Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe

Part 9

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[Note 212: In hunc vicum adventanti Attilæ puellæ obviam prodierunt, quæ per series incedebant, sub lintels tenuibus et candidis, quam maxime in longitudinem extensis, ita ut sub unoquoque linteo, manibus mulierum ab utraque parte in altum sublato, septem puellæ aut etiam plures progredientes (erant autem multi hujus modi mulierum sub illis linteis ordines), Scythica carmina canerent. Prisc., _Exc. leg._, p. 58, et seq.]

[Note 213: Qui maximus est apud Scythas homos. _Id., ibid._]

[Note 214: Itaque uxori hominis sibi necessarii gratificaturus, comedit, equo insidens, barbaris, qui in ejus comitatu erant, suspensam tabulam (erat antem argentea) attollentibus. Deinde degustato calice, qui illi fuerat oblatus, in regiam se recepit. Prisc., _loc. cit._]

Onégèse, dont le nom grec indiquait l'origine, mais qui avait été élevé chez les Huns; tenait le premier rang dans l'empire après Attila, soit par la puissance, soit par la richesse: c'était presque le roi, si Attila était l'empereur. Ce comble de fortune, devant lequel les Huns de naissance s'inclinaient sans murmurer, Onégèse le devait aux moyens les plus honorables, à la bravoure sur le champ de bataille, à la sincérité dans les conseils, au courage même avec lequel il luttait contre les résolutions violentes ou les mauvais instincts de son maître. Il était près d'Attila le meilleur appui des Romains, non par intérêt personnel ou par souvenir lointain de son origine, mais par pur esprit d'équité, par un goût inné de ce qui tenait à la civilisation. La logique, si différente des faits, eût placé de droit un tel ministre près d'un prince civilisé et chrétien, tandis qu'elle eût relégué au contraire un Chrysaphius près d'Attila. Le roi hun, si absolu, si emporté, cédait à ce caractère ferme dans sa douceur; Onégèse était devenu son conseiller indispensable, et c'est à lui qu'il avait confié l'éducation militaire et la tutelle de son fils aîné, Ellak, dans le royaume des Acatzires, dont Onégèse venait de terminer la conquête[215]. Ramené sur les bords du Danube, après une longue absence, par le désir de revoir son père, ce jeune homme avait fait en route une chute de cheval où il s'était démis le poignet[216]. Onégèse avait donc bien des choses importantes à traiter avec le roi, qui le retint toute la soirée: ce fut le motif de son absence au souper; mais Maximin brûlait d'impatience de le voir pour lui communiquer les instructions de Théodose à son égard; il espérait d'ailleurs beaucoup dans l'intervention de cet homme tout puissant pour aplanir les difficultés dont sa mission était entourée. Il dormit à peine, et, dès les premières lueurs de l'aube, il fit partir Priscus avec les présents destinés au ministre. L'enceinte était fermée; aucun domestique de la maison ne se montrait, et Priscus dut attendre; laissant donc les présents sous la garde des serviteurs de l'ambassade, il se mit à se promener jusqu'au moment où quelqu'un paraîtrait[217].

[Note 215: Etenim tum forte Onegesius una cum seniore ex Attilæ liberis ad Acatziros missus fuerat... ei genti cum seniorem ex filiis regem Attilas constituere decrevisset, ad hanc rem conficiendam Onegesium miserat. Prisc., _Exc. leg._, p. 63.]

[Note 216: Dextram delapsus fregerat. _Id., ibid._]

[Note 217: Quam januæ clausæ essent, exspectavi, donec aperirentur, et aliquis exiret, qui eum mei adventus certiorem faceret. Prisc., _Exc. leg._, p. 60.]

Il avait fait à peine quelques centaines de pas, quand un autre promeneur, l'abordant, lui dit en fort bon grec: «_Khaïré_, je vous salue.» Entendre parler grec dans les États d'Attila, où les idiomes usuels étaient le hun, le goth et le latin, surtout pour les relations de commerce, c'était une nouveauté qui frappa Priscus. Les seuls Grecs qu'on pouvait s'attendre à rencontrer là étaient des captifs de la Thrace ou de l'Illyrie maritime, gens misérables, faciles à reconnaître à leur chevelure mal peignée et à leurs vêtements en lambeaux, tandis que l'interlocuteur de Priscus portait la tête rasée tout alentour et le vêtement des Huns de la classe opulente[218]. Ces réflexions traversèrent comme un éclair la pensée de Priscus, qui, pour s'assurer de ce qu'était cet homme, lui demanda, en lui rendant son salut, de quel pays du monde il était venu essayer la vie barbare chez les Huns[219].

