Histoire d'Attila et de ses successeurs (2/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe
Part 2
Cette brutale explication frappa les députés de stupeur. Elpidius, l'un d'eux, ancien préteur de Sicile et versé dans la pratique des affaires, se taisait dans l'attitude d'une profonde consternation[15], méditant probablement quelque réponse qui n'irritât point par trop ce barbare intraitable, quand son compagnon prit la parole. C'était un officier supérieur de la garde palatine, nommé Commentiolus, orateur prétentieux, infatué de son mérite, et qui avait gagné son grade de général par le cliquetis de son éloquence verbeuse plus que par celui de son épée. Trouvant là matière à un beau plaidoyer sur la majesté romaine, il adressa au kha-kan cette solennelle allocution: «Kha-kan, lui dit-il, les Romains avaient cru que tu honorais les dieux de tes pères, et que tu craignais les autres dont tu as invoqué le nom en garantie de tes serments[16]. Ils pensaient aussi que tu te souvenais de l'hospitalité que tes pères errants et fugitifs ont reçue chez nous, et que tu ne rendrais pas le mal pour le bien. Voilà pourtant que tu fais le contraire: tu violes le droit des gens, et tu nous attaques en pleine paix; mais la modération de notre empereur est telle qu'il oublie ta conduite, et qu'il t'offre encore le bien pour le mal. Pourtant, crois-moi, ne lasse pas notre patience; crains d'armer contre toi cette liberté romaine, mère de tant de prodiges dans tous les temps, et, par ton insolence excessive, ne nous force pas à nous rappeler ce que nous sommes et ce que furent nos pères. Les Romains sont grands, ils renferment dans leur empire de puissantes nations, des richesses, des armes, et quand ils veulent récompenser ou châtier, ils récompensent ou châtient. Que te faut-il? De l'argent? Les Romains te prodiguent le leur. Un pays grand et riche? Tel est celui que les Romains t'ont donné. Vous vous trouvâtes heureux dans votre exil, ô Avars, de n'être point rejetés de nos frontières. Vaincu, banni, sans asile, ce peuple roulait vers l'Occident comme le débris d'un édifice renversé, quand nous lui avons ouvert un refuge et donné une place pour s'y asseoir et y mener une vie commode et abondante[17]. Qu'il n'en sorte pas, qu'il n'empiète pas sur nos frontières! L'empire romain est un grand arbre, au front sublime, aux rameaux immenses, au tronc robuste, à la racine vivace et qui se rit de toutes les tempêtes. Les eaux du ciel l'abreuvent, et une terre féconde le nourrit. Malheur à qui l'attaque, il ne le fera pas longtemps impunément![18]»
[Note 15: Elpidius imperialis senator, Siciliæ prætura functus... cum ei tacens concederet... Theophylact., I, 5, p. 14.]
[Note 16: Credebant Romani, Chagane, te patrios deos colere, et alios item jurisjurandi præsides revereri. Theophylact., _ub. sup._]
[Note 17: Hoc (solum romanum) tibi salutare fuit; exulem complexum est, peregrinumque et advenam sedibus recepit, quando ab oriente et a primigenia gente vestra, portio tua, ut fragmentum divulsum, jactata est... Theophylact., I, 6, p. 16.]
[Note 18: Nihil enim ventorum impetus incommodabit arbori robustæ, excelsæ, frondosæ cujus truncus validus, vivida radix, ampla inumbratio... _Id., ibid._]
Pendant ce discours, récité probablement d'un ton déclamatoire, et dans l'agencement duquel Commentiole ne songea qu'à la rondeur des périodes, Baïan avait peine à se contenir. Les historiens nous le peignent dans un paroxysme effrayant de colère, le teint enflammé, les sourcils tendus, les yeux écarquillés, la prunelle étincelante[19]: on eût dit qu'il allait se précipiter sur le Romain pour le dévorer. Il se contenta pourtant de l'envoyer en prison avec les fers aux mains et les ceps aux pieds; puis il fit mettre en pièces sa tente, ce qui était chez les Avars un arrêt de mort[20]. La nuit ne calma point sa fureur, mais le lendemain matin plusieurs chefs importants vinrent le supplier de ne point faire mourir un homme qui avait le caractère d'ambassadeur; «il était, disaient-ils, assez puni d'avoir été mis à la chaîne[21].» Le kha-kan céda par condescendance pour les siens, et les députés rentrèrent à Constantinople, tout épouvantés de ce qu'ils avaient vu. Rien n'était disposé pour faire une campagne à l'intérieur et encore moins à l'extérieur de la longue muraille, car Maurice avait toutes ses troupes dans les provinces voisines de la Perse, et la brusque attaque des Avars le déconcertait au dernier point. Mais Baïan n'alla pas plus loin cette année: l'hiver qui commençait à sévir le ramena chez lui avec son armée gorgée de butin. Au commencement de l'année suivante, il reçut l'avis que l'empereur augmentait sa pension de vingt mille pièces d'or, et par réciprocité il jura une nouvelle paix.
