Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe

Part 34

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Tandis que les Ouar-Khouni prenaient racine au centre de l'Europe sous le nom emprunté d'Avars, leurs anciens maîtres les Turks, se rapprochant graduellement des contrées occidentales, se mettaient en relation avec les Romains. Devenus possesseurs des contrées qui forment aujourd'hui le Turkestan, et se trouvant voisins, c'est-à-dire ennemis de la Perse, ils comprirent qu'ils avaient intérêt de s'allier aux Romains, et cette ambassade de reproches et de menaces adressée à Justinien par le seigneur des sept climats aboutit, sous Justin II et Tibère, à une alliance offensive contre Chosroès. A la faveur des rapports politiques se nouèrent des rapports commerciaux entre les deux nations; des marchands et même des curieux, suivant les ambassades envoyées dans l'empire, visitèrent Constantinople, et les historiens nous disent que vers la fin du VIe siècle, cette ville renfermait un grand nombre de Turks dans ses murs[923]. Toutefois, malgré l'empressement de ce peuple et les marques de son amitié intéressée, il garda longue rancune au gouvernement roman de sa conduite passée à l'égard des Ouar-Khouni. Si les Turks à ce sujet dissimulaient prudemment leur pensée dans la grande métropole dont la richesse aiguillonnait leur convoitise en les émerveillant, ils ne craignirent pas d'ouvrir leur cœur plus d'une fois aux Romans qu'ils tenaient en leur pouvoir chez eux, et que leur sincérité brutale dut inquiéter à plus d'un titre. Tibère en 580 ayant envoyé une ambassade au grand kha-kan pour lui faire part de son avénement au trône impérial et en même temps obtenir de lui quelques secours contre la Perse, il s'engagea entre l'ambassadeur Valentinus et Turxanth, personnage important, chef d'une des huit tribus dont se composait alors la fédération turke, une conversation relative aux Ouar-Khouni, et dans laquelle se déploya librement toute la haine que les hommes de cette race portaient aux Romains. Lorsque Valentinus, après les compliments d'usage, vint à lui parler des secours que l'empereur espérait de sa nation, Turxanth l'interrompit par un geste de colère et s'écria: «Vous êtes donc toujours ces Romains qui ont dix langues pour un seul mensonge![924]» et mettant ses dix doigts dans sa bouche, puis les retirant avec précipitation, il continua:

[Note 923: In urbe imperatoria... Menand., _Exc., leg._, p. 161.]

[Note 924: Num vos estis illi Romani, qui decem quidem linguis, sed una fraude utimini? Menand., _Exc. leg._, p. 162.]

«Oui, c'est ainsi que vous donnez et retirez votre parole, trompant tantôt moi, tantôt mes esclaves. Toutes les nations ont éprouvé tour à tour vos séductions et vos tromperies, et quand l'une d'elles, pour vous plaire, s'est jetée dans le péril, vous l'y laissez. Et vous-mêmes, qui vous appelez ambassadeurs, que venez-vous faire chez moi, sinon essayer de m'abuser par des fourberies? Aussi vais-je fondre sur votre pays à l'instant, et ne croyez pas à de vains mots de ma part: un Turk n'a jamais menti... Celui qui règne chez vous recevra la peine de sa perfidie, lui qui se prétend mon ami et qui s'est fait l'allié des Ouar-Khouni, ces fugitifs soustraits à la domination de mes esclaves. Que ces Ouar-Khouni se montrent à moi, qu'ils osent attendre ma cavalerie, et au seul aspect de nos fouets ils rentreront dans les entrailles de la terre[925]! Ce n'est pas avec nos épées que nous exterminerons cette race d'esclaves, nous l'écraserons comme de viles fourmis sous le sabot de nos chevaux[926]. C'est sur quoi vous pouvez compter par rapport aux Ouar-Khouni.

[Note 925: Si meum equitatum conspexerint, flagellum in eos immissum aufugient, et in interiora terræ se abdent. _Id., ibid._]

[Note 926: Si consistere ausi fuerint, cædentur, ut par est, non gladiis, sed formicarum instar conterentur unguibus equitatus nostri. Menand., _Exc. leg._, p. 161.]

