Histoire d'Attila et de ses successeurs (2/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe

Part 12

Chapter 123,762 wordsPublic domain

La diète ne fut pas plus tôt terminée, Charlemagne et ses vassaux germains n'eurent pas plus tôt regagné, chacun leur pays, que les assurances de paix commencèrent à se démentir. Les Slaves des bords de l'Elbe et de la Sâla firent des courses en Thuringe, et les Frisons se soulevèrent. Une armée franke partit contre ces derniers sous la conduite du comte Theuderic; mais pendant qu'elle suivait sans trop de précaution la route qui longeait le mont Suntal, dans la vallée du Wéser, elle fut assaillie par une multitude innombrable de Saxons ayant Witikind à leur tête. L'armée franke n'était point sur ses gardes; elle fut rompue, enveloppée, presque détruite: c'était l'histoire des légions de Varus dans le guet-apens de Teutobourg, mais le vengeur ne se fit pas attendre. Charlemagne lui-même entra en campagne; et son approche qui jetait toujours l'épouvante suffit pour dissiper les troupes saxonnes victorieuses. Bientôt il vit accourir vers lui toutes tremblantes les principales tribus avec leurs chefs: elles protestaient à qui mieux mieux de leur innocence, rejetant toute la faute sur Witikind qui venait de regagner son asile en Danemark. «Witikind s'est sauvé, répondit froidement le roi des Franks, mais ses complices sont ici, et je vous dois une leçon que, pour votre bien, j'ai trop longtemps différée.» On choisit parmi ceux qui se trouvèrent là quatre mille cinq cents chefs ou soldats qui avaient pris part à l'embuscade du Suntal, on leur enleva leurs armes, et on leur trancha la tête sur les bords de la petite rivière d'Alre qui se décharge dans le Wéser[282]: la rivière et le fleuve roulèrent pendant plusieurs jours à l'Océan des eaux ensanglantées et des cadavres. Cette effroyable leçon n'était pas faite pour calmer les Saxons, qui reprirent la guerre avec fureur; mais trois grandes batailles gagnées successivement par Charlemagne les épuisèrent tellement qu'ils demandèrent la paix. Witikind lui-même, découragé par ses revers, déposa les armes; et se rendant en France sous un sauf-conduit du roi, il l'alla trouver dans sa villa d'Attigny pour lui prêter foi et hommage et demander la grâce du baptême. Charlemagne voulut être son parrain. Witikind et ses compagnons, suivant l'expression de nos vieilles chroniques, furent donc baptisés et reçurent chrétienté[283]»; mais toujours excessif dans ses idées, le représentant de la Germanie païenne, l'éternel agitateur des Saxons devenu chrétien exalté, mérita par ses austérités sauvages de passer pour un saint. Ces événements se succédèrent coup sur coup. Le bonheur inaltérable qui accompagnait Charlemagne dans ses entreprises de guerre le couvrait aussi contre les complots souterrains: une conspiration des chefs des Thuringiens contre sa vie, fut découverte et punie par lui sans trop de rigueur[284].

[Note 282: _Annal. Franc_., ad. ann. 782.--Eginh., _Annal._, ann. cit.--Poet. Sax., eod. ann., et D. Bouq., t. V.]

[Note 283: _Chron., S. Den._, D. Bouq., V.]

[Note 284: _Annal. Franc._, ann. 783.--Eginh.--_Annal. Bertinian_.--Poet. Sax.]

