Histoire d'Attila et de ses successeurs (2/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe
Part 17
Pour Swatepolc, enflé outre mesure de son succès, il devint presque fou d'orgueil, mettant sous ses pieds, à la moindre fantaisie, tout ce que les hommes respectent, et malgré le rôle qu'il avait pris de propagateur du christianisme en Bohême, ne s'arrêtant pas devant les actes les plus sacriléges, quand la colère l'emportait. On raconte à ce sujet, qu'un jour de chasse il pria l'évêque Méthodius, son primat, d'attendre, pour célébrer la messe, son retour et celui des chasseurs, car disait-il, ils avaient tous à cœur d'y assister. Méthodius supposant que la chasse, commencée à l'aube du jour, finirait à une heure convenable de la matinée, promit ce que le roi voulut, et attendit patiemment, au milieu des fidèles que la célébration du saint sacrifice avait attirés à l'église. Le temps s'écoulait cependant; les heures succédaient aux heures sans qu'on aperçût rien venir, et Méthodius voyant midi approcher, craignit de manquer lui-même à ses devoirs canoniques, s'il différait davantage[399]. Il monte donc à l'autel, et la messe commence. En ce moment arrive avec son cortége et ses chiens Swatepolc couvert de sueur et de poussière. Furieux qu'on eût osé transgresser ses ordres, il pousse vers l'église dont il ordonne d'ouvrir la porte à deux battants, fait sonner les trompes, lâcher la meute, et lui-même entre au trot de son cheval, le fouet d'une main et l'épieu de l'autre[400]. Ce fut un affreux spectacle de chevaux caracolant sur le pavé de l'église, d'hommes culbutés et écrasés, de chiens haletants, la gueule écumante, remplissant de leurs aboiements jusqu'au sanctuaire. Swatepolc s'avance au pied de l'autel où se tenait Méthodius muet d'indignation plutôt que de frayeur, l'accable d'injures, et peu s'en fallut qu'il ne le tuât. Tel était le roi de Moravie.
[Note 399: Exspectavit Methodius ad meridiem usque, tandem negligi rem divinam veritus... Æneas Sylv., _Rer. Bohem._, 13.]
[Note 400: Sacram ingressus ædem, multitudinem canum intromisit, tubasque clangere jubet, ad altare usque progressus... Æneas. Sylv., _Rer. Bohem._, 13.--Cf. _Act. S. Method._ Mart. mens. 9 d.]
Après avoir médité longtemps sur la manière dont il se vengerait de l'ami perfide et du vassal félon, Arnulf s'arrêta à l'idée d'attirer sur lui les Hongrois qui occupaient le plateau de la Transylvanie[401]. Il leur dépêcha un de ses affidés, porteur d'argent et de promesses, et un traité fut conclu par lequel ceux-ci s'engageaient pour une certaine somme à tomber sur les Moraves du côté du Nord, tandis que le roi de Germanie les attaquerait du côté du midi. En effet, au jour convenu, Arpad et ses compagnons, franchirent les passages des Carpathes, et descendant comme un torrent dans les plaines de l'ancienne Hunnie, ils assaillirent Swatepolc, déjà aux prises avec Arnulf, et achevèrent sa défaite. Le roi morave fit dans cette bataille des prodiges de valeur, puis il disparut dans la mêlée, tandis que ses troupes débandées fuyaient de toutes parts. Que devint-il? on n'en sait rien: vainement chercha-t-on son cadavre sur le champ de bataille, vainement s'informa-t-on s'il n'avait pas succombé à de mortelles blessures en quelque endroit écarté; nul ne put découvrir s'il était dans ce monde ou dans l'autre.
[Note 401: Arnulphus Hagarenos (Hungaros) ubi reclusi erant, dimisit. Hepidan. Monach., _Annal._, ad. ann. 893.]