[Note 218: Sed illi ab obvio quoque dignosci possunt et a vestibus laceris et capitis squalore, tanquam qui in miseram inciderint fortunam. Hic vero opulenti Scythæ speciem præ se ferebat; erat enim bene et eleganter vestitus, capite in rotundum raso. Prisc., _ibid._, p. 61.]

[Note 219: Hunc resalutans interrogavi, quis esset, et unde in terram barbaram veniens, vitæ scythicæ institutum sequi delegisset. Prisc., _Exc. leg._, p. 61.]

«Pourquoi me faites-vous cette question? dit l'inconnu.

--Parce que vous parlez trop bien le grec, répondit Priscus. L'inconnu se mit à rire[220].

--En effet, dit-il, je suis Grec. Fondateur d'un établissement de commerce à Viminacium en Mésie, je m'y étais marié richement; j'y vivais heureux: la guerre a dissipé mon bonheur. Comme j'étais riche, j'ai été adjugé, personne et biens, dans le butin d'Onégèse, car vous saurez que c'est un privilége des princes et des chefs des Huns de se réserver les plus riches captifs[221]. Mon nouveau maître me mena à la guerre, où je me battis bien et avec profit. Je me mesurai contre les Romains; je me mesurai contre les Acatzires; quand j'eus acquis suffisamment de butin, je le portai à mon maître barbare, et, en vertu de la loi des Scythes, je réclamai ma liberté. Depuis lors, je me suis fait Hun; j'ai épousé une femme barbare qui m'a donné des enfants; je suis commensal d'Onégèse, et, à tout prendre, ma condition actuelle me paraît préférable à ma condition passée[222].

[Note 220: Ille quam ob causam hoc ex ipso quærerem, rogavit. «Mihi vero, inquam, hæc a te ut sciscitarer, causa fuit, quod græce locutus es.» Tum ridens ait, se Græcum esse genere... Prisc., _ibid._]

[Note 221: Etenim esse apud eos in more positum, ut præcipui ab Attila scythæ principes captivos ditiores sibi seponant, quoniam plurimum auctoritate valent. Prisc., _Exc. leg._, p. 62.]

[Note 222: Uxorem quoque barbaram duxisse, et ex ea liberos sustulisse, et Onegesii mensæ participem, hoc vitæ genuis longe potius priore ducere. Prisc., _Exc. leg._, p. 62.]

--Oh! oui, continua cet homme après s'être recueilli un instant, le travail de la guerre une fois terminé, on mène parmi les Huns une vie exempte de soucis: ce que chacun a reçu de la fortune, il en jouit paisiblement; personne ne le moleste, rien ne le trouble. La guerre nous alimente: elle épuise et tue ceux qui vivent sous le gouvernement romain. Il faut bien que le sujet romain mette dans le bras d'autrui l'espérance de son salut, puisqu'une loi tyrannique ne lui permet pas de porter les armes dont il a besoin pour se défendre, et ceux que la loi commet à les porter, si braves qu'ils soient, font mal la guerre, entravés qu'ils sont tantôt par l'ignorance, tantôt par la lâcheté des chefs[223]. Cependant les maux de la guerre ne sont rien chez les Romains en comparaison des calamités qui accompagnent la paix, car c'est alors que fleurissent dans tout leur luxe et la rigueur insupportable des tributs, et les exactions des agents du fisc, et l'oppression des hommes puissants. Comment en serait-il autrement? les lois ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Si un riche ou un puissant les transgresse, il profitera impunément de son injustice; mais un pauvre, mais un homme qui ignore les formalités du droit, oh! celui-là, la peine ne manquera point de l'atteindre, à moins pourtant qu'il ne meure de désespoir avant son jugement, épuisé, ruiné par un procès sans fin. Ne pouvoir obtenir qu'à prix d'argent ce qui est du droit et des lois, c'est, à mon avis, le comble de l'iniquité. Quelque injure que vous ayez reçue, vous ne pouvez ni aborder un tribunal ni demander une sentence au juge avant d'avoir déposé préalablement une somme d'argent qui bénéficiera à ce juge et à sa séquelle[224].»

