Histoire d'Attila et de ses successeurs (2/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe

Part 16

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[Note 375: Fuere etiam Aquis adventum ejus exspectantes, qui de Pannonia venerunt, Cani, Zauci principes Avarum, et Tudun, qui... Eginh., _Annal._, ad. ann. 811.]

Depuis la mort de Charlemagne, on n'entend plus guère parler des Avars. A la faveur des discordes qui agitent l'empire frank sous Louis le Débonnaire et son fils Charles le Chauve, ils essaient bien de remuer, mais sans la moindre chance de succès: ils trempent en 819 dans la révolte de Liudewit, commandant de la Basse-Pannonie, qui refusait obéissance à l'empereur; du moins les voit-on en 822 envoyer des ambassadeurs au congrès d'Aix-la-Chapelle avec de grands présents, comme pour détourner la colère de Louis[376]. Le dernier document historique qui nous entretienne de ce peuple expirant, est une lettre adressée par le pape Eugène II, en 826, aux nations de la vallée du Danube et à leurs chefs, particulièrement au kha-kan Tutundus, et à Moymar, duc de Moravie. Nous y apprenons certaines particularités touchant la conversion des Avars dont la marche était pénible et lente: le pape les engage à se cotiser pour rétablir à leurs frais les anciens évêchés qui existaient dans les provinces de Pannonie et de Dacie, sous la domination des Romains et sous celle des Gépides[377]. «Satan, leur dit-il, rôde toujours autour d'eux, et ils ont besoin de se fortifier contre ses attaques. Qu'ils emploient donc une partie des terres qu'ils possèdent à doter de nouveaux siéges épiscopaux et à multiplier le nombre de leurs pasteurs, car il est écrit: Comment se convertiront-ils si on ne les prêche; et comment les prêchera-t-on, s'il n'y a pas d'envoyés[378]?»

[Note 376: In Pannonia residentum Avarum legationes cum muneribus ad se missis excepit. Eginh., _Annal._, ad ann. 822.]

[Note 377: In his partibus etiam quondam Romanorum quoque, Gepidarumque ætate... Epist., Eugen., Pap. ad Tutund. Avar. Chagan., ann. 826.]

[Note 378: Quomodo credent sine prædicante? aut quomodo prædicabunt, nisi mittantur? _Ibid._]

«Regardez, ajoute l'_Encyclique_ en terminant, comme l'artisan de toute ruse, le démon, au royaume duquel vous avez renoncé par le baptême, souffre impatiemment ce rapt salutaire qui vous a soustraits à son joug. Toujours prêt à semer parmi vous l'ivraie de la perfidie, il cherche à réparer le tort qu'il a éprouvé en vous et travaille incessamment à vous faire abjurer la sainte profession du Christ... Pour que vous puissiez recevoir une instruction convenable, le nombre des évêques institués au milieu de vous est loin de suffire, car une portion de votre peuple reste encore enchaînée aux erreurs du paganisme, le manque de prédicateurs la laissant dans l'ignorance de la parole divine[379]. Ingéniez-vous donc à prêter aide et assistance au très-révérend archevêque Urolfe, votre pasteur suprême, afin qu'il complète le nombre des évêques à établir dans vos contrées. Ceux qui sont canoniquement institués pourront à votre profit et à celui de vos enfants, et pour la gloire du saint nom de Dieu, relever les églises que la renommée vous apprendra avoir autrefois existé chez vous, si vous conférez à perpétuité sur vos possessions, une somme de revenus suffisante pour l'érection de ces églises et l'entretien de leurs prêtres[380]. Établissez des évêques partout où il en sera besoin et où la convenance du lieu l'exigera, en un mot partout où il y aura encore trace d'églises métropolitaines. Et à défaut nous laissons votre premier pasteur maître de créer les siéges épiscopaux qu'il jugera nécessaires, et le constituons au milieu de vous dépositaire de l'autorité ecclésiastique remise par nous entre ses mains.»

[Note 379: Quia plures sunt adhuc gentilitatis errore ibidem detenti, ad quos, propter inopiam præconum divini verbi, nondum pervenit notitia Christi. Epist., Eugen. P. ad Chag. ann. 826.]