Cependant, Tassilon n'était point resté inactif, et tandis que la Saxonie se faisait battre, il travaillait à réveiller la guerre en Italie, où le fils de Charlemagne encore adolescent, n'imposait qu'à demi aux Lombards. Irène s'était engagée positivement à envoyer dans l'Adriatique une flotte et une armée pour aider le fils de Didier à relever le trône de son père; le duc de Bénévent, Hérigise, avait reçu d'elle en signe d'intime alliance, une robe de patrice avec une paire de ciseaux destinés à tondre, suivant l'usage romain, sa longue chevelure barbare; les Lombards étaient dans l'attente, et les Italiens partisans des Grecs préparaient déjà leurs trahisons. Tassilon, de son côté, avait adressé aux Avars une ambassade secrète pour les exhorter à se joindre à lui[285], mais ceux-ci se montraient indécis, prétextant l'incertitude des promesses d'Irène et peu confiants d'ailleurs dans la personne de Tassilon. Le mystère n'était point une des vertus du duc de Bavière, il haïssait, il aimait, il conspirait tout haut, et Charles, informé d'une partie de ses menées soit par le pape, soit par les Bavarois eux-mêmes, somma son cousin de se rendre à la diète des Franks qui devait se tenir dans la ville de Worms au printemps de l'année 787. Quoique la sommation eût été faite dans toutes les formes, Tassilon n'y obéit point. C'était d'après la loi féodale un acte de félonie et une déclaration de guerre: Charlemagne, à peine la diète terminée, entoura la Bavière d'un cordon de soldats et marcha lui-même vers la rivière du Lech; il y trouva le vassal réfractaire plus mort que vif, humilié, repentant, implorant son pardon avec larmes. Telle fut la campagne du rebelle Tassilon. Charles se laissa fléchir encore cette fois; il reçut de lui avec le bâton, symbole de l'autorité ducale[286], un nouveau serment de foi et hommage, les mains de Tassilon placées dans les siennes[287], mais pour plus de garantie, il voulut qu'on ajoutât au serment douze otages choisis parmi les plus qualifiés de la Bavière et le fils du duc comme treizième. Le danger avait été grand pour le gendre de Didier, et la peur encore plus grande; l'orage passé, il n'y songea plus, et Liutberg aidant, il se replongea dans les intrigues avec plus d'audace que jamais.

[Note 285: _Chron._ S. Denis, 8. D. Bouq., V.]

[Note 286: Reddit ei cum baculo ipsam patriam. _Annal._ S. Nazar., ann. 787.--_Annal. Franc._, D. Bouq., V, p. 21.]

[Note 287: In vassatico se commendans per manus... _Annal. Franc._, ann. 787.--Tradens se manibus ejus ut servus... _Annal. Mett._, ann. cit.]

La fortune au reste semblait le favoriser: la flotte grecque mettait réellement à la voile, le midi de l'Italie s'armait, une sourde agitation se propageait dans le Nord; il revint à la charge près du kha-kan des Avars à qui cette fois il fit partager ses espérances. Un traité fut conclu entre eux par lequel le kha-kan s'engagea à envoyer, l'année suivante, une armée en Italie et une autre en Bavière; celle-là chargée de se joindre aux Grecs, celle-ci destinée à pousser les Bavarois qui hésiteraient sans doute à se déclarer contre les Franks; l'impulsion une fois donnée, il serait facile d'entraîner la Thuringe et les tribus saxonnes encore frémissantes. Que garantissait ce traité aux Huns qui ne faisaient jamais rien pour rien? On ne le sait pas positivement, mais on peut supposer avec quelque raison que la Bavière leur abandonnait cette frontière de l'Ens qui leur tenait tant au cœur. Ils avaient en outre l'espoir d'un grand butin à prélever, soit sur les amis, soit sur les ennemis. Cette idée de contraindre la Bavière à la guerre contre les Franks par une poussée des Avars appartenait, selon toute apparence, à Liutberg, et dénotait les fureurs impuissantes d'une femme[288], mais elle plut médiocrement aux leudes bavarois dont on se jouait ainsi sans vergogne. Les uns, par scrupule religieux, car ils regardaient comme une impiété l'alliance de leur duc avec ces païens contre le protecteur de l'Église: d'autres par scrupule de fidélité politique, car ils avaient juré foi et hommage au roi Charles, et ils tenaient à leur serment; d'autres enfin par admiration pour ce grand roi dont le joug leur paraissait plus acceptable à des hommes que celui d'un vieillard aveuglé et d'une femme, adressèrent des remontrances à Tassilon; mais celui-ci ne les accueillait que par son refrain accoutumé: «Mieux vaut la mort qu'une telle vie.» A ceux qui lui parlaient de leurs serments, il répétait ce qu'il leur avait déjà dit bien des fois, que ces serments-là ne se prêtaient que de bouche et laissaient libre le fond du cœur. On lui objecta aussi les douze otages et son propre fils qu'il avait livrés naguère à Charlemagne, mais à ces mots il s'écria avec colère; «J'aurais six fils entre les mains de cet homme, que je les sacrifierais tous les six plutôt que de tenir mon exécrable serment.[289]» Les nobles bavarois qui purent trouver mauvais qu'on fît si bon marché de leur vie, dénoncèrent secrètement Tassilon au roi, promettant de fournir en temps et lieu des preuves de leur accusation. Il se joignait à ces intrigues patentes certaines trames ténébreuses qu'on ne connaît pas bien et qui intéressaient les jours du roi: tout lui fut révélé. Le plus profond secret fut gardé sur cette affaire; et au printemps de l'année 788, Charlemagne convoqua Tassilon dans sa villa d'Ingelheim sur les bords du Rhin, comme s'il se fût agi d'une diète ordinaire.