[Note 19: Chagano sanguis effervescere, et magnos irarum fluctus in pectore excitare, vultus totus rubescere, oculisque præ furore scintillantibus, et immodice arrectis, ac propemodum supra frontem sublatis superciliis... _Id., ut. sup._]
[Note 20: In carcerem abduci, pedes ejus cippo constringi, tabernaculumque discindi jussit: quo indicio cuipiam pœna mortis, lege provinciali, exspectanda intelligitur... Theophylact., I, 6, p. 16.]
[Note 21: Legatos in vincula duntaxat traditos, satis ei pœnarum persolvisse... _Id. ub. sup._]
Le traité était à peine conclu, qu'on vit fondre sur le Bas-Danube une nuée de Slovènes, qui traversa la Mésie et la Thrace jusqu'à la longue muraille au pied de laquelle elle s'arrêta[22]. Ces barbares demi nus ne présentaient pas la résistance des Avars, qui apprenaient la guerre en la faisant chaque jour contre des armées régulières, et les mêmes troupes qu'on n'avait pas osé commettre avec le kha-kan balayèrent cette tourbe sans beaucoup de peine jusqu'au delà du Danube. Les Slovènes étaient tributaires des Avars, tributaires fort indisciplinés sans doute, et qui ne reconnaissaient guère leur maître quand ils n'étaient pas sous sa main; toutefois, en songeant que Baïan était possesseur de la petite Scythie, par où les Slaves étaient entrés, on se demandait comment il n'avait pas fermé le passage à ces pillards, lui qui venait de prendre avec l'empire de nouveaux engagements d'amitié. Mais une aventure fort peu attendue fournit toute la clé de ce mystère.
[Note 22: Sclavini ab ipsis (Avaribus) submissi, impressione facta, usque ad murum longum confertim prosilientes, grassantesque... Theophylact., I, 7, p. 17.--Theophan., p. 215.--Anast., p. 71.--Zonar., II, p. 74.--Cedren., t. I, p. 395.]
Chez les Avars vivait à cette époque un certain prêtre ou mage, comme dit l'historien grec à qui nous empruntons ceci, un _bocolabras_, comme disaient les Avars dans leur langue[23]. Personnage distingué et important dans sa caste, ce bocolabras avait ses entrées libres près du kha-kan, et parfois même près du harem royal, car, s'étant épris violemment d'une des femmes de Baïan, il entretint avec elle un commerce criminel. Le premier enivrement de la passion une fois dissipé, le prêtre ne vit plus que l'image de la mort à laquelle il était infailliblement réservé, et ne pensa plus qu'aux moyens de s'en mettre promptement à couvert. Comme grand seigneur avar, il avait des Gépides à son service ou dans sa clientèle; il persuada à sept d'entre eux de le suivre jusqu'au pays de la Haute-Asie d'où il tirait son origine[24]. Ces Gépides, résolus à partager le sort de leur maître, préparèrent secrètement leur départ. Le territoire romain devait leur procurer d'abord un refuge, et en effet ils passèrent tous ensemble le Danube; mais le bocolabras tomba dans un des postes romains préposés à la garde du fleuve. Conduit devant l'officier, il n'hésita point à avouer quelle était sa naissance, quel avait été son état, et comment l'attrait du plaisir l'avait poussé dans une aventure dont il avait reconnu plus tard les dangers[25]. Son récit n'ayant rien que de vraisemblable, l'officier jugea à propos de le faire conduire à Constantinople, pour qu'il répétât ses confidences à l'empereur; mais le bocolabras ne se borna pas devant Maurice à ses révélations amoureuses, il lui en fit aussi de politiques: il lui dépeignit la mauvaise foi du kha-kan, sa duplicité dans tous les traités de paix, et affirma qu'il était non-seulement le complice, mais le provocateur de la dernière irruption des Slaves. Baïan avait imaginé effectivement une double façon de faire la guerre à