Histoire d'Attila et de ses successeurs (2/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe
Part 1
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HISTOIRE D'ATTILA ET DE SES SUCCESSEURS
II
PARIS.--IMPRIMERIE DE J. CLAYE. RUE SAINT-BENOIT, 7
HISTOIRE D'ATTILA ET DE SES SUCCESSEURS JUSQU'A L'ÉTABLISSEMENT DES HONGROIS EN EUROPE SUIVIE DES LÉGENDES ET TRADITIONS
PAR
AMÉDÉE THIERRY MEMBRE DE L'INSTITUT
TOME SECOND
PARIS DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS QUAI DES AUGUSTINS, 35
1856
Réservé de tous droits
TROISIÈME PARTIE.
HISTOIRE DES SUCCESSEURS D'ATTILA
EMPIRE DES AVARS
CHAPITRE PREMIER
SECOND EMPIRE HUNNIQUE: Domination des Avars sur le Danube.--Mœurs de ce peuple; son organisation politique.--Goût de Baïan pour le luxe.--Les Franks-austrasiens vaincus par les enchantements des Avars.--Baïan épargne la ville d'Augusta sur la demande de ses femmes.--Déclamation imprudente de l'ambassadeur Commentiole; Baïan le fait mettre aux fers.--Irruption des Slovènes jusqu'à la longue muraille.--Intrigue d'un Bocolabras avec une femme du kha-kan; il fuit sur le territoire romain; ses révélations à l'empereur Maurice.--Baïan ravage la rive droite du Danube et les vallées de l'Hémus.--Spécimen de la langue parlée en Pannonie au VIe siècle.--Hallucination de Baïan devant les murs de Drizipère.--Trompé par une ruse de Maurice, il fait la paix.--Campagne des Romains contre les Slaves; Baïan veut s'y opposer; discours de l'ambassadeur Kokh.--Le roi slave Ardagaste surpris par Priscus.--Histoire d'un transfuge gépide.--Le roi Musok est massacré avec son peuple.--Amitié de Baïan et de Priscus.--Conseils du médecin Théodore au kha-kan.--Baïan déclare que la rive gauche du Danube est sa province.--Nouvelle guerre; férocité de Baïan; profanation des os de S. Alexandre à Drizipère.--La peste éclate dans son armée; sept de ses fils périssent.--Il est battu plusieurs fois au nord du Danube; il perd quatre autres fils dans un marais.--Les Romains pénètrent au delà de la Theïsse; massacre d'une bourgade gépide.--Mort de Baïan et de l'empereur Maurice.
582--602.
Le second empire des Huns était fondé, et il l'était dans des proportions d'étendue et de force que le premier n'aurait pas dédaignées. Il y eut là pour l'Europe tout entière, soit civilisée, soit barbare, soit romaine, soit germanique ou slave, un événement d'une grande importance. Tous les États, tous les peuples durent compter avec le nouvel empire. Un intervalle d'un siècle et quart le séparait du premier: qu'était-ce qu'une pareille interruption pour de pareils souvenirs? Encore l'intervalle avait-il été rempli par des guerres où le nom des Huns figurait. La tradition pouvait donc se relier aisément, naturellement, aux faits présents, et c'est ce qui arriva: l'empire fondé par Baïan ne parut pas autre chose qu'une seconde époque de celui d'Attila.
Les noms de Hunnie et d'Avarie[1] furent employés indistinctement pour désigner le siége de la nouvelle domination, et même chez les peuples de l'Europe occidentale, moins au courant des différences de détail, le mot de Huns prévalut pour désigner les Avars: c'est ce qu'on peut voir dans la plupart des écrivains latins. Par suite de la même confusion, les premiers Huns devinrent des Avars, et la synonymie des deux noms fut complète dans le passé comme dans le présent. De là ces formules très-bizarres au point de vue de l'exactitude historique, mais admissibles pourtant dans l'hypothèse où se plaçaient les contemporains: savoir qu'Attila était un roi des Avars, que les Avars avaient envahi la Gaule et menacé Rome, dont ils s'étaient ensuite éloignés à la prière du pape saint Léon. Ce ne sont pas seulement des poëtes qui s'expriment ainsi, mais de graves historiens instruits des faits, et qui se pliaient sciemment à l'idée populaire. La politique tenait aussi le même langage, et nous la verrons dans une circonstance importante, où l'épée gallo-franke sortit du fourreau, faire payer rudement aux kha-kans avars la dette de leur prédécesseur Attila. Telle fut l'opinion qui s'établit dans l'Europe civilisée, et qui tendait à rejoindre et à ressouder les deux tronçons de l'empire hunnique. Quant aux Ouar-Khouni, ils semblent avoir compris à merveille le rôle qu'ils étaient appelés à jouer. Ce peuple, qui avait usurpé en Orient un nom étranger, parce que ce nom était redouté, et qui s'affublait de la gloire des Avars, ses anciens maîtres, aurait-il répudié celle des premiers Huns ses frères et la puissance morale attachée au nom d'Attila? Cela n'est pas croyable. On le voit au contraire s'étudier à ranimer des souvenirs traditionnels qui étaient une force et un honneur pour lui. Baïan place son camp royal entre la Theïsse et le Danube, aux lieux où s'élevait le palais du conquérant; c'est de là qu'il domine les Slaves, les Bulgares et le reste des Huns, qu'il provoque les Franks austrasiens, et qu'il fait entendre à Justin II le langage d'Attila aux fils de Théodose.
