Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe
Part 4
[Note 70: Quem qui scire velit (ut eminentissimus memorat vates) Libyci velit æquoris idem discere, quam multæ Zephyro truduntur arenæ.--Ce sont deux vers de l'Énéide de Virgile que l'historien inséra dans sa prose. On trouve fréquemment chez lui de ces réminiscences classiques.]
[Note 71: Non minus quam hominum ducenta millia ad bellum apti et ætate florentes. Eunap., _Hist._, 6.]
Sur l'autre bord commença un triste et honteux spectacle, où l'administration romaine étala comme à plaisir les plaies de sa corruption. Quand les femmes, les jeunes filles, les enfants eurent été mis à part pour être internés, les préposés romains, tribuns, centurions, officiers civils, se jetèrent sur eux comme sur une proie qui leur était dévolue. Chacun, dit un écrivain du temps, se fit sa part suivant son goût: l'un s'adjugea quelque grande et forte femme; l'autre quelque jeune fille blonde aux yeux bleus. Les agents de prostitution furent aussi là, trafiquant pour les lieux infâmes. On enlevait les jeunes garçons pour les réduire en servitude[72]. D'autres, plus avares, et qui avaient des terres à cultiver, prirent des hommes robustes qu'ils envoyèrent dans leurs propriétés comme serfs ou colons[73]. L'ordre exprès de déposer les armes ne fut exécuté nulle part; les préposés fermaient les yeux pour de l'argent, et, dans son orgueil sauvage, le Goth eût plutôt livré tout ce qu'il possédait, son or, sa femme, ses pelleteries, le tapis à double frange qui faisait son luxe[74]: beaucoup restèrent donc armés. Quant aux vivres qui devaient être distribués aux émigrants, ils se trouvèrent avariés par la fraude des intendants; ils étaient d'ailleurs en quantité insuffisante. Alors on spécula sur la faim de ces infortunés; on leur vendit au poids de l'or jusqu'à la chair des animaux les plus immondes. Un chien mort s'échangeait contre un esclave[75]. Il paraît que les femmes transplantées dans les villes de l'intérieur, éblouies par le luxe, amollies par l'abondance, s'accommodèrent assez bien à leur sort. «On les voyait, dit un contemporain, se pavaner sous de riches habits, dans un attirail malséant pour des captives; mais leurs fils, favorisés par la fécondité du climat, grandirent comme des plantes précoces et vénéneuses, ayant au cœur la haine de Rome[76].» Que pensait, que disait au milieu de tout cela le Moïse des Goths, qui n'avait procuré à son peuple, au lieu des douceurs de la terre promise, que les misères et la captivité de l'Égypte? On devinerait difficilement quelles angoisses et quels regrets assaillirent cette âme honnête à la vue de tant de déceptions; mais, si justes que fussent ses regrets, il dut remplir sa promesse. Les Goths païens furent baptisés, et tous jurèrent d'adopter le formulaire de Rimini[77], ou plutôt la profession de foi de leur évêque, car là était pour eux l'orthodoxie. Ulfila, pour prévenir en eux tout scrupule de conscience, leur expliqua, conformément au système qu'il s'était fait à lui-même, que ces détails n'importaient que faiblement à la religion du Christ. Cela n'empêcha pas que les Visigoths ne cessassent dès lors d'appartenir à la chrétienté catholique, et que plus tard, par le progrès naturel des doctrines et l'opiniâtreté de l'esprit de secte, ils ne devinssent ariens véritables, ariens propagandistes et persécuteurs[78].
[Note 72: Eorum autem qui ista mandata exceperunt, exarsit hic studio pueri alicujus candidi et vultu grati; alter misertus est uxoris formosæ unius ex captivis; hic captus est virgine formosa. Eunap., 6.--Zozim., IV, 20.--Amm. Marc., XXXI, 4.]
[Note 73: Plane unusquisque ipsorum hoc propositi habuit, ut suas domos servis, villas pastoribus, et insanum amoris furorem quavis licentia implerent. Eunap., _Hist._, 6.]
[Note 74: Stragula ab utraque parte fimbriata. Eunap., _Hist._, 6.]
[Note 75: Cœperunt duces avaritia compellente, non solum ovium, boumque carnes, verum etiam canum, et immundorum animalium morticina eis pro magno contradere: adeo ut quodlibet mancipium in unum panem, aut decem libras in unam carnem mercarentur. Jorn., _R. Get._, 26.--Cum traducti Barbari victûs inopia vexarentur, turpe commercium duces invisissimi cogitaverunt, et quantos undique insatiabilatas colligere potuit canes; pro singulis dederant mancipiis, inter quæ et filii ducti sunt optimatum. Amm. Marc., XXXI, 4.]
