Histoire d'Attila et de ses successeurs (2/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe
Part 11
Au meurtre de saint Émeramme que l'Église qualifia de martyre succéda chez les Bavarois une longue anarchie civile et religieuse, les uns revenant avec ardeur au paganisme, les autres se maintenant chrétiens, mais d'un christianisme rendu presque méconnaissable par un bizarre mélange de superstitions païennes et d'hérésies. L'épée austrasienne vint à plusieurs reprises remettre l'ordre dans ce chaos, toutefois, il durait encore en 696, lorsque fut tentée une seconde mission religieuse chez les Huns. Elle le fut par Rudbert ou Rupert, évêque de Worms, qui reprenant l'idée d'Émeramme vint débarquer par le Danube à Ratisbonne[265] où il put contempler les reliques de son prédécesseur martyrisé, dont la vue ne l'effraya point. Rupert appartenait à cette classe du clergé gallo-frank qui, sorti de la race conquérante, en ressentait encore les instincts, et joignait aux dons chrétiens de l'humilité et de la patience, l'audace des entreprises et l'autorité du commandement. Le pacifique gouvernement des églises et la vie oisive des cloîtres ne suffisaient pas toujours à ces pasteurs des races guerrières: il leur fallait de l'agitation, des bois, des montagnes, des conquêtes; et on les voyait souvent, cédant au besoin des saintes aventures, échanger la crosse d'or de l'évêque pour le bâton noueux du pèlerin. C'est ce que venait de faire Rupert qui se vantait d'avoir dans les veines du sang des rois mérovingiens[266], mais qui n'était guère moins fier des cicatrices de son martyre, un duc germain idolâtre l'ayant fait prendre un jour et battre de verges jusqu'au point de le laisser pour mort sur la place[267]. Ce n'est pas à un tel homme venu en Bavière avec le dessein de n'y point rester, qu'on aurait aisément barré le chemin; d'ailleurs l'esprit des Bavarois châtiés par Pépin d'Héristal, se trouvait alors disposé au calme et à la résignation. Rupert s'occupa d'eux volontiers, et pendant un séjour de quelques semaines à Ratisbonne, il les aida à redevenir chrétiens. Dans le doute où il se trouvait de la foi de chacun d'eux, il prit le sage parti de les rebaptiser tous, ce qu'il fit avec l'aide de ses clercs et à commencer par le duc[268]. Libre alors de tous devoirs de conscience, vis-à-vis de la Bavière, il continua son voyage par eau, en descendant le Danube le long de sa rive droite, débarquant près des villes et des bourgs, partout où des populations nombreuses semblaient appeler ses prédications. Il ne lui advint aucun mal, et de cette façon il put pousser jusqu'au confluent de la Save qui servait de limite entre la Hunnie et l'empire grec. Là, il quitta sa barque pour pénétrer dans l'intérieur du pays et opérer son retour par terre, en traversant d'un bout à l'autre les deux provinces pannoniennes.
[Note 265: _Vit. S. Rudebert. Episc. Saltzburg_, Mabill., Act. SS. O. B.; Germ. Sacr., II.]
[Note 266: Ex regali Francorum progenie ortus. _Vit. S. Rudbert._, n. 1.]
[Note 267: La légende dit que c'était un duc de Worms.]
[Note 268: Ipsum et multos alios istius gentis nobiles atque ignobiles viros, ad veram Christi fidem convertit, sacroque baptismate regeneravit. _Ibid._, no 2.--Lavacro sincero retinxit. German. Sacr., t. II, p. 39.]
