Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe

Part 33

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[Note 893: Neque quidquam a nobis accipietis, nisi quantum nobis visum fuerit, idque tanquam auctoramentum servitutis non quoddam tributi genus. Menand., _Exc. leg._, p. 103.]

D'ailleurs Baïan était préoccupé d'une affaire plus importante encore à ses yeux. D'un côté, il voyait l'inimitié des Lombards et des Gépides, ses voisins sur le Danube, s'exaspérer graduellement et marcher vers une catastrophe prochaine; d'un autre côté, il n'ignorait pas le projet des Lombards de se jeter quelque jour à l'improviste sur l'Italie, projet qu'arrêtait seule la crainte inspirée par Narsès, qui, après avoir achevé la conquête de ce pays, le gardait avec vigilance et fermeté. Des campements avars, où il se tenait en observation, Baïan épiait attentivement l'une ou l'autre occasion, ou plutôt toutes les deux à la fois, et ce fut précisément Justin qui se chargea de les lui offrir. Narsès, coupable entre tous d'avoir illustré le règne de Justinien, était également entre tous l'objet de la haine du nouvel empereur et de sa femme. On avait, commencé par le dénigrer, par se moquer de son âge (il était plus que nonagénaire): puis on provoqua des plaintes des Italiens, et l'empereur lui adressa de vertes remontrances tant sur les rigueurs de son administration que sur l'argent que coûtait son armée[894]. Ces reproches avaient un caractère personnel que l'empereur s'étudiait à rendre blessant. Le vieux général réfuta avec calme tous les griefs, et démontra la nécessité de conserver en Italie une armée d'occupation qui maintînt dans l'obéissance le reste des Goths et les partisans des Goths, et empêchât d'autres barbares (les Lombards particulièrement) de se ruer en deçà des Alpes. Sa modération ne fit qu'enhardir ses ennemis; on parla de le destituer, et l'impératrice Sophie, ajoutant une insulte de femme à l'injustice de la souveraine, envoya à Narsès une quenouille et un fuseau, lui faisant dire qu'il vînt prendre l'intendance des travaux de ses femmes et laissât la guerre aux hommes. Narsès, comme on sait, était eunuque, et cette grossière injure lui causa une douleur poignante. «Allez, répondit-il au messager, et dites à votre maîtresse que je lui prépare une fusée qu'elle et les Romains ne démêleront pas facilement[895].» Quittant à l'instant sa charge, il se retira dans la ville de Naples, en dépit des prières des Italiens et des supplications de son armée. L'histoire ajoute que dans un aveugle emportement il fit remettre au roi des Lombards quelques fruits et du vin d'Italie avec ces mots: «Tu peux venir[896]!» Ce dernier trait, dont on aimerait à douter, ne serait-il pas vrai, sa retraite en disait autant.

[Note 894: Paul. Diac, _Hist. Lang._, II. 5, 11.--Fredeg. _Epist._, 65.--Anast., in Joan., III.--Const. Porph., _Adm. Imp._, 27.--Marius Av.--Aimon, III, 10.]

[Note 895: Talem se eidem telam orditurum, qualem ipsa dum viveret deponere non posset. Paul. Diac. _Hist. Lang._, II, 5.]

[Note 896: Ad Italiam cunctis refertam divitiis, possidendam venirent. Paul. Diac., _Hist. Lang._, II. 5.]