[Note 1: _Hunnia... Avaria._ On peut consulter sur la synonymie des noms _Hunni_, _Avari_, _Hungri_ on _Hungari_, Murat., _Rer. Ital. Script._, t. II, p. 393, 394. Constant. Porphyr., _De Adm. Imp. c. 29_. Voir ci-dessous la guerre de Charlemagne contre les Avars. Usque eo Cæsari molestus fuit, ut ad se lectum ex auro artificiose elaboratum mittere impelleret... Imperator donum regaliter fabrefieri curat, æque regio apparatu et magnificentia... Menand., _Exc. leg._, p. 117.]
Ce fut une bonne fortune pour les nouveaux Huns d'avoir à leur tête un homme tel que Baïan. Sans le génie de ce fondateur d'empire, ils auraient peut-être flotté un demi-siècle ou un quart de siècle dans les plaines du Danube, comme les sujets de Balamir avant de prendre une assiette solide et de faire des conquêtes durables. Baïan les fixa dans une position formidable, qui entamait l'empire romain sur deux points, dominait la Slavie, et laissait leurs communications libres avec les tribus de leur race sur le Caucase, la mer Caspienne et le Volga. Les Slaves, après quelques résistances, finirent par se reconnaître leurs tributaires. Les Bulgares conclurent avec eux des alliances qui ressemblaient fort à un servage, et les kha-kans les traitèrent effectivement comme des sujets. Ces deux peuples, les Bulgares et les Slaves, furent d'utiles instruments de conquête pour les Avars, non pas seulement par les soldats qu'ils pouvaient fournir, mais encore par les colonies qu'ils fondèrent au profit de leurs maîtres dans les provinces du Danube et dans celles de l'Adriatique. Les Coutrigours furent employés aussi à cet usage, ainsi qu'on l'a vu plus haut, et voici comment s'opérait cette colonisation forcée. Les Avars prenaient dix ou quinze mille Slaves par exemple et les poussaient devant eux sur un point du territoire romain, où ils devaient se défendre et s'établir sous peine d'extermination. Ce premier noyau, quand il réussissait à vivre, se grossissait successivement, et devenait en définitive une colonie dépendante du kha-kan, qui lui donnait des chefs. Grâce à ces alluvions humaines, si je puis ainsi parler, les Avars remplirent la Mésie, surtout le voisinage du Danube, de points d'occupation et de repère pour leur extension future. Des Bulgares prirent racine de cette façon sur quelques cantons de la Basse-Mésie. Les dix mille Coutrigours jetés par Baïan dans la Dalmatie s'y firent place et n'en sortirent plus. Tel fut le barbare procédé de conquête ajouté par les Avars à la puissance de leurs armes. Les Romains reculaient devant l'idée d'anéantir des myriades d'êtres humains souvent sans armes, des vieillards, des enfants, des femmes; ils les toléraient sur des terres incultes qu'ils finissaient par leur abandonner, puis le kha-kan venait revendiquer les hommes comme ses sujets, et le territoire comme son domaine.