La tradition hongroise prétendit que, rendu furieux par le désespoir, il se jeta dans le Danube la tête la première, et s'y noya. La tradition slave nous donne une autre version plus conforme au caractère de ce barbare étrange, à sa nature emportée qui ne connaissait que les partis excessifs et les résolutions imprévues. Suivant elle, Swatepolc, voyant sa cause perdue sans ressource, avait quitté brusquement le champ de bataille, et gagné de toute la vitesse de son cheval les cantons boisés et déserts que renfermait la montagne de Sobor, dont la masse imposante domine à l'est et au midi la citadelle et la ville de Nitria. Au fond d'une gorge reculée, parmi des rochers que protégeait un fourré impénétrable, habitaient trois ermites dont la vie se passait à prier Dieu dans une petite chapelle construite de leurs mains, et qui tout entiers à leurs pieux exercices, ne se nourrissaient que d'herbes et de fruits sauvages[402]. Ces hommes, dont le pied ne foula jamais le pavé d'une ville, n'avaient jamais vu Swatepolc; et c'est ce qui amenait près d'eux le roi de Moravie. Arrivé pendant la nuit au plus épais de la forêt, il mit pied à terre, tua son cheval, l'enfouit avec son manteau royal et sa couronne dans une fosse qu'il recouvrit de terre et de feuilles, puis déchirant ses vêtements et les souillant de boue, il alla se présenter aux trois ermites comme un mendiant touché par la grâce, qui voulait finir ses jours à leurs côtés. Les ermites l'accueillirent bien; et il vécut là de longues années, inconnu de ses compagnons, priant comme eux, se nourrissant comme eux, et mort comme eux à tous les souvenirs du monde[403]. Ce ne fut qu'à ses derniers instants qu'il leur révéla son nom[404], et les ermites, dans leur naïf étonnement d'une aventure si merveilleuse, placèrent sur sa tombe une épitaphe ainsi conçue: «Ici repose le roi de Moravie Swatepolc, enterré au milieu de son royaume[405].»
[Note 402: Mons vastus et saltuosus... cui Solbor vocabulum, quem tres eremitæ vitam aridam duramque viventes, incolebant. Dubrav., _Hist. Boïemic_., t. IV.--_Solbor, Zobur_, aujourd'hui _Sobor_.]
[Note 403: Vitam herbis et pomis quæ sylva ferebat sustinens, rebus divinis assiduo vacabat. Timon., _Imag. antiq. Hungar._, III, p. 3.]
[Note 404: Nec nisi ante extremum diem quis esset, se illis prodidit. Dubrav., _Hist. Boïemic._, t. IV.]
[Note 405: Regem Moraviæ Suatoplugum in medio regni sui sepultum jacere. _Id. ibid._]
Quand les Hongrois eurent touché la somme convenue, ils rentrèrent chez eux; et Arnulf, qui voulait bien l'abaissement mais non l'extermination des Moraves, laissa les deux fils de Swatepolc gouverner, comme ils pourraient, leur royaume ébranlé. Ces deux princes dont l'aîné se nommait Moymir et le second Swatepolc, comme son père, s'étaient montrés ennemis dès l'enfance[406]: leurs discordes avaient rempli d'amertume le règne du dernier roi. S'il est vrai, que pour leur mieux faire comprendre les malheurs qu'une telle mésintelligence pouvait causer au royaume et à eux-mêmes, Swatepolc avait inventé l'apologue fameux des baguettes qu'on brise aisément quand elles sont isolées, et qui, réunies en faisceaux, résistent aux plus grands efforts[407], ses fils profitèrent bien peu de la leçon, car à peine eut-il disparu, qu'ils commencèrent à se disputer avec plus d'acharnement que jamais. La division gagna la cour, puis le peuple; on en vint aux mains, et Moymir expulsa son frère puîné de la Moravie[408].
[Note 406: Inter duos fratres, Moymirum scilicet et Zentobolchum dissensio exorta est. Continuat. _Annal. Fuld._, ad. ann. 898.]
[Note 407: Constant. Porphyr., _De Admin. Imp._, 41.]
[Note 408: Post Zphendoploci mortem, anno uno in pace exacto, orto dissidio et bello civili... Constant. Porphyr., _De Adm. Imp._, 41.--Inter eorum populum dissensio oritur, ita etiam ut si uter alterum comprehendere valeret... Continuat. _Ann. Fuldens_. ad. ann. 898.]