L'heure des Lombards était donc arrivée, et Alboïn, leur roi, fit ses dispositions pour un prompt départ. Pourtant une chose le retenait en Pannonie, la haine de son peuple contre les Gépides, et son propre ressentiment, contre leur roi Cunimond[897], fils de ce Thorisin qui avait été un ennemi si acharné des Lombards. S'en aller comme un fugitif sans avoir assouvi sa vengeance, et laisser derrière soi des terres sur lesquelles les Gépides ne manqueraient pas de se jeter, bravant la rage impuissante des Lombards et profitant de leurs dépouilles, c'était un parti qu'Alboïn, au dernier moment, ne se sentit pas le courage de prendre. On a prétendu avec assez de probabilité que les aiguillons de l'amour se mêlaient dans le cœur du barbare à ceux de la vengeance; qu'épris de la belle Rosemonde, fille de Cunimond, il l'avait enlevée autrefois pour en faire sa maîtresse ou sa femme, mais que Rosemonde, échappée à la captivité, s'était réfugiée près de son père[898]; or Alboïn avait juré de la reprendre et de l'emmener avec lui en Italie. En proie à ces anxiétés, il songea à se servir des Avars, qui se trouvaient là tout à propos pour l'assister, et il envoya en grande pompe une ambassade à leur kha-kan. Les ambassadeurs lombards avaient pour mission principale de mettre les Avars en communauté de sentiment avec eux, en les piquant d'honneur et leur rappelant tous les mauvais procédés des Gépides et des Romains à leur égard. «Si les Lombards sont animés d'un vif désir de guerre contre les Gépides, dirent-ils à Baïan, c'est qu'ils veulent affaiblir l'empereur Justin, ennemi mortel des Avars, qui leur a retiré leur pension et les traite avec ignominie[899]. Que les Avars se joignent aux Lombards, et les Gépides seront infailliblement exterminés; alors les richesses ainsi que les terres de ce peuple leur appartiendront à chacun par moitié. Plus tard, les Avars, maîtres de la Scythie entière, passeront une vie tranquille et heureuse; rien ne leur sera plus facile que d'occuper la Thrace, de ravager toutes les provinces grecques, et d'aller même jusqu'à Byzance[900].» Ils ajoutèrent que si les Avars consentaient à une alliance, il leur fallait se hâter pour empêcher les Romains de les prévenir; qu'ils pouvaient bien compter au reste que l'empire était pour eux un implacable ennemi, qui les poursuivrait dans tous les coins du monde et n'épargnerait rien pour les détruire. Les ambassadeurs s'attendaient avoir Baïan accueillir avec empressement ces ouvertures, et se jeter à corps perdu dans une alliance qui lui annonçait tant d'avantages; mais il n'en fut point ainsi. Baïan les écouta froidement[901], et parut faire peu de cas de leurs propositions: «il ne voyait pas clairement, disait-il, ce que son peuple y gagnerait.» Tantôt il déclarait qu'il ne pouvait pas entrer dans cette guerre, tantôt il confessait qu'il le pouvait, mais qu'il ne le voulait pas[902]. Il les ballotta ainsi pendant longtemps, et quand il vit leur impatience de conclure arrivée à son terme, il feignit de céder avec répugnance et proposa ceci: 1º que les Lombards lui abandonnassent immédiatement la dixième partie de tout le bétail qu'ils possédaient, 2º qu'ils lui assurassent en cas de victoire la moitié des dépouilles et la totalité du territoire appartenant aux Gépides[903]. Ces deux conditions furent reportées à Alboïn, qui ne les examina seulement pas; il eût tout donné, son royaume, les enfants de son premier mariage et lui-même, pour voir la Gépidie détruite, Cunimond sous ses pieds et Rosemonde en son pouvoir? Cunimond effrayé envoya à Constantinople des avis et des demandes de secours; mais Justin ne comprit pas quel intérêt l'empire avait à défendre les Gépides dans la circonstance présente: il promit tout et ne tint rien. La guerre ne fut pas longue. Pris en face par les Lombards, en flanc par les Avars, les Gépides furent rompus, dispersés, repris et accablés partiellement[904]. Les Lombards ne firent point de quartier, et si les vaincus trouvèrent quelque compassion, ce fut auprès des Avars, qui n'étaient pourtant point leurs frères de race, et qui épargnèrent cette population infortunée, en la réunissant dans quelques villages où elle fut tenue en état de servitude[905]. Des Huns avaient donc reconquis l'ancienne Hunnie, et Baïan tout joyeux planta sa tente aux lieux où s'élevait, cent ans auparavant, le palais d'Attila. Alboïn, non moins joyeux, partit pour l'Italie avec la belle Rosemonde, qu'il avait retrouvée parmi les captifs, et le crâne de Cunimond, qu'il fit nettoyer et enchâsser pour lui servir de coupe à boire dans les festins[906].

[Note 897: Alboïn, Ἀλβούιος.--Cunimundus, Cunicmundus. Κονιμοῦνδος.]

[Note 898: Ille autem in amorem incidit puellæ cujusdam filiæ Cunimundi Gepidorum regis. Theophyl. Sim., VI, 10.]

[Note 899: Neque tam ardenti studio in Gepidas bello ferri, nisi ut Justinum labefacereat, regem omnium Avaris inimicissimum. Menand., _Exc. leg._, p. 140.]