«Mais vous-mêmes, ô Romains, pourquoi vos ambassadeurs viennent-ils toujours me trouver par le Caucase avec des peines infinies? Ils disent que de Byzance ici, il n'y a point d'autre chemin qu'ils puissent prendre, mais ce n'est que pour me tromper, et afin que la difficulté des lieux me fasse perdre l'envie de les attaquer au centre de leur empire. Je sais pourtant très-exactement où coule le Dniéper; je sais de même quel pays arrosent le Danube et l'Hèbre, ces fleuves que les Ouar-Kouni, nos esclaves, ont passé pour envahir vos terres; je n'ignore pas non plus quelles sont vos forces, car toute la terre m'obéit depuis les contrées où naît le soleil jusqu'aux barrières de l'Occident[927].»

[Note 927: Vos autem Romani, quid est, quod legati, quos ad me mittitis, per Caucasum iter instituunt, et dicitis alio iter non esse? Sed tamen ego eximie scio, qua Danapris fluvius, qua Ister, qua Hebrus fluit et labitur, qua transierunt in Romanorum ditionem Varchonitæ servi nostri, ut ipsam invaderent: neque ego sum nescius vestrarum virium. Omnis enim terra, quæ a primis solis radiis incipit, quæque solis occidentis finibus terminatur, mihi paret, et subest. Menand., _ub. sup._]

On le voit, l'empire romain était prédestiné à sa ruine du côté de l'Orient, et il faut savoir gré aux césars de Byzance d'avoir retardé si longtemps cette catastrophe pour le salut de la civilisation. Tous ces barbares qu'envoyait par myriades la Haute-Asie, vraie matrice des nations, en possédaient pour ainsi dire la carte et la statistique. Les Turks et les Tartares marquaient déjà leurs étapes de Samarcand et de Boukhara au Danube et au Bosphore.

Cependant le kha-kan Baïan semblait avoir oublié ses prétentions sur Sirmium, il n'en parlait plus et vivait en bonne intelligence avec le commandant romain de cette ville et avec celui de Singidon. Il s'occupait, disait-il, de constructions dans lesquelles il se modelait sur les Romains, et il demanda à l'empereur des ouvriers pour se bâtir des bains chauds. Tibère lui en envoya, et dans le nombre d'habiles charpentiers; mais à peine furent-ils arrivés, que Baïan, changeant d'idée ou plutôt révélant son idée véritable, voulut leur faire construire un pont sur le Danube[928]. Un pareil travail était long, difficile, et devait déplaire sans nul doute aux Romains, qui l'empêcheraient aisément au moyen de leurs navires: ces considérations le frappèrent, et il sentit le besoin d'avoir aussi sa flotte. On fit main basse, par son ordre, sur tous les gros bateaux qu'on put trouver dans la Haute-Pannonie, de quelque forme qu'ils fussent, et l'on en prit beaucoup, que les charpentiers romains transformèrent tant bien que mal en vaisseaux de guerre, en les élargissant, les haussant ou les allongeant. Il sortit de ce travail une flotte grossière et fort mal équipée, mais capable de contenir beaucoup de soldats. Des captifs romains servirent d'instructeurs pour former les rameurs à la manœuvre; puis le kha-kan fit descendre cette flotte jusqu'à Singidon, avec ordre de remonter à l'embouchure de la Save, entre Singidon et Sirmium, le tout sous les apparences les plus pacifiques. Lui-même, pendant qu'on équipait ses navires, fit passer une armée de terre dans la presqu'île sirmienne, et il se trouvait déjà campé dans une forte position, sur la Save, en face de Sirmium, quand son armée navale le rejoignit. Cette coïncidence, comme on le pense bien, jeta l'alarme dans toutes les villes de la Pannonie[929], et ce fut bien pis quand on vit le kha-kan installer le long de la rivière les escouades d'ouvriers qui lui avaient construit sa flotte, et y commencer un pont de bateaux. Aux explications que lui demanda le gouverneur de Singidon, qui avait la surveillance militaire de toute cette zone, Baïan répondît qu'il travaillait pour les Romains autant que pour lui, en joignant les deux rives de la Save; que le pont qu'il voulait construire permettrait d'envoyer rapidement des troupes contre les Slovènes, qui, traversant le Bas-Danube, venaient de ravager affreusement la Mésie et la Pannonie: c'était, ajoutait-il, de concert avec l'empereur qu'il allait châtier ces brigands[930]; lui-même avait d'ailleurs des injures personnelles à venger sur eux, car ils avaient tué ses ambassadeurs. Le gouverneur de Singidon, qui n'avait point entendu parler d'un pareil concert pour une guerre pareille, déclara qu'il ne laisserait pas continuer le pont sans un ordre formel de l'empereur. «Qu'à cela ne tienne, dit Baïan, j'irai moi-même à Constantinople[931]»; mais en attendant, et pour ne point interrompre des travaux de si grande urgence, il offrit de jurer par ce qu'il y avait de plus sacré au monde, par ses dieux et par le Dieu des Romains, qu'il n'avait aucune mauvaise intention[932] et n'entreprendrait rien contre ce _chaudron_: c'est ainsi qu'il appelait habituellement la ville de Sirmium[933], soit pour la déprécier et faire croire qu'il en faisait peu de cas, soit que cette place, située sur la Save, et en partie dans un îlot, présentât par sa forme arrondie quelque ressemblance avec une chaudière.

