Histoire d'Attila et de ses successeurs (2/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe

Part 18

Chapter 183,531 wordsPublic domain

Il est curieux de chercher au fond des traditions la cause secrète qui a pu les faire dévier contre toute raison apparente. Ici, par une sorte de logique grossière, la légende mettait sur le compte du roi des Huns, comme sa dévolution naturelle, les grandes ruines ou les attentats impossibles; une autre fois, le désir de glorifier quelque saint personnage lui fera supposer, de la part du conquérant, des marches, des combats, des siéges qui n'ont point eu lieu et qui sont en contradiction flagrante avec l'histoire. Tel est le siége de Paris en 451, imaginé dans la pensée d'opposer sainte Geneviève et Attila, la bergère inspirée et l'homme qui faisait trembler le monde; jamais cette sainte et courageuse fille ne fut bergère, et son action dans la guerre de 451 se borna à empêcher les Parisiens de déserter leur ville par crainte de l'ennemi. Les fausses étymologies ont aussi une grande parti à la création des fausses traditions: j'en citerais au besoin plus d'une en ce qui nous concerne. Je préfère montrer comment une ressemblance de nom, exploitée par la vanité locale, peut enfanter toute une histoire traditionnelle où les erreurs historiques s'accumulent de la façon la plus incroyable pour appuyer une erreur de géographie. Les détails donnés par Jornandès sur le lieu où fut livrée la grande bataille des champs catalauniques ne permettaient pas de douter que ce lieu ne fût situé dans la province de Champagne aux environs de Châlons-sur-Marne, et la tradition des villes champenoises concordait en cela avec l'histoire. Toulouse n'en revendiqua pas moins l'honneur de cette bataille à cause de la plaine de Catalens, située dans son voisinage. Or, pour qu'Attila pût arriver près de Toulouse, il fallait qu'il eût traversé la Gaule dans toute sa longueur, et que, pour assurer sa retraite au besoin, il eût pris et démantelé Lyon, Arles, Narbonne, etc... Eh bien! la tradition n'a pas reculé devant les détails de cette campagne imaginaire; mais, une fois Attila vaincu à Catalens et obligé de faire retraite, que deviennent les débris de son armée, qui ne montait pas à moins de cinq cent mille hommes? La tradition n'en est pas embarrassée; elle les envoie en Espagne chasser les Maures: Attila détache en effet, pour cette œuvre pie, trois de ses principaux capitaines qui, entrés en Galice, attaquent le sultan Miramamon et le forcent à fuir par-delà le détroit de Gibraltar. Voici Attila transformé en champion de la chrétienté, en précurseur de Charles-Martel et du Cid: encore n'est-ce pas le rôle le plus inattendu que l'imagination populaire lui réserve.

Qui croirait, par exemple, que plusieurs villes de Gaule et d'Italie prétendirent à l'honneur d'avoir été fondées ou du moins agrandies et embellies par l'exterminateur, le destructeur universel? Trèves eut cette fantaisie. L'antique et superbe métropole de la Gaule romaine, oubliant au moyen âge de qui lui venait sa splendeur, la rapportait au roi des Huns. Ainsi ce joli monument romain qu'on admire encore aujourd'hui dans le bourg d'Igel, à un mille de Trèves, s'appelait, au XIIe siècle, l'_Arc de triomphe d'Attila_[420], et la légende des miracles de saint Mathias nous parle d'un _pont d'Attila_[421] bâti sur la Moselle, tout près des murs de cette ville. Strasbourg poussa la bizarrerie plus loin: l'histoire est curieuse et mérite qu'on la raconte.

[Note 420: Juxta fornicem Attile triumphalem qui duo millia passuum a Treverensi civitate distat ad meridiem. _Script. rer. Germ._ Pertz., V.]

[Note 421: De ponte Attile in aquas subjectas cedidit. _Miracul. S. Mathiœ_. Coll. Pertz., V.]

