles et meilleurs seigneurs du pays, et, à mesure qu'ils entraient dans sa maison, il leur faisait couper la tête et jeter le corps dans ce gouffre de l'Arno qui coulait derrière sa demeure[461]. La noblesse une fois disparue, il crut avoir bon marché du reste; mais Florence était forte et décidée à lui résister. Il en sort donc, appelle à lui ses troupes, et tombe sur la ville, pillant et massacrant tout ce qu'il rencontre: grands et petits, mâles et femelles, tout fut passé au fil de l'épée; ensuite il mit le feu aux maisons par sept côtés à la fois. Ce massacre eut lieu le 28 juin de ladite année 450.»

[Note 461: Ne invitò una grande parte a desinare alla sua detta terra: e con come e' venivano a uno a uno segretamente, gli faceva dicollare, e cacciare in una tomba dal lato di dietro... Era allora in Campidoglio, e vi correva un ramo del fiume d'Arno... Malespin., _Hist. di Firenz._, c. 36.]

Cela fait, Attila se rend avec ses hommes à Fiésole, que les Florentins avaient en mortelle haine, «y plante ses tentes et son gonfanon, et fait proclamer par tout pays que quiconque voudra construire sur ce terrain maisons ou tours le pourra faire librement et librement y habiter, et en cela il montrait grand désir que cette ville fût bien peuplée, afin d'empêcher Florence de sortir de ses ruines, et aussi il voulait faire injure et guerre aux Romains.» Tout alla bien jusqu'à la mort d'Attila; mais plus tard les Florentins, ayant rebâti leur ville, firent payer cher à Fiésole les faveurs qu'elle avait reçues de leur ennemi. Il en résulta une guerre de plusieurs siècles qui se termina, comme je l'ai dit, par la transportation de toute la noblesse fésulane dans l'enceinte de Florence. On remarquera combien ici les souvenirs semblent précis: Attila demeure au Capitole, au-dessous de l'église de Sainte-Marie, près du gouffre de l'Arno, et c'est le 28 juin 450 qu'il brûle la ville; pourtant rien de tout cela n'est vrai, jamais Attila ni ses soldats n'ont franchi la chaîne des Apennins. Les vieilles écritures consultées par Malespini lui avaient appris qu'_Attile flagellum Dei_ vivait au temps de l'empereur Théodose et du pape saint Léon, qu'il avait la tête chauve avec des oreilles de chien, et qu'enfin il était roi des Vandales et des Goths, seigneur de Hongrie, Pannonie, Suède et Danemark[462]. Le portrait peu flatteur que l'historien nous fait de l'ennemi de Florence ne l'empêche pas d'ajouter qu'on l'appelait le beau, _chiamavasi bello_. On retrouve fréquemment en Italie cette tradition sur la laideur monstrueuse d'Attila; certaines chroniques lui donnent une tête d'âne, d'autres un groin de porc: double réminiscence de l'idée légendaire qui voyait dans Attila un démon, et de la tradition gothique rapportée par Jornandès, qui faisait naître les Huns du commerce des sorcières avec les esprits immondes. Ici on veut qu'Attila fût privé de la parole et n'eût qu'un grognement sourd, là-bas on le faisait assister, comme un juge délicat, à la lecture d'un poëme latin: la tradition prenait du large dans ses conjectures.

[Note 462: Questo Attile flagellum Dei, avea la testa calva, e gli orecchi a modo di cane... Malespini. _Hist. di Firenz._, c. 36.]

Dans cette revue que je viens de faire des traditions sur Attila éparses chez les races latines, je me flatte de n'avoir rien omis d'important historiquement ou de tant soit peu original. Tantôt d'une beauté grandiose, tantôt absurdes et grotesques, ces traditions, on le voit, portent le cachet des conceptions populaires, mais rien ne les relie, elles manquent d'unité. Il eût fallu à cette poussière poétique, pour prendre un corps et s'animer, le souffle d'un Dante ou d'un Homère; ce souffle n'est point venu, et pourtant elle contenait autant d'éléments nationaux que l'Odyssée, autant d'éléments chrétiens que _la Divine Comédie_. Qui peut dire quelles proportions de grandeur terrible aurait pu atteindre l'ATTILA FLAGELLUM DEI sous la plume du chantre de l'_Enfer_? Si le poëme rêvé par nos pères n'a pas rencontré la main qui devait lui donner sa forme, au moins existe-t-il en idée; il vit en nous à notre insu; nous avons beau lire ou faire de l'histoire, toute cette fantasmagorie traditionnelle se réveille dans notre imagination au mot magique de _fléau de Dieu_, et s'interpose plus ou moins entre l'histoire et nous. On serait même tenté de supposer, à lire certains ouvrages récents parés de tous les mérites de l'imagination et du style en même temps qu'ils sont chargés de citations savantes, que l'âge de la légende n'est pas fini, et qu'elle essaie de se rajeunir par une sorte d'alliance ou de compromis avec l'érudition. C'est ce que je me suis dit en face de l'Attila que nous a peint l'illustre auteur des _Études historiques_. «Ce sauvage hideux qui habite une grande bergerie de bois dans les pacages du Danube, que les rois soumis gardent à la porte de sa baraque, et qui a ses femmes dans des loges autour de lui..., ce conquérant poussé ou arrêté par une main qui se montrait partout alors à défaut de celle des hommes, et qui finit par crever du trop de sang qu'il avait bu[463],» tout cela me paraît un produit malheureux du mariage dont j'ai parlé. Je doute que de pareils compromis fassent grand bien à l'histoire: rendons-lui l'Attila de Priscus, et réservons le _flagellum Dei_ pour la poésie.

