Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe
Part 6
Ces grandes choses ne s'accomplirent point sans qu'Attila se fît une multitude d'ennemis, surtout parmi les membres de la tribu royale, qu'on voyait se regimber en toute occasion. Il y en eut qui passèrent en Romanie pour solliciter l'appui de l'empereur; mais la lâcheté de Théodose conspirait toujours avec la cruauté d'Attila: les malheureux furent rendus pour être suppliciés. Bléda se mêla-t-il à ces complots? prit-il parti pour les chefs mécontents? ou bien sa seule présence faisait-elle obstacle à l'ambition d'un frère qui ne voulait point reconnaître d'égal? On ne le sait pas: l'histoire nous a caché les détails et le nœud d'une affreuse tragédie domestique dont elle ne nous montre que la catastrophe. Attila tua Bléda, «par fraude et embûches», disent les historiens; l'un d'eux ajoute qu'il préludait ainsi par un fratricide à l'assassinat du genre humain[128]. Les mœurs des Huns étaient si violentes, que ce crime ne souleva pas l'indignation publique; quelques tribus attachées particulièrement à Bléda, quelques amis qui voulurent soutenir sa mémoire, se montrèrent seuls et furent aisément comprimés. Vers le même temps, un incident propre à frapper les imaginations vint donner à l'autorité d'Attila et même à son crime une sorte de sanction surnaturelle. Il faut savoir, pour l'intelligence de ceci, que les anciens Scythes, habitants des plaines pontiques, avaient pour idole une épée nue enfouie dans la terre, et dont la pointe seule dépassait le sol[129]: divinité bien digne de ces solitudes livrées au droit du plus fort. Les races ayant succédé aux races, les dominations aux dominations sur le territoire de la Scythie, l'épée de Mars (c'est le nom que lui donnaient les Romains) resta oubliée pendant bien des siècles. Un bouvier hun, voyant boiter une de ses génisses, profondément blessée au pied, en rechercha la cause, et, guidé par la trace du sang, il découvrit un fer aigu en saillie parmi les hautes herbes. Creuser le sol alentour, retirer l'épée rongée de rouille[130] et la porter au roi, ce fut le premier soin du bouvier. Le roi la reçut avec joie comme un présent du ciel, un signe de la souveraineté qui lui était donnée fatalement sur tous les peuples du monde[131]: au moins chercha-t-il à répandre cette opinion, s'il ne la partageait pas lui-même. De ce moment, il agit et parla en maître et empereur de toute la Barbarie.
[Note 128: Bleda rex Hunnorun. Attilæ fratris sui insidiis interimitur... Marcellin. Comit., _Chron._--Jorn., _R. Get._, 35.--Tyro Prosper.--Abbas Ursperg.--Tendens ad discrimen omnium nece suorum... Jorn., _ub. sup._]
[Note 129: Voir Hérodote, l. IV, c. 76-77.--Hic (Martis ensis) tanquam sacer, et deo bellorum præsidi dedicatus à Scytharum regibus olim colebatur. Prisc., p. 33.]
[Note 130: Cum pastor quidam gregis unam buculam conspiceret claudicantem, nec causam tanti vulneris inveniret; sollicitus vestigia cruoris insequitur, tandemque venit ad gladium... Jorn., _R. Get._, 35.]
[Note 131: Totius mundi principem constitutum, et per Martis gladium potestatem sibi concessam esse bellorum. Jorn., _R. Get._, 35.--Prisc., p. 33.--Totius Scythiæ regnator. Jorn., _R. Get._, 34.]