Cependant les Hongrois, du haut de leur campement d'Erdeleu, suivaient de l'œil avec une curiosité intéressée le progrès de cette lutte[409], et quand ils crurent le moment venu, ils descendirent dans les plaines de la Theïsse, sans être cette fois appelés par Arnulf, mais sans que celui-ci pourtant osât s'y opposer. Ils battirent les Moraves commandés par Moymir; et une fois maîtres d'un coin de terre dans ce pays, patrimoine des anciens Huns, les nouveaux Huns y développèrent rapidement leur domination. Çà et là se trouvaient disséminés sur la surface du territoire des groupes de population avare qui ne durent point rester indifférents à l'arrivée d'un peuple rapproché d'eux par l'origine et le langage. La part que ces fils des sujets de Tudun purent prendre aux succès des Hongrois, contre les Slaves leurs mortels ennemis, ne nous est point expliquée nettement par l'histoire, mais la tradition affirme que, soit en Transylvanie, soit ailleurs, leur coopération fut celle de frères qui retrouvent des frères, d'opprimés qui assistent leurs libérateurs[410]. Tandis que les Hongrois; conquérant pied à pied l'ancien royaume d'Attila et de Baïan, y fondaient un troisième empire hunnique, Arnulf, emporté par son esprit à la fois opiniâtre et capricieux, courait en Italie les plus étranges aventures. S'étant décidé à enlever de force cette dignité impériale que le pape lui marchandait et que les Italiens lui refusaient, il avait pris Rome d'assaut; et, dans l'année 896, ce bâtard d'un petit-fils de Charlemagne plaçait sur sa tête, au milieu des cris de détresse des Romains, la couronne qu'un siècle auparavant Charlemagne avait reçue au milieu de leurs bénédictions.
[Note 409: Hungari interim observato exitu, contemplatique regionem, cordibus malum quod postmodum in propatulo apparuit, machinabantur. Luitprand., I, 5.]
[Note 410: Voir plus bas les traditions hongroises.]
La présence de ce troisième ban des Huns au cœur de l'Europe fut, comme celle du premier et du second, un objet d'effroi pour les peuples civilisés. La force des Hongrois semblait irrésistible, et leur barbarie dépassait tout ce que l'histoire et la tradition racontaient de leurs prédécesseurs. En 899, ils conquéraient les Pannonies et ravageaient la Carinthie et le Frioul; en 900 ils pénétraient, le fer et la flamme en main, au cœur de la Bavière et descendaient en Italie; en 901 ils rendaient tributaire le roi de Germanie, successeur d'Arnulf, mort peu après son couronnement. Bientôt leurs ravages poussés de proche en proche atteignent la France; leurs bandes infestent la Lorraine, l'Alsace, la Bourgogne. Ces courses étaient accompagnées de cruautés sauvages rendues fabuleuses par les exagérations de la peur[411]. L'aspect des Hongrois était repoussant; ils n'avaient pour vêtement que des peaux de bêtes, se rasaient la tête pour ne laisser aucune prise à la main de l'ennemi[412], et sillonnaient avec la pointe d'un poignard les joues de leurs enfants nouveau-nés. Fiers, séditieux, mais taciturnes et sombres, ils étaient plus prompts à frapper qu'à parler. On prétend qu'ils buvaient le sang des prisonniers[413], et leur mangeaient le cœur. Ces accusations et d'autres encore relatives à leur lubricité[414] remplissent les livres contemporains. Leur réputation de mangeurs de chair humaine s'accrédita à ce point, que le mot d'_Hongre_ ou _Ougre_ désigna, pendant tout le moyen âge, un géant anthropophage, friand de la chair des enfants; et les _Ogres_ des contes de fées, dont nous avons été bercés dans notre jeunesse, sont le dernier écho des frayeurs trop réelles de nos aïeux.
[Note 411: Gens Hungarorum ferocissima, et omni bellua crudelior. _Annal. Mett._, ann. 889.]
[Note 412: Hansiz. German. Sacr., I, 177.]
[Note 413: Hæc gens inculta nimis, crudis carnibus vescebatur, et sanguinem potabat humanum. Dandul. _Chron._--Populos jugulant et ut magis magisque timeantur, interfectorum sese sanguine potant. Conrad. Ursperg., ad. ann. 791.]
