Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe
Part 5
Les Huns avançaient toujours, occupant les territoires déblayés par l'émigration, et bientôt leurs tentes se dressèrent sur le moyen Danube. Quand ils y furent, leurs éclaireurs ne tardèrent pas à faire connaissance avec les nations germaniques voisines de la forêt Hercynienne et du Rhin. Les historiens racontent à ce sujet une aventure assez curieuse, et qui nous intéresse à plus d'un titre, nous autres Français, parce qu'elle concerne un des peuples dont le sang est mêlé dans nos veines, le peuple des Burgondes ou Bourguignons. Ce peuple habitait naguère tout entier au pied des monts Hercyniens et sur les rives du Mein, où il vivait de la culture des terres, de travaux de charpente ou de charronnage, et du prix de ses bras qu'il louait dans les villes romaines de la frontière[96]. Une partie de ses tribus s'était séparée des autres, en 407 ou 408, pour passer en Gaule, où elle avait obtenu de l'empereur Honorius un cantonnement dans l'Helvétie[97]: la partie qui n'avait point quitté le territoire de ses pères était la plus faible. C'est sur elle que vinrent s'exercer les premiers pillages des Huns dans la vallée du Rhin. Au moment où l'on s'y attendait le moins, les villages burgondes étaient brûlés, les moissons enlevées, les femmes traînées en captivité; puis le roi Oktar[98], qui dirigeait ces pillages, partait pour reparaître bientôt après. Les Burgondes essayèrent de résister et furent battus. Ils obéissaient alors à un gouvernement théocratique, composé d'un grand prêtre inamovible, appelé _siniste_[99], et de rois électifs et amovibles à la volonté de l'assemblée du peuple, où plutôt à celle du grand prêtre. L'armée burgonde éprouvait-elle un revers, l'année était-elle mauvaise et la récolte gâtée, quelque fléau naturel venait-il frapper la nation, vite elle destituait des rois qui n'avaient pas su se rendre le ciel favorable: ainsi le voulait la loi[100]. On pense bien que, dans la circonstance présente, les Burgondes n'épargnèrent pas leur roi; mais ils firent plus, ils cassèrent leur grand prêtre. Après en avoir mûrement délibéré, ils résolurent de s'adresser à un évêque romain pour obtenir, par son intermédiaire, le patronage du grand Dieu des chrétiens, car ils soupçonnaient leurs divinités de faiblesse ou d'impuissance contre la race infernale qui les attaquait. L'évêque consulté (on croit que ce fut saint Sévère de Trèves) leur répondit que le moyen d'obtenir ce qu'ils demandaient, c'était de recevoir le saint baptême: «Demeurez ici, leur dit-il, vous jeûnerez pendant sept jours; je vous instruirai et vous baptiserai[101].» Le septième jour, il les baptisa. Le narrateur contemporain de qui nous tenons ces détails semble insinuer que ce fut tout le peuple des Burgondes trans-rhénans qui reçut ainsi le baptême, chose peu probable, si l'on examine les circonstances du fait: il y a plus de raison de croire que ceci se passa entre l'évêque et les principaux chefs au nom de tout le peuple et en quelque sorte par procuration pour lui. Quoi qu'il en soit, le moyen réussit. Cuirassés dès lors contre les démons, les Burgondes se crurent invincibles; ils attaquèrent à leur tour et taillèrent en pièces les Huns avec trois mille hommes seulement contre dix mille. Le roi Oktar, qui sortait d'une orgie la veille de la bataille, étant mort subitement pendant la nuit[102], les Burgondes virent dans cet événement comme dans l'autre la main du nouveau Dieu qui les protégeait: les Burgondes de la Gaule étaient déjà chrétiens.
[Note 95: Voir, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er décembre 1850, le morceau intitulé: _Placidie_.]
[Note 96: Quippe omnes fere sunt fabri lignarii, et ex hac arte mercedem capientes, semetipsos alunt. Socrat., VII, 30.]