Ce premier pas fait ou presque fait, Attila avait ramené ses regards sur la Romanie, qu'il laissait en repos depuis six ou sept ans. La façon dont il fit sa rentrée, en 441, dans les affaires de l'empire, mérite une mention particulière, parce qu'elle peint bien son caractère et sa politique. Il devait y avoir dans un des châteaux de la frontière un de ces marchés mixtes où les Barbares étaient admis; les Huns s'y rendirent en grand nombre et armés secrètement. Au milieu de la foire, ils tirèrent leurs armes, se jetèrent sur la foule, pillèrent les marchandises, et se rendirent maîtres de la place. Aux demandes d'explication qui vinrent de Constantinople, Attila répondit que ce n'était là qu'une revanche, attendu que l'évêque de Margus, s'étant introduit clandestinement dans la sépulture des rois huns, en avait pillé les trésors[132]. Bien qu'au fond l'évêque de Margus fût assez peu digne d'intérêt, le fait qu'on lui imputait semblait trop invraisemblable, et l'accusé le niait avec trop d'assurance, pour que le gouvernement romain ne soutînt pas sa dénégation. Pendant ces dits et contredits, Attila parcourait la rive du fleuve, saccageant les villes ouvertes et rasant les châteaux; il prit ainsi Viminacium, grande cité de la haute Mésie. Les provinciaux écrivaient lettre sur lettre à l'empereur pour qu'il mît un terme à ces calamités: «Si l'évêque est coupable, disaient-ils, il faut le livrer; s'il est innocent, il faut nous défendre[133].» L'évêque, craignant qu'on ne le sacrifiât par lâcheté, passa dans le camp des Huns, auxquels il promit de livrer sa ville épiscopale, s'ils lui garantissaient la vie sauve[134]. On lui donne aussitôt des troupes qu'il place en embuscade, et, la nuit suivante, Margus tombait au pouvoir d'Attila[135]. Ce premier prétexte épuisé, le roi barbare en trouvait chaque jour un nouveau; tantôt les échéances de son tribut étaient en retard, tantôt le gouvernement romain ne renvoyait pas fidèlement ses transfuges, et, à l'appui de chaque réclamation, Attila mettait en feu quelque canton de la Mésie. Ratiaria, ville grande et peuplée, fut prise d'assaut; Singidon fut ruinée; puis les Huns traversèrent la Save, et prirent Sirmium, ancienne capitale de la Pannonie; après quoi, revenant vers la Thrace, ils pénétrèrent dans les terres jusqu'à Naïsse, à cinq journées du Danube. Cette ville, patrie de Constantin, fut entièrement détruite; Sardique fut pillée et réduite en cendres.
[Note 132: Margi enim episcopum in suos fines transgressum regum suorum loculos et reconditos thesauros indagatum expilasse. Prisc., p. 33.]
[Note 133: His gestis cum multi in sermonibus dictitarent, episcopum dedi oportere, ne unius hominis causa universa Romanorum respublica bellipericulum sustineret... Prisc., _ibid._]
[Note 134: Ille se deditum iri suspicatus, elam omnibus civitatem incolentibus, ad hostem effugit et urbem traditurum si sibi Scytharum reges liberalitate sua consulerent pollicitus est... Prisc., _ibid._]
[Note 135: Nocte, dato signo, exiliit, et urbem inimicorum ditionis potestatisque fecit... Prisc., _ibid._]
Un répit de quelques années, laissé aux Romains par suite des embarras domestiques d'Attila, ne fut pour les Huns qu'un temps de repos; ils reprenaient leurs ravages en 446. Soixante-dix villes dévastées, la Thessalie traversée jusqu'aux Thermopyles, deux armées romaines détruites coup sur coup, signalèrent les campagnes de cette année et de la suivante. Théodose, fatigué de sa propre résistance, proposa la paix, qui fut conclue à la condition qu'Attila recevrait immédiatement six mille livres pesant d'or comme indemnité de ses frais de guerre; qu'il lui serait payé désormais deux mille livres en tribut annuel[136], et que le territoire romain serait fermé pour toujours à tous les Huns sans exception.
[Note 136: Plus exactement deux mille cent livres d'or, δυοχιλίας Ἑκαὶ κατὸν λίτρας χρυσοῦ. Prisc., _Exc. leg._, p. 84.]