[Note 76: Illas autem conspicere erat mollius et venustius, quam captivas decebat, vestitas. At captivorum filii et quidquid illis fuit mancipiorum aeris temperie in altum se sustulerunt et præter ætatem pubuerunt et in immensam multitudinem succrevit et auctum est hostium genus. Eunap., _Hist._, 6.]
[Note 77: Hujus rei gratia cum omni gente Gothorum (Fridigernus) in Arianam hæresim devolutus est.... Isidorus Hispal., _Chron. Goth._--Sozom., _ub sup._--Socrat., II.]
[Note 78: Sic quoque Vesegothæ a Valente imperatore Ariani potiusquam Christiani effecti. Jorn., _R. Get._, 25.]
Tant d'outrages, tant d'iniquités finirent par exaspérer les Goths: un guet-apens, tendu par le comte Lupicinus à leurs chefs Fridighern et Alavive au milieu d'un festin[79], mit le comble à leur colère: ils ouvrirent le passage du Danube à d'autres bandes barbares qui les avaient suivis; ils se procurèrent ou se fabriquèrent clandestinement les armes qui leur manquaient, et se mirent à piller. Une armée romaine tenta de les arrêter; elle fut battue près de Marcianopolis, capitale de la petite Scythie. Fridighern empêchait ses compagnons de perdre leur temps contre les places fortes, qu'ils ne savaient pas assiéger; son mot d'ordre était: «Paix aux murailles[80]!» mais les bourgades ouvertes, mais la villa du riche et la cabane du pauvre voyaient fondre sur elles une guerre sans quartier. Toutes les injures accumulées par les Romains sur les Goths, pillages, viols, assassinats, leur furent rendues au centuple. Tiré de ses rêves de gloire théologique, Valens accourut à Constantinople, et fut presque lapidé par le peuple: les catholiques triomphaient. Comme il sortait de la ville, un ermite, quittant sa cellule, construite non loin de la route, se mit en travers devant lui, et l'arrêta pour le maudire et lui annoncer sa mort prochaine[81]. Le malheur dissipant dans l'esprit de Valens toutes les fumées de la puissance, il redevint, comme aux jours de sa jeunesse, un soldat vigoureux et hardi jusqu'à l'imprudence. Avec une armée en désarroi, quelques troupes fraîches et des recrues, il entreprit bravement de balayer ces bandes victorieuses ou de périr à la tâche. Dans l'impatience de combattre ou dans la crainte de se laisser ravir la gloire du succès, il refusa d'attendre son neveu Gratien, empereur d'Occident, qui s'était mis en route pour le rejoindre[82]: cet empressement le perdit. Les Romains manquaient de vivres, et Fridighern, qui le savait, les promenait de délai en délai pour les affamer; tantôt c'était un prêtre qui venait au nom du ciel protester des intentions pacifiques des Goths[83]; tantôt de feintes propositions d'accommodement amusaient l'empereur, pendant que le rusé barbare ralliait une de ses divisions de cavalerie absente du camp.
[Note 79: Fridigernus evaginato gladio, convivio non sine magna temeritate, velociterque egreditur, suosque ab imminenti morte ereptos ad necem Romanorum instigat. Jorn., _R. Get._, 26.--Amm. Marc., XXXI, 5.]
[Note 80: Pacem sibi esse cum parietibus. Amm. Marc., XXXI, 7.]
[Note 81: Socrat., IV. 38.--Theodoret., IV. 33, 34.--Zonar., XIII. 31, 32.--Theoph., p. 55, 56.--Cedren, I. 313.--Cf. Amm. Marc., XXXI, 11.]
[Note 82: Vicit tamen funesta principis destinatio, et adulabilis quorumdam sententia regiorum, qui ne pæne jam partæ victoriæ censors fieret Gratanus, properari cursu celeri suadehant. Amm. Marc., XXXI, 12.]
[Note 83: Christiani ritus Presbyter missus a Fridigerno legatus, cum aliis humilibus venit ad principis castra... astu et ludificandi varietate nimium solers... Amm. Marc., XXXI, 12.]