[Note 900: Inde facile illis fore, Thraciam occupare et Bysantium usque ferri. Menand., _ub. sup._]

[Note 901: Visus est eos parvi facere. Menand., _Exc. leg._, p. 111.]

[Note 902: Et modo se non posse, modo posse jactabat sed nolle. _Id., ibid._]

[Note 903: Non alia conditione quam si decimam partem quadrupedum quæ tunc temporis apud Longobardos essent confestim acciperet; si superiores evaderent, dimidium manupiarum et tota Gepidarum regio, ejus juri cederet. Menand., _l. c._]

[Note 904: Langobardi victores effecti sunt, tanta in Gepidas ira sævientes, ut eos ad internecionem usque delerent. Paul. Diac., Hist. Lang., I. 27.]

[Note 905: Gepidarum vero genus est ita diminutum, ut ex illo jam tempore ultra non habuerint regem, sed universi, qui superesse bello poterant, usque hodie Hunnis, eorum patriam possidentibus, duro imperio subjecti gemunt. Paul. Diac., _Hist. Lang._, I, 27.--Cf., Theophyl., l. VI, c. 10.]

[Note 906: In eo prælio Alboïn Cunimundum occidit, caputque illius sublatum ad bibendum ex eo poculum fecit. Paul. Diac., _Hist. Lang._, I, 27.]

Baïan ne fut pas plus tôt installé dans la Hunnie, qui reprit avec lui son ancien nom, que les Romains le virent arriver chez eux. Les Gépides possédaient, comme on sait, sur la rive droite du Danube et dans cette langue de terre située entre la Drave et la Save, qu'on appelait la presqu'île sirmienne, plusieurs cantons qu'ils avaient conquis à différentes époques sur les Lombards ou sur les Goths, et ils avaient même enlevé Sirmium aux Romains. Baïan se prétendait le maître de ces cantons et de la ville, attendu qu'ils avaient appartenu aux Gépides, et qu'en outre les Lombards les lui avaient cédés; mais Sirmium n'était déjà plus à sa disposition. Au plus fort de la guerre, les provinciaux pannoniens qui formaient la population de la ville, et les soldats gépides qui la gardaient, s'entendirent pour ouvrir leurs portes aux troupes romaines, et Sirmium rentra sous les lois de l'empire. Or Baïan n'avait rien de plus à cœur que de reprendre sa ville, comme il disait, et d'en chasser les Romains, qui la lui avaient enlevée injustement. Il essaya de s'en emparer par surprise, mais il fut repoussé dans un combat où le duc Bonus, qui commandait la place, reçut une blessure après avoir vigoureusement battu l'armée assiégeante. Suivant son habitude quand il avait le dessous, Baïan décampa, et on le croyait déjà loin, lorsqu'un des habitants, placé en vedette dons une sorte d'observatoire qui dominait les bains publics, aperçut des cavaliers qui s'avançaient à toute bride dans la campagne[907]. L'alerte fut donnée, la garnison prit les armes; mais on reconnut bientôt à leurs signaux que c'étaient des parlementaires qui venaient conférer avec le commandant. Bonus voulait se rendre à la conférence, malgré sa blessure qui le retenait au lit; son médecin, nommé Théodore, s'y opposa nettement[908], et ce furent des officiers et quelques citoyens notables qui se rendirent auprès des parlementaires, en dehors des portes. Le kha-kan, disaient ceux-ci, se tenait à quelque distance de là, et ils devaient servir d'intermédiaires entre le commandant et lui. Ne voyant pas le duc Bonus arriver, ils demandèrent ce qu'il était devenu, et comme on n'osa pas leur dire qu'il était blessé, de peur d'enfler leur confiance, ils soupçonnèrent davantage, ils le crurent mort; appuyant avec d'autant plus de chaleur sur la nécessité de sa présence, ils protestèrent qu'ils n'avaient mission de traiter qu'avec lui[909].

[Note 907: Nonnulli ex his qui Sirmii erant, ad summum fastigium balnei, quod populi usui erat relictum, ad speculandos homines, ut moris est, ascenderunt. Hi per speculam caput exerentes et circumspicientes... Menand., _Exc. leg._, p. 112.]