[Note 928: Chaganus a Tiberio fabros petiit qui sibi balneas ædificarent; iis missis, pontem in Danubio struere coegit artifices, ut flumen citra periculum trajicere, et romanas provincias populari posset. Zonar., _Annal._, t. II, p. 73.]

[Note 929: Hoc conspecto, qui in urbibus in ea parte sitis habitabant, cum suis rebus a proditione timerent, vehementer sunt conturbati. Menand., _Exc. leg._, p. 112.]

[Note 930: Non ut quidquam mali machinaretur pontem struere respondebat, sed ut contra Sclavinos expeditionem susciperet; inde sibi in animo esse, multis ad trajectionem ab imperatore Romanorum impetratis navibus rursus Istrum trajicere. Menand., _l. cit._]

[Note 931: Se, transmisso Sao, Romam iturum... Menand., _Exc. leg._, p. 128.]

[Note 932: Adjecit, se per ea, quæ et apud Romanos et Avaros sanctissima habentur, paratum jurare, nullum damnum cogitare aut Romanis, aut oppido Sirmio inferre. Menand., _ibid._]

[Note 933: Pro una minime celebri urbe, magis, pro una olla (ea enim dictione dudum usus fuerat...). Menand., p. 130.]

Tout en protestant que son pont était imaginé dans l'intérêt des Romains plus encore que dans le sien, le kha-kan ajoutait froidement qu'un seul trait décoché sur ses travailleurs serait considéré par lui comme une déclaration de guerre, et qu'il rendrait alors attaque pour attaque[934]. La question ainsi posée parut grave au gouverneur de Singidon et à son conseil d'officiers, qui en délibérèrent. Il fut décidé que l'on attendrait les ordres de l'empereur avant de rien faire, et que puisque le kha-kan offrait de jurer qu'il n'entreprendrait rien contre Sirmium, on ferait bien de recevoir son serment comme une garantie, la seule qu'on pût espérer en ce moment. La chose étant ainsi résolue, le gouverneur fit savoir à Baïan qu'il était prêt à l'entendre jurer, comme il l'avait proposé lui-même. On choisit pour cette étrange solennité un lieu situé hors de la ville, parce que Baïan ne s'aventurait guère dans des murailles romaines, et à l'heure marquée, le gouverneur, accompagné de l'évêque de Singidon, qui faisait porter avec lui le livre des saintes Écritures, se trouva au rendez-vous. Pour que l'acte qui allait se passer reçût plus d'éclat du concours des assistants, le gouverneur et l'évêque se firent suivre, selon toute apparence, par un nombreux cortége d'officiers, de notables habitants et de prêtres. Baïan arriva de son côté, et alors commença une scène vraiment horrible, et qui fait voir à quel degré effrayant ces barbares de l'Asie poussaient l'impiété, outrageant à la face du monde et pour le plus mince intérêt, toutes lois divines et humaines.