[Note 463: Châteaubriant, _Etud. hist._ T. I.]

LÉGENDES ET TRADITIONS GERMANIQUES

I. SOURCES DE LA TRADITION GERMANIQUE SUR ATTILA.--ELLE PREND NAISSANCE CHEZ LES GERMAINS ORIENTAUX.--LES GERMAINS OCCIDENTAUX L'ADOPTENT EN LA MODIFIANT.--TRADITION CHEZ LES FRANKS, CHEZ LES ANGO-SAXONS, CHEZ LES SCANDINAVES, CHEZ LES GERMAINS DU RHIN.

La tradition latine nous a promenés sur des champs de carnage, au milieu des larmes et des ruines: c'était le domaine naturel du fléau de Dieu; le théâtre où nous transporte la tradition germanique est tout autre. Ici plus de fléau de Dieu, mais un roi sage, magnifique, hospitalier, se battant bien, buvant mieux, un bon roi enfin comme on les rêve en Germanie: tel est le nouvel Attila qui se présente à nous. Contradiction bizarre entre toutes celles dont le moyen âge abonde! ces deux Attila si différents vécurent pendant des siècles côte à côte et sans trouble dans les souvenirs de la Germanie: on maudissait l'un à l'église, on bénissait l'autre au château. En sortant du temple où retentissait par la voix du prêtre l'anathème éternel contre la bête infernale et le tyran persécuteur des saints, on courait applaudir le _Minnesinger_ qui, la rote en main, chantait le bon roi Attila, seigneur des Huns, sage comme Salomon, plus riche et plus puissant que lui, surtout plus généreux. La légende chrétienne était le souvenir romain, la chanson du _Minnesinger_ le souvenir barbare.

Deux choses, dans le contact des Germains du Ve siècle avec Attila, durent les frapper vivement et laisser une longue impression sur les générations successives: c'est que tous ou presque tous ils avaient été ses vassaux, et que leur époque héroïque, celle de leur établissement en Italie, se confondit presque avec la mort du conquérant. Rien dans le vasselage de ces peuples fiers sous le roi des Huns n'avait été de nature à blesser leur orgueil et à leur imposer l'oubli. D'abord ils avaient partagé ce vasselage avec toutes les races barbares de l'Europe et de l'Asie occidentale; puis cette sujétion avait été pour eux particulièrement douce et honorable. On peut lire dans Jornandès de quelles distinctions Attila entourait les chefs des grandes tribus germaines, Ardaric, roi des Gépides, Valamir et Théodemir, rois des Ostrogoths: placés dans ses conseils et à la tête de ses armées, ils étaient traités plutôt en amis et en alliés qu'en sujets. Quant aux conquêtes des Germains en Italie, aux fondations d'Odoacre et de Théodoric, quoique opérées après la mort d'Attila, elles ne se firent pourtant point sans lui. C'était lui qui avait suscité ces vastes projets, rassemblé ces masses armées au bord du Danube, et quand plus tard elles en partirent pour leur propre compte, c'était encore son génie qui les guidait. Odoacre, suivant toute apparence, avait été son soldat, et Théodoric était le fils d'un de ses capitaines. Sa mémoire resta donc justement attachée à ces grands événements comme s'il y avait pris réellement part. Ce sentiment se retrouve dans la tradition germanique. Par une confusion où la reconnaissance a fait oublier la chronologie, elle réunit invariablement le nom d'Attila au nom de Théodoric, et même à celui d'Hermanaric le Grand, oubliant que le roi des Huns était mort huit ans après la naissance du premier, et qu'il ne naquit que vingt-cinq ans après la mort du second. Dans ces vagues souvenirs où, comme on le voit, l'histoire n'a guère été respectée, Attila conserve toujours cependant sa supériorité historique; sa figure domine celle de tous les chefs germains: Théodoric lui doit son royaume, Hermanaric et Odoacre leurs défaites.