La bataille se livra dans une plaine entre Adrianopolis, aujourd'hui Andrinople, et la petite ville de Nicée, le 9 août 378, par un jour d'une chaleur accablante. Pour augmenter les souffrances des Romains, Fridighern fit mettre le feu à des broussailles dont la plaine était couverte de leur côté, et, l'incendie se communiquant de proche en proche, le camp romain se trouva comme emprisonné dans un cercle de flammes[84]. L'audace même de Valens nuisit à son succès. S'étant avancé sans précaution à la tête de ses gardes, il entraîna les légions, qui, séparées de leur cavalerie, furent bientôt cernées par les Goths. Des nuages d'une poussière fine obscurcissaient le ciel et empêchaient les combattants d'apercevoir leurs ennemis: les traits partaient au hasard; on se cherchait, on s'égarait comme dans l'ombre d'un crépuscule[85]. Quand les fronts des armées se rencontrèrent, la masse des Barbares, poussant toujours dans le même sens, parvint à rompre l'ordonnance des légions, qu'elle écrasa de son poids. Sur ces entrefaites, la nuit arriva, nuit sombre et sans lune. Valens, que ses généraux pressaient en vain de se retirer, combattait toujours, quand il tomba percé d'une flèche. Quelques soldats le relevèrent et l'emportèrent dans une cabane de paysan qui se trouvait à peu de distance du champ de bataille. On pansait sa blessure, lorsqu'une bande de pillards goths s'approcha, et, trouvant les portes défendues, amoncela autour de la cabane de la paille et des fagots auxquels elle mit le feu[86]. Valens périt brûlé; les deux tiers de son armée jonchaient la plaine, et les contemporains purent justement comparer cette journée néfaste à celle de Cannes[87]. Maîtres de la Thrace et de la Macédoine, les Goths ravagèrent ces provinces tout à leur aise jusqu'à l'année suivante, où Théodose vint prendre possession de l'Orient. Non moins habile à pacifier qu'à vaincre, le nouvel empereur fit sentir aux Barbares la force de son bras avant de les recevoir à composition; puis, les ayant réduits à l'implorer, il les enferma dans un cantonnement où il mit à profit leurs services. Après sa mort, la trahison de Rufin, ministre d'Arcadius, les en tira pour les lancer sur l'Occident. Alors commença, sous la conduite d'Alaric, le plus célèbre de leurs rois, ce long et sanglant pèlerinage des Visigoths, qui les conduisit à travers la Grèce et l'Italie jusque dans le midi des Gaules, où ils s'arrêtèrent.
[Note 84: Ut miles fervore calefactus æstivo, siccis faucibus commarceret, reluccute amplitudine camporum incendiis, quos lignis nutrimentisque aridis subditis ut hoc fieret, iidem hostes urebant. _Id., ibid._]
[Note 85: Nec jam objectu pulveris cœlum patere potuit ad prospectum, clamoribus resultant horrificis. Qua causa tela undique mortem vibrantia destinata cadebant et noxia, quod nec prævideri poterant nec caveri. Amm. Marc., XXXI, 13.]
[Note 86: Cum enim oppessulatas januas perrtunpere conati, qui secuti sunt, a parte pensili domūs sagittis incesserentur, ne per moras inexpedibiles populandi amitterent copiam, congestis stipulæ fascibus et lignorum, flammaque supposita, ædificium cum hominibus torruerunt. Amm. Marc., XXXI, 14.--Socrat., IV, 38.--Theodoret, IV. 36.--Sozom., VI, 40.--Philostorg, IX, 17.--Zosim. IV, 24.]
[Note 87: Nec ulla annalibus præter Cannensem pugnam, ita ad internecionem res legitur gesta, quanquam Romani aliquoties reflante fortuna fallaciis lusi bellorum iniquitati cesserunt ad tempus; et certamina multa fabulosæ neniæ flevere Græcorum. Amm. Marc., XXXI, 14.]
CHAPITRE DEUXIÈME
Arrivée des Huns sur le Danube.--Déplacement des peuples barbares, voisins de la vallée du Danube; les uns se précipitent sur l'Italie, les autres envahissent la Gaule et l'Espagne.--Progrès des Huns vers le haut Danube.--Ils entrent en contact avec les Burgondes de la forêt Hercynienne; ceux-ci se font chrétiens pour leur mieux résister.--Rona, chef de la principale tribu des Huns, devient auxiliaire de l'empire; sa liaison avec Aëtius.--Attila et Bléda, nouveaux rois des Huns; traité de Margus.--Portrait d'Attila.--Il soumet tous les chefs des Huns à son autorité.--Sa campagne contre les Acatzires; il donne pour roi à ce peuple Ellak, son fils aîné.--Il tue son frère Bléda.--L'épée de Mars est découverte par une génisse blessée.--Empire d'Attila.--Différend entre les Huns et les Romains, au sujet de l'évêque de Margus.--Guerres d'Attila, en Pannonie, en Mésie et en Thrace.--L'empereur Théodose II lui achète la paix.