[Note 414: Homines et vetulas matronas penitus occidendo, juvenculas tantum ut jumena pro libidine exercenda secum trahentes, totam Pannoniam usque ad internecionem deleverunt. _Annal. Fuldens. suppl._]
Aussi, un cri de réprobation s'éleva de tous les coins de l'Europe contre le roi Arnulf qui avait attiré ce fléau au midi des Carpathes. Lorsqu'il mourut en 899, atteint de la maladie pédiculaire, ont vit dans cette mort honteuse une plaie de la malédiction céleste. Un écrivain lombard, le diacre Luitprand, entonnait à cette occasion un cantique de joie. Il dépeint avec une complaisance cruelle les myriades d'insectes qui pullulaient dans les membres de l'empereur agonisant et le livraient dès cette vie aux plus repoussantes horreurs de la tombe. «Peut-on penser, s'écrie-t-il, que ce supplice rachètera son forfait? La miséricorde de Dieu est-elle capable de l'absoudre? Nul ne le sait, sinon Dieu lui-même..... Oh! dit-il encore avec une éloquence empreinte d'épouvante autant que de douleur, que le jour soit à jamais maudit, où la lâcheté d'un homme misérable est devenue la calamité de tous les peuples! Combien son aveugle ambition a enfanté de veuvage pour les femmes, de solitude pour les pères, de souillure pour les vierges[415]! O Arnulf, tu étais un homme parmi les hommes, et bien que tu t'élevasses au-dessus d'eux par le rang, la nature t'avait pourtant créé leur semblable, mais tu t'es ravalé au-dessous des plus vils animaux[416]. Les hôtes farouches des bois, les oiseaux de proie, les serpents qu'un venin mortel sépare de l'homme dont ils sont les ennemis, les monstres même dont le seul aspect est funeste, le basilic et le griffon, ne nuisent point à leurs semblables, ils vivent en mutuelle paix et concorde; on ne les voit point se dévorer l'un l'autre[417]. Et toi, homme fait à l'image de Dieu, tu as déchaîné sur les hommes la destruction du genre humain[418]!»
[Note 415: O cæcam Arnulphi regis regnandi cupiditatem! O infelicem amarum que diem! Unius homuncionis dejectio fit totius Europæ contritio! Quid mulieribus viduitatis, patribus orbitatis, virginibus corruptionis, ecclesiis desolationis..... cæca ambitio peperit! Luitprand., _Hist._, c. V.]
[Note 416: Eras inter homines homo... _Id. ibid._]
[Note 417: Monstra, Basilisci et Gryphi, quæ et aspectu suo cunctis perniciosa esse videntur, inter se tamen pro originis ipsius affinitatisque consortio..... innoxia perseverant... _Id. ub. sup._]
[Note 418: Homo autem qui te ad imaginem et similitudinem Dei formatum legis..... _Id. l. c._]
Tel fut l'hymne de malédiction qui salua le troisième empire hunnique à son berceau. Peu à peu la férocité des Hongrois se calma, leur fougue se plia à des règles de discipline, leur intelligence s'ouvrit à des idées de loi, de morale, de religion, et les fils des compagnons d'Arpad entrèrent dans la société européenne. Le christianisme fut leur initiateur aux rudiments de la civilisation; et, dès les premières années du XIe siècle, leur grand roi Saint-Étienne leur donnait des institutions qui les rapprochaient des peuples anciennement civilisés. Une irruption des Tartares de Tchinghiz-khan vint au XIIIe siècle interrompre ce travail qui ne marchait pas sans grande peine, et rejeter la Hongrie dans la nuit. Un neveu de Saint-Louis l'en tira, et des princes français de la maison d'Anjou, appelés par élection à la couronne de Saint-Étienne, firent pour la culture sociale du pays ce que la dynastie arpadienne avait fait pour la religion. Au XVe siècle, la Hongrie rencontra dans Jean Hunyade et Mathias Corvin des souverains indigènes qu'eût pu lui envier le reste de l'Europe. Ces temps sont bien loin de nous, mais il reste encore aujourd'hui une Hongrie, sœur adoptive des vieilles nations de l'Occident, la dernière venue par le temps, mais non la dernière par l'éclat du courage, par la foi en elle-même, par le noble orgueil de sa race. Ma tâche finit ici: quelque curieuse que soit l'histoire de ce troisième empire hunnique, quelque intérêt sympathique que le nom des Magyars m'inspire, je dois me borner au plan que je me suis tracé. J'ai voulu montrer comment la race des Huns, introduite en Europe par Balamir, élevée au comble de la puissance par Attila, possède encore ses représentants au milieu de nous; et comment se sont perpétués, en même temps qu'elle, dans l'Europe orientale le nom et la gloire du plus grand de ses conquérants; je crois avoir prouvé l'un et l'autre.