Les mœurs des Avars étaient un mélange de grossièreté et de luxe; ils recherchaient les beaux habits, la vaisselle d'argent et d'or, et leurs kha-kans s'étendaient sur des lits d'or ciselé garnis d'étoffes de soie et qui leur servaient de couche et de trône; au-dessus de ces lits ou divans étaient placés quelquefois des dais ou pavillons étincelants de pierreries. Ils avaient soin, dans les capitulations, de se faire livrer par les villes des étoffes précieuses pour leurs vêtements; Baïan poussait même la recherche de l'élégance jusqu'à se faire remettre des vêtements tout faits ou en demander à l'empereur: il fallait qu'un habit _à la scythique_, pour être à son goût, fût fabriqué d'étoffe romaine et sortît des ciseaux d'un tailleur romain. Le même kha-kan jugeait assez impertinemment les arts de la Grèce, et les riches cadeaux de l'empereur attirèrent parfois sa critique et son dédain. Les historiens racontent qu'ayant demandé avec importunité à l'empereur Tibère un lit travaillé par les orfévres de Constantinople, l'empereur en fit fabriquer un en or massif qui passa près de tous les connaisseurs pour une merveille de richesse et de goût, et le lui offrit en présent par les mains d'un ambassadeur. Le kha-kan le reçut avec tous les signes de la mauvaise humeur, faisant la moue et grondant entre ses dents; et après l'avoir examiné avec une attention dérisoire, il le déclara laid, pauvre et tout à fait indigne de lui; puis il le renvoya à l'empereur[2]. Ce barbare vaniteux qui ne trouvait rien d'assez magnifique pour lui, eut l'idée de posséder, à l'instar des augustes de Constantinople, des éléphants dressés qui pussent l'amuser et amuser son peuple dans les jours de réjouissances. Sur sa demande, l'empereur lui en envoya un d'une taille prodigieuse, le plus beau et le mieux instruit qu'il eût dans ses ménageries[3]; mais le kha-kan jeta à peine un regard sur l'énorme bête et la fit reconduire aussitôt à Constantinople, soit frayeur, soit mépris affecté pour les plaisirs qui tenaient une si grande place dans la civilisation des Romains[4].
[Note 2: At ille fastidio et arrogantia præceps, vultum contrahere, multo magis fremere, ut qui muneris indignitate, contumeliam accepisset, lectumque illum aureum, ut rem vilem et inelegantem remisit. _Id., ibid._--Theophan., p. 214.--Cedren., t. I, p. 394.--Zonar., t. II, p. 74.]
[Note 3: Is (Imperator) ejus desiderio celeriter gratificandum ratus, elephantum, quos habebat, præstantissimum pro spectaculo ad eum misit. Menand., p. 117.--Elephantem, ex India ductum... maximum eorum quos habebat... Theophan., p. 214.]
[Note 4: Qui, ubi ipsum vidit, statim ad imperatorem remisit. _Id., ub. sup._--Utrum quia admiratione, ac novitate animalis percelleretur, an quia contemneret, dicere non habeo. Menand., _loc. cit._]
L'ivrognerie, la débauche, le vol, étaient les vices ordinaires des Avars. Leurs femmes semblent avoir été peu retenues, à en juger par celles du kha-kan, dont les aventures occupent un petit coin de cette histoire; et quant aux femmes de leurs vassaux ou serfs, elles étaient censées leur appartenir par droit de souveraineté.
Quand des Avars allaient en quartier d'hiver dans un village slave, ils en chassaient les hommes, s'établissaient dans les maisons, prenaient les provisions et le bétail, et abusaient des femmes et des filles: il en résulta un peuple de métis qu'ils voulurent traiter de la même façon, et qui finirent par se révolter contre leurs pères. Une brutalité cruelle s'unissait chez eux à la débauche. Une tradition encore en vigueur au temps de Nestor, le plus ancien historien russe, rapporte qu'ils attelaient les femmes slaves comme des bêtes de somme à leurs chariots. L'histoire ne nous donne guère de lumière sur le gouvernement de ce peuple, lequel était fort simple, comme celui de tous les peuples pasteurs. On remarque cependant que le pouvoir du kha-kan n'était pas unique et absolu, et qu'à côté de ce chef de l'armée et des relations politiques se trouvait un autre chef représentant le gouvernement de la nation sous certains points de vue, et dont les fonctions pouvaient être analogues à celles du grand juge chez les tribus hongroises. Ce second magistrat prenait chez les Avars le titre de _ouigour_ ou _iougour_, qui reporte naturellement notre pensée à l'origine ougourienne des Ouar-Khouni[5]. Produite vraisemblablement par un mélange d'Ougours et de Huns occidentaux, la fédération des Ouar-Khouni aura voulu, dans le principe, garantir chacun de ces éléments par une représentation distincte, en leur donnant des chefs séparés. L'historien Théophylacte nous dit en effet que de son temps, c'est-à-dire au VIe siècle, on distinguait dans la nation avare, les Ouar et les Khouni. Plus tard, quand la fusion se fut opérée, et que les deux races n'eurent plus besoin d'une protection particulière, la dignité de _ouigour_ changea de caractère; elle resta comme une haute magistrature placée au-dessous et près du kha-kan chef suprême de toute la nation.
