Histoire d'Attila et de ses successeurs (2/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe
Part 15
Charlemagne préparait comme une expédition militaire ses chasses dans les vastes forêts qui des coteaux d'Aix se prolongeaient, d'une part à la grande forêt des Ardennes, de l'autre aux rideaux boisés des bords du Rhin. Il y avait un plan tracé d'avance, des marches prévues, des embuscades dressées; chacun avait son poste et son rôle, et tout le monde y assistait soit comme acteur, soit comme spectateur. Les jeunes fils du roi, la reine elle-même et les princesses n'étaient pas les derniers à accourir, dès l'aube du jour, quand la trompe avait retenti, afin de participer de loin ou de près aux périlleux amusements du maître. «Dès que l'aurore d'un jour de chasse commence à se montrer, nous dit un témoin de ces fêtes, les jeunes princes, sautant hors du lit, revêtent précipitamment leurs armures; la reine et ses belles-filles procèdent, mais plus lentement, à leur toilette[352], et les leudes se rassemblent dans les cours du palais, tandis que les cors résonnent, que les écuyers contiennent les chevaux impatients, et que les meutes répondent par des aboiements au claquement des fouets. Le roi entend d'abord la messe[353], puis il s'élance sur son vigoureux coursier tout harnaché d'or, et donne le signal du départ; la troupe joyeuse qu'il dépasse de toute la tête[354] se précipite après lui. Les jeunes chasseurs sont armés d'un épieu à pointe de fer; quelques-uns portent un filet carré. Une rangée de leudes sert de cortége au roi. La belle épouse de Charles, la reine Luitgarde, se montre ensuite en tête de la royale famille. Un ruban de pourpre qui entoure ses tempes se relie à ses cheveux que couronne un diadème de pierreries; sa robe est de pourpre deux fois teinte, et une chlamyde retenue au cou par une agrafe d'or flotte gracieusement sur son épaule[355]. Un collier des pierres les plus brillantes et les plus variées descend sur son sein; elle monte un cheval superbe; des leudes et des écuyers l'environnent.
[Note 352:
Hinc thalamo cunctata diu regina superbo Procedit... _Carm. de Car. M._, v. 181.]
[Note 353:
..... Carolus sacra limina templi Deseruit..... _Id._, v. 177.]
[Note 354:
Rex Carolus cunctos humeris supereminet altis. _Id._, v. 173.]
[Note 355:
Aurea fila ligant chlamydem, capitique byrillus Inscritur; radians claro diadema metallo Enitet, et vestit biscocco purpura bysso... _Id._, v. 188 et seq.]
«La royale lignée la suit à distance, chacun avec son cortége particulier. C'est d'abord Charles, le fils aîné du roi, qui porte le nom et les traits de son père, et fait bondir sous lui un cheval indompté; puis Pépin, le vainqueur des Avars, en qui revit la gloire ainsi que le nom de son aïeul. Il porte au front le diadème des rois. Une foule de leudes, noble sénat des Franks, se presse autour des jeunes princes; mais Louis d'Aquitaine est absent...