QUATRIÈME PARTIE.
HISTOIRE LÉGENDAIRE ET TRADITIONNELLE D'ATTILA
De tous les hommes qui ont eu le triste honneur de bouleverser la terre, aucun peut-être n'a laissé après lui des traditions aussi nombreuses et aussi diverses qu'Attila: la raison en est dans l'action à la fois violente et courte qu'il exerça sur les générations contemporaines. Les impressions d'épouvante chez les uns, d'admiration chez les autres, dépassèrent de beaucoup l'importance des faits qu'une mort prématurée lui laissa le temps d'accomplir; mais son souvenir resta immense comme l'émotion qu'il avait causée au monde.
Il faut bien s'attendre à trouver dans cet amas confus de souvenirs descendus jusqu'à nous, à travers le moyen âge, toutes les contradictions des réminiscences populaires, le vrai et le faux, le possible et l'absurde, le beau et le laid. Gardons-nous pourtant de les traiter avec trop de dédain, même dans ce qu'elles ont d'évidemment fabuleux, en songeant qu'elles ont passé à l'état de croyance héréditaire chez la plupart des peuples de l'Europe, et que c'est de là que sort l'Attila dont l'image vit dans nos esprits; car l'Attila que nous connaissons, tous tant que nous sommes, appartient bien plutôt à la tradition qu'à l'histoire. Mais ce type traditionnel et populaire, comment s'est-il créé? en quoi diffère-t-il du vrai type? pourquoi varie-t-il dans ses caractères essentiels suivant les temps et les lieux? questions qui se présentent à l'idée toutes les fois qu'on veut mettre de l'ordre dans le chaos des traditions, et qui s'appliquent surtout à celles-ci. Il m'a semblé que l'histoire de ces variations légendaires ne le cédait pas en intérêt à l'histoire d'Attila lui-même, qu'en tout cas elle en formait le complément obligé. Plus un homme a remué profondément l'humanité, plus il importe de savoir ce qu'il a laissé au fond de la conscience humaine.
Placé à la limite de deux âges, entre l'époque romaine qu'il ensevelit sous des débris et l'époque des grands établissements barbares dont il prépare l'avénement, Attila apparaît dans l'histoire sous deux points de vue tout différents: à la fois destructeur et fondateur, il ferme l'ère de la domination romaine en Occident, il y ouvre l'ère véritable des dominations germaniques; il initie la barbarie à sa vie nouvelle. C'est par cette double action qu'il domine, dans les deux mondes civilisé et barbare, le Ve siècle, qui est le siècle de transition. De là aussi deux courants de souvenirs, d'impressions, de jugements attachés à sa mémoire, l'un qui part du monde romain, l'autre qui prend sa source dans le monde germanique: distincts, opposés même à leur origine, ils restent séparés tout en cheminant l'un près de l'autre, et traversent le moyen âge sans se rencontrer ni se confondre.
A ces deux courants traditionnels principaux j'en joindrai un troisième, qui, dans une étude pareille à la nôtre, ne saurait être négligé: je veux parler de la tradition hongroise, mélange de souvenirs slavo-romains, conservés dans la vallée du Danube, avec d'autres souvenirs apportés d'Orient par les populations hunniques qui remplacèrent en Europe les Huns d'Attila. Dernier ban de ces Huns devenus européens, les Hongrois ont recueilli dans leurs livres tout ce qui pouvait servir à la glorification d'un homme qu'ils regardent comme un père et dont le nom ouvre la liste de leurs rois. Quelque bizarres que soient souvent ces traditions frappées au coin de l'imagination orientale, nous les écouterons pourtant comme une voix sortie des ruines du palais qu'habitait Attila, un écho de la tombe mystérieuse qu'il habite encore.