[Note 288: Bajoarii cœperunt dicere, quod Tassilo non haberet fidem suam salvam, suadente uxore sua... _Annal. Lois._, ad ann. 788.]

[Note 289: Quod si sex filios haberet, se velle illos omnes magis perdere, antequam placita sic manerent, vel stabile permanerent, sicut juratum habuit. _Annal. Loisel_., ann. 788.]

L'étonnement du duc fut grand à Ingelheim, lorsqu'il s'aperçut qu'il comparaissait devant un tribunal destiné à le juger, et qu'il avait pour accusateurs ses propres sujets. Ses complots de tout genre, et ses crimes contre son seigneur furent déroulés l'un après l'autre, avec les circonstances et les preuves, mais les débats ne furent pas longs. Accablé par l'évidence, le malheureux avoua tout; intrigues en Grèce et en Italie, complot contre la vie du roi, provocation à la félonie vis-à-vis de ses leudes, alliance avec les Huns. Le traité conclu entre lui et ces païens pour la ruine de la chrétienté indigna sans doute l'assemblée à l'égal des attentats contre Charlemagne; et Tassilon, traître à Dieu non moins qu'au roi, fut condamné à mort d'une voix unanime[290]. Charlemagne fut le seul qui inclina pour la clémence, et parce qu'il connaissait la faiblesse de cet homme, et parce qu'il ne voulait pas verser le sang d'un membre de sa famille[291]. Comme Tassilon restait muet et stupide sous le poids de la sentence des juges, Charles lui demanda avec émotion ce qu'il voulait faire. «Tassilon, lui dit-il, quel est ton projet.[292]» «--Être moine et sauver mon âme[293]» répondit celui-ci d'une voix brève. Il ajouta après un moment de silence: «Accorde-moi la faveur de ne point paraître devant cette diète ni devant le peuple la tête rasée; qu'on ne me coupe les cheveux qu'au monastère.» Liutberg restée en Bavière, ignorait les événements d'Ingelheim: avant qu'elle en pût être informée, des émissaires du roi s'assurèrent de sa personne, de ses enfants et du trésor ducal; le tout embarqué sur le Danube fut amené sans encombre à Ingelheim. La fière lombarde subit le même sort que son mari, la réclusion monastique; et son front se courba sous le même linceul qui avait enseveli sa mère. Tassilon, enfermé d'abord dans le couvent de Saint-Goar près de Trèves, fut ensuite transféré à Lauresheim puis à Jumiège; ses deux fils Theudon et Theudebert prirent comme lui l'habit de moine, ses deux filles le voile des religieuses; l'aînée fut recluse dans l'abbaye de Chelles dont Gisèle, sœur de Charlemagne, était abbesse, l'autre dans celle de Notre-Dame de Soissons. Le trésor des ducs de Bavière alla grossir celui des Franks; et le pays réuni au territoire de la France reçut des gouverneurs royaux qualifiés de comtes ou de préfets. Ainsi, toutes les vieilles souverainetés de l'Europe, rois lombards, ducs d'Aquitaine, ducs saxons, ducs bavarois, descendaient l'une après l'autre dans le sépulcre ouvert aux rois mérovingiens. Du sein de cette mort anticipée, le monde des temps passés voyait s'élever les nouveaux temps; et les peuples de l'Europe, emportés par un mouvement irrésistible, marcher sur les pas d'une même famille à des destinées inconnues.

[Note 290: Omnes acclamaverunt eum esse reum mortis. _Annal., Engolism._, ann. 788.--Noxæ convictus omnium consensu, ut læsæ majestatis reus. _Annal. Lauresham._, ad eumd. ann.]