Nulle ville n'avait été plus maltraitée par les bandes d'Attila que cette illustre cité d'Argentoratum ou Argentaria, citadelle de la Gaule orientale contre les Germains et théâtre de tant de combats fameux. Sa destruction en 451 avait été complète: aux VIe et VIIe siècles, la cité d'Argent n'était plus qu'une solitude affreuse, couverte de broussailles et repaire de bêtes fauves; les ducs d'Alsace, au VIIIe siècle, s'en attribuaient la possession à titre de terres vaines et vagues[422]. A peu de distance de ces ruines et avec les matériaux qu'elles fournissaient, on construisit d'abord une bourgade, puis une ville qui borda la voie militaire romaine aboutissant au Rhin. Les grandes voies dallées portant en latin le nom de _strata_, la nouvelle ville fut appelée _Strata-burgum_ ou _Strate-burgum_, double forme que nous trouvons dans Grégoire de Tours; et comme d'ailleurs _Strate_ ou _Strass_ avait déjà en allemand le même sens que _stratum_ en latin, _Strata-burgum_ ou Strasbourg signifiait dans les deux idiomes _ville près de la route_.

[Note 422: Pro opportunitate solitudinis. _Chart. Lothar._, ap. Schœpfl., _Alsat. illustr._]

Cette étymologie historique parut trop simple aux Strasbourgeois du moyen âge, qui rêvaient pour leur cité une origine plus éclatante. Ils racontèrent qu'Attila, pendant son séjour à Argentoratum (séjour, hélas! peu pacifique), voulant rompre la barrière qui séparait la Gaule des pays d'outre-Rhin, et rendre les communications libres entre tous les peuples, fit pratiquer dans les murailles de la ville quatre grandes brèches correspondant aux quatre grandes directions qui menaient en Germanie, et que, pour consacrer la mémoire de cet état nouveau, il ordonna qu'Argentoratum s'appellerait désormais Strasbourg, c'est-à-dire, suivant la tradition, _la ville des chemins_[423]. De cette époque, Strasbourg datait sa grandeur et son importance comme ville libre. Ce conte, qui flattait l'orgueil alsacien, passa à l'état de croyance générale, non-seulement dans le peuple, mais parmi les savants. La chronique d'Alsace le rapporte très-sérieusement, et jusque dans le dernier siècle la critique historique eut à lutter contre une erreur trop bien accréditée. «Expliquez-moi de grâce, disait Schoepflin, l'érudit et judicieux auteur de l'_Alsatia illustrata_, comment Attila, qui ne parlait pas allemand, put s'amuser à donner aux villes gauloises des noms allemands!» L'autorité de la tradition servait de réponse. Il existait alors (il existe peut-être encore aujourd'hui) au-dessus de la porte de Strasbourg qui conduit au bourg de la Couronne, et qu'on appelle pour cette raison porte de _Kronenburg_, un médaillon en pierre renfermant une figure, avec cette inscription autour: _Sic oculos, sic ille genas, sic ora ferebat_[424]. Des sigles, gravés au champ du médaillon, paraissent indiquer l'âge du vieux bourgmestre dont on a voulu perpétuer la ressemblance. Qui devinerait que cette image est celle d'Attila? «Le peuple le croit, nous dit Schoepflin, et beaucoup d'érudits l'ont cru[425].» Ainsi la chrétienne Strasbourg prenait pour patron le roi des Huns, tandis que non loin de là une autre ville tout aussi chrétienne, Cologne, le maudissait devant les reliques des onze mille vierges. Le nom de cet homme remplissait tout le nord des Gaules, et les contradictions mêmes où les peuples tombaient à son sujet démontraient combien sa grandeur avait laissé de traces parmi eux.

[Note 423: Mœnibus in quatuor decussatim vias dirutis, _Multiviam_ civitatem jussit appellari. Martin. Cruz., _Annal. suevic._, VII, p. 183.--Attila rex Hunnorum totam Argentoratum destruxit, ita ut libere via egredientibus ubique pateret, unde _Strasburg_ dicta. Francisc. Irenic. _Germ. Exeg._, l. XI.--Inde nata Strateburgi insignia quæ _stratam_ rubram indicant, excidii antiqui monumentum. _Chron. alsat._]

[Note 424: «C'est ainsi qu'étaient ses yeux, ses traits et sa contenance.» Virgile dit: _Sic oculos, sic ille manus, sic ora ferebat_; le bourgmestre de Strasbourg n'a point de mains.]