[Note 97: Oros., VII.--Prosp. Aquitan., _Chron._]
[Note 98: _Oktar_, oncle d'Attila., Jorn., _R. Get._, 35.--_Ouptar._, Socrat., VII, 7.--Ce roi est nommé _Subthar_ dans une vie latine d'Attila, compilée au XIe siècle d'après d'anciens matériaux et d'antiques traditions, par un Dalmate, nommé Juveneus Cœlius Calanus. Il est bien certain que ce _Subthar_ de l'historien dalmate, est le même que l'_Ouptar_ des écrivains grecs; et comme Juveneus Cœlius Calanus le fait oncle d'Attila, _Ouptar_ et _Subthar_ sont évidemment les mêmes que l'Oktar de Jornandès.]
[Note 99: Sacerdos apud Burgundios omniun maximus vocatur Sinistus; et est perpetuus... Amm. Marc., XXXVIII, 6.]
[Note 100: Rex... potestate deposita removetur, si sub eo fortuna titubaverit belli, vel segetuum copiam negaverit terra... _Id., ibid._]
[Note 101: Ille cum septem dies jejunare eos jussisset, ac fidei rudimentis instituisset, octavo tandem die baptismo donatos dimisit. Socrat., VII, 30.]
[Note 102: Etenim Hunnorum rege, cui nomen erat Uptarus, præ nimia ciborum ingluvie nocte quadam suffocato... _Id._, VII, 35.]
Cet Oktar dont nous venons de parler était frère de Moundzoukh, père d'Attila; il avait deux autres frères, Œbarse et Roua, chefs souverains comme lui[103], de sorte que cette famille, issue du sang royal, tenait sous sa main la majeure partie des hordes hunniques. Roua était surtout un chef capable et décidé. Par sa liaison avec le patrice romain Aëtius, qui avait été son otage, il était parvenu à mettre le pied dans les affaires intérieures de Rome d'une façon plus qu'incommode pour les empereurs[104]. Roua, qui prenait de toutes mains, s'était fait donner par l'Auguste d'Orient, Théodose II, une subvention annuelle de trois cent cinquante livres d'or, qu'il qualifiait de _tribut_, mais à laquelle celui-ci donnait le nom plus honnête de _solde_, par la raison que Roua, ayant reçu un brevet de général romain, était officier de l'empereur, lequel était libre de lui affecter tel traitement ou telle gratification qu'il lui plairait, suivant son mérite: c'était par ces honteux sophismes que la cour de Byzance cherchait à se dissimuler sa lâcheté. Quant aux généraux romains de la façon de Roua, sachant que leur principal mérite était de faire peur, ils usaient largement de ce moyen, qui aboutissait toujours à une augmentation de solde. Roua prétendait établir en principe, vis-à-vis de l'empire, que tout ce qui existait sur la rive septentrionale du Danube, terres et nations, appartenait aux Huns, comme le midi appartenait aux Romains; que c'était là leur domaine, dans lequel nul autre peuple n'avait le droit de s'immiscer. Trois ou quatre peuplades ultra-danubiennes ayant fait un traité d'alliance offensive et défensive avec la cour de Byzance, Roua se plaignit vivement, et menaça de la guerre[105]. Deux consulaires lui furent députés pour entrer en explication; mais dans l'intervalle, en 434 ou 435, Roua mourut, laissant son trône aux mains de ses deux neveux, Attila et Bléda[106]: ce furent les nouveaux rois qui reçurent l'ambassade romaine.
[Note 103: Is namque Attila, patre genitus Mundzucco, eujus fuere germani Octar et Roas qui ante Attilam regnum Hunnorum tenuisse narrantur. Jorn., _R. Get._, 35.--Priscus appelle Moundioukh (Μουνδιοῦχος), le Mundzuccus de Jornandès--Roas est appelé par les Grecs: Ῥοῦας, Ῥοῦγας, Ῥουγίλας.--Ωἠδάρσιος.]
[Note 104: On peut consulter à ce sujet le morceau intitulé: _Bonifacius et Actius_, cité plus haut.]