«Arrive ensuite le bataillon des jeunes filles, qui déploie aux yeux ses lignes étincelantes. Rotrude s'avance la première sur un cheval frémissant qu'elle guide avec adresse; ses cheveux, d'un blond pâle, sont entrelacés d'une bandelette couleur d'améthyste que relèvent des escarboucles et des saphirs; une couronne de perles décore son front, et son manteau est retenu par une large agrafe. Des suivantes en grand nombre et richement parées composent son cortége. Berthe vient ensuite: celle-ci a le port, les traits, la voix de son père; elle a aussi son courage, car elle est son image vivante[356]. Ses cheveux sont tressés de fils d'or; elle porte au front une couronne d'or et au cou une fourrure d'hermine; sa robe est toute parsemée de pierreries, et son manteau, cousu de lames d'or, projette au loin l'éclat des chrysolithes. Gisèle paraît la troisième: vierge pudique, elle a quitté la solitude des cloîtres pour suivre ici, dans l'agitation du monde, les traces du père qu'elle aime. La robe modeste de l'abbesse est tissue de fils de mauve et d'or[357]; on dirait que son visage et sa chevelure répandent une douce auréole, et, sous les regards de tant d'hommes, la blancheur de son cou se colore d'une légère rougeur. Sa main est d'argent, son front d'or, et la sérénité du jour est dans son regard[358]. Une troupe d'hommes d'armes l'entoure d'un côté, une troupe de jeunes filles de l'autre, et leurs coursiers écumants s'agitent autour du sien. Rhodhaïde précède l'escadron de ses suivantes; sa poitrine, son cou, ses cheveux, brillent de l'éclat des plus beaux joyaux[359]; son manteau est de soie, sa couronne de perles; une aiguille d'or à tête de perle attache sa chlamyde, et une peau de cerf forme la housse de son cheval. Après elle vient une fille de Fastrade, Théodrade, enfant au visage rosé, au front blanc, aux cheveux plus jaunes que l'or; son manteau couleur d'hyacinthe est garni de fourrure de taupe, et ses pieds sont chaussés de cothurnes[360]. Montée sur un cheval blanc, elle le pique sans cesse pour arriver en hâte à la forêt, et sa jeune sœur Hildrude a peine à la suivre. C'est celle-ci qui clôt le cortége des princesses: ainsi l'a voulu le sort de sa naissance...»
[Note 356:
Proxima Berta inter, multis sociata puellis, Voce, virili animo, habitu, vultuque corusco, Os, mores, oculos imitantia pectora patris Fert.... _Carm. de Car. M._, v. 220 et seqq.]
[Note 357:
Tecta melocineo fulgescit femina amictu;...
On peut consulter, au sujet des tissus de Mauve, le Glossaire de Ducange. Voy. _Melocinium_.]
[Note 358:
Argento stat facta manus frons aurea fulget, Et magnum vincunt oculorum lumina Phœbum...]
[Note 359:
Pulchra vehetur equo Rhodaïdis virgo superbo, Quo latitare solent hirsuto tergore cervi. _Ibid._, v. 230-250.]
[Note 360:
Interea ingreditur vultu Theodrada corusco Fronte venusta, nitens, et cedit crinibus aurum Pallia permixtis lucent hyacinthina talpis; Clara Sophocleoque ornatur virgo cothurno... _Ibid._, v. 256 et seqq.]
Tudun quitta Aix-la-Chapelle assez mécontent, malgré les caresses et les fêtes, et bien refroidi dans sa ferveur chrétienne. Il avait espéré que le vainqueur lui laisserait la possession de son royaume pour prix de sa docilité et en vertu de son baptême, mais il s'était trompé dans ses calculs: Charlemagne avait besoin de s'assurer des positions militaires en Hunnie, soit contre une révolte des Avars eux-mêmes, soit contre l'empire grec, dont la mauvaise humeur devenait menaçante, et qui pouvait un jour ou l'autre tenter contre lui, sur les bords du Danube, au moyen des Huns, ce qu'il tentait naguère sur ceux du Pô au moyen des Lombards. Ce double motif lui fit réserver les Pannonies, qu'il incorpora au territoire frank comme une annexe de la Bavière. Il en fit autant de la rive gauche du Danube jusqu'au Vaag. Le reste fut conservé comme royaume de Hunnie, vassal de l'empire frank, et le kha-kan Tudun en obtint l'investiture des mains de Charlemagne. Par suite de ce partage, les provinces pannoniennes reçurent des gouverneurs royaux, qualifiés de comtes ou de préfets, et l'empire frank toucha l'empire grec à la Save. C'est cette portion des contrées danubiennes que les écrivains byzantins appellent _Franco-Chorion_[361], le canton des Franks. Pour s'assurer d'ailleurs l'obéissance des populations hunniques, slaves et pannoniennes qui occupaient le canton, et prévenir entre les empereurs de Constantinople et les kha-kans des menées secrètes qui eussent entretenu l'agitation parmi elles, il fit descendre le long du Danube des colonies germaines levées en Bavière, ou slaves tirées de la Carinthie, et leur assigna des cantonnements sur divers points[362]. Il s'en établit successivement un grand nombre, et ainsi se créa autour de Vienne et du mont Comagène un noyau de population teutonique.
[Note 361: Φραγγοχώρτον. Nicetas.]