[Note 380: Si ad restaurationem Ecclesiarum... de possessionibus vestris, quas reditus dotesque earum, fama divulgante, quondam fuisse noveritis, æternam sufficientiam vobis comparantes, eisdem ecclesiis ipsi conferatis idoneis viris ad hoc ministerium electis. _Ibid._]

CONCLUSION

Arrivée des Hunugars en Europe.--Ils habitent la Lébédie d'où ils sont chassés par les Petchénègues.--Ils se divisent; une partie retourne au pied du Caucase, l'autre s'établit au bord du Danube.--Le kha-kan des Khazars institue Arpad prince des Hunugars danubiens.--L'empereur Léon le Sage achète leur secours contre les Bulgares.--Ceux-ci défont le roi Siméon et ravagent la Bulgarie.--Siméon appelle à son secours les Petchénègues qui se jettent sur les campements des Hunugars; Arpad se retire dans les montagnes de la Transylvanie.--Les Hunugars se renforcent de huit tribus exilées de la Khazarie, parmi lesquelles figure la tribu des Magyars.--Berceau de la nation et de la langue hongroises.--Situation des contrées danubiennes depuis la destruction de l'empire des Avars; faiblesse des successeurs de Charlemagne; progrès de la domination des Moraves.--Le roi de Moravie Swatepolc se brouille avec le roi de Germanie Arnulf son seigneur; caractère de ces rois; Arnulf ouvre les Carpathes aux Hongrois.--Irruption des bandes d'Arpad; défaite et disparition de Swatepolc.--Guerre des Hongrois avec ses fils; conquête des plaines de la Theïsse; chute du royaume des Moraves.--Arnulf se fait couronner empereur à Rome; les Hongrois attaquent la Bavière et l'Italie.--Férocité de ce peuple; épouvante des Italiens; cri de malédiction contre Arnulf.--Progrès de la nation hongroise sur les deux rives du Danube.--FONDATION D'UN TROISIÈME EMPIRE HUNNIQUE.

888--924.

Dans les vastes solitudes qui bordent à droite et à gauche le moyen Volga, campait, aux premiers siècles de notre ère, une nation nomade d'origine hunnique, mélange probable de Huns noirs ou Finnois et de Huns blancs de race ougourienne, la nation que les Latins appelaient _Hunugare_ et les Grecs _Ounougoure_[381]. L'histoire nous la signale pour la première fois au Ve siècle. Un flux de cet océan de peuplades errantes qui couvrait les contrées septentrionales de l'Asie; la poussait alors vers les frontières de l'empire grec, avec lequel elle tenta de nouer des relations[382]; un reflux la ramena au pied de l'Oural.

[Note 381: _Hunugari_, _Ungri_, _Hungari_. Ὀνογοῦροι, Ὀνόγαροι, Οὖνγροι.]

[Note 382: Priscus. _Exc. legat._, p. 42, 43.]

Vers l'an 550, époque où écrivait Jornandès, nous l'y trouvons assise par grandes hordes autour des sources du Jaïk. La chasse des martres zibelines et le commerce de leurs peaux forment sa principale occupation[383]; c'est elle qui alimente les marchés de fourrures qui se tiennent au pied de l'Oural ou le long du Volga, sous de grands hangars de bois fréquentés par les trafiquants de la Perse et de la Romanie. A la fin du VIe siècle et pendant le VIIe, l'histoire la mentionne encore: elle nous la montre ballottée dans ce pêle-mêle de peuples qui se déplacent d'Orient en Occident sous la pression de l'invasion turque[384]. On la perd de vue au VIIIe pour la rencontrer de nouveau au IXe, par delà les steppes du Don, dans les vastes prairies qui s'étendent du Donetz au Dniéper. Si la nation hunugare ne s'y trouve pas tout entière, elle y compte du moins ses plus nombreuses tribus, commandées chacune par un voëvode et réunies en une sorte de fédération, sous le gouvernement du premier voëvode, alors appelé Lébédias: du nom de ce chef le campement a pris celui de Lébédie[385]. Les Hunugars ne sont point libres; un lien de sujétion les rattache à ces Khazars dont nous avons parlé dans le cours de nos récits, et qui sont au IXe siècle la grande domination asiatique sur les bords de la mer Noire. Ils possèdent la Chersonèse taurique dans laquelle réside leur kha-kan. C'est lui qui institue les voëvodes suprêmes des Hunugars, qui règle les alliances de cette nation avec ses voisins, qui lui commande la paix ou la guerre; toutefois, dans cette situation d'infériorité politique, les Hunugars sont honorablement traités par leurs maîtres; et Lébédias a épousé une parente du kha-kan des Khazars.