[Note 105: Cum Roua, Hunnorum rex, statuisset, cum Amildsuris, Ithimaris, Tonosuris, Boiscis, cæterisque gentibus, quæ Istrum accolunt, quod ad armorum societatem cum Romanis jungendam confugissent, bello decertare.... Prisc., _exc. leg._ p. 47.--Jornandès mentionne des peuples de ces divers noms comme les premiers Huns qui passèrent le Palus-Méotide.--Mox, ingentem illam paludem transiere, illico Alipzuros, Alcidzuros (_Amildzuros_), Itamaros, Tuncassos et Boiscos, qui ripæ istius Scythiæ insidebant.... Jorn., _R. Get._, 24.]
[Note 106: Le nom d'Attila se trouve chez les écrivains grecs sous les formes Ἀττήλας et Ἀτήλας; celui de Bleda ou Bleta (Jorn.), sous celle de Βλήδας et Βλίδας.]
La conférence eut lieu dans une plaine à droite du Danube, à l'embouchure de la Morawa et tout près de la ville romaine de Margus: les Huns arrivèrent à cheval, et, comme ils ne voulurent point mettre pied à terre, il fallut que les ambassadeurs romains, sous peine de faillir à leur dignité, restassent également sur leurs chevaux[107]. Ils entendirent là un langage qui ne laissa pas de les inquiéter un peu pour l'avenir. La rupture immédiate de l'alliance avec les tribus danubiennes, l'extradition de tous les Huns grands ou petits qui portaient les armes ou s'étaient réfugiés dans l'empire d'Orient, la réintégration des prisonniers romains évadés sans rançon ou le paiement de huit pièces d'or pour chacun d'eux, l'engagement formel de ne secourir aucun peuple barbare en hostilité avec les Huns, enfin l'augmentation du tribut qui, de trois cent cinquante livres d'or, serait porté à sept cents, telles furent les clauses du traité proposé ou plutôt exigé par Attila[108]. Aux objections des envoyés, à leurs moindres demandes d'explication, le roi hun n'avait qu'une réponse: «La guerre!» Et comme les ambassadeurs savaient trop bien que leur maître était disposé à tout faire, la guerre exceptée, ils se crurent autorisés à tout promettre. On jura donc de part et d'autre, chacun prêtant serment à la manière de son pays[109]. Ainsi fut conclu ce fameux traité de Margus que nous verrons si souvent invoqué par Attila, et qui lui servit d'arsenal pour battre l'empire romain par la politique, quand il ne l'attaquait pas par les armes. Pour preuve de leur fidélité religieuse à remplir les traités, les Romains se hâtèrent de livrer deux de leurs hôtes, jeunes princes du sang royal, fils de Mama et d'Attacam, personnages de distinction chez les Huns. Ils furent livrés sur le territoire romain, en vue de Carse, petite ville fortifiée de la Thrace danubienne, et Attila les fit crucifier aussitôt sous les yeux de ceux qui les lui amenaient: c'est ainsi qu'il inaugura son règne[110].
[Note 107: In hanc urbem a rege et Scythis delecti, extra civitatem equis insidentes, nec enim barbaris de plano verba facere placuit, convenerunt venerunt; ne sibi peditibus cum equitibus disserendum foret. Prisc., _exc. leg._ p. 48.. Neque vero non suæ dignitatis rationem legati Romani habuerunt, et ab hac usurpatione, eodem quoque apparatu, in Scytharum conspectum.]
[Note 108: Unoquoque anno septingentas auri libras, tributi nomine, Scytharum regibus a Romanis pendi cum antea tributum annuum non fuisset nisi trecentarum quinquaginta librarum. Prisc., _exc. leg._ p. 48.]
[Note 109: Jurejurando ritu patrio utrimque præstito... Id., _exc. leg._, ibid.]
[Note 110: De quorum numero filii Mama et Attacam, ex regio genere, quos Scythæ suscipientes in Carso Thraciæ castello crucis supplicio affecerunt, et hanc ab his fugæ pœnam exegerunt. Prisc., _exc. leg._ p. 48.]