[Note 223: Hos enim in aliis sui conservanci spem collocare necesse est; quandequidem per tyrannos minime licet arma, quibus unusquisque se tucatur, gestaro, atque adeo his, quibus jure licet, valde est perniciosa ducum iguavia, qui bellum minime gnaviter gerunt. _Id., ub. sup._]

[Note 224: At mercede et pretio, quod legum et juris est obtinere, omnium iniquissimum est. Nec enim injuria affecto quisquam fori judicialis potestatem faciet, priusquam pecuniam judicis et ejus ministrorum commodo cessuram deponat. Prisc., _Exc. leg._, p. 62.]

L'apostat de la civilisation continua longtemps sur ce ton, déclamant avec une chaleur qui donnait parfois à ses paroles l'apparence d'un plaidoyer pour lui-même. Quand il parut avoir tout dit, Priscus le pria de le laisser parler quelques instants à son tour et de l'écouter avec patience[225]. «A mon sens, commença-t-il, les fondateurs de l'État romain ont été des hommes sages et prévoyants; pour que chacun sût bien son métier, ils ont fait de ceux-ci les gardiens de la loi, de ceux-là les gardiens de la sûreté publique, et, n'ayant pas d'autre occupation au monde que de s'exercer au maniement des armes, de s'aguerrir et de se battre, ces derniers ont composé une classe de gens excellents pour protéger les autres. Nos législateurs établirent en outre une troisième classe, celle des colons qui cultivent la terre: il était bien juste qu'au moyen de l'annone militaire cette classe nourrît ceux qui la protégent. Ce n'est pas tout: ils créèrent des conservateurs de l'équité et du droit au profit des faibles et des incapables, des défenseurs juridiques pour ceux qui ne sauraient pas se défendre. Cela posé, qu'y a-t-il de si injuste à ce que le juge et l'avocat soient payés par le plaideur, comme le soldat par le paysan? Celui qui reçoit le service doit tribut à celui qui le rend, et le bon office doit être mutuel[226]. Le cavalier ne fait que gagner à soigner son cheval, le berger ses bœufs, le chasseur ses chiens[227]. S'il y a de mauvais plaideurs qui se ruinent en procès, tant pis pour eux! et, quant à la longueur des affaires, elle tient la plupart du temps à la nécessité de les éclaircir, et mieux vaut, après tout, une bonne sentence qui s'est fait attendre qu'une mauvaise sentence improvisée. Risquer de commettre l'injustice, ce n'est pas seulement nuire aux hommes, c'est encore offenser Dieu, l'inventeur de la justice. Les lois sont publiques, tout le monde les connaît ou peut les connaître; l'empereur lui-même leur obéit[228]. Votre accusation sur l'impunité des grands est vraie quelquefois, mais applicable à tous les peuples, et le pauvre lui-même peut échapper à la peine, si l'on ne trouve pas de preuves suffisantes de sa culpabilité. Vous vous félicitez du don de votre liberté; rendez-en grâce à la fortune, et non point à votre maître. En vous menant à la guerre, vous homme civil, il pouvait vous faire tuer, et, si vous aviez fui, il pouvait vous tuer lui-même. Les Romains n'ont point cette dureté; leurs lois garantissent la vie de l'esclave contre les sévices du maître: elles lui assurent la jouissance de son pécule, et elles l'élèvent par l'affranchissement à la condition des hommes libres, tandis qu'ici, pour la moindre faute, c'est la mort qui le menace[229].»

[Note 225: Ego precatus, ut quod sentirem, patienter et benigne audiret, respondi.... _Id., ibid._]

[Note 226: Quid enim æquius, quam cum, qui opituletur et auxilium ferat, alere et officium mutuo officio rependere. Prisc., _Exc. leg._, p. 62.]