[Note 908: Decumbebat enim ex vulnere, neque illi per Theodorum medicum licebat exire, et hostibus coram se sistere. _Id., ibid._]

[Note 909: Sed hostes ubi viderunt, alios, qui, de pace disceptarent, venire, suspicati sunt ducem periisse; itatque colloquium coram eo fieri velle dixerunt. Menand., _Exc. leg._, p. 112.]

La situation devenait difficile. Théodore, qui était citoyen de Sirmium, où il occupait un rang distingué, après avoir mûrement réfléchi, pensa qu'il pouvait garantir la vie de Bonus sans compromettre la sûreté de sa patrie: il appliqua un baume puissant sur la blessure, la banda fortement, et fit placer le général à cheval[910]. Les Avars en l'apercevant se trouvèrent passablement désappointés. La conférence commença. Les Huns exposèrent leur prétention sur la propriété de Sirmium, et demandèrent en outre l'extradition d'un chef gépide appelé Ousdibade, celui-là même probablement qui venait de livrer la ville aux Romains. Leurs raisons se résumaient ainsi: «Tout Gépide nous appartient comme esclave, de même que toute chose possédée par les Gépides nous appartient en propriété.» Ils s'exhalèrent ensuite en plaintes sur l'injustice de l'empereur envers de si bons amis, qui ne désiraient que deux choses: vivre en paix et le servir. Bonus déclina toute espèce d'examen de leurs propositions; il était chargé, disait-il, de défendre Sirmium et nullement de faire un traité; toutefois il consentirait volontiers à faire passer leurs ambassadeurs sur le territoire romain, s'ils voulaient s'adresser à l'empereur. Baïan, à qui cette réponse fut portée, la trouva juste et raisonnable; mais il ajouta qu'il était fort embarrassé de ce que penseraient de lui les peuples qu'il avait traînés à la guerre. «J'ai honte, disait-il, de m'en retourner sans avoir rien fait et sans rien remporter que je puisse faire voir comme un gain de cette campagne[911]. Envoyez-moi quelques présents de peu de valeur, afin que je ne paraisse pas avoir essuyé inutilement les fatigues de cette expédition, car à mon départ je n'ai rien pris avec moi, et si vous ne me venez en aide pour mon honneur, je ne partirai pas d'ici[912].» Cette demande, qui peut nous paraître étrange, l'était beaucoup moins dans l'idée des barbares d'Asie. Ne rien rapporter d'une course était bien pis qu'avoir été battu en sauvant son butin, et Baïan, qui voulait renouer ses négociations avec les Romains, tenait à prouver que les Romains avaient fait vers lui le premier pas. Ce qui est certain, c'est que les Sirmiens présents à la conférence, particulièrement l'évêque de la ville, trouvèrent la demande de Baïan fort sensée et l'appuyèrent près du duc Bonus; Baïan d'ailleurs, fort modéré dans ses prétentions, ne réclamait qu'une coupe d'argent, une petite somme en or et un habit à la scythique[913]. Bonus et son conseil n'osèrent rien prendre sur eux. «Les Romains, fut-il répondu au kha-kan, avaient un maître prompt à s'irriter et dont il fallait attendre les ordres[914]; de plus, ni Bonus ni les siens n'avaient avec eux autre chose que ce qui était nécessaire dans un camp, leurs armes et leurs habits, et assurément le kha-kan ne leur conseillerait pas de se déshonorer en livrant leurs armes.»--«Si l'empereur veut t'obliger en te faisant des présents, dit encore Bonus, j'en serai heureux pour mon compte; j'exécuterai ses ordres avec empressement, et je m'efforcerai d'être agréable à un serviteur et ami de mon seigneur.» Baïan accueillit ces excuses avec des invectives et des menaces, et jura qu'il ferait le dégât sur les terres de l'empire. «Eh bien donc! répliqua Bonus, l'empire te châtiera.[915]» A quelque temps de là, dix mille Coutrigours firent irruption dans la Dalmatie[916], qu'ils mirent à feu et à sang, et dont ils occupèrent plusieurs cantons. Le kha-kan protesta que c'était sans son aveu, et qu'il n'était pas responsable de ce que faisaient ces peuples turbulents; en effet, comme s'il eût été complétement étranger à ce qui venait de se passer, il envoya une ambassade pacifique à Constantinople.