Ce retour se fit également sans encombre. Les Avars surpris, inquiets peut-être, laissèrent Rupert remplir sa pieuse mission sans la troubler et sans le maltraiter en quoi que ce fût: il put même croire qu'il avait fait des prosélytes. Après avoir ainsi répandu parmi ces barbares l'enseignement du christianisme, il s'arrêta dans la vallée que baigne la rivière de Lorch sur la lisière du territoire bavarois. Au lieu où cette rivière se jette dans le Danube, un peu au-dessus de l'Ens, s'élevait alors une ville que les actes désignent sous le nom latin de _Laureacum_: c'était une des places fortes du pays, protégée qu'elle était au nord par le Danube, à l'est par l'Ens, à l'ouest et au sud par le lit et les marais du Lorch. Rupert comme un commandant d'armée en fit le quartier général de sa prédication qu'il étendit chez les Vendes Carinthiens, franchissant courageusement le Hartberg, c'est-à-dire la _Dure-Montagne_, pour pénétrer dans les retraites sauvages des Slaves[269]. Il y trouva, à ce qu'il paraît, des esprits soumis et sincères; et après avoir vu pour prix de ses travaux apostoliques, des églises se construire en grand nombre et des monastères se fonder, il se retira à Passau, laissant des clercs ordonnés par ses mains poursuivre et perfectionner son ouvrage.
[Note 269: Pertransiens omnem Alpiarum regionem ad Carentanorum regnnm pervenit... transcensoque monte altissimo, Mons-durus appellato, prædicavit Wandalis. _Vit. S. Rudbert_.--German. Sacr.]
Ses leçons toutefois n'avaient point fructifié dans l'esprit rétif des Avars; non seulement le paganisme persista généralement parmi eux, mais, à l'incitation de leurs sorciers, ils se prirent d'une haine féroce contre tout ce qui rappelait la mission de leur apôtre Rupert. En 736, s'étant jetés sur la ville de Laureacum, ils y dévastèrent particulièrement les lieux saints; et l'évêque et ses prêtres auraient été tous égorgés, s'ils n'avaient réussi à sortir de la place, emportant dans leur fuite les ornements et les vases sacrés des églises[270]. La colère des Avars, trompés dans leur cruauté, se déchargea sur les monuments eux-mêmes; tout fut incendié et détruit, églises, maisons, murailles, à tel point que, plus d'un siècle après on hésitait sur l'emplacement qu'avait occupé cette ville infortunée: on croyait en retrouver la trace aux ruines d'une basilique dédiée à saint Laurent dont Rupert avait fait la métropole de sa mission[271]: fragile citadelle d'un établissement si vite disparu. Les Bavarois répondirent à l'attaque des Huns par d'autres attaques. Ceux-ci réclamaient l'Ens pour leur limite occidentale au midi du Danube; les Bavarois voulaient la reporter plus loin; elle fut prise et reprise dix fois en vingt ans, et le fleuve incessamment rougi de sang humain. L'avantage demeura enfin aux Bavarois. Repoussés jusqu'au défilé qui couvre la ville de Vienne du côté de l'ouest, les Huns reçurent pour frontière le Mont-Comagène et ce rameau détaché des Alpes styriennes qui s'appelle aujourd'hui Kalenberg et s'appelait alors Cettius. Ils eurent beau revendiquer de temps à autre ce qu'ils regardaient comme leur vraie limite; les armes bavaroises, fortifiées de l'autorité de la France, surent les contenir au delà, et le Mont-Comagène, poste avancé de la Hunnie du côté des populations teutoniques, reçut en langue germaine le nom de _Chunberg_ qui signifiait montagne des Huns[272].
[Note 270: Quo se suosque hostium prædæ subtraheret, cum omni sacræ suppellectilis instrumento Pataviam se contulit. German. Sacr., t. I, p. 121.]
[Note 271: Urbs sæpius vastata, tandem circa annum 737 funditus eversa, ne vestigium reliquit sui, præter basilicam sancti Laurentii M. quam olim archiepiscopalem putant, intra mœnia sitam. _Ibid._, t. I, p. 5.]
[Note 272: German. Sacr., t. I, p. 5; et II, p. 71.]