Attila était frère puîné de Bléda; mais, quoiqu'ils régnassent en commun, le sceptre résidait de fait aux mains du plus jeune. Il avait alors de trente-cinq à quarante ans, ce qu'on peut induire de la remarque faite par les historiens, qu'en 451, époque de son expédition dans les Gaules, ses cheveux étaient déjà presque blancs[111]. Cette supposition reporterait sa naissance aux dernières années du Ve siècle, vingt ou vingt-cinq ans après l'établissement des hordes hunniques en Europe. Le nom d'Attila ou _Athel_ que portait le fils de Moundzoukh, et qui n'est autre que l'ancien nom du Volga[112], a fait penser avec quelque raison qu'il avait vu le jour sur les bords de ce fleuve, dans la demeure primitive des Huns; en tout cas, il devint homme sur ceux du Danube: c'est là qu'il apprit la guerre, et que, mêlé de bonne heure aux événements du monde européen, il connut le jeune Aëtius, otage des Romains près de son oncle Roua. Probablement, et d'après ce qui se pratiquait par une sorte d'échange entre la barbarie et la civilisation, tandis qu'Aëtius faisait ses premières armes chez les Huns, Attila faisait les siennes chez les Romains, étudiant les vices de cette société comme le chasseur étudie les allures d'une proie: faiblesse de l'élément romain et force de l'élément barbare dans les armées, incapacité des empereurs, corruption des hommes d'État, absence de ressort moral dans les sujets, en un mot tout ce qu'il sut si bien exploiter plus tard, et qui servit de levier à son audace et à son génie. Aëtius et lui restèrent liés d'une sorte d'amitié qui se manifestait par de petits services et une réciprocité de petits cadeaux. Le Romain fournissait au Hun ses secrétaires latins et ses interprètes; le Hun lui envoyait en retour quelque objet curieux, quelque monstre difforme ou risible: un jour il lui envoya un nain[113]. Ces deux hommes s'appréciaient et se redoutaient secrètement comme deux rivaux que les chances de la fortune amèneraient un jour sur les champs de bataille en face l'un de l'autre, et qui seuls étaient dignes de se mesurer.
[Note 111: Canis aspersus. Jorn., _R. Get._, 35.]
[Note 112: Encore aujourd'hui; ce fleuve n'en a pas d'autre dans les langues tartares. Son nom de Volga lui est venu de l'établissement des Bulgares ou Voulgares sur ses rives, vers la fin du VIe siècle.]
[Note 113: Il sera question plus tard de ce nain qui portait le nom de Zercon, et qui avait appartenu à Bléda avant de tomber au pouvoir d'Attila.]
L'histoire nous a laissé un portrait d'Attila d'après lequel on peut se représenter assez exactement ce barbare fameux. Court de taille et large de poitrine, il avait la tête grosse, les yeux petits et enfoncés, la barbe rare, le nez épaté, le teint presque noir[114]. Son cou jeté naturellement en arrière, et ses regards qu'il promenait autour de lui avec inquiétude ou curiosité, donnaient à sa démarche quelque chose de fier et d'impérieux[115]. «C'était bien là, dit Jornandès que nous aimons à citer, parce qu'il nous reproduit naïvement les impressions restées chez les nations gothiques, c'était bien là un homme marqué au coin de la destinée, un homme né pour épouvanter les peuples et ébranler la terre[116].» Si quelque chose venait à l'irriter, son visage se crispait, ses yeux lançaient des flammes; les plus résolus n'osaient affronter les éclats de sa colère. Ses paroles et ses actes mêmes étaient empreints d'une sorte d'emphase calculée pour l'effet; il ne menaçait qu'en termes effrayants; quand il renversait, c'était pour détruire plutôt que pour piller; quand il tuait, c'était pour laisser des milliers de cadavres sans sépulture en spectacle aux vivants. A côté de cela, il se montrait doux pour ceux qui savaient se soumettre, exorable aux prières, généreux envers ses serviteurs, et juge intègre vis-à-vis de ses sujets[117]. Ses vêtements étaient simples, mais d'une grande propreté[118]; sa nourriture se composait de viandes sans assaisonnement, qu'on lui servait dans des plats de bois[119]; en tout, sa tenue modeste et frugale contrastait avec le luxe qu'il aimait à voir déployer autour de lui. Avec l'irascibilité du Calmouk, il en avait les instincts brutaux; il s'enivrait, il recherchait les femmes avec passion. Quoiqu'il eût déjà, suivant l'expression de Jornandès, «des épouses innombrables,» il en prenait chaque jour de nouvelles, «et ses enfants formaient presque un peuple[120].» On ne lui connaissait aucune croyance religieuse, il ne pratiquait aucun culte; seulement des sorciers, attachés à son service comme les _chamans_ à celui des empereurs mongols, consultaient l'avenir sous ses yeux dans les circonstances importantes.