[Note 425: Imaginem esse Attilæ et multi eruditi et vulgus crediderunt. Schœpflin. _Alsat. illustr._]

Je me hâte d'arriver aux légendes qui nous donnent, comme point culminant de la tradition, l'_Attila flagellum Dei_ (fouet ou fléau de Dieu), en qui se résume, chez les races latines, l'idéal du roi des Huns. Le simple historique de ce mot nous initiera mieux que toute autre chose aux procédés de l'esprit humain dans le travail des traditions, et particulièrement dans l'œuvre traditionnelle du moyen âge. Transportons-nous en esprit au milieu des générations chrétiennes du Ve siècle. Demandons-leur sous quelle face leur apparut d'abord l'invasion d'Attila, et à laquelle des péripéties de cette courte, mais sanglante guerre s'attacha la plus vive émotion pour le présent, et ensuite le plus long souvenir. L'histoire s'est chargée de la réponse.

Dans la multitude de faits de tout genre qu'avaient présentés les campagnes de 451 et 452, il en était trois qui semblaient se distinguer des autres par une certaine teinte d'extraordinaire et de merveilleux, et réclamer une place à part: c'étaient Orléans défendu et préservé par saint Agnan, son évêque. Troyes épargnée sur la demande de son évêque saint Loup, Rome enfin abandonnée par l'empereur et sauvée à la prière du pape saint Léon. Dans tout autre siècle moins mystique que celui-là, cette intervention, trois fois répétée et trois fois heureuse, d'un prêtre conjurant l'esprit de destruction et arrêtant la mort suspendue sur trois grandes cités aurait frappé l'attention des peuples: au Ve siècle, elle l'absorba. Elle devint la circonstance principale et dominante de l'invasion, ou plutôt toutes les autres s'effacèrent devant elle. Communiquant à l'ensemble de la guerre sa couleur merveilleuse, elle lui donna sa signification morale, son caractère dans l'ordre des idées religieuses: ajoutons qu'en dehors du fait particulier, du fait de la guerre, elle fournissait au christianisme une arme inappréciable dans sa lutte encore très-vivace contre le paganisme. On avait vu depuis cent ans, à chaque déchirement intérieur, à chaque succès des Barbares, les païens, fidèles à leur vieille tactique, accuser la religion chrétienne des malheurs de l'empire, et celle-ci descendre pour ainsi dire devant le tribunal du monde, forcée qu'elle était de se justifier. Les trois faits dont je parle terminaient toute cette polémique. Quelle réponse plus péremptoire aux accusations! quelle preuve de la puissance de la foi nouvelle! quel triomphe pour ses ministres! En vain les prêtres païens mettaient en avant des calculs astrologiques pour expliquer la retraite d'Attila par l'action des astres: la conscience publique en faisait honneur à saint Léon qui lui-même reportait cet honneur à son Dieu. Considérés de ces hauteurs idéales, les événements purement terrestres étaient bien petits, et la victoire de Châlons, gagnée par le hasard des batailles, devait sembler bien misérable auprès de celle du Mincio, gagnée par la parole d'un vieillard. Aëtius eut lieu de s'en apercevoir. A quoi bon le génie et l'expérience des armes dans la sphère métaphysique où l'on transportait les intérêts de l'empire, et où les faits eux-mêmes venaient en quelque sorte se ranger? Cette manière toute chrétienne d'envisager la guerre d'Attila demandait naturellement aux historiens chrétiens un mode de composition, une formule d'art en harmonie avec l'idée religieuse. Nous allons voir quelle était cette formule: elle nous est indiquée par un contemporain, le fameux Sidoine Apollinaire, qui entreprit lui-même d'écrire la campagne des Gaules.