Tandis que les Avars se retrempaient dans ces luttes contre un peuple belliqueux, et recouvraient quelque peu de leur ancienne énergie, une grande révolution venait de s'opérer dans l'empire gallo-frank. La race de Mérovée, descendue du trône par degrés, était allée finir au fond des cloîtres, ces sépulcres que les mœurs du temps ouvraient aux princes incapables de régner et aux royautés déchues. L'héroïque lignée des maires du palais d'Austrasie avait passé de la souveraineté de fait sur tout l'empire frank à la souveraineté de droit, par la proclamation et le couronnement de Pépin le Bref; et cet empire, suivant en quelque sorte dans sa progression les destinées d'une seule famille, s'était accru en même temps qu'elle et successivement de Pépin d'Héristal à Charles Martel, et de Charles Martel à Pépin le Bref. Quand celui-ci mourut en 768, son fils Charlemagne se trouvait déjà le plus puissant monarque de la chrétienté. Ce fut lui qui mit le comble à la grandeur de la France et à l'élévation de sa maison. Vers l'an 780 son empire s'étendait en longueur de l'Èbre à la Vistule, en largeur de l'Océan à la mer Adriatique, et de la mer Baltique aux montagnes de la Bohême; embrassant dans son sein l'Espagne septentrionale, l'ancienne Gaule romaine, presque toute l'Italie, le Frioul, la Carinthie, l'Alemanie, la Thuringe, la Bavière, la Saxonie, et les pays slaves limitrophes soit de la Baltique soit des monts Sudètes. Les habitants de ces vastes contrées étaient ou sujets directs des Franks, incorporés à leur territoire propre, ou peuples vassaux gouvernés par des chefs particuliers sous la suprématie de la France; de sorte que la Hunnie, si reculée qu'elle fût vers l'orient de l'Europe, se trouvait doublement voisine de l'empire frank, qui la serrait comme dans une tenaille, d'un côté par la Bavière et la Thuringe, de l'autre, par l'Italie et le duché de Frioul son annexe.
Charlemagne à ce moment avait fait taire tous ses ennemis, excepté deux (il est vrai qu'ils étaient dignes de ce nom), les Saxons, vassaux mal soumis dont les révoltes étaient périodiques, et l'empire romain d'Orient, appelé plus communément l'empire grec, qui cherchait à recouvrer en Italie tantôt par la guerre, tantôt et le plus souvent par l'intrigue, le territoire et les droits qu'il y avait perdus. C'étaient deux causes d'agitation perpétuelle aux deux extrémités de l'empire frank. On donnait alors le nom de Saxonie à toute la largeur de l'Allemagne actuelle, entre l'Océan germanique et les montagnes de Bohême, et à sa longueur entre la mer Baltique et le Rhin, non pas que les tribus de race saxonne occupassent entièrement ce pays, mais parce qu'elles le dominaient, parce qu'elles avaient réuni presque tous les peuples germains du nord et même plusieurs peuples slaves dans une confédération dont elles étaient l'âme et à qui elles faisaient partager, avec leur aversion contre les Franks, leurs efforts incessants pour en secouer le joug. La confédération saxonne était flanquée à l'ouest et le long de l'Océan par la petite nation des Frisons, au nord et le long de la Baltique par celle des Danois, et à l'est par les tribus sorabes et vendes des bords de l'Elbe supérieur, qui toutes, sans en être membres nominalement, faisaient au fond cause commune avec elle et la secondaient de leurs armes quand elle en avait besoin. Plus à l'est encore la Bavière vassale de la France, mais vassale longtemps réfractaire, flottait incertaine au gré des chances de la guerre, tandis que la Thuringe, partie intégrante de l'empire frank, se débattait encore sourdement sous la main de ses maîtres. Arrière-ban de la Germanie barbare et païenne, qui menaçait d'une nouvelle invasion les contrées du midi soumises à des Germains devenus chrétiens et civilisés, les Saxons se montraient animés d'une double passion de conquête et de fanatisme religieux. En vain les Franks mêlant à leur tour la religion chrétienne et la guerre, forçaient les Saxons vaincus à se faire baptiser et à recevoir des prêtres parmi eux, les Saxons au premier rayon d'espoir relevaient la colonne d'Irmin, l'idole des vieux Germains, et massacraient leurs prêtres chrétiens[273]. Le pillage de la rive gauche du Rhin était l'accompagnement ordinaire de ces insurrections religieuses. Le sort avait donné pour chef aux Saxons un barbare habile et heureux qui balança quelque temps la fortune de Charlemagne, Witikind, l'Arminius de ce dernier âge de la Germanie.