Venait maintenant une question bien difficile, celle du paiement des sommes promises, car le trésor impérial était à sec: Théodose ne le savait que trop, et Attila non plus ne l'ignorait pas. Bien informé des affaires intérieures de l'empire, il connaissait la misère des provinces, à laquelle il avait d'ailleurs tant contribué, les folles prodigalités d'un prince qui ne réfléchissait jamais, et la rapacité de ses ministres. Il envoya donc à Constantinople un ambassadeur spécial, chargé de hâter la levée de l'impôt au moyen duquel on devait le payer, et d'en assurer la remise entre ses mains, et fit choix, pour cette mission, d'un officier nommé Scotta[137], frère de son principal ministre. Ce fut pour Théodose une humiliation sans pareille que la présence de ce garnisaire barbare, qui semblait menacer d'exproprier l'empereur, si l'on ne pressurait pas ses sujets. L'impôt d'Attila ne souffrant ni retard ni non-valeur, la cour de Byzance recourut au procédé de recouvrement le plus commode et le plus prompt, en le faisant peser uniquement sur les riches, et en premier lieu sur les sénateurs; mais beaucoup de riches se trouvaient ruinés par suite du malheur des temps, et comme les agents du fisc déployaient une rigueur excessive, le désespoir s'empara des hautes classes de la société: les femmes vendaient leurs parures, les pères le mobilier de leurs maisons. On en vit qui, à bout de ressources, se pendirent ou se laissèrent mourir de faim[138]. L'excès de la douleur et de la honte aurait pu réveiller l'énergie de ce gouvernement, il ne fit que l'abattre tout à fait. Attila, par sa puissance, par son génie, par son esprit diabolique, exerçait sur Théodose une fascination qui le paralysait en face du danger. Il ne savait que maudire le barbare, souhaiter sa ruine, sans oser un dernier effort pour la préparer. Il aimait mieux s'étourdir dans les occupations futiles ou ridicules qui remplissaient sa vie. Quelle résolution virile pouvait-on demander à cette cour, où le porte-épée impérial[139] était un eunuque? On ne savait y concevoir que des ruses de femme et y pratiquer que des trahisons: il en devait arriver mal à Théodose et à l'empire romain.
[Note 137: Scotta qui susciperet, advenerat... Prisc., _Exc. leg._, p. 35.]
[Note 138: Conficiebantur enim illæ pecuniæ cum acerbitate et contumelia... mundum uxorium et pretiosam suppellectilem in foro palam et publice venum exponebant... Multi sibi violentas manus attulerunt, aut aptato collo laqueo vitam finierunt. Prisc., _ibid._]
[Note 139: Le _Grand Spathaire_: c'était une dignité de la cour de Constantinople. Spatharius; Σπαθάριος.]
CHAPITRE TROISIÈME
Ambassade d'Attila à Théodose.--Qui étaient Edécon et Oreste.--L'eunuque Chrysaphius engage Edécon à tuer Attila.--Ambassade de Théodose à Attila: Maximin, Priscus, Vigilas.--Les ambassadeurs huns et romains se rendent ensemble en Hunnie.--État déplorable de la Thrace et de la Mésie.--Halte à Sardique; dîner donné par Maximin; altercation entre les Romains et les Huns; menaces d'Oreste.--Ruines de Naïsse.--Grande chasse préparée par Attila en Pannonie; passage du Danube.--Les ambassades se séparent.--Camp d'Attila.--Visite des officiers huns à Maximin.--Audience d'Attila; tableau de sa cour; sa colère contre l'interprète Vigilas.--Il renvoie Vigilas à Constantinople.--Défense aux Romains de rien acheter en Hunnie.--Maximin et Priscus suivent l'armée d'Attila.--Attila épouse la fille d'Escam.--Voyage des Romains à travers les marais de la Théïss; ils sont assaillis par un orage.--Une des femmes de Bléda leur donne l'hospitalité.--Ils rencontrent des ambassadeurs envoyés à Attila par l'empereur d'Occident.--Sujet de cette ambassade; vases de Sirmium.--Les deux ambassades arrivent dans la ville d'Attila.
Fils d'Arcadius et héritier du plus grand nom de l'empire, Théodose II était un de ces souverains dénués de vertus et de vices qui perdent les peuples plus sûrement que ne feraient des tyrans, parce qu'ils leur communiquent la mollesse de leur âme et leur indifférence pour le bien. A l'âge de cinquante ans, et aux rides près, on le trouvait encore ce qu'on l'avait vu à quinze ans, c'est-à-dire un jeune homme rangé, suivant régulièrement quelques études, assidu aux pratiques de dévotion, évitant les scandales de mœurs; du reste, adroit à l'escrime, excellent archer, meilleur cavalier, passionné pour la chasse et pour les rivalités bruyantes de l'hippodrome, se piquant de bien divertir ses sujets par des magnificences qui les ruinaient, et plaçant la grandeur du prince dans l'énormité de ses profusions. Une entreprise utile qui s'exécuta sous son règne, la codification des lois promulguées par les empereurs chrétiens, a recommandé sa mémoire à la postérité; mais les contemporains, qui le voyaient de près, ne lui accordèrent pas d'autre surnom que celui de _calligraphe_, qu'il méritait d'ailleurs par la beauté de son écriture, faite pour désespérer les plus habiles copistes de profession[140].