Sidonius, de la famille lyonnaise des Apollinaire, avait été longtemps le poëte à la mode: ses petits vers et ses lettres, rédigés pour la postérité, circulaient de main en main, d'un bout de l'empire à l'autre; dans Rome même, il n'y avait point de fête complète sans une lecture du Virgile gaulois, et tout nouveau venu sur le trône des Césars attendait de lui son panégyrique. Tant de gloire jointe à beaucoup de noblesse lui valut la main de Papianilla, fille de l'Arverne Avitus, qui avait décidé les Visigoths à se ranger sous le drapeau d'Aëtius contre Attila, et qui plus tard fut nommé empereur avec leur concours. Sidoine, comblé des honneurs du siècle, céda enfin au torrent qui entraînait vers les vocations religieuses tous les hommes distingués de son temps: il devint évêque de Clermont. Son talent incontestable, sa position comme homme du monde initié aux secrets de la politique, ses relations de vive amitié avec saint Loup, qui était parfois son confident littéraire, et d'autres relations moins étroites qu'il avait entretenues avec saint Agnan, le désignaient à tous comme l'homme à qui il appartenait de raconter la guerre des Gaules. On l'en pria, on l'en chargea en quelque sorte comme d'un devoir, et Prosper, qui venait de succéder à saint Agnan sur le siége épiscopal d'Orléans, parvint à lui en arracher la promesse. Sidoine se mit donc à l'œuvre, mais la longueur du travail le découragea: lui-même d'ailleurs, évêque ferme et dévoué, émule de ceux qu'il voulait peindre, se trouva bientôt jeté au milieu d'événements et de traverses qui absorbèrent le reste de sa vie. Il prit le parti de retirer sa parole, et écrivit à Prosper pour la dégager. Nous avons encore sa lettre, qui nous intéresse par plusieurs raisons, et surtout parce qu'elle nous permet de juger le plan historique de Sidoine et le genre d'utilité que le clergé des Gaules attendait de sa plume; elle était conçue en ces termes:

_Sidonius au seigneur pape Prosper_.

«Dans ton désir de voir célébrer par de justes louanges le très-grand et très-parfait pontife saint Agnan, l'égal de Loup et non l'inférieur de Germain, et aussi pour bien graver dans le cœur des fidèles l'exemple d'un tel homme, à qui aucune gloire n'a manqué, puisqu'il t'a laissé pour son successeur, tu avais exigé de moi la promesse que, prenant une plume, je transmettrais à la postérité la guerre d'Attila[426]. Je devais raconter comment la ville d'Orléans fut assiégée, forcée, envahie, non saccagée, et comment s'accomplit la fameuse prophétie de cet évêque toujours exaucé du ciel. J'avais commencé d'écrire, mais l'énormité de mon entreprise m'a effrayé, et je me suis repenti d'y avoir mis la main: aussi n'ai-je confié à aucune oreille des essais que j'avais condamnés moi-même comme censeur. J'obéirai du moins à ton honorable prière et au respect que m'inspirent les mérites du grand évêque, en t'envoyant son éloge par la plus prochaine occasion. Créancier équitable, use d'indulgence envers un débiteur téméraire, absous-le de son imprudence, et ne réclame pas impitoyablement une dette pour laquelle il se déclare insolvable[427]. Daigne te souvenir de nous, seigneur pape.»

[Note 426: Exegeras mihi ut promitterem tibi Attilæ bellum stylo me posteris intimaturum. Sidon. Apollin., _Epist._ ad Prosp. Aurel. Ep. VIII, 15.]

[Note 427: Tu creditor justus, laudabiliter hoc imprudentiæ temerarii debitoris indulseris, ut quod mihi insolubile videtur, tibi quoque videatur inreposcibile. Sidon. Apollin., _Epist._, ad Prosp. Aurel. Episc. _l. c._]