l'empire: en état d'hostilité déclarée, il la faisait lui-même avec ses troupes; en état de paix et d'amitié, il la faisait par les Slaves ou les Bulgares, ses tributaires, avec lesquels il partageait le butin. L'empereur était encore sous l'impression de colère et d'indignation que cette découverte lui avait causée, quand arriva Targite, l'ambassadeur privilégié des Avars, qui venait toucher les arrérages de la pension du kha-kan. Maurice, naturellement violent, le menaça de lui faire trancher la tête comme à un espion et à un traître placé en dehors du droit des gens, puis il réfléchit et se contenta de le reléguer dans une île de la Propontide, où on le soumit pendant six mois au plus rude traitement[26]. Le kha-kan démasqué ne ménagea plus rien. Attaquant comme un furieux toutes les villes du Danube, Ratiaria, Bononia, Durostorum, Marcianopolis et les autres, il détruisit tout ce qu'il put détruire, et à la fin de l'année 586, quand on jetait les yeux sur la vallée du Danube, on pouvait croire que tous les fléaux de la nature avaient passé par là.
[Note 23: Fuit homo Scytha _Bocolabras_ vulgo dictus: cujus vocabuli planissimam significationem si quis requirit, sciat id, græca lingua, _sacerdotem magum_ sonare. Theophylact., I, 8, p. 18.]
[Note 24: Cum una amicarum Chagani stuprum fecit, brevique voluptate inescatus, in magna mortis retia se inseruit: ac metuens, ne rescitum flagitium crudele sibi supplicium pareret, persuasis septem de subjectis sibi Gepidis, cum iis in fugam, ad gentem avitam sese tradidit. Theophylact., I, 8, p. 18.]
[Note 25: Ducibus ad Istri custodiam constitutis, interceptus, genus et vetus studium suum, voluptatemque, ob quam fugeret, indicavit. _Id., ub. sup._]
[Note 26: Relegatur itaque in Chalcitidem insulam Targitius, et ad menses omnino sex durius tractatur, eo usque imperatoris ira fervebat in legatum. Theophylact., I, 8, p. 18.]
C'était un défi jeté aux Romains pour l'année suivante; mais quelques généraux distingués, placés à la tête du peu de troupes dont on disposait dans ces provinces, se chargèrent de la défense de l'Hémus. Des levées faites de tous côtés grossirent la petite armée, et, bien conduites, finirent par donner de bons soldats. Baïan, soit nécessité de faire vivre ses gens, soit tactique des voleurs qui se disséminent pour faire plus de coups à la fois, divisait son armée en corps détachés qui battaient le pays et n'avaient pas soin de s'appuyer mutuellement, de sorte qu'on pouvait, par des marches habiles, les attaquer isolément. C'est ce que fit l'armée romaine. Avec sa parfaite connaissance du pays et la solidité de son infanterie, elle détruisit les uns après les autres beaucoup de détachements de cette cavalerie errante. On put voir là les prodiges de la tactique contre des masses inorganisées. La guerre se promena ainsi de l'Hémus au Danube et du Danube à l'Hémus, le Balkan des modernes, dont les fraîches et riantes vallées ont été si souvent souillées de sang humain[27]. Les historiens sont pleins d'incidents curieux qui signalèrent cette campagne, mais qu'il serait trop long de reproduire ici. J'en rapporterai cependant un qui, dénué d'importance sous le point de vue de l'histoire proprement dite, en a beaucoup sous le point de vue de la philologie, parce qu'il nous fournit un spécimen des altérations qu'avait reçues la langue latine au VIe siècle dans les provinces du Danube. Les deux armées occupaient en Thrace un des cantons voisins de l'Hémus, et les Romains, que Baïan ne soupçonnait pas si près, tentèrent un coup de main nocturne sur le camp des Avars, où tout le monde dormait dans une profonde sécurité[28].