Ce vieil enfant n'avait que faire de sa liberté: il l'aliéna donc toujours avec plaisir, ne cherchant qu'à vivre heureusement sous une tutelle volontaire. Quand il ne régnait pas en compagnie de sa sœur aînée Pulchérie, son plus sage et plus affectionné conseiller, quand il ne subissait pas le joug parfois un peu rude de sa femme, la pédante Athénaïs, qui, de l'école du philosophe son père, avait apporté sur le trône l'orgueil et les déportements d'une Agrippine, il obéissait à ses eunuques, et en premier ordre au grand eunuque son chambellan. Ce grand eunuque, il est vrai, changeait souvent, quoique son autorité fût toujours la même; les révolutions du palais de Byzance se succédaient presque sans interruption, et l'histoire a daigné enregistrer toutes ces dynasties d'eunuques, si un tel mot peut s'appliquer à de telles gens: elle compte jusqu'à quinze chambellans, premiers ministres de Théodose, qui se supplantèrent et, pour plusieurs même, s'étranglèrent l'un l'autre dans l'espace de vingt-cinq ans[141]. En 443 enfin, le sceptre tomba aux mains de Chrysaphius, qui sut le retenir avec résolution, n'épargnant, pour écraser ses rivaux et captiver son maître, ni les pillages publics, qui enrichissaient le fisc impérial, ni les violences, ni les perfidies. Tout ce qu'on peut imaginer de bassesse et de corruption régna sept ans avec lui, et domina un prince dont le cœur n'était pourtant point fermé à tout sentiment d'honneur. Théodose de sa nature étant peu belliqueux, on tâchait de désarmer l'ennemi à force d'or, et on faisait disparaître, comme des ambitieux turbulents, les généraux utiles à l'empire, mais qui blâmaient ces lâchetés. Un pareil gouvernement légitimait tous les mépris qu'on pouvait verser sur lui; aussi Attila ne lui en épargnait aucun, tandis qu'au contraire il ménageait dans l'empire d'Occident l'administration et la personne d'Aëtius[142].
[Note 140: Cf. Socrat., VII., 22.--Sozom., IX, 1, et pr., p. 394 et 395;--Cedr., 1, p. 335.--Manass., p. 55, etc.--V. Tillemont, _Hist. des Emp._, VI, p. 19 et suiv.]
[Note 141: Cf. Tillemont, _Hist. des Emp._, t. VI.]
[Note 142: On peut consulter sur le caractère et l'administration de ce _dernier des Romains_, l'article que j'ai publié dans la _Revue des Deux Mondes_, sous le titre de _Aëtius et Bonifacius_ (1851).]
Dans les premiers mois de l'année 449, arrivèrent à Constantinople, avec le titre d'ambassadeurs des Huns, deux personnages importants: Édécon, Hun de naissance ou Scythe, comme s'exprimaient les Grecs par archaïsme, et un Pannonien nommé Oreste, le premier officier supérieur dans les gardes d'Attila, le second son principal secrétaire. C'était ce même Oreste qui vint, quelques années plus tard, clore, par le nom de son fils Romulus _Augustule_, la liste des empereurs d'Occident ouverte par le grand César et par Auguste, circonstance qui lui mériterait à elle seule une mention particulière dans ce récit. Né aux environs de Petavium, aujourd'hui Pettau sur la Drave, de parents honnêtes et aisés, il avait fait, jeune encore, un brillant mariage, en devenant le gendre du comte Romulus, personnage considérable de sa province, honoré de plusieurs missions par le gouvernement d'Occident; mais une position si sortable ne le satisfit point. Oreste appartenait à cette classe de gens, fort nombreux alors, qu'une ambition impatiente et le goût fiévreux des aventures poussaient du côté des Barbares, et qui avaient dans le cœur juste assez de loyauté pour trahir fidèlement leur patrie au compte du Barbare qui les payait. Pendant que les Huns occupaient temporairement la Pannonie, il s'était glissé près d'Attila, et celui-ci, flatté d'avoir un agent romain de sa qualité, se l'était attaché comme secrétaire. Le Pannonien mit donc son intelligence et son dévouement au service de l'ennemi le plus redoutable de ses compatriotes et de sa famille. Parmi les Barbares qui savaient se battre, mais ne savaient que cela, l'intelligence assurait une place importante au Romain, de même qu'au Barbare le courage et la force du bras parmi les Romains, qui ne le savaient plus. Si le poste de secrétaire d'Attila avait ses dangers, il avait aussi ses profits; en tous cas, il était fort envié, et Oreste dut rencontrer, en cette occasion, la concurrence d'une foule d'aventuriers qui ne le valaient pas.