[Note 5: _Vigurrus_, _Jugurrus_. Eginhard., _Vit. Carol. Magn._, apud D. Bouquet. _Script. rer. Gallic._, t. V, p. 54.--Regino., _ibid._, ann. 782.--_Annal. Bertin._--Jugurgus. Poeta Saxo, _De Gest. Car. Magn._]
Le premier soin de Baïan quand il se vit solidement établi entre la Theïsse et le Danube, fut de relier en un seul faisceau toutes les branches éparses des Ouar-Khouni. La portion qu'il commandait comptait à son arrivée en Europe environ deux cent mille têtes[6]: il en était mort beaucoup depuis vingt ans, par suite des guerres continuelles soit avec les Romains, soit avec les Barbares; et le nombre des survivants n'était pas en rapport avec la domination que Baïan venait de fonder, et surtout avec celle qu'il convoitait. J'ai dit que trois grandes tribus des Ouar-Khouni, les Tarniakhs, les Cotzaghers et les Zabenders avaient refusé de suivre dans sa fuite la horde qui était venue en Europe et avait adopté le nom d'Avars; ces trois tribus occupaient encore en Asie les campements que leur avaient assignés les Turks. Des émissaires de Baïan vinrent les solliciter de briser aussi leur joug et de rejoindre leurs frères au pied des Carpathes; elles le firent prudemment, passèrent en Europe et se fondirent dans la horde de Baïan, dont elles accrurent considérablement l'importance[7]. Après cette adjonction, Baïan se mit à sonder la force de tous ses voisins, et particulièrement de ses voisins du côté de l'ouest, les Franks austrasiens, dont les possessions s'étendaient jusque dans le Norique, qui commençait alors à porter le nom de Bavière.
[Note 6: C'est l'évaluation que faisaient les Turks eux-mêmes. Justin II ayant demandé à un de leurs ambassadeurs quelle était la force de la nation des Ouar-Khouni, celui-ci répondit: Sunt quidam qui adhuc nostra colunt: qui vero a nobis defecerunt, arbitror esse viginti myriadas... Menand., _Exc. leg._, p. 108.]
[Note 7: Per idem tempus et Tarniach et Cotzageri (hi populi etiam ex Var et Chunni gentibus erant) a Turcis profugi Europam immigrant, et Avaribus Chagano subjectis se admiscent. Traditum est etiam, Zabender ex Var et Chunni propagatos. Qui ad Avares accesserunt, eos ad decem millia fuisse plane compertum est. Theophylact., VII, 8.]
Les Franks austrasiens avaient, comme on se le rappelle, battu les Avars cinq ou six ans auparavant dans les montagnes de la Thuringe; impatient de prendre une revanche, Baïan entra sur leur territoire, où il se trouva face à face avec ce même Sigebert qui avait vaincu son prédécesseur. Les deux armées se mesurèrent encore une fois, mais avec un résultat tout différent du premier: ce furent les Franks qui s'enfuirent après avoir jeté bas leurs armes, et le roi Sigebert, un instant prisonnier, n'échappa à ceux qui le tenaient qu'en leur distribuant les trésors renfermés dans ses chariots. On expliqua cet événement par des raisons puisées dans les préjugés du temps, c'est-à-dire par la sorcellerie dont on accusait les Avars comme tous les peuples asiatiques. «Au moment d'en venir aux mains, nous dit l'historien des Franks, Grégoire de Tours, les Huns, experts en magie, fascinèrent leurs ennemis par des apparitions fantastiques, et remportèrent aisément la victoire[8].» Sigebert, ravi d'en être quitte malgré sa défaite, envoya des présents au roi des Huns, qui lui rendit la pareille. «Ce roi se nommait Gaganus[9], nous dit encore Grégoire de Tours, et c'était là le nom de tous les rois de ce peuple. Les deux ennemis firent la paix et jurèrent de ne se plus livrer bataille pendant toute la durée de leur vie[10].» Quelque temps après, les Avars et leur kha-kan revinrent sur les terres de la France austrasienne, mais ce fut cette fois sans hostilité contre les Franks, et probablement en poursuivant avec trop d'ardeur des tribus slaves auxquelles Baïan donnait la chasse. Là les subsistances lui manquèrent, mais il n'hésita pas à en demander à son nouvel ami Sigebert, lui faisant dire qu'un roi tel que lui devait assistance à un allié, et promettant au reste de vider le pays sous trois jours s'il recevait des vivres. Sigebert fit conduire immédiatement dans le camp avar des légumes, des moutons et des bœufs: pouvait-on faire moins pour des sorciers[11]?
[Note 8: Cum confligere deberent, isti magicis artibus instructi, diversas eis phantasias ostendunt, et eos valde superant. Greg. Tur., _Hist. Franc._, p. 62.]