[Note 291: Dominus piissimus rex Carolus, motus misericordia, ob amorem Dei, et quia consanguineus ejus erat, continuit, ut non moreretur. _Annal. Engolism._, ad. ann. 788.]

[Note 292: Interrogavit Tassilonem quid agere vellet. Monach. Engolism. _Vit. Car. Magn._, ann. 788.]

[Note 293: Postulavit licentiam sibi tonsurandi et in monasterium introeundi ut salvaret animam suam. _Id., ub. sup._]

On eût pu croire les Avars éclairés ou découragés par la chute de Tassilon, il n'en fut rien: le kha-kan avait mis toutes ses troupes sur pied; lui et son peuple avaient compté sur un butin qu'ils ne voulaient pas perdre; et suivant le traité fait avec le duc de Bavière, une armée descendit en Italie vers le milieu de l'année 788. Elle attendit dans le Frioul et tout en pillant, suivant son usage, que la flotte partie de Constantinople eût débarqué en Italie, Adalgise et les auxiliaires grecs. La flotte, suivant ce qui avait été convenu, devait les déposer sur la côte de Ravenne ou dans le golfe de Trieste, elle les transporta sur la pointe méridionale de l'Italie où ils n'eurent rien à faire. En effet, le duc de Bénévent, Hérigise, étant mort subitement, sa veuve avait fait la paix avec Charlemagne dans l'intérêt de son fils Grimoald, et quand les Grecs voulurent pénétrer dans l'intérieur de la presqu'île, les Bénéventins leur barrèrent le chemin. L'armée franke, aidée de ces nouveaux alliés, mit en pleine déconfiture les troupes d'Irène. Les Lombards, dont l'attitude avait été suspecte ou nettement hostile au nord de l'Italie, rentrèrent dans le devoir; et les Franks tombant vigoureusement sur les Huns, en eurent bientôt débarrassé le Frioul[294]. Cet échec n'empêcha pas le kha-kan d'envoyer en Bavière sa seconde armée, qui fut également battue. Deux généraux franks, Grahaman et Odoacre, prenant le commandement des troupes bavaroises, vinrent attendre les Huns sur la rive gauche de l'Ips, et défendirent si bien le passage de cette rivière, que le kha-kan se retira avec plus de dix mille hommes tués ou noyés[295]. Une troisième armée, reprenant l'offensive, vint encore se faire battre. Il y avait eu de la part des Huns agression évidente et gratuite, attaque en pleine paix, violation du droit des gens: Charlemagne résolut d'en tirer vengeance. Le kha-kan et le ouïgour eurent beau envoyer une ambassade à la diète de Worms, au printemps de l'année 790, pour donner des explications et prévenir la guerre s'il se pouvait, Charlemagne traita durement leurs envoyés. Après avoir entretenu la diète «de l'intolérable malice dont cette nation faisait preuve contre le peuple de France et contre l'église de Dieu[296]» et de la nécessité de lui infliger un châtiment exemplaire, il s'occupa des préparatifs d'une expédition sérieuse, et qu'il supposait devoir être longue, échelonnant des corps d'armée sur le Rhin et au delà du Rhin, et réunissant de tous côtés des armes et des vivres. Jamais, disent les historiens, on n'avait vu de tels approvisionnements[297], et jamais ce roi, qui mettait au premier rang des qualités guerrières la maturité des plans et la prévoyance, n'en avait montré davantage.

[Note 294: Avari victi confusione fugati sunt, et victoriam Franci habuerunt. Monach. Engolism., ad. ann. 788.--Deo largiente, victoriam obtinuerunt Franci. Regin. ad eumd. ann.]

[Note 295: In campo Ibosæ, et missi regis Caroli Grahamanus et Audacrus cum paucis Francis fuerunt ex parte Bajoariorum, et victoria fuit christianorum, Deo protegente. De Avaris occisi sunt ad decem millia, alii in Danubium submersi... Monach. Engolism., _loc. cit._--In campo Iboræ... Regin., _ub. sup._]

[Note 296: Cum consilio optimatum regni, disposuit ire in regnum Avarorum, propter intolerabilem malitiam quam in Galliarum populos et in ecclesias Dei fecerunt... _Chron. S. Arnulph._, ad. ann. 791.]