Les noms de Théodoric, d'Hermanaric et d'Odoacre nous indiquent tout d'abord que les traditions dont je parle, lesquelles constituent le fond de la grande tradition germanique sur Attila, sont nées dans la Germanie orientale, parmi les tribus qui prirent part au renversement de l'empire d'Occident, particulièrement chez les Ostrogoths, et qu'elles furent consignées dans des poëmes chantés, dont les aventures de Théodoric et sa guerre contre Odoacre faisaient le sujet principal. Si, comme tout porte à le croire, ces poëmes, destinés à la glorification des Amalungs ou princes de la maison royale des Amales, naquirent chez les Ostrogoths, ce n'était qu'un épisode que ce peuple ajoutait à l'épopée de son histoire, qui se composait, comme on sait, de chants nationaux remontant de siècle en siècle jusqu'à l'époque demi-fabuleuse où la race gothique, divisée en trois groupes de tribus, avait quitté la Scandinavie, montée sur trois vaisseaux[464]. Chaque grande circonstance dans la vie du peuple ostrogoth avait son chant particulier ou son ensemble de chants, épisodes successifs ajoutés par les temps à l'épopée générale. Jornandès, qui était Goth, nous dit que telle était la manière dont ses compatriotes fixaient et perpétuaient leurs souvenirs[465]. Lui-même, dans son livre si précieux à tant de titres, ne paraît être souvent qu'un traducteur ou un abréviateur de cette histoire chantée, et souvent aussi il ne serait pas difficile de marquer le point précis où la tradition, toujours vive et colorée, se raccorde et se lie au tissu plus que prosaïque qui appartient en propre à l'évêque de Ravenne. Tout vrai Goth savait par cœur ces poëmes, entrés dans l'éducation nationale. Qu'on juge maintenant si l'imagination des scaldes dut s'animer au spectacle des événements qui signalèrent pour leur race la dernière moitié du Ve siècle, et si cette nouvelle page d'histoire, devant laquelle toutes les autres pâlissaient, dut être conservée religieusement! Non-seulement on la conserva, mais on l'amplifia. La grandeur des faits réels ne suffisant plus à l'enthousiasme poétique, on y ajouta des enjolivements et des fables. C'est ainsi que sur le canevas des chants contemporains se développèrent de génération en génération, au moyen des accroissements et des broderies épisodiques, les nombreux poëmes de la tradition orientale dont Théodoric est le héros, et dans lesquels Attila occupe toujours une place.

[Note 464: Dicitur de Scanziæ insulæ gremio Gothos egressos, tribus tantum navibus vectos ad citerioris oceani ripam... Jorn., _R. Get._, 6.]

[Note 465: Cantu majorum facta modulationibus citharisque canebant... Jorn., _R. Get._, 3.]

Le procédé historique dont je viens de parler ne fut point particulier aux peuples de la Germanie orientale; les Germains le pratiquaient tous du temps de Tacite[466]; ils l'avaient encore, trois siècles plus tard, du temps du césar Julien, qui entendit leurs chants nationaux résonner terriblement dans la vallée du Rhin, et qui en comparait la rude harmonie au croassement des oiseaux de proie. Cet usage, qui servait à maintenir parmi les Barbares l'orgueil en même temps que l'unité de la race, se conserva après leur établissement dans l'empire romain comme une barrière de plus qui les séparait des vaincus. Au reste, chaque nation, tout en voulant immortaliser sa propre histoire, ne demeurait point indifférente à celle des autres: les nombreux rapports des tribus entre elles et le rapprochement de leurs dialectes, rameaux d'un tronc commun, favorisaient les échanges mutuels de traditions. Lorsqu'un chant composé dans une tribu se distinguait par l'importance du fond ou par la beauté poétique de la forme, il était aussitôt colporté et approprié aux dialectes voisins. Paul Diacre nous rapporte que de son temps les chansons héroïques sur Alboïn circulaient non-seulement parmi les Lombards, mais encore chez les Bavarois et les Saxons, et même dans tous les pays de langue teutonique[467]. Jornandès nous dit dans le même sens que la gloire d'Attila était célébrée par tout l'univers[468]. On comprend ce qui dut arriver à la longue de cet amalgame de souvenirs, de ces transfusions de vérités et d'erreurs locales d'une tribu à l'autre, d'une contrée à l'autre; il se forma un fonds commun de traditions germaniques reçu par tout le monde et sur lequel chacun eut le droit de broder sa tradition suivant sa convenance. C'est pour cela qu'il ne faudrait pas s'étonner de voir, par exemple, des souvenirs qui n'ont pu naître que sur les bords du Dniester ou du Pô consacrés par les poëtes de la Norvége, et en revanche des idées, des symboles exclusivement scandinaves s'implanter dans les traditions historiques de peuples germains étrangers à l'odinisme, et les dominer même par l'énergie de leur conception.

[Note 466: Celebrant carminibus antiquis (quod unum apud illos memoriæ et annalium genus) originem gentis conditoresque.... Tacit., _Mor. German._--Arminius... canitur adhuc barbaras apud gentes. _Id. Annal._, II.]

[Note 467: Apud Baïoariorum gentem, non secus ac Saxonum, sed et alios ejusdem linguæ homines, ejus (Alboini) liberalitas et gloria, bellorum que felicitas, et virtus, in eorum carminibus celebrantur. Paul. Diac., _Hist. Langobard._, I, 27.]

[Note 468: Famosa inter omnes gentes claritate mirabilis... Jorn., _R. Get._, 54.]