Histoire d'Attila et de ses successeurs (2/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe
Part 10
[Note 245: Principatu autem Serbliæ a patre ad duos fratres devoluto, alter sumpta populi parte dimidia, ad Romanorum imperatorem Heraclium confugit; qui ei excepto locum ad inhabitandum dedit in Thessaloniæ themate... Const. Porphyr., _De Admin. Imp._, c. 32.]
[Note 246: Sed cum trajecissent Danubium, pœnitentia ducti per prætorem, qui tunc temporis Belegradum administrabat, ab Heraclio imperatore petierunt ut aliam sibi terram ad inhabitandum assignare vellet. _Id. ibid._]
Héraclius avait rattaché les Bulgares à l'empire sans les admettre sur son territoire: mais ils surent bien s'y faire une place eux-mêmes après sa mort. Le fidèle roi Kouvrat, ayant laissé après lui cinq fils qui, moins sages que leur père, morcelèrent entre eux son royaume, Asparuch, l'un d'eux, vint avec ses tribus s'établir près des bouches du Danube dans un terrain bordé d'un côté par de vastes marais et de l'autre par des roches abruptes[247]. Retranché là comme dans un fort, il harcelait à l'est les Avars, au midi les Romains, pour qui il n'avait pas d'aussi bonnes dispositions que son père. Il finit par passer le Danube, s'emparer de Varna et fonder le grand État qui porte encore aujourd'hui le nom de Bulgarie. Quoique les Bulgares n'eussent ni la soumission des Serbes, ni la fidélité des Croates, l'empire s'accommoda avec eux. Trouvant le pays déjà occupé en partie par les émigrations slaves des Séwères et des Sept-Nations, ils les conservèrent dans leur sein. Ils reçurent également toutes les alluvions d'émigrés antes et slovènes que la Slavie leur envoya, de sorte que leur domination devint mi-partie bulgare et mi-partie slave, et que même les habitudes et la langue des Slaves y prévalurent avec le temps. Le christianisme est venu, mais plus tard, compléter le mélange.
[Note 247: Tertius cui Asparuch nomen, superatis Danastro et Danapri fluminibus, ad Onclum amnem profectus, tutum et inexpugnabilem ea utraque parte locum conjectatus, sedem et habitationem mediam habere constituit. Theophan., _Chronogr._, p. 298.]
Ces établissements, qui dressèrent une barrière vivante sur le Danube, en face de l'empire avar et sur ses flancs, l'emprisonnèrent en quelque sorte chez lui et le forcèrent à replier sur lui-même son activité malfaisante. Ce fut pour cet État, qui n'avait d'industrie que la guerre, une période de dissolution rapide; toutes les causes de désordre intérieur l'attaquèrent à la fois, et l'imitation des mœurs romaines, non épurées par le christianisme et par les lumières de la civilisation, acheva de le corrompre et de l'affaiblir. Dès l'année 630, le peuple avar n'est plus mentionné dans les événements de l'empire d'Orient, et les successeurs d'Attila cessent d'y figurer à côté des successeurs de Constantin: il fallut de nouvelles guerres en Occident pour ramener sur la scène de l'histoire les kha-kans avars et leur peuple. Les écrivains grecs nous donnent comme un des signes les plus manifestes de l'amollissement de ces fils des Huns l'abandon qu'ils font au VIIe siècle de leur costume national pour adopter les stoles ou robes traînantes[248] des Pannoniens, au moins comme vêtement civil. Les parfums de l'Arabie, les épices de l'Inde, l'ivoire, la soie, les perles deviennent un des besoins de leur vie pour la satisfaction duquel ils restituent à l'empire romain les richesses dont ils l'ont dépouillé. Un luxe grossier toujours croissant est au dehors la marque de leur décadence, au dedans une lèpre incurable les ronge, et ne leur permit jamais de recouvrer leur première énergie.