[Note 27: Nous ne faisons que répéter ici la triste réflexion de Théophylacte Simocatta, historien des guerres que nous décrivons.]
[Note 28: Prima noctis vigilia, adversus eum contendit. Theophan., _Chronogr._, p. 218.--Theophylact., II, 15.--Anast., p. 73.]
Déjà ils n'étaient plus séparés de l'ennemi que par un sentier étroit qui débouchait sur son campement, et dans lequel les soldats marchaient avec précaution sur deux files entre lesquelles on avait rangé les chevaux et les mulets de bagages. Un de ces mulets s'abattit sous sa charge et embarrassa tellement le chemin, que ceux qui suivaient ne purent plus avancer[29]. Cependant le conducteur des bagages, ignorant ce qui venait d'arriver, continuait sa marche en tête du convoi. Les soldats lui crièrent d'arrêter afin de venir relever sa bête: _Torna, torna, fratre_, lui disaient-ils dans leur jargon, ce qui signifiait: «Retourne, retourne, frère[30].» Ces mots, passant de bouche en bouche, furent interprétés dans les derniers rangs comme un avertissement de ne pas aller plus avant; des peureux y virent un cri de sauve qui peut, et au bout de quelques hésitations la troupe tout entière s'enfuit à la débandade. Ce qu'il y a de curieux, c'est que les Avars, réveillés en sursaut par le bruit, en firent autant d'un autre côté avec Baïan à leur tête[31]. L'intérêt de cette anecdote, donnée par les historiens byzantins, est de savoir que dans les provinces pannoniennes et mésiennes, où la petite armée dont il est question avait été très-probablement recrutée, on parlait le latin vulgaire, déjà fortement altéré, soit quant aux radicaux, soit quant aux désinences, et touchant de près aux langues romanes. La phrase des soldats pannoniens, _torna, torna, fratre_, et suivant une autre version, _retorna, retorna, fratre_, est déjà de l'italien ou du provençal. Pour en revenir à Baïan, il perdit beaucoup de monde dans cette campagne, fut vaincu dans une grande bataille près d'Andrinople en 587, et se vit enlever l'une après l'autre toutes les places du Danube qu'il avait si traîtreusement occupées. Quand la fortune lui devenait contraire, il demandait la paix, et c'est ce qu'il fit.
[Note 29: Jumentum, nescio quod, imposita impedimenta excussit. Theophylact., II, 15.--Theophan., p. 218.]
[Note 30: Forte dominus bestiæ præcedebat, quem qui sequebantur, ut reverteretur, peccatumque corrigeret, acclamantes hortabantur. Theophylact., _ub. sup._--Cum jumenti dominum alter patria voce inclamaret, ut sublapsum onus erigeret: _Torna, Torna, fratre_, inquiens... Τόρνα, Τόρνα φράτρε. Theophan., p. 218.]