[Note 297: Bellum maximum omnium, quod Carolus animosius quam cætera et longe majori apparatu, administravit. Eginh., _Vit. Car. Magn._]

L'annonce d'une expédition prochaine contre les Avars produisit dans toute la Gaule une émotion de curiosité qui n'était pas exempte d'inquiétude. De tant de guerres que Charlemagne avait accomplies dans toutes les parties de l'Europe, aucune peut-être n'avait excité au même point que celle-ci les puissances de l'imagination. Ici le pays et la nation étaient complétement inconnus, et ce qu'on en apprenait par les livres contemporains répandus en Occident, c'est que les Avars étaient un peuple de sorciers[298] qui avait mis en déroute par des artifices magiques, l'armée de Sigebert, époux de Brunehaut, et qui avait failli prendre d'assaut Constantinople, une race de païens pervers dont la rage s'attaquait avant tout aux monastères et aux églises. Les érudits qui connaissaient la filiation des Huns et des Avars en disaient un peu davantage. Confondant le passé et le présent et attribuant la même histoire aux deux branches collatérales des Huns, ils racontaient les dévastations d'Attila, fléau de Dieu, et sa campagne dans les Gaules. A ce nom, que la tradition prétendait connaître mieux encore que l'histoire, les récits devenaient inépuisables, car il était écrit en caractères de sang dans les chroniques des villes et dans les légendes des églises. Metz parlait de son oratoire de Saint Étienne, resté seul debout au milieu des flammes allumées par Attila; Paris rappelait sainte Geneviève, Orléans saint Agnan, Troyes saint Loup; Reims montrait les cadavres décollés de Nicaise et d'Eutropie; Cologne, les ossements accumulés des onze mille compagnes d'Ursule: qui n'avait pas ses martyrs et ses ruines?

[Note 298: Fredeg.--Paul. Diac.--Voir ci-dessus Hist. des Avars, t. I.]

C'était dans ces narrations colorées par la poésie des âges que se déployait le savoir des clercs. Les gens de guerre, les poëtes mondains, les femmes surtout, puisaient de préférence dans une autre source de traditions, dans ces chants épiques en idiome teuton dont Attila était un des héros, qui se répétaient partout, et auxquels Charles lui-même venait de donner une nouvelle vogue en les réunissant[299]. C'est là qu'on étudiait la vie du terrible conquérant, ses amours, ses femmes, sa mort tragique des mains d'une jeune fille germaine la nuit de leurs noces. Comment cette poésie amoureuse se mêlait-elle à la légende? Simplement et sans apprêt, comme nous le font voir quelques restes de la littérature du temps. «Le grand roi Charles, dit le moine saxon, poëte et historien de Charlemagne, avait hâte de rendre aux Huns ce qu'ils méritaient. En effet, tant que cette nation fut florissante et dominatrice des autres, elle ne cessa de faire du mal aux Franks, témoin Saint-Étienne de Metz et tant d'autres églises livrées à l'incendie, jusqu'au jour où son roi Attila, frappé mortellement par une femme, fut envoyé au fond du Tartare..... C'était dans le cours d'une nuit paisible, quand tous les êtres animés sont ensevelis dans le repos; lui-même dormait accablé de vin et de sommeil, mais sa cruelle épouse ne dormait point; l'aiguillon de la haine la tenait éveillée, et, reine, elle osa accomplir sur le roi un attentat horrible[300]. Il est vrai qu'elle vengeait par ce meurtre le crime de son père assassiné par son époux. Depuis lors la puissance des Huns tomba comme par un coup du ciel... Les défaites infligées aux pères et les outrages faits aux enfants stimulaient l'esprit du roi Charles, qui gardait au fond de sa mémoire les monuments des vieilles colères[301].»

[Note 299: Eginh.]

[Note 300:

Cum nox omnigenis animantibus alta quietem Suggereret, emptis cru lelibus effera conjux, Ducens insomnes odiis stimulantibus umbras, Horrendo regem regina peremerit ausu. Poet. Sax., II, ap. P. Douq., t. V, p. 154.]