[Note 248: Suid. _voc. Bulgar._]
On raconte à ce sujet, qu'après la chute définitive de l'empire avar sous la puissante main de Charlemagne, un roi des Bulgares qui avait coopéré pour sa part à la destruction de l'empire des Huns, le fameux Crumn ou Crem devant lequel trembla Constantinople en 814, se demanda un jour quelles causes principales avaient amené la dissolution de cette nation jadis si redoutable, et qu'une communauté d'origine liait à la sienne. Préoccupé de sa recherche philosophique, il fit choisir parmi les captifs avars détenus dans son camp, ceux qui passaient pour les plus sages et les plus expérimentés afin de les consulter sur le sujet de ses méditations. On lui amena quatre vieillards auxquels il posa la question suivante: «A quelles causes doit-on attribuer la perte de votre chef et de votre nation[249]?» Celui qui avait le plus d'autorité parmi les captifs lui répondit en soupirant: «O roi, les causes ont été nombreuses et de diverse nature. Ce fut d'abord la calomnie qui, éloignant de nos kha-kans les conseillers fidèles et justes, a fait tomber le gouvernement dans des mains iniques; ce fut ensuite la corruption des juges, ceux qui étaient chargés de distribuer la justice parmi le peuple s'étant associés aux hypocrites et aux voleurs[250]. Puis l'abondance du vin a produit l'ivrognerie[251]: les Avars ont perdu le sens en même temps qu'ils ont débilité leur corps. Enfin le goût du commerce est venu consommer notre ruine: les Avars sont devenus des marchands, ils se sont trompés les uns les autres, et le frère a été pour le frère un objet de trafic[252]. Telle fut, ô prince, la lamentable source de nos malheurs.» L'histoire ajoute que Crumn, effrayé de ces révélations, et tremblant lui-même pour les Bulgares, promulgua les lois suivantes, qu'il fit, dit-on, approuver par l'assemblée générale de la nation: «1º que les vignes fussent arrachées dans toute l'étendue de la Bulgarie; 2º qu'on donnât à tout mendiant de quoi le tirer du besoin, et que s'il était repris en état de mendicité, on le vendît comme esclave; 3º que tout Bulgare en dénonçant un autre, fût mis aux fers jusqu'à ce que son dire eût été vérifié; que le calomniateur fût condamné à perdre la tête, et le voleur à avoir les jambes rompues». C'est là ce que quelques historiens appellent gravement, sur le témoignage de Suidas, les _Institutions du roi Crumn_; je crois plus prudent de n'y voir qu'un de ces apologues dans lesquels les Orientaux aiment à renfermer des leçons de morale pour les individus et des conseils pour les peuples.
[Note 249: Captivos Cremus interrogavit: unde putatis vestrum ducem et totam gentem periisse? Suid. _voc. Abar._ et _Bulgar._]
[Note 250: Injusti homines et fures judicum socii facti sunt. _Id., ibid._]
[Note 251: Deinde ebrietas... _Id., ub. sup._]
[Note 252: Deinde negotiatio, omnes enim facti sunt mercatores, et alios alii deceperunt. _Id. loc. cit._]
En 662, l'histoire nous montre les Avars qu'un événement fortuit vient de mêler aux troubles du royaume de Lombardie, y jouant un rôle qui ne leur est pas habituel. Grimoald, duc de Bénévent, avait renversé du trône le roi lombard Pertaride, trahi par une partie de ses sujets, et celui-ci n'avait eu que le temps de s'échapper de Milan, laissant sa femme Rodelinde et son fils Cumbert au pouvoir de son ennemi. Traversant les Alpes avec grande peine et sous un déguisement, il était venu demander asile au kha-kan des Avars qui l'avait bien accueilli. Son exil durait depuis deux ans, lorsque Grimoald, qui s'était fait proclamer roi, et qu'un rival embarrassait, signifia secrètement au kha-kan des Avars qu'il n'y avait plus de paix possible entre eux s'il gardait Pertaride[253]. Un certain temps se passa pendant lequel des négociations semblèrent se poursuivre, puis tout à coup Pertaride disparut: et l'on sut qu'il était allé à Pavie se remettre à la merci de Grimoald. Un cri de réprobation s'éleva alors contre le kha-kan, cet hôte déloyal qui, disait-on, avait livré indirectement Pertaride, en lui retirant le seul refuge qui pût garantir sa tête; et l'on ne se donna pas la peine d'examiner les faits, car le nom d'Avar justifiait aux yeux de tous une accusation de