[Note 383: Hunugari hinc sunt noti, quia ab ipsis pellium murinarum venit commercium. Jorn., _R. Get._ 2.]

[Note 384: Menand., _Exc. leg._ p. 100.]

[Note 385: Prope Chazariam habitabant in loco, cui cognomen Lebedias a prim ipsorum Boëbodo, qui nomine quidem Lebedias, appellabatur, dignita vero, quemadmodum reliqui ejus successores, Boëbodus, vocabatur. Constant. Porphyr., _De Admin. Imp._, 38.]

Il y avait trois ans à peine que les Hunugars occupaient ce canton de Lébédie entre l'Asie et l'Europe, dont il fermait le passage, quand un accident bien fréquent dans la vie des peuplades nomades de cette époque et de ces contrées vint les en chasser. Un peuple sorti des déserts de la Sibérie, le peuple des Patzinaks, ou Petchénègues, à qui son irrésistible impulsion avait fait donner le surnom de _Kankar_, c'est-à-dire _le fort_ arriva sur eux pour passer plus au midi, et se choqua contre leur campement[386]. Ce fut comme la violence de l'ouragan, comme l'impétuosité de la foudre: Lébédias et ses compagnons surpris, culbutés, dispersés, s'enfuirent dans toutes les directions. Le plus grand nombre des tribus, Lébédias à leur tête, suivirent le mouvement qui leur avait été imprimé du nord au sud en descendant le long de la mer Noire, le reste eut la fantaisie de retourner en Orient; et comme les Petchénègues maintenant barraient le chemin, les Hunugars fugitifs entrèrent par l'isthme de Pérécop, dans la presqu'île taurique, qu'ils traversèrent avec la permission des Khazars, pour aller s'établir près de la mer Caspienne, sur la frontière septentrionale de la Perse[387]. Une partie de la nation retournait ainsi vers le Caucase, tandis que l'autre gagnait le pied des Carpathes, et toutes deux arrivèrent à leur destination. Quoique distantes l'une de l'autre de toute la largeur du Pont-Euxin, ces deux branches des Hunugars ne cessèrent point de se considérer comme sœurs; elles continuèrent leurs relations par des échanges fréquents de députés, et cette correspondance amicale n'avait encore subi aucune altération, un demi siècle après l'événement qui les avait séparées[388]. Ces détails nous ont été transmis par un savant empereur grec, Constantin Porphyrogénète, qui composa pour l'instruction de son fils et collègue, Romain, un traité sur les meilleurs moyens de protéger l'empire, et qui put emprunter ses sources d'information à la chancellerie de Constantinople. Constantin écrivait en 949, et les Hunugars avaient fait leur apparition sur les bords du Danube en 889, soixante ans seulement auparavant.

[Note 386: Bello autem inter Turcos (Hunugaros), et Patzinacitas tune tempor _Cancar_, id est, robustos dictos, exorto, Turcormn exercitus devictus fuit. Constant. Porphyr., _Ibid._, 40.]

[Note 387: Exercitus in duas partes divisus... et earum una quidem orientem versus partem Persidis incoluit... Constant. Porphyr., _De Admin. Imp._, 40.]