Je n'ajouterai plus qu'un mot. Si la mise en œuvre est difficile dans mon travail, du moins les matériaux ne manquent pas; on peut dire au contraire qu'ils surabondent. Ceux de la tradition latine, soit gauloise, soit italienne, sont enfouis dans les chroniques des villes et dans les légendes ecclésiastiques, où l'on n'a qu'à les rassembler; ceux de la tradition germanique résident principalement dans les poëmes nationaux de l'Allemagne méridionale ou dans les chants et les sagas de l'Allemagne du nord. Quant aux livres des Magyars, c'est à la critique de discerner ce qu'ils contiennent d'original ou d'emprunté, d'ancien ou de nouveau, de séparer surtout les réminiscences occidentales des vagues et lointains souvenirs qui ont pu revenir d'Asie en Europe avec les derniers représentants des Huns d'Attila.
LÉGENDES ET TRADITIONS LATINES
I. CARACTÈRES DIVERS DE L'ATTILA LÉGENDAIRE CHEZ LES PEUPLES LATINS.--ATTILA DESTRUCTEUR.--ATTILA FONDATEUR.--ATTILA EN FACE DES ÉVÊQUES ET DU PAPE.--ATTILA FLAGELLUM DEI.
Reportons-nous à l'année 453, cette année de délivrance où le roi des Huns fut enlevé, comme par un coup du ciel, aux terreurs des Romains: l'Italie et la Gaule respirèrent. Ainsi qu'il arrive après toutes les grandes catastrophes, on se mit à récapituler ses maux, à faire l'inventaire de ses frayeurs. Comme tout le monde avait tremblé, tout le monde prétendit avoir eu raison de trembler, et ce fut à qui raconterait pour son compte, ou la ruine la plus lamentable, ou la préservation la plus miraculeuse. Ce sentiment fut universel en Occident. Les villes importantes se firent une sorte de point d'honneur d'avoir été les unes prises, les autres assiégées, toutes menacées: il en fut de même des provinces. On voulait avoir vu de près le terrible ennemi, avoir fourni quelques péripéties au drame sanglant qui conserva longtemps le privilége d'intéresser et d'émouvoir. Involontairement on exagéra le mal qui s'était fait, on supposa celui qui aurait pu se faire; on donna un corps à ses craintes, à ses illusions, à sa vanité. C'est ce qui explique la masse énorme de traditions locales sur Attila, traditions évidemment très-anciennes, et pourtant inconciliables avec l'histoire. S'il fallait prendre à la lettre les légendes et les chroniques des VIIe, VIIIe et IXe siècles, Attila n'aurait rien laissé debout en Gaule ni en Italie, et souvent la formule employée ne permet là-dessus aucune exception. Ainsi l'auteur de la seconde légende de saint Loup, écrite à la fin du VIIIe siècle, nous dit en propres termes qu'il ne resta en Gaule, après le passage des Huns, ni une cité ouverte, ni une ville fermée, ni un seul château fort[419]. Dans l'opinion du moyen âge, toute ruine appartint de droit à Attila, de même que toute construction antique à Jules César. César et Attila furent pour nos pères deux types corrélatifs, l'un des conquêtes fécondes et civilisatrices, l'autre de la guerre stérile et d'extermination.
[Note 419: Nullam omnino civitatem, castellum vel oppidum aliqua a furore eorum potuit tutari munitio. 2e _Vit. S. Lup._, ap. Bolland., 28 jul. mens.]
Ruines, massacres, persécution des saints, voilà donc le cortége officiel du roi des Huns, ce qui le caractérise par-dessus tout dans la mémoire des races latines. On le suppose si riche par lui-même d'horreurs et de ravages, qu'on lui en prête encore sans crainte ni scrupule. Un chroniqueur balance-t-il sur l'époque de la destruction d'une ville, un hagiographe sur la date d'un martyre, ils choisissent celles de l'invasion des Huns; le sens commun répugne-t-il à admettre quelque attentat d'une énormité fabuleuse, on le rend croyable en prononçant le nom d'Attila. C'est ainsi que les légendaires du moyen âge lui ont définitivement attribué le massacre de sainte Ursule et des onze mille vierges, malgré la difficulté de faire martyriser à Cologne, en 451, de jeunes vierges parties de Bretagne en 383; mais de telles difficultés n'arrêtent jamais la légende.