Comme la mer, lorsqu'elle a franchi ses digues, se précipite et couvre en un instant des plaines sans défense, ainsi les hordes de Balamir eurent bientôt couvert tout le pays que la fuite des Goths rendait libre. Arrivés devant le vaste fossé du Danube, les Huns s'arrêtèrent avec crainte et n'inquiétèrent point l'empire romain; mais ils continuèrent à batailler contre les peuples barbares. Ils ne laissaient point d'ennemis derrière eux: la nation des Ostrogoths s'était résignée au joug[88]; les anciens vassaux d'Ermanaric passaient l'un après l'autre à Balamir; Athanaric seul tenait bon avec ses tribus fidèles dans les vallées les plus abruptes des Carpathes; mais ces tribus mêmes, traquées dans leurs défilés et mourant de faim, résolurent d'imiter l'exemple de Fridighern, qu'elles avaient tant blâmé, et de se donner aux Romains plutôt que de courber la tête sous les fils des sorcières. Quelles que fussent ses répugnances, Athanaric adopta ce parti, et, les Romains n'ayant point repoussé sa demande, les Visigoths sortirent à l'improviste de leurs rochers, gagnèrent la rive du fleuve et s'embarquèrent[89]. Ce fut pour toutes les nations européennes, civilisées ou barbares, un grand événement que cette intrusion des Huns au milieu d'elles, ce progrès de l'Asie nomade sur l'Europe. Tout, dans la contrée envahie, changea d'aspect aussitôt: les rudiments de culture qui provenaient des Goths furent abandonnés; la vie sédentaire disparut; la vie nomade revint dans toute son âpreté, et la zone circulaire qui menait du bas Danube à la mer Caspienne le long de la mer Noire ne fut plus qu'un passage perpétuellement sillonné de hordes et de troupeaux. La tribu royale des Huns se fixa sur le Danube, comme une sentinelle vigilante occupée à épier ce qui se passait au delà. Chaque année, le palais de planches de ses rois fit un pas de plus vers le cours moyen du fleuve, et chaque année quelque empiétement sur les peuplades riveraines, en prolongeant la frontière des Huns, multiplia leurs points de contact avec l'empire romain[90].
[Note 88: Ostrogothæ Ermanarici regis sui decessione a Vesegothis divisi, Hunnorum subditi ditioni, in eadem patria romanserunt. Jorn., _R. Get._, 48.]
[Note 89: Gothi... aspicientes benignitatem Theodosii imperatoris, inito fœdere, Romano se imperio tradiderunt. Isidor., _Chron. goth._--Cunctus exercitus in servitio Theodosii imperatoris perdurans, Romano se imperio subdens.... Jorn., _R. Get._, 28.--Amm. Marc., XXVII, 5.--Athanaric lui-même vint à Constantinople, dont la magnificence le charma, et il y finit ses jours. Amm. Marc., _ibid._--Cf. Themist., _or._ 15.--S. Ambros., _Proem. de Spirit. Sancto_, t. II, p. 603.]
[Note 90: On trouve dans les auteurs la mention de plusieurs rois Huns dont nous ne connaissons rien que les noms: _Donatus_, _Charatton_, etc.]
Dans cette situation, les Huns, qui ne cultivaient point et qui eurent bientôt détruit le peu de culture qu'ils avaient trouvée, ne pouvaient vivre sans recevoir des Romains du blé et de l'argent, ou sans piller leurs terres[91]. Il fallut donc de toute nécessité que Rome les prît à sa solde, et ils la servirent bien, soit contre les autres, soit contre eux-mêmes. Qu'on se représente l'empire mongol toutes les fois qu'il ne fut pas concentré dans la main d'un Tchinghiz-Khan ou d'un Timour; c'est le spectacle qu'offrait alors l'empire des Huns: des hordes séparées, des royaumes distincts, des chefs indépendants ou à peu près, reconnaissant à peine un lien fédératif. L'un menaçait-il quelque province romaine d'une invasion, l'autre proposait aussitôt à l'empereur des troupes auxiliaires pour la défendre. C'était une joûte autorisée entre frères, une industrie pratiquée par tous et réputée d'autant plus honnête qu'elle était plus lucrative. La faiblesse du lien fédéral se faisait surtout sentir entre les deux groupes principaux de la domination hunnique. Les Huns blancs et toutes les hordes caspiennes qui n'avaient point suivi Balamir prétendaient se gouverner, faire la guerre ou la paix à leur fantaisie; il en était de même des tribus qui, bien qu'appartenant aux Huns noirs, s'étaient arrêtées près de la limite de l'Europe sans pousser leur marche plus loin. La politique romaine, habile à ce genre de travail, s'interposait dans ces séparations pour les élargir, ne négligeant ni l'argent ni les promesses, et recherchant surtout l'alliance des Huns orientaux, afin de contenir ceux du Danube. La tribu royale elle-même n'avait point d'unité, et ses membres, qui se partageaient le gouvernement des tribus, agissaient chacun de son côté. Ce fut la terrible volonté d'Attila qui leur imposa cette unité d'action comme un premier pas vers la formation d'un empire unitaire.