[Note 388: Constant. Porphyr., _ub. sup._]

Lébédias et les hordes fugitives dressèrent leurs tentes dans de grand espace que limitent le Sereth, le Danube, jusqu'aux ruines du Pont-de-Trajan, et les montagnes d'Erdeleu ou des forêts, aujourd'hui la Transylvanie. Le nouveau campement fut appelé Atel-Cusu, du nom de deux rivières qui le traversaient, le Cusu et l'Aluta[389]. La bande composée de huit grandes tribus présentait une force militaire considérable. Un jour, Lébédias reçut du kha-kan de Khazarie l'invitation de se rendre près de lui, dans la presqu'île cimmérienne, à sa résidence de Chélandia. Le voëvode obéit promptement: «Me voici, dit-il au Khazar, pour quelle cause m'as-tu mandé?--Je t'ai mandé, répondit celui-ci, parce que tu es le premier entre les chefs de ta nation; et que je te sais noble, brave et prudent; j'ai dessein de te faire _prince_, à la condition que toi et ton peuple vous me resterez soumis[390].--Je te remercie de ton bienfait, répondit Lébédias, mais je ne puis l'accepter, car un tel fardeau serait trop lourd pour mes forces. Il y a après moi un voëvode nommé Almutz; prends-le à ma place, ou encore son fils Arpad, car ils sont tous deux en grande estime parmi les Hunugars; choisis l'un ou l'autre et fais-le prince, il sera comme moi ton vassal[391].» Le kha-kan approuvant ce conseil, fit partir pour l'Atel-Cusu des observateurs chargés de lui rapporter qui étaient Almutz et son fils, et auquel des deux il convenait de conférer le commandement suprême. Ils en jugèrent Arpad le plus digne à cause de sa rare sagesse, de sa bravoure et de son sang-froid: ce fut donc lui que préféra le kha-kan, et Arpad élevé sur un bouclier, fut proclamé prince[392] ou _duc_ des Hunugars, suivant le mot consacré chez les peuples latins, pour désigner un souverain d'ordre inférieur. «Sa postérité, nous dit le même Constantin, fournit depuis lors les princes de ce peuple, et les fournit encore aujourd'hui.» Le fond de ce récit se retrouve dans les traditions des Hongrois, qui reconnaissent Almus et Arped comme les premiers chefs de leur nation lors de son établissement en Europe.

[Note 389: Locus autem a fluvio interlabente vocatur Etel et Cusu, in quo... antiqua monumenta supersunt, inter quæ pons Trajani. Constant. Porphyr., _De Admin. Imp._, 40.]

[Note 390: Itaque ad Chaganum Chazariæ profectus Lebedias interrogavit, quæ vocandi ipsius causa esset; cui Chaganus: ideo se eum vocasse, ut, quando quidem nobilis, prudens, strenuus, primusque Turcorum esset, gentis suæ principem faceret, eo pacto, ut sibi subesset. _Id. ibid._]

[Note 391: At ille respondit: Quando tali principatui non sufficio, parere non possum, sed est alter a me Boëbodus Almutzes nomine qui et filium habet Arpadem nuncupatum; horum sive Almutzes, sive filius Arpades princeps fiat, tibique subjiciatur. Constant. Porphyr., _De Admin. Imp._, 40.]

[Note 392: Visum potius fuit, Arpadem digniorem tali principatui parem... quem Chazarorum more in scuto erectum principem fecerunt. _Id. ub. sup._]