[Note 227: Quemadmodum equiti emolumento est equi, pastori houm et venatori canum cura, et reliquorum animantium, quæ homines custodiæ et utilitatis causa alunt. Prisc., _loc. cit._]

[Note 228: Leges autem in omnes positæ sunt, ut illis etiam ipse imperator pareat. Prisc., _ibid._]

[Note 229: Longe autem Romani benignius servis consuluerunt. Patrum enim aut præceptorum affectum erga eos exhibent, denique corrigunt eos in his, quæ delinquent, sicut et suos liberos. Nec enim servos morte afficere, sicut apud Scythas, fas est... Prisc., _Exc. leg._, p. 62.]

Cette vue élevée de la civilisation, ce tableau des protections diverses qui entourent l'individu sous les gouvernements policés, sembla remuer vivement l'interlocuteur de Priscus, qui ne cherchait vraisemblablement, en accumulant sophismes sur sophismes, qu'à étouffer en lui-même quelques remords et à combattre quelques regrets. Ses yeux parurent mouillés de larmes[230], puis il s'écria: «Les lois des Romains sont bonnes, leur république est bien ordonnée, mais les mauvais magistrats la pervertissent et l'ébranlent»[231]. Ils en étaient là quand un domestique d'Onégèse ouvrit l'enceinte de la maison: Priscus quitta l'inconnu, qu'il ne revit plus.

[Note 230: Tum ille plorans... _Id., ibid._]

[Note 231: Leges apud Romanos bonas et rem publicam præclare constitutam esse, sed magistratus, qui non, æque ac prisci, probi et prudentes sunt, eam labefactant et pervertunt. Prisc., _l. c._]

L'insistance que mettait Théodose à demander Onégèse pour négociateur dans ses différends avec les Huns tenait à un double calcul de la politique byzantine: d'abord on semblait repousser Édécon comme trop rude et trop dévoué aux intérêts de son maître, puis, à tout événement, on espérait attirer par les séductions et peut-être corrompre par l'argent le ministre tout-puissant qui montrait une bienveillance si pleinement gratuite à l'empire. De ces deux calculs, l'honnête Maximin ignorait le premier et soupçonnait à peine le second; mais cette partie de sa mission lui avait été recommandée comme une de celles auxquelles l'empereur tenait le plus, et il ne supposait pas qu'une telle avance de la part d'un tel souverain pût laisser le Barbare indifférent. Onégèse, après avoir donné un coup d'œil rapide aux présents que Priscus lui apportait, les fit déposer dans sa maison[232], et, apprenant que l'ambassadeur romain voulait se rendre chez lui, il tint à le prévenir lui-même; au bout de quelques instants, Maximin le vit entrer sous sa tente. Alors commença entre ces deux hommes d'État une conversation dans laquelle le caractère du ministre d'Attila se déploya tout entier. Maximin s'attacha à lui exposer avec quelque peu d'emphase que le moment d'une pacification solide entre les Romains et les Huns paraissait arrivé, pacification dont l'honneur était réservé à sa prudence, et que l'utilité très-grande dont le ministre hun pouvait être pour les deux nations se reverserait sur lui-même et sur ses enfants en bienfaits perpétuels de la part de l'empereur et de toute la famille impériale. «Comment donc, demanda naïvement Onégèse, ce grand honneur peut-il m'advenir, et comment puis-je être entre vous et nous l'arbitre souverain de la paix[233]?--En étudiant, reprit l'ambassadeur, chacun des points qui nous divisent et les conventions des traités, et pesant le tout dans la balance de votre équité. L'empereur acceptera votre décision.--Mais, rétorqua celui-ci, ce n'est point là le rôle d'un ambassadeur, et, si je l'étais, je n'aurais pas d'autre règle que les volontés de mon maître. Les Romains espéreraient-ils par hasard m'entraîner par leurs prières à le trahir, et à tenir pour néant ma vie passée parmi les Huns, mes femmes, mes enfants nés chez eux? Ils se tromperaient grandement. L'esclavage me serait plus doux près d'Attila que les honneurs et la fortune dans leur empire[234].» Ces paroles, prononcées d'un ton calme, mais net, ne souffraient point de réplique. Onégèse, comme pour en adoucir la rudesse, se hâta d'ajouter qu'il était plus utile aux Romains près d'Attila, dont il apaisait quelquefois les emportements, qu'il ne le serait à Constantinople, où son bon vouloir pour eux ne tarderait pas à le rendre suspect[235]. Évidemment le ministre de Théodose n'avait rien à faire de ce côté.