[Note 91: Dicebat enim suæ gentis multitudinem, rerum necessariarum inopia ad bellum insurrexisse. Prisc. _Exc. leg._, p. 74.]
Théodose, qui avait pour système de tenir en échec les auxiliaires barbares les uns par les autres, employa les Huns pour contre-balancer les Goths, dont il redoutait la force. Cette politique fut également celle de ses fils. Nous voyons, en 405, un certain Uldin, roi des Huns, servir Honorius contre les bandes de Radagaise, et décider par une charge de sa rapide cavalerie la victoire de Florence[92]. Uldin avait déjà mérité les bonnes grâces d'Arcadius en lui envoyant, bien empaquetée, la tête du Goth Gaïnas, général romain, en révolte contre son empereur et réfugié au delà du Danube[93]. Il semble que toutes les fois qu'il s'agissait de se mesurer avec les Visigoths, qui n'étaient pour eux que des sujets fugitifs, les Huns ressentissent un redoublement d'ardeur. Avec les embarras de l'empire, les contingents hunniques s'accrurent; déjà nombreux sous Honorius et Arcadius, ils le devinrent davantage, et on les vit s'élever au chiffre énorme de soixante mille hommes pendant la régence de Placidie[94]. Grâce à cet état de choses, qui faisait affluer l'argent dans leur trésor, les rois huns ménagèrent un pays qui les engraissait plus par la paix qu'il n'eût fait par des pillages partiels. Ils se conduisirent donc assez pacifiquement pendant les cinquante premières années de leur établissement sur le Danube.
[Note 92: _Uldinus_, Oros., VII, 40.--La bataille de Florence, qui arrêta Radagaise dans sa marche sur Rome, fut gagnée par Stilicon, en l'année 405.]
[Note 93: _Chron. Alex._, p. 712.--Comit. Marcellin., _Chron._--Philostorg., p. 531.--Zosim., p. 798-799.]
[Note 94: Voir le morceau que j'ai publié dans la _Revue des Deux Mondes_, (15 juillet 1831) sous le titre: _Actius et Bonifacius_.]
Toutefois, si le monde romain échappa d'abord à l'action directe des Huns, il n'échappa point au contre-coup des désordres que leur arrivée et leurs guerres produisirent sur sa frontière du nord. La vallée du Danube, encombrée de tribus barbares de toute race qui se croisaient dans leur marche, se choquaient, se culbutaient les unes sur les autres, ressemblait à une fourmilière bouleversée. Au milieu de tous ces chocs, il se forma comme deux courants en sens contraire par où ce trop-plein de nations essaya de s'écouler. L'un se dirigea sur l'Italie par les Alpes illyriennes, et produisit l'invasion de Radagaise, qui mit Rome, en 405, à deux doigts de sa perte; l'autre remonta le Danube vers son cours supérieur, pour se reverser sur la Gaule. Cette dernière émigration était provoquée par les Alains, qui, s'étant séparés des Huns, craignaient leur colère. Sur son passage, la horde alaine, nomade comme les Huns, déplaçait les populations riveraines du fleuve, et les faisait marcher avec elles. Elle s'adjoignit ainsi les Vandales Silinges, cantonnés sur la rive romaine depuis Constantin, les Vandales Astinges, établis sur la rive barbare, au pied des Carpathes, et plus loin les nombreuses tribus des Suèves. Cette armée de peuples envahit la Gaule le dernier jour de l'an 406, et, après l'avoir remplie de ruines pendant quatre ans, passa dans la province d'Espagne, dont elle se partagea les lambeaux[95]. Tel fut, pour l'empire d'Occident, une des conséquences de l'arrivée des Huns: ce n'était pas la plus funeste.