Ainsi la pensée d'Apollinaire consistait à mettre en relief saint Agnan, non point seulement comme personnage historique, mais comme personnage chrétien, pour la glorification de la religion, ainsi qu'il le dit lui-même, et «afin d'inculquer un si grand exemple au cœur des fidèles»: c'est là ce que désirait Prosper, ce que réclamaient avec lui les évêques des Gaules. Pour l'exécution de ce plan, Sidoine, après avoir fait une large part au défenseur d'Orléans, aurait passé à celui de Troyes, saint Loup, son ami, puis, selon toute apparence, à Geneviève, l'austère et courageuse conseillère des Parisiens, et, jetant un regard lointain sur l'Italie, il aurait dessiné au dernier plan saint Léon fléchissant Attila d'un mot et fermant devant cet homme fatal la carrière des conquêtes et de la vie. Tout l'arrangement du récit aurait convergé vers ces grandes figures chrétiennes échelonnées sur la route du conquérant. Déjà considérable en fait, leur action sur les conséquences de la guerre aurait été agrandie, exaltée. On aurait vu à chaque page la main de Dieu détournant le cours des événements à la prière de ses serviteurs; on aurait entendu sa voix parlant au cœur du Barbare par la bouche de trois grands évêques, et opérant dans le secret de la conscience humaine le plus inattendu des miracles, celui d'avoir rendu Attila pitoyable.

Ce mélange d'idées spéculatives et de faits réels était effectivement la passion du siècle. Habitués à chercher au ciel le nœud des choses de la terre, tous, historiens, théologiens, moralistes, subordonnaient dans leurs formules la marche des événements d'ici-bas à des péripéties venues d'en haut. L'histoire, telle que la comprenaient les écrivains de l'école chrétienne, était, si je puis ainsi parler, le spectacle des évolutions de la Providence conduisant les peuples vers un but spirituel à travers les bouleversements, remuant le monde pour les effrayer ou les punir, puis manifestant sa miséricorde par des coups imprévus au plus fort des violences de sa justice. C'est ainsi que l'écrivait Orose et que saint Augustin l'esquissait dans sa _Cité de Dieu_: semblable aux murs du festin de Balthazar, le livre de la Clio chrétienne ne se couvrait plus que d'avertissements prophétiques. La guerre d'Attila fournissait à ce système matière et sanction tout à la fois; on pouvait même dire que jamais l'application des inductions théologiques aux faits humains ne s'était montrée plus légitime. Et quant aux procédés de l'art, ils consistaient à mettre en regard au premier plan du tableau deux personnages mus également par l'action de Dieu, mais opposés l'un à l'autre: le Barbare, agent de sa colère, et le prêtre, agent de sa pitié.

Cette méthode, d'un mysticisme trop délicat pour les siècles suivants, se matérialisa chez les historiens du moyen âge. A mesure que l'ignorance et le goût exclusif du merveilleux obscurcirent le christianisme, l'idée pure et élevée d'une action latente de Dieu opérant ses miracles dans le secret des cœurs fit place à la thaumaturgie, aux prodiges, aux interventions surnaturelles, perceptibles par les sens. La beauté de l'histoire chrétienne et sa vérité, telles que les concevait le siècle d'Augustin et de Jérôme, en reçurent une grave atteinte. Tout le jeu des sentiments et des idées s'évanouit dans l'histoire pour faire place à des objets palpables ou tout au moins visibles; les inspirations prirent un corps, les idées devinrent des fantômes. A la belle scène de saint Léon changeant les résolutions d'Attila par l'ascendant d'une parole que Dieu féconde en l'inspirant, scène admirable autant que vraie, le moyen âge en substitua une autre dans laquelle l'apôtre Pierre, en habit papal et une épée à la main, apparaît pour effrayer Attila. On racontait alors comme une tradition que le roi des Huns, blâmé par les siens d'avoir reculé devant un vieillard sans armes, lui que les légions romaines n'osaient pas regarder en face, s'était écrié avec l'accent d'une terreur encore présente: «Oh! ce n'est point ce prêtre qui m'a forcé de partir, mais un autre qui, se tenant derrière lui l'épée en main, me menaçait de la mort, si je n'obéissais pas à son commandement[428].» Un second récit place saint Paul à côté de saint Pierre, probablement pour tenir la balance égale entre les deux apôtres gardiens et patrons de Rome chrétienne. On trouve cette tradition pour la première fois dans Paul Diacre, qui écrivait au VIIIe siècle: les écrivains postérieurs la répètent sans hésitation ni doute, comme un fait généralement admis en Italie, et le bréviaire romain lui donne une sorte de consécration en l'adoptant. Ce fut dès lors la vraie version de l'entrevue de saint Léon et d'Attila, celle qui devint populaire et que les arts reproduisirent à l'envi; enfin le pinceau de Raphaël lui a conféré l'immortalité. On comprendra, d'après ce simple fait, le caractère des altérations que le moyen âge a fait subir à beaucoup de personnages et d'événements des temps antérieurs.