Cette mesure mit le comble au mécontentement des Huns. Dans leur colère, ils rompirent le serment de vasselage qu'ils avaient prêté à Charlemagne, et ceux qui s'étaient faits chrétiens abjurèrent leur nouvelle foi. Tudun lui-même et ses compagnons, qui avaient figuré sous la robe de lin au baptistère d'Aix-la-Chapelle, ayant abjuré publiquement le christianisme[363], la nation reprit ses anciens dieux et courut aux armes. Une troupe nombreuse se jette d'abord sur la Bavière, dont la frontière était faiblement gardée; les avant-postes sont surpris, et le comte Gérold, accouru sur les lieux avec une poignée d'hommes, est enveloppé et tué. Gérold, comte et gouverneur de cette province au nom du roi, n'était pas moins éminent par sa piété et sa bravoure que par son rang, car il était frère de la reine Hildegarde, celle de toutes ses épouses que Charlemagne avait le plus aimées. Tombé sous la main de ces Huns plus que païens, puisqu'ils étaient apostats, Gérold fut considéré comme un martyr; et son corps, enlevé du champ de bataille par des soldats saxons, fut conduit à l'abbaye de Richenay, dont il était un des fondateurs. On l'y enterra en grande pompe, et la pierre tumulaire qui le recouvrit reçut l'inscription suivante composée en vers latins: «Mort en Pannonie pour la vraie paix de l'Église; il tomba sous le tranchant de l'épée cruelle, aux calendes de septembre[364]. Gérold a rendu son âme au ciel; le fidèle Saxon a recueilli ses membres et les a portés ici, où ils ont été enfermés avec tous les honneurs qu'ils méritaient.»
[Note 362: Cœperunt populi sive Sclavi, sive Bajoarii inhabitare terram, unde expulsi sunt Hunni, et multiplicari... Auct. Anonym., _Vit. S. Virgil._, ann. 798.]
[Note 363: Gens Avarorum a fide quam promiserat, defecit... Regino. _Chron._, ad ann. 799.--Tudun, in promissa fide manere noluit. _Annal. Laurisham._ ad eumd. ann.]
Ce fut un événement deux fois douloureux pour Charlemagne, et parce qu'il aimait tendrement Gérold, et parce qu'un premier échec, enhardissant à la fois les Huns et les Grecs, pouvait ébranler sa puissance en Hunnie. Il en reçut la nouvelle au camp de Paderborn en 799, peu de temps après la visite que lui fit l'infortuné pape Léon III, qu'une faction romaine avait emprisonné dans un monastère après avoir tenté de lui crever les yeux, et qui, échappé à ses bourreaux, s'était enfui auprès du roi des Franks. Charles ordonna de rassembler des troupes en Bavière, et lui-même se rendit à Ratisbonne pour surveiller de là les opérations de la guerre. Elle fut terrible et se prolongea à travers des phases diverses jusqu'en l'année 803; mais les contemporains ne nous la font connaître que par cette mention assez significative d'ailleurs dans son laconisme: «Tudun et les Avars portèrent la peine de leur perfidie.[365]» En 803, Tudun avait disparu, et le kha-kan Zodan, son successeur, venait mettre aux pieds du souverain des Franks lui, ses sujets et son pays. La conquête maintenant était définitive: Charlemagne s'empressa d'en organiser l'administration. Nous lisons dans les vieux actes qu'il institua cinq comtes de la frontière pannonienne, Gontram, Werenhar ou Bérenger, Albric, Gotefrid et un autre Gérold, et qu'il plaça la Hunnie sous la juridiction ecclésiastique de l'évêque de Saltzbourg. Un capitulaire de l'année 804, relatif au commerce d'exportation, applique à la Hunnie certaines mesures prises pour la partie nord-est de l'empire[366]. Il est probable que Zodan, pour se rendre acceptable aux Franks, avait suivi le même procédé que Tudun et s'était fait chrétien, au moins ses successeurs le furent. Le kha-kan qui régna en 805 portait le nom chrétien de Théodore, et fut remplacé par un certain kha-kan Abraham, baptisé au lieu appelé Fiskaha[367], dans le diocèse de Passau, non loin de la ville de Vienne.