Le produit de leurs troupeaux, surtout la chasse et la pêche, offraient aux Hunugars, dans l'Atel-Cusu, une nourriture abondante, mais leurs bras habitués à la guerre n'étaient pas faits pour s'engourdir dans l'oisiveté. Ils cherchèrent des aventures autour d'eux, et en rencontrèrent aisément. Ils avaient pour voisins de l'autre côté du Danube, dans cet angle du fleuve qui les limitait à l'est et au sud, la nation des Bulgares, rendue insolente par la chute des Avars, à laquelle elle se vantait d'avoir coopéré, et par les tentatives de son roi Crumn sur Constantinople qu'il avait failli enlever d'assaut; ces deux circonstances avaient tellement enflé l'orgueil des Bulgares que leurs rois ne parlaient plus aux empereurs romains, que du ton dont on parle à des égaux qui seraient au besoin vos inférieurs. Le roi qui les gouvernait en 888, et se nommait Siméon, ayant eu à se plaindre de quelques taxes assises sur les marchands et les marchandises bulgares, éclata en injures contre l'empereur qui était alors Léon le Sage; et de la menace passant à l'effet, il se jeta sur la Macédoine qu'il saccagea. Léon voulut l'arrêter, mais son armée fut battue; ses Grecs se débandèrent, et ses auxiliaires khazars furent presque tous tués ou pris. Siméon, en vrai barbare, fit couper le nez à ceux qui tombèrent vivants entre ses mains, et dans cet état il les renvoya à l'empereur[393]. Justement irrité, Léon fit appel aux Hunugars qui se tenaient de l'autre côté du Danube, spectateurs impatients de cette lutte[394]: et ceux-ci y répondirent avec d'autant plus d'empressement, qu'ils étaient eux-mêmes amis et vassaux de cette nation khazare dont Siméon traitait si cruellement les prisonniers. Ils passèrent donc le fleuve avec une partie de leurs forces et assaillirent à dos les Bulgares, tandis que l'empereur, avec les troupes qu'il avait pu rallier, les assaillait de front. La Bulgarie essuya à son tour d'affreux ravages[395]; Siméon fut vaincu, pourchassé de ville en ville et obligé de se cacher pour sauver sa vie. Du fond de son asile, il s'adressa aux Petchénègues, les sollicitant par argent et par prières d'accourir à son aide, et de tomber sur l'Atel-Cusu, tandis que les Hunugars étaient occupés à la destruction de son royaume. Ainsi firent les Petchénègues, et ils traitèrent le campement de l'Atel-Cusu comme Arpad traitait la Bulgarie[396]. Les Bulgares se soulevant alors et Siméon sortant de sa retraite, tout fut en combustion sur les bords du Danube; et Arpad, ne sachant plus que devenir, alla se retrancher avec sa horde, et tout ce qui put échapper à la main des Petchénègues, dans les hautes vallées de la Transylvanie où il attendit que de nouveaux événements vinssent relever sa fortune et rendre une patrie à sa nation[397]: il n'attendit pas longtemps.

[Note 393: Ex Chazaris qui auxiliares Leoni advenerant, comprehensi, naribus præcisis, in contumeliam Romanorum... Leo Gramm., ad ann. 3 Leon. Imp.]

[Note 394: Imperator iratus Turcos Istrum accolentes, qui et Hungari vocantur, muneribus impulit, ut Bulgaros ulciscerentur. Zonar., ann. 889.--Leo Gramm., _ub. sup._]

[Note 395: Totam Bulgariam captivam fecere. Leo Gramm., _loc. laud._]

[Note 396: Contra eos Patzinacitæ, cum Simeone profecti, familias ipsorum omnino perdiderunt, hinc misere pulsis qui ad regionis istius custodiam relicti erant. Constant. Porphyr., _De Admin. Imp._, 40.]

[Note 397: Turci regionem suam desertam vastatamque invenientes, in ea terra quam ad hodiernum usque diem incolunt, sedes posuerunt, in ea nimirum regione. Constant. Porphyr., _ibid._]

L'année 888, celle-là même où l'empire khazar avait été dépouillé d'une partie de son territoire par les Petchénègues, vit éclater dans son sein une terrible guerre civile, qui eut pour résultat l'expulsion de huit tribus de ce peuple, contre lesquelles le sort des armes avait prononcé. Ces huit tribus portaient la dénomination fédérale de _Kabars_, qui signifiait peut-être enfants de Caba ou de Chaba, personnage important des traditions hongroises, où il est supposé fils d'Attila et de la princesse romaine Honoria[398]; dans le nombre figurait la tribu des _Mégers_, appelés _Mogers_ par la tradition, et dont le nom présente la forme primitive et historique du nom actuel de _Magyars_. Les émigrants, chassés probablement du côté de l'Europe, n'avaient rien de mieux à faire que d'aller rejoindre leurs anciens vassaux, les Hunugars, entre le Sereth et le Danube, et de se joindre à eux amicalement. Ils descendirent en conséquence la rive occidentale de la mer Noire; mais apprenant la déconvenue de ceux qu'ils allaient chercher et la retraite du duc Arpad dans les montagnes d'Erdeleu, ils prirent leur route par les plaines des Slaves et entrèrent dans la Transylvanie du côté du Nord. Ils y firent leur jonction avec les hordes d'Arpad, composées primitivement aussi de huit tribus, mais maintenant décimées et réduites presque à néant.

[Note 398: Voir ci-dessous l'Exposé des traditions hongroises.]