[Note 114: Forma brevis, lato pectore, capite grandiori, minutis oculis, rarus barba... simo naso, teter colore... Jorn., _R. Get._, 35.]
[Note 115: Erat... superbus incessu, huc atque illuc circumferens oculos, ut elati potentia ipso quoque motu corporis appareret... Id., _R. Get._, ibid.]
[Note 116: Vir in concussionem gentis natus in mundo, terrarum omnium metus. Jorn., _R. Get._, 35.]
[Note 117: Ipse manu temperans, consilio validissimus, supplicantibus exorabilis, propitius in fide semel receptis. Id., _R. Get._, ibid.]
[Note 118: Frugalis admodum vestis, nihil, quo ab aliorum vestibus dignosci posset, habebat, nisi quod erat pura et impermixta... Prisc., _exc. leg._, ad. ann. 449.]
[Note 119: Sed cæteris quidem barbaris et nobis cœna, omnium eduliorum genere referta et instructa, præparata erat, et in discis argenteis reposita; Attilæ in quadra lignea, et nihil præter carnes... Id., _exc. legal._, ibid.]
[Note 120: Qui... post innumerabiles uxores, ut mos erat... Filii Attilæ, quorum per licentiam libidinis pæne populus fuit. Jorn., _R. Get._, 50.]
Cet homme, dont la vie se passa dans les batailles, payait rarement de sa personne; c'est par la tête qu'il était général. Asiatique dans tous ses instincts, il ne plaçait même la guerre qu'après la politique, donnant toujours le pas aux calculs de la ruse sur la violence, et les estimant davantage[121]. Créer des prétextes, entamer des négociations à tout propos, les enchevêtrer les unes dans les autres comme les mailles d'un filet où l'adversaire finissait par se prendre, tenir perpétuellement son ennemi haletant sous la menace, et surtout savoir attendre, c'était là sa suprême habileté. Le prétexte le plus futile lui semblait bien souvent le meilleur, pourvu qu'on n'y pût pas satisfaire: il le quittait, le reprenait, le laissait dormir pendant des années entières, mais ne l'abandonnait jamais. C'était un curieux spectacle que ces ambassades sans nombre dont il fatigua plus tard la cour de Byzance, et qu'il confiait aux favoris qu'il voulait enrichir. Connaissant les allures de cette cour corrompue et corruptrice, qui croyait acheter par des présents la complaisance des négociateurs barbares, il y envoyait ses serviteurs faire fortune aux dépens de l'empire, sauf à compter ensuite avec eux. Il poussait l'impudence jusqu'à les recommander aux libéralités impériales, et sa recommandation était un ordre. Un de ses secrétaires ayant eu la fantaisie d'épouser une riche héritière romaine, il fallut que Théodose la lui trouvât, et la jeune fille s'étant fait enlever pour échapper à cet odieux mariage, le gouvernement romain dut la remplacer par une autre aussi riche et plus résignée. Tel était l'homme aux mains duquel allaient tomber les destinées du monde.
[Note 121: Homo subtilis antequam arma gereret, arte pugnabat. Id., _R. Get._, 36.]