[Note 232: Ille suos, qui aderant, jussit aurum et munera recipere. Prisc., _Exc. leg._, p. 62.]

[Note 233: Qua in re gratificaretur Imperatori, et per se contentiones dirimeret? Prisc., _ibid._, p. 63.]

[Note 234: An Romani existimant, inquit, se ullis precibus exorari posse, ut prodat dominum suum, et nihili faciat educationem apud Scythas, uxores et liberos suos, neque potiorem ducat apud Attilam servitutem, quam apud Romanos ingentes opes. Prisc., _Exc. leg._, p. 63.]

[Note 235: Cæterum se domi remanentem majori eoram rebus adjumento futurum, quippe qui domini iram placaret, si quibus in rebus Romanis irasceretur, quam si ad eos accedens criminationi se objiceret... Prisc., _ibid._]

Cependant la reine Kerka attendait ses présents: Priscus fut encore chargé de les lui présenter. Elle les reçut dans une pièce de son élégant palais recouverte d'un tapis de laine; elle-même était assise sur des coussins et entourée de ses femmes et de ses serviteurs accroupis en cercle autour d'elle, les hommes d'un côté et les femmes de l'autre; celles-ci travaillaient à passer des fils d'or et de soie dans des pièces d'étoffes destinées à relever les vêtements des hommes[236]. En sortant du palais de la reine, Priscus entendit un grand bruit, et vit courir une grande foule à laquelle il se mêla. Il aperçut bientôt Attila, qui, flanqué d'Onégèse, vint se placer devant la porte de sa maison pour y rendre la justice. Sa contenance était grave, et il s'assit en silence. Ceux qui avaient des procès à faire juger s'approchèrent à tour de rôle; il les jugea tous, puis il rentra pour recevoir des députés qui lui arrivaient de plusieurs pays barbares[237].

[Note 236: Ipsam deprehendi in molli stragula jacentem. Erat autem pavimentum laneis tapetibus stratum, in quibus constitimus. Eam famulorum multitudo in orbem circumstabat, et ancillæ ex adverso humi sedentes telas coloribus variegabant, quæ vestibus barbarorum ad ornatum super injiciuntur. Prisc., _Exc. leg._, p. 63.]

[Note 237: Vidi magnam turbam, quæ prodibat, currentem, tumultum et strepitum excitantem. Attilas domo egressus, gravi vultu, omnium oculis quaqua versus in eum conversis, incedens cum Onegesio, pro ædibus substitit. Hic eum multi, quibus erant lites, adierunt, et ejus judicium exceperunt. Deinde domum repitiit, et barbararum gentium legatos, qui ad se venerant, admisit. Prisc., _ibid._, p. 64.]