[Note 934: Quod si quis Romanorum andeat vel unum telum injicere in eos qui ponti ædificando manum admovent... _Id., l. c._]

En présence de sa suite, composée de nobles avars et probablement aussi de chamans, Baïan s'avança dans l'intervalle qui le séparait des Romains, et, tirant son épée, dont il leva la pointe vers le ciel[935], il prononça à haute voix et de manière à être entendu des deux partis les paroles suivantes: «Si, en bâtissant un pont, sur la Save je fais une chose qui puisse nuire aux Romains, et si c'est là mon intention, que Baïan périsse, que tous les Avars périssent jusqu'au dernier; que le ciel tombe sur eux; que le feu qui est le dieu du ciel, tombe sur eux; que les sommets des montagnes et les forêts tombent sur eux; que la Save sorte de son lit et les submerge![936]» Après avoir prêté ce serment, qui était celui de sa religion, il garda un moment le silence, pais il dit: «Maintenant, Romains, je veux jurer à votre manière,» et il demanda ce que les Romains avaient de plus sacré, de plus inviolable, et par quoi ils ne crussent pas pouvoir se parjurer sans attirer sur eux la malédiction du ciel; ce furent ses propres paroles, au témoignage des historiens[937]. L'évêque de Singidon alla prendre alors à l'endroit où on l'avait déposé le livre des Écritures, dans lequel étaient contenus les saints Évangiles, et le présenta ouvert au kha-kan. Baïan, qui s'était rassis après son serment, se lève de son siége, s'avance comme en tremblant, et, recevant le livre avec les signes du plus profond respect, il s'agenouille et dit: «Je jure, au nom du Dieu qui a proféré les paroles contenues dans ce saint livre, que tout ce que j'ai avancé est vrai, et que telle est ma pensée[938].» Comme il avait parlé d'aller de sa personne à Constantinople pour conférer avec l'empereur, il s'excusa d'avoir changé d'avis, demandant qu'on y fît passer du moins ses ambassadeurs. Le gouverneur de Singidon s'en chargea. Pendant le délai qu'exigèrent les pourparlers et la sombre solennité qui en fut la suite, Baïan avait poussé ses travaux avec une activité incroyable, et le pont avançait rapidement.

[Note 935: Avarico ritu, jusjurandum in hunc modum præstitit: ense educto et in altum sublato... Menand., _Exc. leg._, p. 128.]

[Note 936: Sibi et Avarorum genti dira est imprecatus, si quid mali comminisceratur Romanis, in eo quod pontem super Sao flumine facere susceperat; ut ipse et universa gens ad internecionem usque periret, cœlum ex alto super ipsis, et ignis Deus, qui in cœlo est, rueret, sylvæ et montes casu et ruina illos obtererent, Saüs fluvius superscaturiens eos submergeret... Menand., _Exc. leg._, p. 128.]

[Note 937: Nunc ego, inquit, jusjurandum romanum volo jurare. Tum quæsivit ex ipsis, quid esset, quod sanctum, quod religiosum ducerent, per quod jurantes si fallerent, Dei iram minime evitaturos crederent. _Id., ibid._]

[Note 938: Qui in Singidone urbe summam sacrorum potestatem habebat, statim sancta Biblia quæ in medio continebant sacro-sancta Evangelia, protulit: et ille quidem occultans ea quæ mente volvebat, multo cum tremore et magna cum reverentia præ se ferens ea suscipere, procedit ex cathedra, tum alacri et prompto animo in genua provolutus: Juro, inquit, secundum proferentem, in verba, quæ habentur in sacris chartis, me in nullo eorum, quæ prolata sunt, mentiri et fallere. Menand., _Exc. leg._, p. 128.]