Attila n'avait mis tant de hâte à garrotter, comme il l'avait fait, les Romains par le traité de Margus que pour se livrer, sans préoccupations extérieures, à des réformes intérieures qui devaient changer l'état de son royaume. L'idée assez vague de Roua sur les droits de la nation hunnique au nord du Danube était devenue, dans la tête du nouveau roi, un vaste système qui ne tendait pas à moins qu'à créer, au moyen des Huns réunis sous le même gouvernement et obéissant à la même volonté, un empire des nations barbares en opposition à l'empire romain, qu'à faire, en un mot, pour le nord de l'Europe ce que Rome avait fait pour le midi. Son premier soin fut d'établir sa suprématie en Occident parmi tous ces petits chefs, ses égaux, tâche difficile, mais à laquelle il réussit, son oncle Oëbarse ayant donné lui-même l'exemple de la soumission. En Orient, dans le rameau des Huns blancs et chez les Huns noirs qui n'avaient pas suivi Balamir, l'entreprise offrait encore plus d'obstacles; mais elle réussit également, grâce à quelques circonstances favorables[122]. Théodose, malgré ses obligations récentes, travaillait à s'attacher les Acatzires[123], nation hunnique qui, sous le nom de Khazars, vint désoler plus tard le voisinage du Danube, et qui occupait pour lors le steppe du Don, où elle avait remplacé les Alains. Les Acatzires formaient une petite république gouvernée par des chefs de tribus qui se reconnaissaient un supérieur dans le plus ancien d'entre eux. Soit ignorance, soit maladresse, les émissaires de Théodose, chargés de distribuer des présents à ces chefs, négligèrent de commencer par leur doyen, nommé Kouridakh, lequel se crut volontairement offensé[124]. Il s'en vengea en avertissant Attila de ce qui se passait. Celui-ci accourut bien vite à la tête d'une grande armée, s'établit dans le pays, battit et tua la plupart des chefs, et, n'apercevant point Kouridakh, le fit inviter à venir, disant qu'il l'attendait pour partager les fruits de la victoire; mais le vieil Acatzire, qui s'était retranché avec sa tribu dans un lieu à peu près inaccessible, se garda bien d'en sortir: «Je ne suis qu'un homme, répondit-il à l'envoyé d'Attila, et si mes faibles yeux ne peuvent regarder fixement un rayon de soleil, comment soutiendraient-ils l'éclat du plus grand des dieux[125]?» Attila vit à qui il avait affaire, et laissa Kouridakh tranquille; mais il fit du reste des tribus un royaume pour l'aîné de ses fils, nommé Ellak[126]. De ce royaume, comme d'un centre d'opérations, il fit une série de guerres, presque toutes heureuses, contre les hordes hunniques de l'Asie. De là il passa chez les nations slaves et teutones, poursuivant ses conquêtes jusqu'aux rivages de la mer Baltique[127], et soumit tout le nord de l'Europe, excepté la Scandinavie et l'angle occidental compris entre l'Océan, le Rhin et une ligne qui, partant du Rhin supérieur, suivrait à peu près le cours de l'Elbe. Cet empire égalait en étendue l'empire romain, s'il ne le dépassait pas.
[Note 122: Pace cum Romanis facta, Attilas et Bleda ad subigendas gentes Scythicas profecti sunt, et contra Sorosgos bellum communibus viribus moverunt. Prisc., _exc. leg._ p. 47.]
[Note 123: On trouve ce nom sous les formes Ἀκατζίροι, Κατζίροι, Ἀκατίροι (Prisc. et Menand.).--Agazziri (Jorn.)--Au VIIe siècle, ce peuple paraît dans l'histoire sous le nom de Χαζάροι. _Voy._ plus loin l'expédition d'Héraclius en Perse.]
[Note 124: Qui ea munera attulerat, pro cujusque gentis merito et gradu minime distribuerat. Curidachus (Κουρὶδαχος) enim secundo loco acceperat, qui, regum antiquior, primus accipere debuerat. Prisc., _exc. leg._, p. 47.]
[Note 125: Si enim immotis oculis solis orbem intueri nemo potest, quomodo quis sine sensu doloris cum deorum maximo congrediatur? Prisc., _Exc. leg._, ann. 448.]
[Note 126: Ellacus. Jorn., _R. Get._, 50.]
[Note 127: On peut consulter divers passages de l'Edda et particulièrement les poëmes relatifs à Attila; on y verra des indications qui prouvent que sous ce roi la puissance des Huns était arrivée jusqu'aux limites extrêmes des pays slaves et germaniques.]