[Note 364:
Pannoniis vera ecclesiæ pro pace peremptus Oppetiit, sævo septembribus ense calendis... D. Bouq., t. V., p. 400.]
[Note 365: Haud multo post perfidiæ suæ pœnas dedit. Eginh., _Annal._, ad ann. 799.
..... Mutans (Tudun) promissa fidemque, Perfidiæ tulerat parvo post tempore pœnas. Poet. Sax., eod. ann.]
[Note 366: Capitul. Carol. M. c. IX. ad. ann. 804.]
[Note 367: Abraham Chaganus baptizatus super _Fiskaha_. _Chron. Ratisbon._, ad. ann. 805.--Chaganus alter... qui, baptismo suscepto in loco _Fiskaha_, Abraham nomen sortitus est. German. Sacr., t. I, p. 148.]
Le christianisme paraissait le lien le plus solide pour rattacher les Avars à l'empire des Franks. Tout le monde travailla donc à leur conversion, les laïques aussi bien que les clercs, les fonctionnaires militaires ou civils aussi bien que les évêques. Le meilleur préfet fut celui qui convertissait le plus. Les hagiographes mentionnent avec grand éloge un certain Ing ou Ingo, comte de la Pannonie inférieure, qui s'était rendu cher au peuple, disent-ils, et se faisait obéir à tel point, qu'un commandement verbal émané de lui ou un morceau de papier non écrit, mais muni de son sceau, suffisait pour qu'on accomplît sans hésitation les ordres les plus graves. Voici de quelle façon il procéda en matière religieuse au début de son gouvernement. Toutes les fois qu'il invitait ses administrés à dîner chez lui, il faisait asseoir à sa propre table les gens de bas étage et les serfs qui étaient chrétiens, laissant dehors, devant la porte, les maîtres et les notables habitants qui ne l'étaient pas. A ceux-ci il faisait distribuer, comme à des mendiants, le pain, la viande et un peu de vin dans des vases communs, tandis que les serfs faisaient grande chère et buvaient à sa santé dans des coupes d'or[368]. «Qu'est-ce cela, comte Ingo? crièrent un jour du dehors quelques chefs avars mécontents; pourquoi nous traitez-vous ainsi[369]?--Je vous traite ainsi, répondit le comte, parce que, impurs comme vous l'êtes, vous ne méritez pas de communiquer avec des hommes qui se sont régénérés dans la fontaine sacrée du baptême: votre place est celle des chiens à la porte de la maison.[370]» Le vieux récit ajoute que les nobles huns, éclairés par ses paroles, n'eurent rien de plus à cœur que de se faire instruire et baptiser.
[Note 368: Eos qui servis dominabantur, infideles, foris sedere fecit, ponendo ante illos panem, et carnem, et fusca vasa cum vino, ut sic sumerent victus, servis autem staupis deauratis propinari jussit. Auct. op. _de Convers. Bajoar. et Carinth._, ap. Duchesn. II.]
[Note 369: Tunc interrogantes primi de foris dixerunt: «Cur facis nobis sic?» _Id., ibid._]
[Note 370: Non estis digni, non ablutis corporibus, cum sacro fonte renatis communicare, sed foris domum ut canes sumere victus. Auct. op. _de Convers. Bajoar. et Carinth._, Duch. II.]