[Note 31: Alius alium patria voce ad reditum impellere, _retorna, retorna_, tumultuosissime vociferando, ac si de improviso nocturna pugna illis ingruisset. Theophylact., II, 15.--_Torna, torna_, magnis vocibus clamitantes, in fugam effusi sunt. Theophan., p. 218.--Sed et Chaganas in maximum timorem conjectus, præcipitem pariter abripuit fugam. _Id., ub. sup._]
Cette paix ne fut qu'une trêve de cinq années pendant laquelle les deux partis se préparèrent à recommencer la guerre sur une plus vaste échelle. Maurice, ayant terminé heureusement la guerre de Perse, eut une bonne armée disponible et un bon général à mettre à sa tête, Priscus, à qui étaient dus en grande partie les succès obtenus contre Chosroès. Il fit venir partiellement cette armée, dont il assigna le rendez-vous sous les murs d'Anchiale, et il voulut l'y installer lui-même pour témoigner de la part qu'il prenait aux malheurs des provinces danubiennes. Baïan, de son côté, remuait tous les barbares du nord jusqu'aux glaces polaires, et Maurice en acquit personnellement la preuve par suite d'une rencontre fort singulière qui lui advint pendant son voyage. Il se trouvait à environ quatre journées d'Héraclée, quand les soldats de son cortége aperçurent trois voyageurs qui suivaient la même route en sens contraire, et dont la taille gigantesque et l'accoutrement étrange éveillaient tout d'abord l'attention. Ils ne portaient ni casque, ni épée, ni armes d'aucune sorte, mais une cithare suspendue à leur cou[32]. Amenés à l'empereur, qui les interrogea sur leur nation, leur état, et ce qu'ils venaient faire dans l'empire, ces hommes répondirent en langue slave qu'ils appartenaient à la nation slavonne, et aux dernières tribus de cette nation vers l'Océan occidental[33]. «Le kha-kan des Avars avait, disaient-ils, envoyé à leurs rois des ambassadeurs avec des présents pour les engager à lui fournir des soldats; les rois avaient reçu les présents, mais ils s'étaient excusés de fournir les troupes sur le trop grand éloignement de leur pays et sur la difficulté des chemins. C'étaient eux qui avaient été chargés de porter au kha-kan ces excuses, et ils n'étaient pas restés moins de quinze mois en route[34]; mais le kha-kan irrité les avait retenus prisonniers au mépris du droit des ambassadeurs. Ayant appris par les récits qui leur étaient parvenus combien les Romains avaient de puissance et d'humanité, ils avaient saisi la première occasion de passer en Thrace[35]. «Ces cithares qu'ils portaient, ajoutèrent-ils, étaient les seules armes qu'ils sussent manier: étrangers au tumulte des guerres et des séditions, ils remplissaient chez les peuples un ministère de paix.» On reconnaît aisément dans les trois interlocuteurs de Maurice trois de ces poëtes ou chanteurs qui servaient d'ambassadeurs chez presque toutes les nations du Nord, auxquels les Scandinaves avaient donné le nom de scaldes, et que les anciens Gaulois appelaient bardes. Maurice les traita bien, admira leur haute stature et leurs membres nerveux, et les envoya séjourner à Héraclée[36]. Lui-même, après avoir présidé à la concentration d'une partie de ses troupes, retourna à Constantinople.
[Note 32: Viri tres, nec gladiis accincti, nec ullo genere armorum præditi, tantummodo cytharas gestantes, a satellitibus imperatoris capiuntur. Theophylact., VI, 2, p. 144.]
[Note 33: Quærit ex iis imperator, qua gente oriundi, qua regione, quibus de causis romana loca obeant; respondent se Sclavos esse, ad Oceanum occidentalem habere sedes. _Id., ub. sup._]
[Note 34: Menses quindecim in itinere peragendo consumpsisse. _Id., ibid._--Octodecim mensium. Theophan., p. 226.--Anast., p. 77.]
[Note 35: Audiisse Romanos potentia et humanitate summam, quod dicere liceat, adeptos claritudinem... Theophylact., _loc. cit._--Théophylacte Simocatta fait dire à ses aventuriers slaves qu'ils ne portaient que des harpes parce que leur pays ne produisait point de fer pour forger des armes, et qu'on y vivait dans une paix perpétuelle: Théophylacte, grand déclamateur, comme on sait, nous a donné là une réminiscence des récits merveilleux de l'antiquité sur les hyperboréens.]
[Note 36: Imperator eorum magna corpora et magnos artus membrorum admiratus, Heraclæam misit. Theophylact., VI, 2.--Hominum staturam miratus. Theophan., p. 226.--Anast., p. 77.]