L'ambassade n'entretint guère l'empereur que de la nécessite de prévenir les brigandages futurs des Slovènes par une bonne répression, et, pour cela, d'envoyer une flotte romaine qui, réunie à la flotte du kha-kan, transporterait les troupes avares; elle glissa légèrement sur tout ce qui concernait le pont de la Save, dont la construction fort innocente ne pouvait, disaient les ambassadeurs, offusquer l'amitié des Romains. L'embarras de l'empereur, qui connaissait déjà toute l'affaire, n'était pas moindre que celui de son gouverneur de Singidon; car le kha-kan avait là son armée toute prête, tandis que l'armée romaine, qui se battait en Orient, où elle soutenait glorieusement la guerre contre les Perses, ne pouvait rien en Occident. Que faire en de telles conjonctures? L'esprit de l'empereur flottait indécis. Il prit un détour et répondit que pour son compte il remettait à un autre temps le devoir de châtier les Slovènes et qu'il s'en chargeait; «mais vous, Avars, ajouta-t-il, pourquoi vous jeter dans une entreprise difficile, quand vos ennemis les Turks se rassemblent, en force autour de la Chersonèse taurique[939]? Vous devez savoir qu'ils ne vous oublient pas, et ils choisiront peut-être le moment où vous serez engagés en Slavie pour se jeter sur vous et vous détruire.» Les ambassadeurs ne crurent point à ce que leur disait Tibère; ils le remercièrent néanmoins de ses avis et partirent[940].

[Note 939: Sed tunc temporis non opportunum esse Avaris eam expeditionem suscipere, quia Turci Chersonem cum exercitu obsidebant... Itaque commodius illis esse supersedere et differre expeditionem in aliud tempus. Menand., _Exc. leg._, p. 129.]

[Note 940: Hæc non latebat Avarorum legatum e re nata ab Imperatore conficta..... Legatus visus est persuaderi. _Id., l. c._]

Ils n'étaient encore qu'à peu de journées de Constantinople, quand une seconde ambassade y entrait. Celle-ci, conduite par un certain Solakh, était partie des bords de la Save, immédiatement après l'achèvement du pont: elle n'avait plus rien à ménager et ne ménagea rien. «Empereur, dit Solakh à Tibère, je crois inutile de t'annoncer que les deux rives de la Save sont aujourd'hui jointes par un pont: tu le sais aussi bien que moi, et il est inconvenant de vouloir apprendre aux gens ce qu'ils savent déjà[941]. Sirmium est perdue; les Avars l'assiégent, et la Save interceptée n'y peut plus porter les vivres dont les habitants ont le plus pressant besoin, à moins pourtant que tu n'aies une armée assez forte pour percer la nôtre, arriver à notre pont et le détruire. Mais fais mieux, crois-moi, renonce à cette mauvaise ville, à ce chaudron qui ne vaut pas le sang que tu verserais pour le conserver[942]. Écoute-moi, empereur: on ne nous ôtera jamais de la tête que les Romains ne tiennent à la paix vis-à-vis de notre kha-kan que parce que leurs troupes sont occupées contre les Perses, et qu'une fois débarrassés de cette dernière guerre ils nous en feront une qui sera rude, car ils disposeront alors de toutes leurs forces. Eh bien! dans ce cas, nous autres Avars, nous aurons dans Sirmium un rempart pour nous couvrir et une porte pour entrer chez vous sans qu'un grand fleuve et les difficultés d'une longue route nous gênent dans nos opérations. Notre kha-kan jouit à la vérité des présents que l'empereur lui octroie tous les ans; mais on aurait beau nager dans l'abondance de toutes choses, avoir de l'or, de l'argent et des habits de soie: la vie est encore plus précieuse et mérite la préférence de nos soins[943]. Le kha-kan fait toutes ces réflexions, ô empereur, et trouve dans le passé de quoi se justifier. On lui dit que les Romains, dans les mêmes lieux, par les mêmes moyens, avec l'appât des mêmes largesses et de traités semblables, ont attiré successivement un grand nombre de nations, mais qu'ils ont si bien pris leur temps pour les attaquer, qu'il n'en est pas une seule qu'ils n'aient détruite. Le kha-kan te déclare ceci: Ni présents, ni protestations, ni promesses, ni menaces, ne pourront me faire désister de mon entreprise. Je tiens Sirmium des Gépides; Sirmium sera à moi ainsi que la presqu'île sirmienne, que je peuplerai de mes sujets.» Tibère à ces paroles s'écria comme frappé d'une douleur mortelle: «Et moi, par ce Dieu que votre kha-kan a pris à témoin pour s'en jouer, ce Dieu qui le punira, je déclare qu'il n'aura pas Sirmium, et que j'aimerais mieux lui donner une de mes deux filles que de lui céder jamais cette place.[944]»

[Note 941: Ponte junctum fluvium Saüm, supervacuum existimo affirmare: manifesta enim is qui probe scienti narrat, vituperatione dignus est. Menand., _Exc. leg._, p. 130.]