perfidie. Pourtant c'était le contraire qui avait eu lieu, comme on le sut de la bouche de Pertaride lui-même, à qui Grimoald laissa la vie, et qui, dans sa destinée vagabonde, ne trouva pas partout autant de sécurité que chez les Avars. Voici comment il s'exprimait à ce sujet dans sa vieillesse, causant confidentiellement avec un ami et se plaisant peut-être à mettre en regard la fidélité de certains chrétiens avec celle que ces païens des bords du Danube lui avaient jadis montrée. «Au temps de ma jeunesse, disait-il, quand j'errais, chassé de mon trône, exilé de ma patrie, je trouvai un asile près d'un roi païen qui gouvernait les Huns. Ce roi me jura sur l'idole qu'il adorait, que je ne serais point trahi ni livré à celui qui me persécutait[254]. Peu de temps après arrivèrent dans son royaume des émissaires de mon ennemi, lesquels lui offrirent un plein boisseau d'or s'il me tuait ou me remettait à eux pour être tué.--Oh! non, répondit mon hôte, j'ai pris mes dieux pour témoins de ma parole; qu'ils tranchent ma vie à l'instant, si je fais ce que vous me demandez[255].» C'était alors que Pertaride, par un acte de générosité réciproque, s'était enfui de la Hunnie à l'insu du kha-kan et avait offert lui-même sa tête à Grimoald.
[Note 253: Mandavit ut, si Pertaridum in suo regno detineret, pacem quam cum Langobardis et secum habuerat, habere non posset. Paul. Diac., V, 1.]
[Note 254: Fui aliquando in die juventutis meæ exul de patria, expulsus sub pagano quodam rege Hunnorum degens, qui iniit mecum fœdus in deo suo idolo, ut nunquam me inimicis meis prodidisset, vel dedisset. Eddius. _Vit. Wilfrid., Ebor. Episc._, ap. Mabillon. Act. SS. Or. S. Ben., c. 27.]
[Note 255: Dii mihi vitam succidant, si hoc piaculum facio, irritans pactum deorum meorum. _Id., ibid._]
Telle était la vérité, attestée par celui qui la connaissait le mieux, mais elle parut si invraisemblable que tout le monde refusa d'y croire; et les historiens du temps ont persisté à nous peindre le kha-kan des Avars comme un lâche et un perfide qui avait vendu son hôte.
Huit ans après, nous retrouvons les Avars en parfaite intelligence avec ce même Grimoald, si bien que le roi lombard ayant à se plaindre du duc de Frioul, Lupus, qui, profitant de ses embarras dans le midi de l'Italie, s'était mis en révolte contre lui, crut pouvoir recourir en toute confiance à son ami le kha-kan: il le pria de passer les Alpes avec une bonne armée afin de réduire au devoir son vassal insubordonné. Le kha-kan ne se le fit pas dire deux fois, et descendit les montagnes avec toutes ses troupes divisées en deux corps dont lui-même commandait le premier. Celles du duc, à son approche, coururent se retrancher près du golfe Adriatique dans un lieu assez fort, nommé alors Fluvius[256], et que les Italiens appellent aujourd'hui _Fiume_. Le kha-kan n'hésita pas à l'y venir attaquer avec sa seule division. La rencontre fut rude, et le combat bien opiniâtre, s'il est vrai, comme le racontent les historiens, qu'il dura trois jours entiers. Le premier jour, suivant eux, Lupus eut le dessus sans presque éprouver de pertes; le second jour, il conserva l'avantage, mais en laissant sur la place force morts et blessés; et le troisième jour, les armées se séparèrent sans que ni l'une ni l'autre pût se dire victorieuse. Mais le quatrième jour, les Frioulois ayant aperçu les coteaux environnants se couvrir de nouvelles troupes ennemies (c'était la seconde division des Huns qui arrivait), l'épouvante les prit, et ils décampèrent. Telle fut leur ardeur à fuir qu'ils n'emportèrent avec eux ni leurs blessés ni leurs morts, au nombre desquels était leur duc, dont le cadavre resta au pouvoir des Huns. En un instant, toute cette puissante armée se dissémina dans les villes closes et les châteaux, laissant le plat pays exposé sans défense à toutes les dévastations. Les Avars en profitèrent pour piller et détruire avec une sorte de rage: ils incendiaient les récoltes, ils coupaient les arbres, ils rasaient les maisons, ils réduisaient les habitants en servitude quand ils ne les tuaient pas[257]. Si on les eût laissés faire, ils changeaient en un désert affreux ce beau pays du Frioul, la perle de la Lombardie.