[Note 273: Saxones... reversi ad paganismum, quem primum respuerant, relinquentes christianitatem, episcopos et presbyteros occidebant, et ad culturam idolorum se convertebant. _Chron. Moissiac._, ad. ann. 792.]
Le second ennemi de Charlemagne, l'empire grec avait alors à sa tête une femme, mais une femme de génie, l'impératrice Irène, mère et tutrice du jeune empereur Constantin VI, surnommé Porphyrogénète. Autant Witikind déployait d'audace et d'activité guerrière pour retarder le progrès des Franks dans le nord de l'Europe, autant l'impératrice Irène montrait d'adresse à leur créer des embarras en Italie. Les Franks n'étaient arrivés à la domination de ce pays que par la faute des empereurs grecs, ennemis du culte des images, Léon l'Iconomaque et Constantin Copronyme, dont le fanatisme follement persécuteur força les possessions grecques de la Haute-Italie à se rendre indépendantes de l'empire d'Orient et l'église romaine à se séparer de l'église grecque. Tandis que les villes de l'exarchat et de la Pentapole, groupées autour de la papauté, cherchaient à se constituer en État libre, les rois lombards, profitant de leur faiblesse, avaient voulu les asservir et menaçaient Rome et le pape lui-même. C'est alors que Pépin, puis Charlemagne, avaient passé les Alpes à l'appel du pape et des Italiens, que le roi Didier, renversé du trône des Lombards, avait été jeté dans un cloître, que le trône lui même avait suivi ce roi dans sa chute et qu'un nouveau royaume d'Italie, placé sous la suprématie de la France, avait été fondé par Charlemagne en faveur de son second fils Pépin.
Les anciennes possessions grecques de la Haute Italie réunies à la ville de Rome formèrent dès lors sous le nom de _patrimoine de saint Pierre_, un petit État dont le pape était le chef, en vertu d'une donation faite par Pépin et confirmée par Charlemagne. Cependant l'empire grec possédait encore une portion de l'Italie méridionale, et les ducs de Spolète et de Bénévent, liés à l'ancienne monarchie lombarde, se montraient disposés à faire cause commune avec lui pour rétablir la presqu'île dans son ancien état politique. C'était là en effet l'ambition d'Irène, qui avait fait de Constantinople un centre d'intrigues, dont les fils se croisaient sur toute l'étendue de l'Italie et passaient même par-dessus les Alpes. Lombards, Bénéventins, Italiens ruinés par la guerre ou froissés par un pouvoir nouveau, tous les vaincus, tous les mécontents portaient là leurs espérances; Adalgise, fils du dernier roi lombard, y sollicitait publiquement l'assistance d'une flotte et d'une armée pour venir relever le trône de son père, et l'impératrice les lui promettait, en même temps qu'elle faisait demander pour son propre fils la fille de Charlemagne, Rotrude, qu'elle se réservait de refuser si le roi des Franks l'accordait. L'astuce proverbiale des Grecs ne s'était jamais montrée plus habile et plus menaçante que dans la politique d'Irène qui tenait en échec toute la puissance de Charlemagne, en l'empêchant de rien consolider; en entretenant parmi les Lombards leur esprit de nationalité et de vengeance, et parmi les mobiles Italiens le vague espoir d'une condition meilleure. Tout le monde attendait donc avec la même anxiété, quoique avec des sentiments divers, le moment où une flotte romaine, sous le pavillon des Césars byzantins, débarquerait en Italie l'héritier du trône des Lombards.