[Note 428: Non se ejus qui advenerat personam reveritum esse, sed alium virum juxta eum in habitu sacerdotali... gladio evaginato... Paul. Diac., _Breviar., rom._, ap. Baron.--Thwrocz, I, 21.]

Saint Agnan eut, au même titre que saint Léon, un destin pareil. Le patriotisme de ce prêtre, son héroïque constance, cette foi simple et naïve qui lui faisait dire quand il avait prié et mouillé de larmes les degrés de l'autel: «Allez voir là-haut si la miséricorde de Dieu ne nous vient point,» foi irrésistible et qui donne le secret de sa puissance sur les hommes, tout cela n'est plus compris par des esprits matériels au milieu des ténèbres toujours croissantes. Les miracles de l'énergie humaine soutenue par l'inspiration divine disparaissent devant une fantasmagorie puérile que le Ve siècle eût repoussée, mais qui était devenue l'aliment indispensable d'une foi plus grossière. Ce que j'ai dit de saint Agnan et de saint Léon, je le dirai de Geneviève, cette sainte fille qu'on devine si bien en lisant sa première légende, et qu'on ne reconnaît plus dans les autres. Saint Loup lui-même, ce confident littéraire de Sidoine, dont nous avons quelques lettres, cet apôtre homme du monde que son biographe quasi-contemporain nous fait apercevoir sous un jour si vrai, a perdu toute réalité dans sa légende écrite à la fin du VIIIe siècle ou au commencement du IXe. L'ami de Sidoine, le compagnon de Germain d'Auxerre, s'est effacé pour faire place à un thaumaturge qui s'évanouit lui-même en une sorte de symbole. C'est du VIIe siècle au Xe que s'opèrent généralement ces métamorphoses qui ont profondément altéré les biographies des saints et créé la mythologie légendaire. Toutefois ce mouvement d'idées ne manqua pas d'une certaine poésie, et c'est de là que jaillit le type du _fléau de Dieu_.

II. MYTHE DU FLÉAU DE DIEU.--SON ORIGINE DANS LES IDÉES CHRÉTIENNES DU VE SIÈCLE.--SON DÉVELOPPEMENT AU MOYEN AGE.--LÉGENDE DE SAINT LOUP.--ATTILA INFERNAL.--ATTILA THÉOLOGIEN.--ATTILA VERTUEUX.--FIÉSOLE ET FLORENCE.--CONFUSION DE L'HISTOIRE ET DE LA LÉGENDE.

A quelle époque précise est née cette formule fameuse d'_Attila flagellum Dei_, dont les légendaires et les chroniqueurs ne font qu'un mot auquel ils laissent la physionomie latine, même en langue vulgaire? On ne le sait pas: tout ce qu'on peut dire, c'est qu'elle ne se trouve chez aucun auteur contemporain, et que la légende de saint Loup, dont je parlais tout à l'heure, laquelle fut écrite au VIIIe ou IXe siècle par un prêtre de Troyes, est le plus ancien document qui nous la donne. Déjà l'idée attachée par le moyen âge au mot _flagellum Dei_ nous y apparaît dans sa plénitude; le mythe est formé. Il faut donc placer entre le Ve et le VIIIe siècle l'adoption du _flagellum Dei_, d'abord comme une épithète attachée au nom d'Attila, puis comme un titre que celui-ci s'attribue lui-même et dont il se pare, enfin comme une personnification dans laquelle il se confond et qui absorbe sa réalité historique. Le mot _flagellum Dei_ parcourt ces trois phases, et l'idée que lui assigne le moyen âge ne devient parfaite qu'à la dernière.