Telle fut cette guerre de Hunnie, qui prolongea le territoire frank jusqu'à la Save et le domaine suprême des Franks jusqu'à la mer Noire. La France en retira un accroissement considérable de gloire, et Charlemagne l'objet de son ambition, car, les anciennes provinces de Pannonie et de Dacie étant ainsi rendues au christianisme et aux lois des peuples latins, l'empire d'Occident se trouvait reconstitué de fait plus complet, plus grand qu'on ne l'avait vu depuis Théodose. Le pape consacra cette renaissance du vieux monde romain en plaçant sur la tête de Charlemagne la couronne des augustes, à Rome, le jour de Noël de l'année 800. Un second résultat de cette guerre fut d'effrayer assez l'empire grec pour qu'Irène, qui avait refusé autrefois la main de la jeune Rotrude pour son fils, offrît la sienne à Charlemagne. Si tel en fut au dehors l'effet politique, elle augmenta au dedans l'autorité de Charlemagne sur ses peuples, et enseigna aux Saxons à se résigner. On s'accorda à la regarder comme la plus difficile de toutes celles que Charlemagne avait entreprises, celle de Saxonie exceptée. Ces païens aux cheveux tressés, contempteurs de Dieu et des saints, ce peuple d'Attila avec son ring royal inépuisable en trésors, eurent longtemps le privilége de défrayer les conversations du peuple et des soldats. Ceux qui en revenaient ne se faisaient pas faute de récits incroyables sur ce sauvage et lointain pays, sur ces remparts de haies qu'il fallait franchir à chaque pas, sur les mœurs étranges et la férocité des habitants. On exagérait à qui mieux mieux les dangers de l'attaque et l'opiniâtreté de la défense, et il devint de mode de placer les Huns à côté des Saxons et au-dessus de tous les autres barbares que les Franks avaient combattus. Le moine de Saint-Gall, sur la foi de son père nourricier, le soldat Adalbert, qui avait servi en Hunnie à la suite du comte Gérold, introduit dans ses récits l'anecdote d'un brave des bords de la Dordogne donnant son avis sur la valeur des différentes nations qui ont eu affaire à lui. Ce brave, qui est un type achevé du Gascon moderne, et dont les faits d'armes, à l'en croire, sont toujours prodigieux, racontait que dans les guerres de Hunnie il fauchait les Avars comme foin avec sa grande épée. «Il paraît lui dit malignement son interlocuteur, que les Vendes vous ont donné plus de soucis.--Les Vendes, ces mauvaises grenouilles! répliqua l'enfant de l'Aquitaine, je les enfilais par sept, huit et quelquefois neuf dans le bois de ma lance, et je les emportais sur mon épaule malgré leurs cris[371].» Cette burlesque fanfaronnade fait voir du moins quelle différence mettait l'opinion commune entre la bravoure des Avars et celle des Slaves.
[Note 371: Quid mihi ranunculi illi? Septem, vel octo, vel certe novem de illis hasta mea perforatos, et nescio quid murmurantes, huc illucque portare solebam. Monach. S. Gall. II, 20.]
Un écrivain plus grave, Eginhard, l'ami, le secrétaire, l'historien de Charlemagne, résume dans les termes suivants les conséquences de la guerre de Hunnie. «Elle fut conduite, dit-il, avec la plus grande habileté et la plus grande vigueur, et dura pourtant huit années. La Pannonie, aujourd'hui vide d'habitants, et la demeure royale rasée à ce point qu'il n'en reste plus vestige, témoignent du nombre des combats livrés et de la quantité de sang qu'on y versa. La noblesse des Huns y tomba tout entière, leur gloire y périt, leurs trésors accumulés pendant une longue suite de siècles y furent pris et dispersés. On n'aurait pas à citer une seule expédition où les Franks se soient plus enrichis, car on pourrait dire qu'auparavant ils étaient pauvres; mais il trouvèrent dans le palais des kha-kans tant d'argent et d'or, ils recueillirent sur les champs de bataille tant de riches dépouilles, que l'on peut conclure à bon droit ceci, que les Franks très-justement ont reconquis sur les Huns ce que ceux-ci très-injustement avaient ravi au reste du monde[372].»
[Note 372: Tota in hoc bello Hunnorum nobilitas periit, tota gloria decidit: omnis pecunia, et congesti ex longo tempore thesauri direpti sunt. Neque ullum bellum contra Francos exortum potest humana memoria recordari, quo illi magis ditati et opibus aucti sint; quippe cum usque in id temporis pæne pauperes viderentur, tantum auri et argenti.... ut merito credi possit: hoc Francos Hunnis juste eripuisse, quod Hunni prius aliis gentibus injuste eripuerunt. _Eginh., Vit. Car. M._, 13.]