[Note 910: Tunc Theodorus qui, quod publice intererat præcipue spectabat..... vulnere unguento illito, ei auctor fuit ut extra urbem progrederetur... Menand., _ub. sup._]

[Note 911: Recta quidem cum et justa dixisse Baïainus censuit; sed hæc subjecit: Sane ego propter gentes quæ me ad bellum secutæ sunt, verecundia ducor, et me pudet, nulla re effecta, recedere... Menand., _Exc. leg._, p. 113.]

[Note 912: Parva munuscula ad me mittite: etenim e Scythia huc transmittens nihil quicquam mecum extuli, et mihi impossibile est, si nihil rei quod me juvet percepero, hinc excedere... Menand., _ibid._]

[Note 913: Solum unam pateram ex argento factam, et modicum auri, præter hæc togulam scythicam...... Menand., _Exc. leg._, p. 113.]

[Note 914: Eum formidamus... _Id., ibid._]

[Note 915: Sed persuasum habere, fore ut istæ excursiones his, qui in eas immitterentur, non bene verterent... Menand., p. 114.]

[Note 916: Baïanus jussit dena millia Cutrigurorum qui dicebantur Hunni trajicere Savum et vastare Dalmatiam... Menand., _loc. laud._]

L'expédition des Coutrigours avait inspiré au kha-kan la prétention la plus extraordinaire qu'il eût encore mise en avant dans ses négociations: il eut l'idée de réclamer l'arriéré des pensions payées autrefois par Justinien aux Coutrigours et aux Outigours, arriéré qui lui appartenait d'après le système qu'il appliquait aux Gépides. Les Coutrigours et les Outigours étant devenus ses esclaves, leurs créances sur l'empire romain étaient tombées dans son domaine, il en était propriétaire, et il les réclamait à ce titre. Suivaient les demandes relatives à Sirmium et à l'extradition du Gépide Ousdibade[917]. Le discours que fit à ce sujet Targite, l'orateur ordinaire des députations avares, était conçu dans une forme si curieuse, que nous croyons devoir le reproduire ici au moins en partie. «Empereur, dit à Justin le noble Hun, je suis ici de la part de ton fils, qui m'a envoyé, car tu es vraiment le père de Baïan, notre maître; aussi n'ai-je point douté que tu ne marques ton affection paternelle à ton fils en lui rendant ce qui lui appartient. Quand tu nous auras restitué ce qui nous revient, tu le posséderas encore par cela seulement que nous le tiendrons[918]. Eh bien! lui feras-tu abandon de ce qui lui est dû? En le faisant, tu n'avantageras ni un étranger ni un ennemi; la chose restituée ne changera pas de mains, puisqu'elle te reviendra par ton fils[919]. Seulement il faut que tu consentes de bonne grâce aux demandes que je suis chargé de te faire.»

[Note 917: Avarorum dux misit Targitium, qui una cum Vitaliano interprete imperatori denunciaret, ut Sirmium et pecunias, quas Cutriguri et Utiguri a Justiniano accipere soliti erant, quia utramque gentem subegerat, illi traderet: Usdibadam quoque Gepidam, dicebat enim et Gepidas omnes in suum jus, dominiumque venisse, qui eos devicerat. Menand., _Excerp., leg._, p. 154.]

[Note 918: O Imperator, adsum a tuo filio missus: tu enim vere pater es Baïani, ejus, qui apud nos dominatur. Ea res fecit, ut crederem te affectum paternum exhibiturum esse filio, in eo quod reddes ea, quæ filii sunt; cum enim nostra tenuerimus, mox nostra quoque, quæ tua sunt, tenebis. Menand., _ibid._, p. 155.]

[Note 919: Num igitur illi sua præmia præbueris? Quod si feceris, ea non in extraneum, neque in hostem contuleris, neque earum mutabitur dominum. Menand., _Exc. leg._, p. 155.]