Le roi des Huns avait pour système d'adjoindre, dans les missions de quelque intérêt, à des Huns nobles et revêtus de hauts emplois, quelqu'un de ces serviteurs d'origine romaine qui, bien au fait des hommes et des choses du gouvernement romain, luttaient d'adresse avec les agents impériaux, et l'avantage d'un meilleur service politique n'était pas le seul qu'en retirait Attila. Comme ces deux classes, les Huns de naissance et les aventuriers devenus Huns, se jalousaient mortellement, il s'était établi entre elles, par suite de leur rivalité, un espionnage permanent dont le maître savait habilement profiter. C'était le cas entre Oreste et Édécon: celui-ci, brutal et hautain, regardant son collègue comme un valet, celui-là s'en vengeant, soit par l'étalage de son importance réelle, soit par la frayeur que son crédit inspirait. Ils apportaient à Constantinople de nouvelles propositions, ou, pour mieux dire, des réquisitions de leur roi qui dépassaient en insolence tout ce que la cour impériale avait eu jusqu'alors à dévorer. D'abord Attila, s'adjugeant sur la rive droite du Danube, comme sa conquête incontestable, le pays qu'il avait ravagé les années précédentes en Mésie et en Thrace (il fixait la largeur de cette zone à cinq journées de marche à partir du fleuve), demandait que la frontière des deux empires fût fixée amiablement à Naïsse, et qu'en conséquence les marchés mixtes qui se tenaient sur le Danube fussent reculés jusqu'à cette ville[143]. Il exigeait ensuite qu'on ne lui envoyât en qualité d'ambassadeurs que les plus illustres d'entre les consulaires, et non plus, comme on se permettait de le faire, les premiers venus; autrement, disait-il, il ne les recevrait pas; que si, au contraire, l'empereur reconnaissait la convenance de sa réclamation, il irait au-devant d'eux jusqu'à Sardique[144]. Enfin il renouvelait sa plainte éternelle sur les transfuges, déclarant que, si leur extradition tardait encore, ou si les sujets romains se permettaient de cultiver les terres situées au midi du Danube, dans la zone dévolue aux Huns, il allait recommencer la guerre[145]. Tel était le contenu de la lettre apportée par les envoyés d'Attila, et que ceux-ci remirent à Théodose, en audience solennelle, au palais impérial, après quoi ils voulurent rendre visite, suivant l'usage, au premier ministre Chrysaphius. Un Romain nommé Vigilas, qui avait servi de truchement entre eux et l'empereur, et qui les connaissait déjà pour être allé l'année précédente chez les Huns, comme attaché d'ambassade, s'offrit à les guider jusque-là, et ils partirent de compagnie.
[Note 143: Neque forum celebrari, ut olim, ad ripam Istri, sed in Naïsso, quam urbem, a se captam et dirutam, quinque dierum itinere expedito homini ab Istro distantem. Seytharum et ditionis Romanorum limitem constituelat. Prisc., _Exc. leg._, p. 37.]
[Note 144: Legatos quoque ad se venire jussit, non ex quolibet hominum genere et ordine, sed ex consularibus illustriores, quos mittere libuerit, quorum excipiendorum gratia in Sardicam descenderet. Prisc., _Exc. leg._, p. 37.]