[Note 942: Itaque imperator consultius faceret, si pro una minime celebri urbe, magis pro una olla a bello in Avaros et Avarorum Chaganum gerendo abstineret. Menand., _Exc. leg._, p. 130.]

[Note 943: Frui quidam Chaganum donis, quæ singulis annis accipit ab imperatore, sed etiam si suppetant opes, et facultates, aurum, argentum et plurima serica vestis, vita et salus quæ longe cæteris rebus est potior, magis his omnibus est paranda. Menand., _ub. sup._]

[Note 944: Hæc Imperatorem valde perturbarunt, et graviter ejus mentem ira dolori immixta perculerunt... Potius unam ex filiabus, quas duas habeo, illi desponderem, quam Sirmium oppidum volens traderem. Menand., _Exc. leg._, p. 131.]

Une guerre bien inégale commença. Les officiers romains, à force de battre le pays, réunirent une armée de recrues qui tint pourtant la campagne. Sirmium se ravitailla, et les troupes romaines, retranchées dans deux petites îles de la Save nommées Casia et Carbonaria, gênèrent beaucoup les opérations du siége, qui traîna en longueur. Cependant les malheureux Sirmiens, redoutant le retour prochain de la famine, demandaient à grands cris qu'on livrât une bataille décisive, ou qu'on fît la paix. Baïan profita de ces dispositions pour sonder le général en chef, nommé Théognis, et l'appeler à une entrevue qui se passa sur la rive gauche du fleuve. Théognis y vint en bateau, et Baïan à cheval. Le barbare, après avoir mis pied à terre, s'assit sur un siége d'or qu'on lui avait préparé au-dessous d'un dais enrichi de pierreries, et l'on plaça en guise de rempart, devant sa poitrine et son visage, un large bouclier, dans la crainte probable que les Romains ne se missent à tirer sur lui par trahison[945], les Romains et les Avars n'étant éloignés les uns des autres que de la portée de la voix. Quand il fut temps, les interprètes des Avars, s'avançant dans l'intervalle, crièrent qu'il y avait trêve[946], et les hérauts romains répondirent par le même cri. Baïan n'avait rien à dire de nouveau, si ce n'est que, d'après des avis sûrs qu'il avait reçus, les provisions de Sirmium étaient encore une fois épuisées; mais Théognis refusa de l'entendre, opposant un refus péremptoire à toute proposition tant que les Avars ne seraient pas rentrés dans leur pays, et menaceraient la ville. Les deux interlocuteurs disputèrent ainsi longtemps et avec vivacité sur la condition préliminaire posée d'une manière absolue par Théognis, et celui-ci, s'échauffant outre mesure, finit par dire au kha-kan: «Retire-toi de devant mes yeux, et prends tes armes!» C'était annoncer assez clairement qu'il voulait livrer bataille le lendemain[947]; mais ni le lendemain, ni les deux jours suivants, on ne vit les Romains quitter leurs lignes. Attendaient-ils eux-mêmes l'attaque des Avars? Théognis se repentait-il d'un défi jeté dans un accès de colère, et qu'il n'osa pas soutenir de sang-froid? L'inaction des Romains, quelle qu'en fût la cause, enhardit les barbares, qui achevèrent de bloquer Sirmium du côté de la Dalmatie par l'établissement d'un second pont.

[Note 945: Itaque Baïanus advenit, et de equo descendens, in cathedra aurea quæ illi apposita fuit, sedit sub textili gemmis adornato, quod illi præparatum fuerat tanquam tectum. Ante pectus illius et vultum, propugnaculi vice, erat objectum scutum, ne a Romanis forte confertim in eum tela jaculantibus appeteretur. Menand., _Exc. leg._, p. 131.]

[Note 946: Hunni interpretes clara voce fidem datam per inducias pronuntiarunt.... _Id., ibid._]

[Note 947: Ut se ab oculis Romanorum subduceret et arma ad pugnam capessendam caperet, tanquam crastina die sine ulla dilatione manus illi secum conserendi potestatem facturus. Menand., p. 132.]