[Note 256: Veniente Chagano in loco qui Fluvius dicitur, per tres dies Lupus dux cum Forojulianis, adversus Chagani exercitum conflixit. Prima die... Paul. Diac., V, 20.]
[Note 257: Per omnes eorum fines discurrentes, cuncta rapinis invadunt, vel supposito igne comburunt. Paul. Diac., V, 20.]
Revenu de Bénévent sur ces entrefaites, Grimoald adressa de Pavie au kha-kan un message par lequel, tout en le remerciant de ses services, il l'invitait à retourner chez lui, plutôt que de réduire à néant, comme il faisait, une terre lombarde. «Cette terre est à moi, répondit froidement le barbare, je l'ai gagnée à la pointe de ma lance et ne la céderai à âme qui vive[258].» Il fallait se battre sans délai ou se résigner à perdre le Frioul; et Grimoald presque sans armée, car ses troupes étaient encore pour la plupart dans le midi de l'Italie, n'hésita point à se mettre en campagne. Sa prompte apparition étonna l'ennemi, qui ne l'attendait pas si tôt; et comme il achevait de dresser son camp, il vit arriver vers lui deux parlementaires ou plutôt deux espions qui, sous prétexte de propositions d'arrangement, étaient chargés d'observer ses forces. Grimoald ne se méprit point sur leur intention, et tout en affectant de les bien recevoir, il les retint constamment à ses côtés, les surveillant de près, et ne leur permettant de voir que ce qu'il voulut bien leur montrer. Ainsi l'on raconte qu'il fit défiler devant eux à plusieurs reprises les mêmes corps de troupes différemment équipés[259] pour simuler une armée double ou triple de celle qu'il avait réellement. Les espions avars s'y trompèrent; et dupes de la ruse du Lombard, ils allèrent communiquer leur frayeur au kha-kan, qui partit le jour même sans oser combattre.
[Note 258: Qui legatos ad Grimoaldum mittunt dicentes: Forum Julii se minime relicturos, ut quod armis propriis conquisissent. _Id., ibid._]
[Note 259: Eosdem ipsos, quos habebat, diverso habitu, variisque instructos armis, ante oculos legatorum per dies aliquot, quasi novus jugiter exercitus adveniret, frequenter transire fecit. Paul. Diac., V, 21.]