[Note 145: De transfugis non redditis querebatur, qui nisi redderentur, et Romani a colenda terra abstinerent quam bello captam suæ ditioni adjecerat, ad arma iturum minabatur. _Id._, _Exc. leg._, _ibid._]
Pour se rendre de la salle des audiences du prince à la demeure de l'eunuque, porte-épée et premier ministre, on avait à parcourir tout l'intérieur des appartements, ces galeries étincelantes de porphyre et d'or, ces portiques de marbre blanc, et ces palais divers renfermés dans un seul palais, qui faisaient de la ville de Constantin le lieu le plus magnifique de la terre. A chaque pas, Édécon s'extasiait; à chaque nouvel objet, il s'écriait que les Romains étaient bien heureux de vivre au milieu de si belles choses et de posséder tant de richesses[146]. Vigilas, dans la conversation, ne manqua pas de raconter à Chrysaphius l'étonnement naïf du Barbare et ses exclamations réitérées sur le bonheur des Romains, et, tandis qu'il parlait, une idée infernale vint traverser l'esprit du vieil eunuque. Prenant à part Édécon, Chrysaphius lui dit qu'il pourrait habiter, lui aussi, des palais dorés, et mener cette vie heureuse qu'il enviait aux Romains, si, laissant là son pays sauvage, il se transportait parmi eux[147]. «Mais, répliqua Édécon avec vivacité, le serviteur d'un maître ne peut le quitter sans son consentement, ce serait un crime[148].» L'eunuque, brisant là-dessus, lui demanda quel rang il occupait chez les Huns et s'il approchait librement son maître; Édécon répondit qu'il l'approchait en toute liberté, qu'il était même un de ceux qui le gardaient, attendu que chacun des principaux capitaines veillait la nuit, à tour de rôle, auprès de la demeure du roi. «Eh bien! s'écria l'eunuque enchanté de sa découverte, si vous me promettez d'être discret, je vous indiquerai un moyen d'acquérir sans peine les plus grandes richesses; mais c'est une affaire qui demande à être traitée à loisir. Venez donc souper avec moi ce soir, mais seul, sans Oreste et vos autres compagnons d'ambassade[149].»
[Note 146: Admirabatur barbarus regiarum domuum magnificentiam... Prisc., _Exc. leg._, p. 38.]
[Note 147: Vigilas autem, simul atque barbarus in colloquium venit cum Chrysaphio, interpretans retulit, quantopere laudasset Imperatorias ædes, et Romanos beatos duceret propter affluentes divitiarum copias. Tum Edeconi Chrysaphius dixit, fore eum hujus modi domuum, quæ aureis tectis præfulgerent, compotem et opibus abundaturum, si, relicta Scythia, ad Romanos se conferret. Prisc., _ibid._]
[Note 148: Sed alterius domini serrum, Edecon ait, nefas esse, eo invito, tantum facinus, se admittere. Prisc., _ibid._]
[Note 149: Cui rei tractandæ otio opus esse: hoc vero sibi fore, si ad cœnam rediret sine Oreste et reliquis legationis comitibus. Prisc., _Exc. leg._, p. 39.]
Le Barbare fut exact au rendez-vous, où l'interprète se trouvait déjà. «Je ne veux que votre bien, lui dit Chrysaphius en reprenant la conversation du matin; mais que vous l'acceptiez ou non, jurez-moi que vous ne révélerez à personne au monde ce qui va se passer entre nous; je m'y engage pour mon propre compte.» Ils joignirent leurs mains droites, et jurèrent en présence de Vigilas[150]. Entrant alors en matière sans circonlocution, l'eunuque expliqua qu'il s'agissait de tuer Attila. «Si vous parvenez à vous défaire de lui, disait-il, et à gagner la frontière romaine, comptez sur une reconnaissance sans bornes de la part de Théodose; vous serez comblé de plus d'honneurs et de richesses que vous n'en pourriez imaginer.» Si étrange que fût la confidence, elle ne parut point surprendre Édécon, et, après un moment de silence, le Hun répondit qu'il ferait ce qu'on voudrait[151]. «Mais, ajouta-t-il, il me faut de l'argent pour préparer les voies et gagner mes soldats, non pas à la vérité une grande somme, car cinquante livres pesant d'or me suffiront largement[152].»
[Note 150: Tum per Vigilam interpretem datis dextris et jurejurando utrimque præstito... Prisc., _ibid._]
[Note 151: Eunucho Edecon assensus est. _Id._ _Exc. leg._, _ibid._]