L'adjonction des Kabars fut leur salut: les deux peuples, sans se fondre, se réunirent fraternellement; et si le commandement de la communauté appartint toujours à Arpad et à sa race institués souverains par les Khazars eux-mêmes, les huit nouvelles tribus reçurent un droit de suprématie qu'elles durent à leur force, à leur bravoure, et probablement à leur origine comme sorties de la nation khazare. On accorda à certaines de ces tribus le glorieux privilége de marcher les premières à l'attaque et de rester les dernières à la retraite. La tribu des Mégers obtint même alors ou plus tard, on ne sait pour prix de quels services signalés, l'honneur d'être considérée comme la plus noble, et le mot de _Magyar_, devenu une appellation aristocratique pendant le moyen âge, a fini par désigner la nation tout entière, de même que le mot de Franks ou Français s'est appliqué peu à peu à l'ensemble des populations dont les Franks composèrent primitivement la noblesse. Pour nous donner une idée de la complète fraternité qui s'établit de prime-abord entre les hordes hunugares et khazares, l'écrivain grec cité plus haut nous dit «que les premières apprirent la langue des secondes et les secondes celle des premières,» de sorte que de son temps, c'est-à-dire au milieu du Xe siècle, les deux idiomes étaient parlés simultanément par toute la nation. Nous ajouterons que ces deux idiomes devaient différer très-peu, les Khazars ou Acatzires étant comme les Hunugars d'origine hunnique, et n'appartenant à la confédération turke que depuis le VIIe siècle. Tel fut le berceau du peuple hongrois et de sa langue. Les écrivains grecs lui assignèrent le nom de Turks à cause de la prééminence qu'y exerçaient les Turks Khazars; les écrivains occidentaux lui conservèrent celui d'Hunugars ou Hungars sous lequel les hordes d'Arpad avaient fait leur apparition en Occident; et de là sont venues les dénominations d'Hongres et Hongrois, que leur ont données ou leur donnent encore les nations latines et germaniques.

La situation des contrées danubiennes avait bien changé depuis la mort de Charlemagne et la destruction complète de l'empire avar. C'était la confédération des Slaves-Marahans ou Moraves qui, du haut plateau où elle avait fondé le siége de sa puissance, dominait maintenant les plaines au nord du Danube et tenait en échec la France orientale. Charlemagne n'avait eu pour successeurs que des princes faibles qui ne surent pas porter le poids de son sceptre impérial, ou des enfants ambitieux dont les rivalités mirent l'empire en lambeaux; Charles le Gros, à l'époque qui nous occupe, n'en avait reconstitué un moment l'unité que pour faire voir combien il était impuissant à la maintenir. Le plus capable, sans contredit, des descendants de Charlemagne en 889, était un bâtard du roi de Bavière Carloman, Arnulf qui, de l'humble condition de duc des Carinthiens, s'était élevé, par la hardiesse et la ruse, à la royauté de Germanie, réunissant sous son pouvoir presque toutes les possessions des Franks au delà du Rhin; et qui, non content de ce lot, aspirait encore au titre d'empereur. Aussi peu scrupuleux dans le choix des moyens qu'opiniâtre dans ses projets, Arnulf s'était dit qu'il arriverait bon gré mal gré à ce but suprême des ambitions dans la famille carolingienne: et il ne considérait cette grande royauté de Germanie que comme un marche-pied pour monter plus haut. Elle lui avait pourtant beaucoup coûté. Il lui avait fallu gagner à ses intérêts cette puissance morave qui avait été l'épouvantail de ses prédécesseurs, et le duc de Moravie Swatepolc, n'avait consenti à le servir qu'au prix de deux concessions considérables: la Bohême qu'Arnulf lui livra à la condition de la faire chrétienne, et le titre de roi qu'il obtint également en échange de celui de duc. Mais le nouveau roi vassal d'Arnulf n'était ni moins rusé, ni moins hardi, ni moins ambitieux que son seigneur; et sitôt qu'il se vit en état de lutter, il rompit le lien de vasselage et se jeta sur la Bavière. Arnulf essaya de le réduire et fut battu; il reprit les armes et le fut encore: chacun de ces échecs inattendus lui pesa doublement comme une preuve de faiblesse et comme une humiliation qui pouvait éloigner de lui la couronne impériale.