CHAPITRE CINQUIÈME
Premières missions chrétiennes en Hunnie.--Saint Émeramme de Poitiers; saint Rupert.--Destruction de la ville de Laureacum et de l'œuvre de saint Rupert.--Les Huns sont repoussés derrière le mont Comagène.--Révolution survenue dans l'empire frank; une nouvelle dynastie remplace les rois mérovingiens; grandeur de la France sous Charlemagne.--Deux ennemis menacent l'empire frank; les Saxons au nord de l'Allemagne, les Grecs en Italie; situation intermédiaire des Avars.--Haine de Tassilon, duc de Bavière, et de sa femme Liutberg contre Charlemagne.--Apparition des Huns à la diète de Paderborn.--Défaite des Franks près du mont Suntal; exécution de quatre mille cinq cents Saxons.--Witikind se soumet; il est baptisé.--Tassilon négocie avec les Avars; mandé à la diète de Worms, il refuse de s'y rendre.--Une année franke marche sur la Bavière; Tassilon renouvelle son serment de fidélité et livre des otages.--Alliance de Tassilon avec les Huns.--Dénoncé par ses leudes, il est jugé à Ingelheim et condamné à mort; Charlemagne lui fait grâce de la vie; Tassilon se fait moine.--Les Huns descendent en Italie pour se joindre aux Grecs; les Grecs et les Huns sont battus.--Les Huns envoient une armée en Bavière et sont défaits.--Charlemagne leur déclare la guerre.--Sentiment de la Gaule à cette nouvelle; préparatifs et plan de campagne de Charlemagne; la reine Fastrade le suit à Ratisbonne.--Fortifications du pays des Huns; ce que c'était que les _Hrings_ ou _Rings_.--Charlemagne fait célébrer les litanies; sa lettre à Fastrade.--Il attaque le rempart du mont Comagène sur la rive droite du Danube; Theuderic attaque celui de la Kamp sur la rive gauche; double victoire des Franks.--Charlemagne pousse jusqu'au Raab, Theuderic jusqu'au Vaag; siége de la grande île du Danube.--Succès de l'armée d'Italie commandée par Pépin; le jeune roi pénètre dans la presqu'île sirmienne; il prend et pille un des Rings intérieurs.--Une épizootie se répand sur les chevaux des Franks.--Fin de la campagne.
649--791
L'empire romain d'Orient ne montra jamais le moindre souci de la conversion des Avars livrés, comme on sait, aux plus grossières superstitions du chamanisme; on eût dit au contraire qu'il prenait à tâche de leur conserver bien intact, comme une sauvegarde de leur barbarie, ce paganisme ridicule et féroce qui les rendait odieux, et créait une barrière de plus entre eux et leurs voisins, les Slaves baptisés du Danube. C'est du fond de l'Occident que la lumière de l'Évangile essaya de se lever sur les successeurs d'Attila. Un saint prêtre de Poitiers, nommé Emerammus, conçut la première pensée d'aller les catéchiser[260]. Pour comprendre ce qu'un tel projet supposait de hardiesse et de dévoûment, il faut songer que la Hunnie était parfaitement inconnue des occidentaux, et que le nom de Huns ne réveillait en eux qu'une idée effrayante de maléfices diaboliques et de cruauté sauvage. Emeramme n'hésita pourtant point à partir; pressé en quelque sorte par l'aiguillon du martyre, un beau jour, il dit adieu aux rives du Clein, gagna celles du Danube, s'embarqua sur ce fleuve, et arriva en 649 dans les murs de Ratisbonne[261], principale ville de la Bavière. Il ne voulait que traverser le territoire des Bavarois pour atteindre la frontière des Huns en toute hâte; mais son apostolat n'était point destiné à rencontrer les obstacles et les périls là où ils les avait rêvés.
[Note 260: Emerammus ortus Pictavis Aquitaniæ urbe, de Avarum conversione cogitabat. _Vit. S. Emeramm._, German. Sacr., I, p. 105.]