Si les Avars, placés entre l'Italie et la confédération saxonne, étaient entrés de bonne heure dans ces querelles, en se portant soit du côté des Lombards, soit de celui des Saxons, la guerre pouvait changer de face ou du moins devenir indécise. Il eût été facile à Didier d'attirer dans le parti des Lombards ce peuple, vieil allié d'Alboïn et de ses successeurs, mais le faible Didier n'y songea pas, ou s'il y songea, il remit à son gendre Tassilon, duc de Bavière, voisin et ennemi des Huns, le soin de décider s'il fallait les appeler ou non. C'était un triste conseiller pour un roi sans force, et un bien frêle soutien pour une cause à moitié perdue, que ce duc Tassilon, pusillanime et présomptueux, inutile à ses amis quand il ne leur était pas funeste, et flottant perpétuellement entre une audace désespérée et un abattement sans mesure. Sorti de l'illustre maison des Agilolfings destinée à finir avec lui, il avait la vanité de sa race sans en avoir le noble orgueil. Le nom de vassal lui pesait; la sujétion, l'obéissance, les lois de la subordination féodale lui semblaient des insultes à sa dignité; et ce qui eût dû alléger pour lui le fardeau du devoir, sa parenté avec Charlemagne dont il était le cousin germain par sa mère, le lui rendait plus insupportable en ajoutant aux humiliations du souverain les tourments de la jalousie domestique. On le voyait donc toujours en révolte soit de parole, soit de fait. Même sans vouloir ou pouvoir la guerre, il discutait arrogamment les ordres de son seigneur, il le méconnaissait; convoqué en sa qualité de vassal aux diètes de l'empire frank, il refusait de s'y rendre; puis quand une armée franke arrivait pour le châtier, toute cette vanité malade s'évanouissait en fumée, et Tassilon, à genoux, sollicitait de Charlemagne un pardon que Charlemagne accordait toujours. Peut-être que cette clémence, un peu dédaigneuse dans la forme mais sincère au fond, eût fini par toucher son cœur sans le mauvais génie que le sort lui avait donné pour compagnon de sa vie; je veux parler de sa femme Liutberg, fille de Didier, et sœur de cette princesse lombarde que Charlemagne avait épousée et renvoyée au bout d'un an.
Mariée à Tassilon vers 764, Liutberg avait vu se consommer de catastrophe en catastrophe la ruine de sa famille, accomplie par la main des Franks et dont Charlemagne recueillait le fruit; les Lombards dépossédés de l'Italie, son père jeté du trône au fond d'un cloître, son frère exilé, errant à travers le monde, sa sœur déshonorée par un divorce. Elle détestait donc les Franks et par-dessus tout leur roi qu'elle poursuivait d'une haine implacable. Pour se venger de lui pleinement, ne fût-ce qu'un jour, elle eût tout sacrifié sans hésitation, mari, enfants, sujets, couronne, elle-même enfin. La passion qui l'animait était une de ces folies de férocité que les cœurs lombards et gépides savaient seuls nourrir; c'était la haine d'Alboïn contre Cunimond, de Rosemonde contre Alboïn. Il y avait là quelque chose de monstrueux, d'étranger à la nature humaine qui effrayait les contemporains eux-mêmes; et ils donnèrent à cette femme la qualification de _Liutberg haïssable devant Dieu_[274]. Elle avait corrompu à ce point l'âme de son faible mari, que, malgré des sentiments chrétiens que la suite montra sincères, il se vantait de ne prêter serment de fidélité au roi Charles que des lèvres et non du cœur, et qu'il recommandait à ses leudes bavarois de ne se point croire liés plus que lui par les serments qu'ils avaient prêtés[275]. Habile à le dominer par les côtés puérils de son caractère, par sa prétention à tout conduire, à être tout, elle lui présentait les nombreux pardons du roi des Franks comme des outrages plus sanglants que son inimitié déclarée. Sous ces excitations incessantes, Tassilon ne rêvait plus que complots et rébellions; on l'entendait s'écrier avec amertume: «Mieux vaut cent fois la mort qu'une telle vie[276]!» Tandis que d'un côté il entretenait des correspondances avec l'impératrice Irène, avec le duc de Bénévent, avec tous les mécontents italiens, au profit d'Adalgise; de l'autre il excitait les Saxons, et se faisait le confident ou le complice des assassins, qui, en Thuringe ou ailleurs, conspiraient contre les jours du roi[277]. L'insensé Tassilon, ivre de son importance, se voyait déjà l'arbitre du monde et le libérateur des Germains opprimés.