L'enclos du palais d'Attila était une sorte de promenade où les ambassadeurs circulaient librement en attendant les audiences soit du roi, soit de son ministre; ils pouvaient aller, venir, tout observer, aucun garde ne les y gênant. Priscus s'y rencontra face à face avec le comte Romulus et ses collègues de l'ambassade d'Occident, lesquels se promenaient en compagnie de deux secrétaires d'Attila, Constancius et Constanciolus, tous deux Pannoniens, et de ce Rusticius qui avait accompagné volontairement l'ambassade d'Orient, et venait de se faire attacher comme scribe à la chancellerie du roi des Huns. «Comment vont vos affaires?» fut la question que Romulus et lui s'adressèrent d'abord. Elles ne marchaient pas plus vite d'un côté que de l'autre; rien ne pouvait fléchir la résolution d'Attila vis-à-vis de l'empire d'Occident: il lui fallait le banquier Sylvanus ou les vases de Sirmium. Comme plusieurs des assistants se récriaient sur l'opiniâtreté déraisonnable de l'esprit barbare[238], Romulus, que son expérience des hautes affaires faisait toujours écouter avec intérêt, dit, en poussant un soupir: «Oui, la fortune et la puissance ont tellement gâté cet homme, qu'il n'y a plus de place dans son oreille pour des raisons justes, à moins qu'elles ne lui plaisent. Avouons aussi que, soit en Scythie, soit ailleurs, personne n'a jamais accompli de plus grandes choses en moins de temps: maître de la Scythie entière, jusqu'aux îles de l'Océan, il nous a rendus ses tributaires, et voilà qu'il couve encore de plus grands desseins, et qu'il veut entreprendre la conquête des Perses[239].--Des Perses! interrompit un des assistants; mais quel chemin peut le conduire de Scythie en Perse[240]?--Un chemin fort court, reprit Romulus. Les montagnes de la Médie ne sont pas éloignées des tribus extrêmes des Huns; ceux-ci le savent bien. Il est arrivé autrefois que, pendant une famine qui les décimait sans qu'ils pussent tirer des subsistances de l'empire romain, parce qu'ils étaient en guerre avec lui, deux de leurs princes tentèrent de s'en procurer du côté de l'Asie. Ils poussèrent, à travers une région déserte, jusqu'au bord d'un marais que je crois être le marais Méotide[241]; puis, quinze journées de marche les amenèrent au pied de hautes montagnes qu'ils gravirent, et ils se trouvèrent en Médie. Le pays était fertile; les Huns y firent la moisson tout à leur aise, et ils avaient déjà réuni un butin immense quand un jour les Perses arrivèrent et obscurcirent le ciel de leurs flèches. Les Huns, pris à l'improviste et abandonnant tout, firent retraite par un autre chemin, et il advint que ce nouveau passage les conduisit également dans leur pays. Maintenant, supposez qu'il prenne fantaisie au roi Attila de renouveler cette campagne; Mèdes et Perses ne lui coûteront à conquérir ni beaucoup de fatigues, ni beaucoup de temps, car aucun peuple de la terre ne peut résister à ses armées[242].» Les Romains suivaient avec une curiosité mêlée d'appréhension le récit du comte Romulus, qui avait visité tant de pays et pris part à tant d'événements. Un des interlocuteurs ayant exprimé le vœu qu'Attila se jetât dans cette guerre lointaine pour laisser respirer l'empire romain: «Prenons garde, au contraire, dit Constanciolus, qu'après avoir subjugué les Perses, et ce ne sera pas difficile pour lui, il ne revienne vers nous, non plus en ami, mais en maître. Aujourd'hui il se contente de recevoir l'or que nous lui donnons comme un salaire attaché à son titre de général romain; quand il aura mis la Perse sous ses pieds, et que l'empire romain restera seul debout en face de lui, pensez-vous qu'il le ménage? Déjà il souffre impatiemment ce titre de général que nous lui donnons pour lui dénier celui de roi, et on l'a entendu s'écrier avec indignation qu'il avait autour de lui des esclaves qui valaient les généraux romains, et des généraux huns qui valaient les empereurs[243].» Cette conversation, dans laquelle les représentants du monde civilisé se communiquaient leurs sombres pressentiments et grandissaient à qui mieux mieux l'homme qui suspendait la destruction sur leur patrie, fut interrompue brusquement. Onégèse vint signifier à Priscus qu'Attila ne recevrait plus désormais pour ambassadeurs que trois personnages consulaires qu'il lui nomma: Anatolius était l'un des trois. Priscus, sans songer qu'il mettait son propre gouvernement en contradiction avec lui-même, fit observer que désigner ainsi certains hommes, c'était les rendre suspects à leur souverain; Onégèse ne répondit que ces mots: «Il le faut, ou la guerre[244]!» Priscus regagnait tristement son quartier, quand il rencontra le père d'Oreste, Tatullus, qui venait informer l'ambassadeur et lui qu'Attila les invitait à sa table pour le jour même, à la neuvième heure, environ trois heures après midi. Les ambassadeurs d'Occident devaient également s'y trouver.

[Note 238: Nequaquam aiunt illum deduci a sententia, sed bellum minari et denuntiare, ut Sylvanus aut pocula dedantur. Nos vero eum barbari miraremur animi impotentiam... Prisc., _Exc. leg._, p. 64.]