[Note 261: E Gallia, periculum gloriosum vitæ inter Avares ponendæ attraxerat... Ratisbonam appulit. _Ibid._]
La Bavière était alors en proie à de profondes perturbations moitié religieuses, moitié politiques. Gouverné par ses ducs héréditaires mais soumis à la suprématie des Franks-Austrasiens, ce pays n'avait reçu l'Évangile que sous le patronage de l'épée franke, et il le regardait au fond comme une partie de son vasselage. Suivant que les Bavarois étaient en révolte ou en paix avec leurs maîtres politiques, on les voyait idolâtres ou chrétiens; bons catholiques le lendemain d'une défaite, ils revolaient vers leurs anciens dieux à la moindre chance de liberté, «se passant tour à tour, comme disent les vieux actes, le calice du diable et le calice du Christ»[262]. Dans cette situation d'esprit, ils ne voyaient qu'avec inquiétude des étrangers pénétrer chez eux: tout homme venant de Gaule leur était naturellement suspect, et il le devenait davantage s'il portait comme Émeramme la tonsure et l'habit ecclésiastique: alors on le circonvenait, on l'observait, on lui montrait une hostilité plus ou moins déclarée, plus ou moins active suivant les circonstances. C'est ce qui ne manqua pas d'arriver au missionnaire poitevin. Le duc Théodon, d'accord en cela avec son peuple, accueillit le Gaulois à bras ouverts, l'interrogea sur l'objet de son voyage, et quand il apprit que c'était la conversion des Huns, il fit tout pour l'en détourner. «Dieu me garde, lui dit-il, de m'opposer à une si sainte entreprise, mais sache bien qu'elle est impossible. La contrée située au delà de l'Ens, notre frontière du côté du levant, contrée jadis bien cultivée et couverte de villages, n'est plus aujourd'hui qu'une forêt peuplée de bêtes fauves, un désert qu'on ne peut franchir en sûreté, tant la guerre y a tout détruit[263].
[Note 262: Patres filiis suis calicem Christi ac dæmonum promiscue offerebant. _Vit. S. Emeramm._, Germ. Sacr., I, p. 105.]
[Note 263: Ut loca quondam cultissima sylvis et bestiis horrerent, neque daretur transire volentibus, iter faciendi potestas. _Vit. S. Emeramm., ubi sup._]
Reste avec nous; les Bavarois ont besoin de tes leçons; ils en profiteront mieux que ces païens maudits que tu vas chercher. Préfère, pour la gloire de Dieu, un fruit certain de tes sueurs à une moisson plus qu'incertaine.»
Ces avertissements affectueux, ces invitations répétées du ton en apparence le plus sincère, ne convainquirent point Émeramme dont la résolution était fermement arrêtée; il insista pour partir, on redoubla de caresses; et quand il voulut le faire il s'aperçut qu'il était prisonnier. Le duc semblait céder, puis refusait, traînait le missionnaire de retard en retard, de prétexte en prétexte; si bien que celui-ci, perdant enfin courage, s'en remit à la volonté du Ciel. Ce n'est pas que la Bavière tirât grand profit de sa présence, malgré les beaux semblants de zèle que chacun affichait devant lui: il y avait là une énigme dont il finit par savoir le mot. Les Bavarois aimaient mieux conserver en Hunnie des païens qui pourraient les aider au besoin à secouer, du même effort, le christianisme et le joug des Franks, que des convertis d'un prêtre gallo-frank qui, de la condition de néophytes chrétiens, passeraient bientôt à celle de vassaux de la France. Ce raisonnement n'était peut-être pas dénué de bon sens; en tout cas, Théodon se montra inflexible, et le chemin de la Hunnie resta fermé au prisonnier. Trois ans s'écoulèrent; Émeramme demanda enfin que pour prix de ses travaux apostoliques en Bavière on le laissât partir pour Rome, où il avait, disait-il, un pèlerinage à accomplir. Le duc consentit et il se mit en route, mais après quelques jours de marche, il tomba dans une embuscade de brigands bavarois qui l'assaillirent, et le propre fils du duc Théodon, nommé Lambert, le frappa de sa main, lui reprochant contre toute vérité d'avoir corrompu sa jeune sœur nommée Utha[264]. Théodon eut beau désavouer le meurtre et condamner le meurtrier à un bannissement perpétuel; il eut beau aller avec toute la noblesse bavaroise au-devant du cadavre de la victime, transféré en grande pompe à Ratisbonne, il ne se lava point du soupçon d'avoir dirigé lui-même les coups. Toutefois son but était rempli, la conversion des Avars était reculée indéfiniment.
[Note 264: Uta, Ota, Oda.]