Je ne sais si Baïan comptait beaucoup sur l'effet de pareils syllogismes; au moins procura-t-il à Justin II une magnifique occasion pour une de ces harangues où le neveu de Justinien déployait sa fermeté patriotique beaucoup mieux que sur les champs de bataille. Le duc Bonus reçut une verte réprimande pour avoir laissé passer les ambassadeurs sans ordre de l'empereur, et puis Justin crut tout fini. Il n'en était point ainsi: Baïan armait à force, et l'empereur, dont la puissance reculait en Italie devant les Lombards, et qui s'était aliéné par ses manières hautaines les Perses et les Sarrasins, n'avait point de troupes à lui opposer. Obligé de reprendre lui-même les négociations malgré tout l'éclat qu'il venait de faire, il envoya sur les lieux Tibère, un de ses généraux, pour traiter avec le kha-kan l'affaire de Sirmium. Il fut impossible de s'entendre. Tibère, à propos de la cession de quelques cantons de la Pannonie, avait demandé comme otages les enfants de plusieurs nobles avars; le kha-kan exigea la même chose des Romains. C'était trop de honte, et Tibère préféra recourir aux armes. Il osa tenir la campagne avec des recrues, et fut battu; on dit qu'il suffit presque des cris des barbares et du tintamarre de leurs cymbales pour mettre en fuite ces levées tumultuaires. Il fallut se résigner à traiter à tout prix, rendre au kha-kan sa pension avec l'arriéré[920], et signer une convention dans laquelle pourtant Sirmium resta aux Romains, Baïan, contre toute attente, n'ayant plus insisté pour l'avoir. Un convoi partit pour Constantinople à l'effet de toucher les sommes dues au kha-kan ainsi que les cadeaux que l'empereur y devait ajouter, mais l'annonce de ce convoi mit les voleurs en éveil. Une troupe de ces bandits, qui, sous le nom de Scamares, infestaient le voisinage de l'Hémus, où ils avaient leurs repaires, se posta sur la route qu'il devait suivre au retour, mit l'escorte en déroute, et enleva les chevaux, les voitures et tout ce qu'elles contenaient[921]. Justin fit courir après les voleurs, et dut restituer à Baïan ce qui lui avait été enlevé, sous peine de passer pour complice du vol aux yeux des Avars. Tel était le déluge de misères et d'ignominies que cet insensé faisait pleuvoir sur le monde romain.

[Note 920: Ut Sirmium et pecunias, quas Cutriguri et Utiguri a Justiniano accipere soliti erant, quia utramque gentem subegerat, illi traderet. Menand., _Exc. leg._, p. 154.]

[Note 921: Scamares vulgo in iis locis dicti, ex insidiis illis vim fecerunt, et equos, argentum et reliquam suppellectilem eripuerunt; quapropter legationem ad Tiberium miserunt quæ rapta repeteret. Menand., p. 114.--Cf. Theophan., p. 367.--Il a été déjà question des _Scamares_ dont Mundus, fils d'Attila, s'était fait proclamer roi.]

En effet, les tristes événements de la Pannonie n'étaient qu'un épisode de la ruine universelle qui s'étendait sur l'empire. Le roi de Perse Chosroès envahissait l'Asie-Mineure et la Syrie; les Lombards conquéraient l'Italie; la vie romaine s'en allait de toutes parts. Sous le poids de ces désastres qui faisaient la condamnation de son orgueil, la faible intelligence de Justin s'égara; il devint fou. En proie à des accès de démence furieuse, il ne voyait plus que des ennemis, il voulait tuer tout ce qui l'approchait; puis, revenu à lui, il demandait pardon à tout le monde en versant des torrents de larmes. Cet homme présomptueux, qui devait éclipser tous les empereurs, se sentit enfin incapable de gouverner et prit pour régent, sous le nom de césar, Tibère, ce général qui venait d'échouer fatalement contre les Avars, mais dont les talents militaires, le caractère généreux et la vie irréprochable promettaient aux Romains la réparation de leurs maux. Tibère-César releva l'empire en Asie par la défaite de Chosroès, et aida Rome à se garantir des Lombards. Proclamé auguste en 578, à la mort de Justin, il continua ce qu'il avait commencé comme césar. S'il ne fit pas davantage, ce fut plus la faute de sa fortune que la sienne; Tibère serait grand dans l'histoire, s'il eût été toujours heureux[922].

[Note 922: Menand., _Exc. leg._, p. 118.--Theophyl. Sim., III, 11, 12. Evagr., V, 12, 13.--Zonar., XIV, t. II, p. 70 et seqq.--Theophan., _Chronogr._, p. 208 et seqq.--_Chron. Pasch._, p. 376.--Greg. Tur., _Hist. Franc._, IV, 39, V, 20.--_Hist. Misc._, XVI, XVII, ap. Murat., I, p. 111, 112.--Anast., p. 70.--Niceph. Call., XVII, 39, 50.--Codren., t. I, p. 390, 391.]