La Hunnie abattue par le bras puissant de Charlemagne fut pour ses sauvages voisins, Slaves et Bulgares, ce qu'est l'animal blessé à mort dans une chasse pour les chiens qui s'abattent sur lui et le dépècent. Vendes, Sorabes, Croates blancs, Bohêmes, Polonais, accoururent à la curée par tous les passages occidentaux des Carpathes, tandis que les Bulgares forçaient les passages orientaux et traversaient le Bas-Danube. La condition à laquelle les Avars avaient condamné pendant si longtemps leurs voisins, et principalement les Slaves, ils la subissaient de leur part, avec cette aggravation de misère, que, dans l'état de servage où ils étaient tenus par les Franks, ils ne pouvaient se défendre que les mains liées pour ainsi dire. En vain se plaçaient-ils sous la sauvegarde de la France; en vain Charlemagne menaçait-il d'envoyer une armée en Slavie, rien n'arrêtait des nations indisciplinées qu'entraînaient un désir de vengeance longtemps comprimé et l'amour du pillage. A chaque instant, des bandes altérées de sang, fondaient sur un village, le brûlaient, tuaient les habitants, prenaient les troupeaux, et se prétendaient maîtres de la terre. Les Avars, pour vivre en paix, résolurent d'émigrer sur la rive droite du Danube au milieu des positions des Franks; et ils demandèrent comme une faveur à Charlemagne de les cantonner dans ces provinces pannoniennes qui étaient naguère leur bien. Ce fut le gros de la nation, son kha-kan en tête, qui se décida à changer ainsi de demeure, et Charlemagne lui abandonna la contrée située entre Carnuntum et Sabaria[373], des deux côtés de la chaîne du Cettius; le cantonnement à l'est de cette chaîne prit le nom d'Avarie, celui qui s'étendait de Comagène à l'Ens fut appelé Hunnie. Théodore, qui installa ces deux colonies de son peuple sur l'ancien patrimoine des Huns devenu une terre franke, obtint du roi d'y conserver le titre et les honneurs des kha-kans[374].
[Note 373: Chaganus princeps Hunnorum propter necessitatem populi sui imperatorem adiit, postulans sibi locum dari ad habitandum inter Sabariam et Carnuntum, quia propter infestationem Sclavorum in pristinis sedibus manere non poterat. _Annal. Met._, ad. ann. 805.]
[Note 374: Theodorus... petens sibi honorem antiquum dari, quem Chaganus apud Hunnos habere solebat: cujus precibus imperator assensum prœbuit..... _Annal. Met._, ad. ann. 805.]
L'émigration, comme je l'ai dit, ne fut pas générale, c'est du moins ce qui ressort clairement des faits de l'histoire; et les portions du peuple avar qui restèrent dans l'ancienne Dacie, s'y retranchèrent suivant toute probabilité dans des cantons faciles à défendre, au milieu des marais ou dans les hautes vallées des Carpathes, afin d'y trouver un refuge plus assuré contre l'envahissement continu des tribus slaves. La Transylvanie dut être une de ces forteresses naturelles; et si la tradition, qui place dans ce pays un reste des premiers Huns, est historiquement vraie, les fils des soldats de Baïan purent s'y rencontrer et s'y confondre avec les fils des soldats d'Attila. Comme Charlemagne se souciait peu d'avoir conquis la rive gauche du Danube pour la laisser aux Slaves, il envoya son fils aîné Charles avec une grande armée en Bohême et dans les contrées voisines pour châtier ces peuples et faire respecter un pays vassal des Franks. Cette guerre dura quarante jours qui furent quarante jours d'incendie et de massacre. Les agressions des Slaves ne furent pas réprimées pour cela, et l'on voit, en l'année 811, trois députés avars: Cani, Zauci et Tudun, attendant à Aix-la-Chapelle l'arrivée du roi Charles afin de s'expliquer devant lui, contradictoirement avec les chefs des Slaves, sur la détermination de leurs frontières[375]. Après la mort de Charlemagne, sous Louis le Débonnaire et Charles le Chauve, les désordres s'accrurent au midi des Carpathes, et le territoire avar transdanubien fut envahi pied à pied. Il s'établit alors dans le groupe de montagnes d'où descend la Morava, une puissance slave qui, non-seulement étendit sa domination sur presque tout ce territoire, mais se rendit redoutable à l'empire frank. Ce fut ce duché des Marahans ou Moraves, qui brilla quelques années d'un assez grand éclat dans l'Europe orientale, pour tomber sous les coups d'un peuple parent et vengeur des Avars, et faire place à un troisième empire hunnique, l'empire des Hongrois.