Le kha-kan ne lui laissa pas le temps de les réunir toutes, et marcha hardiment sur Anchiale avec une armée nombreuse et pleine d'ardeur. En trois jours, il força les défilés qui couvrent à l'ouest la côte de la mer Noire, puis il s'empara d'Anchiale, qu'il saccagea de fond en comble, Priscus, qui ne voulait pas s'y laisser enfermer, ayant fait retraite vers le midi, afin de garantir les avenues de la longue muraille. D'Anchiale, Baïan marcha sur Drizipère[37]. Cette ville, suffisamment fortifiée, fut bien défendue par les habitants. Baïan en commença le siége avec un formidable appareil de machines de toute sorte (car les transfuges et les prisonniers romains enseignaient aux Avars les procédés de l'art des siéges); les habitants troublaient ses travaux par de fréquentes sorties dirigées hardiment: pourtant il n'était plus possible qu'ils tinssent longtemps, quand un incident bien imprévu vint les délivrer. Ces Avars, si experts en magie pour fasciner les autres, avaient aussi des hallucinations auxquelles ils se laissaient prendre tous les premiers, et c'est ce qui arriva au kha-kan pendant les travaux du siége. Un jour qu'il observait en plein midi les murailles de Drizipère, il vit les portes s'ouvrir et bientôt s'élancer de la place, enseignes déployées, des légions innombrables de soldats qui accouraient sur lui[38]: il apercevait le scintillement des armes; il entendait le pas des chevaux, le cri des hommes, le bruit de la trompette. La peur le prit, et il se sauva, donnant ordre à son armée de plier bagage et de le suivre. Ces légions n'étaient que des fantômes de son imagination[39]; mais sa peur fut très-réelle et ne se calma que lorsqu'il se trouva à plusieurs journées de la place. L'armée romaine manœuvrait alors entre Héraclée et Tzurulle, à l'ouest de la longue muraille; Baïan la refoula et força Priscus à s'enfermer dans cette dernière ville, qui précédait immédiatement le grand rempart, et, craignant de s'aventurer plus loin avant d'être maître d'un point si important, il en commença l'attaque régulière. Une aventure qui rappelle un peu celle de Drizipère lui fit lever ce siége plus vite qu'il ne se l'était proposé.
[Note 37: Πρὸς τὰ Δριζίπερα. Theophylact., VI, 5.--Cette ville est placée par les itinéraires à 68 milles au S.-E. d'Andrinople.]
[Note 38: Visus est Chaganus, medio die, videre innumeras Romanorum phalanges, una frementes ex oppido procedere... Theophylact., VI, 6.]
[Note 39: Hinc se in fugam subito conjicit, tametsi, quos viderat, adversarii nihil essent, nisi vana opinio, terriculamentum oculorum, et consternatio animi. _Id., ibid._]
Les avant-postes avars se saisirent un jour d'un espion qui rôdait autour des murailles; on le fouilla, et on le trouva porteur d'une lettre de l'empereur Maurice, que le kha-kan se fit expliquer par ses interprètes[40]. Elle était adressée à Priscus, auquel le porteur, qui venait de Constantinople, devait la remettre. L'empereur y suppliait Priscus de tenir ferme et d'avoir confiance, attendu qu'il se préparait, disait-il, un coup décisif: une flotte considérable entrait en ce moment dans le Danube, avec mission de remonter le fleuve, de mettre la Hunnie à feu et à sang, d'enlever les enfants et les femmes du kha-kan[41], et de les amener pieds et poings liés à Constantinople, où le kha-kan viendrait bientôt demander la paix à genoux. Tel était le contenu de la lettre saisie sur l'espion. Elle jeta la plus vive inquiétude dans le cœur de Baïan, qui vit ses enfants et ses femmes outragés, traînés en servitude et son pays envahi: il n'eut plus d'autre pensée que d'aller à leur secours en se retirant honorablement. Des ouvertures adressées par lui à Priscus furent bien accueillies; il s'ensuivit encore une paix. La nouvelle était fausse[42], et la lettre, fabriquée à dessein, n'avait d'autre but que de donner le change au kha-kan: la ruse était bonne et réussit. Si le sorcier avait été ensorcelé à Drizipère, le trompeur fut trompé à Tzurulle.
[Note 40: Personatus ille tabellarius intercipitur: litteras imperatorias libens tradit; quibus Chaganus patria lingua per interpretem cognitis... Theophylact., VI, 7.--Theophan., p. 226, 227.--Anast., p. 77.]
[Note 41: Missis in ejus regionem triremibus, domibus eorum direptis, uxores et liberos captivos abduci... Zonar., t. II, p. 76.--Theophylact., VI, 6.--Theophan., p. 227.]
[Note 42: Chaganus astu deluditur. Theophylact., VI, 6.--Pactis cum Prisco conditionibus, composuit pacem, et maxima qua potuit fuga, se subripuit. Theophan., _loc. cit._]