[Note 9: Vocabatur autem Gaganus; omnes enim reges gentis illius hoc appellantur nomine. Greg. Tur., _Hist. Franc._, p. 62.]
[Note 10: Datis muneribus, fœdus cum rege iniit, ut omnibus diebus vitæ suæ nulla inter se prælia commoverent. Greg. Tur., _loc. cit._]
[Note 11: Baïanus, Avarorum dux, significavit Sigeberto... suum exercitum commeatus inopia laborare: ille statim legumina, oves et boves ad Avaros misit. Menand., _Exc. leg._, p. 110.]
Affermi sur sa frontière de l'ouest par ce traité avec les Franks, Baïan put diriger tous ses efforts du côté de l'empire romain. Sur ces entrefaites, Tibère mourut, dans l'année 582, laissant le trône impérial à son gendre Maurice, qu'il s'était déjà associé en qualité de césar. Généralement les traités des empereurs avec les Barbares étaient considérés, sinon comme personnels, au moins comme ne liant pas absolument leur successeur, et l'on en négociait la continuation à chaque avénement. C'est ce que nous avons vu se pratiquer de la part des Avars à la mort de Justinien, et ce qu'ils firent encore à la mort de Tibère, en exigeant que leur pension annuelle, qui montait déjà à quatre-vingt mille pièces d'or, fût portée désormais à cent mille. Ce n'est pas que Baïan crût au succès de sa demande, car Maurice, prince d'ailleurs ferme et vigilant, avait une réputation assez méritée de dureté et d'excessive économie; mais Baïan voulait un prétexte de rupture avec l'empire romain, qu'il était en mesure d'attaquer. Il avait une forte armée dans la presqu'île sirmienne, et Sirmium, bien approvisionné, devait lui servir de base d'opérations au delà de sa frontière. Au refus de l'empereur, il cerna à l'improviste la place de Singidon par un beau jour d'été, pendant que les habitants, occupés à leur moisson[12], étaient dispersés dans la campagne. Quoique la ville fût presque déserte et la garnison prise au dépourvu, on se battit bien, et avec l'aide des habitants accourus de tous côtés, la garnison fit un grand carnage des Avars; mais les Avars restèrent maîtres de la place.
[Note 12: Quod civium plurimi, ut in messe, foris manentes,... fruges sibi demetendo colligerent. Theophylact., I, 4, p. 14.]
De Singidon, Baïan descendit, en suivant le Danube jusqu'à Viminacium, qu'il enleva de vive force; puis il se jeta sur une petite ville nommée Augusta, célèbre par les eaux minérales qui décoraient son voisinage, et pour l'usage desquelles les habitants avaient construit des thermes magnifiques. Baïan, pour répandre la terreur, démolissait et incendiait en vrai barbare tout ce qui tombait sous sa main, et il allait en faire autant des thermes d'Augusta, lorsque ses femmes, qui s'y étaient retirées pendant le siége et s'étaient mises bien vite à se baigner, demandèrent merci pour l'édifice qui leur avait procuré du plaisir[13]. Le kha-kan ne sut pas leur résister, et les bains d'Augusta demeurèrent debout. Tout le pays sur une partie du Danube ressentit ainsi sa fureur; puis, traçant dans sa marche une diagonale qui traversait la Basse-Mésie, il alla s'abattre sur la côte de la mer Noire, dont les riches cités, entrepôt du commerce maritime entre l'Asie et les pays du Danube, avaient été jusqu'alors exemptes de la guerre. Mésembrie et Odyssus, aujourd'hui Varna, échappèrent, à ce qu'il paraît, au sac qu'il leur réservait; mais il prit Anchiale et y séjourna. C'est là qu'il reçut la visite de deux personnages éminents que lui avait députés l'empereur pour lui demander en quoi les Romains l'avaient offensé et lui faire sentir la déloyauté de sa conduite. «Vous voulez savoir ce que j'ai le dessein de faire, répondit durement Baïan; j'ai dessein d'aller détruire la longue muraille derrière laquelle vous vous cachez.[14]»
[Note 13: Thermarum ædificiis pepercisse audivimus, quod ejus concubinæ ibi laterent istamque commercii cum eo sui gratiam peterent. Theophylact. I, 4, p. 14.--Cf. Theophan., p. 214; Anast., p. 71; Cedren., t. I, p. 394 et 395. Zonar., t. II, p. 74.]
[Note 14: Se longum murum qui nominatur, disjecturum... Theophylact, I, 5, p. 14.--Zonar., t. II, p. 74.]