[Note 301:

Ergo patrum cladis nota mansit inusta nepotum Pectoribus, servans iræ monumenta vetustæ. _Id. ibid._]

Les préparatifs de la guerre durèrent près de deux ans, et quand Charlemagne eut réuni en Bavière suffisamment d'hommes, de chevaux, d'approvisionnements de tout genre, il se rendit à Ratisbonne, où il établissait son quartier général; la reine Fastrade l'y suivit. Les épouses de Charlemagne n'étaient point comme les sultanes de l'Orient, des femmes amollies dans le repos, faibles de corps et d'âme et destinées à vivre et à mourir sous des verrous: le soldat infatigable voulait des compagnes de ses travaux et des mères fécondes. Quand ces mérites leur manquaient, son cœur se détachait d'elles, et il les répudiait[302]. Fastrade, qu'il avait épousée en 785, après la mort d'Hildegarde, était, malgré les défauts d'un caractère dur et hautain, une de ces femmes qu'il aimait, une confidente et parfois une conseillère utile dans les rudes labeurs de sa vie. Il l'installa donc à Ratisbonne avec les trois filles qu'elle lui avaient données et qui étaient de jeunes enfants, et celles plus nombreuses et plus âgées qu'il avait eues de ses autres épouses et de ses concubines. Fastrade les soignait toutes également, sans jalousie comme sans prédilection, exerçant leur esprit et leurs doigts par des travaux variés, et filant au milieu d'elles. Charles avait voulu que son fils Louis, roi d'Aquitaine, alors âgé de treize ans, assistât aux opérations de cette guerre et y fît ses premières armes. Sous le léger costume aquitain, que son père aimait à lui voir porter comme un hommage rendu à ses sujets d'outre-Loire, on le voyait cavalcader au milieu des Franks bardés de fer. «Il avait, disent les historiens, un petit manteau rond, des manches de chemise fort amples, des bottines où les éperons n'étaient pas liés avec des courroies, à la manière des Franks, mais enfoncés dans le haut du talon, et un javelot à la main[303].» Le jeune Louis, dans cet équipage, avait un air à la fois guerrier et gracieux. Charles lui ceignit lui-même son baudrier garni de l'épée à la vue des troupes rangées en cercle, et cette remise solennelle des armes est ce qu'on appela plus tard «faire chevalier[304].» Les généraux ayant reçu leurs ordres et chaque corps d'armée sa destination particulière, le roi partit pour les bords de l'Ens, où stationnait la division qu'il devait commander en personne.

[Note 302: C'est le motif que donne le moine de Saint-Gall pour la répudiation de la fille de Didier.]

[Note 303: Anonym. Auct. _Vit. Ludovic._, ad. ann. 785.]

[Note 304: _Id., ibid._, ann. 791.]

Le plan de campagne de Charlemagne, si mûrement préparé, au dire des historiens, semble avoir devancé, par la hardiesse et la science des combinaisons, le génie stratégique moderne[305]. Maître de l'Italie en même temps que de la Bavière, il prit deux bases d'opérations, l'une sur le Haut-Danube, l'autre sur le Pô. Tandis que l'armée de France attaquerait la Hunnie de front par la grande vallée qui la traverse, l'armée d'Italie, sous la conduite du roi Pépin, devait franchir les Alpes et la prendre en flanc par les vallées de la Drave et de la Save. L'armée franke était partagée elle-même en deux corps destinés à agir simultanément sur les deux rives du Danube. Charlemagne, prenant le commandement du premier corps, composé des Franks proprement dits, des Alemans et des Souabes, devait opérer sur la rive droite, la plus importante militairement, et envahir les Pannonies[306]; le second corps, composé des contingents saxons et frisons, devait suivre les chemins tourmentés et resserrés de la rive gauche et attaquer le cœur de la Hunnie; il était commandé par deux généraux franks d'un grand renom, le comte Theuderic et le chambellan Megenfrid[307]. Une flottille nombreuse, portant les approvisionnements de la campagne et en outre les contingents bavarois, devait descendre le fleuve en suivant les mouvements des deux divisions de terre, et fortifier l'une ou l'autre au besoin[308]. Pépin avait reçu l'ordre d'arriver sur les Alpes à la fin d'août et de pénétrer immédiatement dans la Pannonie inférieure; les opérations sur le Danube étaient fixées à la première semaine de septembre.