[Note 274: Deo odibilis Liutberga. Monach. Engolism., ad. ann. 788.]
[Note 275: Quod homines suos juberet, quando jurare deberent, et aliter in mente retinerent, et sub dolo jurarent. _Annal. Bertinian._, ad. eumd. ann.]
[Note 276: Se velle potius mon quam ita vivere. _Annal. Loisel._, eod. ann.]
[Note 277: Confessus se super vita regis consiliasse. _Annal. Bertinian._, eod. ann.--Eginh., _Annal._ ann. cit.]
Tel était l'état des choses dans l'Europe occidentale et celui des esprits, quand Charlemagne, en 782, convoqua à Paderborn, près des sources de la Lippe, une diète de ses vassaux d'outre-Rhin. L'Allemagne était dans une assez grande fermentation; de sourdes rumeurs couraient sur la réapparition de Witikind en Saxonie, et sur les préparatifs cachés des Westphaliens; on s'attendait à une reprise d'armes pour la saison d'été qui allait s'ouvrir. Mais contre toute prévision la diète fut nombreuse et pacifique; aucun des chefs saxons n'y manqua, Witikind excepté[278], et ils n'eurent pour le roi des Franks que des protestations de fidélité et de respect. Sigefrid lui-même, ce roi de Danemark, qui donnait ordinairement asile dans ses États à Witikind fugitif, envoya ses ambassadeurs à la diète, où leur présence ne causa pas un médiocre étonnement[279]. La surprise fut plus grande encore lorsqu'on vit arriver les ambassadeurs d'un peuple qui n'avait jamais paru aux plaids des Franks, et qu'au costume de ses représentants, à leurs armes, à leurs cheveux tressés, tombant en longues nattes le long de leur dos, on reconnut être le peuple des Huns[280]. Ces hommes venaient au nom du kha-kan et du jugurre ou ouïgour, leurs deux magistrats suprêmes, entretenir le roi Charles des différends qui avaient existé et existaient toujours entre eux et les Bavarois sur la fixation de leur frontière occidentale. C'était là l'objet ostensible de leur mission. Suivant toute vraisemblance, ils en avaient un autre secret; ils venaient, comme les envoyés du roi Sigefrid, observer ce qui se passerait à la diète, sonder le terrain et se concerter, s'il le fallait, pour quelque alliance avec les ennemis des Franks; ce qui est certain, c'est que leur liaison politique avec la Bavière data de cette époque. Ils exposèrent en public leurs droits ou leurs prétentions à la frontière de l'Ens: «Charles, disent les historiens, les écouta avec bonté, leur répondit prudemment, et les congédia[281].»
[Note 278: Ibi Saxones convenientes, excepto Witikindo. _Annal. Franc_...--Omnes Saxones, excepto rebelli Witikindo... _Annal. Bertinian._, ann. 788.]
[Note 279: Legatos Sigefridi regis Danorum... Eginh., _Vit. Carol. Mag._, ad. ann. 782.--_Annal. Franc., ub. sup._--Poet. Sax., II, _Indict._, 4.]
[Note 280: Etiam et missi a Chagano et Vigurro... _Annal. Franc._, ad. ann. 782.--Quos Chaganus et Jugurrus principes Hunnorum miserunt. Eginh. _Vit._ _Carol. M._--Auct. incert., _Vit. Carol. M._, ann. 781.--_Annal. Bertin._, ann. 782.
Et quos Jugurgus pariterque Chaganus ad ipsum Hunnorum misere duces...... Poet. Sax. II, ann. 782.]
[Note 281: Audivit et solvit. Eginh., _Vit. Carol. Magn._
Audiit; absolvitque datis prudenter eisdem Responsis... Poet. Sax., _ubi sup._]