Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe

Part 32

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Les Ouar-Khouni avaient ainsi tourné la Mer-Noire, et, descendant à travers les plaines pontiques, de proche en proche ils arrivèrent au Danube. On était alors en 562, et il y avait cinq ans qu'ils guerroyaient ou prétendaient guerroyer pour le service de Rome. Leur avant-garde, lancée avec ardeur, passa le delta du fleuve, et pénétra dans la petite Scythie[874]; mais le kha-kan fit halte avec le gros de l'armée sur la rive gauche, où il planta ses tentes et dressa son camp de chariots; en même temps il faisait demander à l'officier qui commandait les postes romains de la rive droite qu'on lui montrât les terres que l'empereur Justinen lui avait destinées[875]. Fort embarrassé de répondre, l'officier l'engagea à s'adresser directement à l'empereur au moyen d'une ambassade qu'il se chargeait de faire parvenir à Constantinople, et le kha-kan y consentit. Au nombre des personnages qui composèrent l'ambassade se trouva un certain Œcounimos, qu'à la physionomie de son nom on peut prendre pour un Grec des villes politiques, enlevé peut-être par les Avars, auxquels il servait d'interprète. Cet Œcounimos, pour reconnaître le bon accueil de l'officier romain, le prévint secrètement qu'il avait à faire bonne garde, car, suivant ses propres expressions, «les Avars avaient une chose sur les lèvres et une autre chose dans le cœur[876].» Ne sachant pas bien quelle résistance les Romains pouvaient leur opposer, ils cherchaient à franchir le Danube sans combat; mais une fois de l'autre côté, ils n'en sortiraient plus. L'officier se hâta d'expédier cet avis à l'empereur, et sa lettre trouva la cour de Constantinople déjà bien renseignée sur le compte des prétendus Avars, dont on connaissait l'origine, la fuite et toutes les impostures: or voici à quelle aventure bizarre Justinien devait ces révélations, qui lui venaient des Turks eux-mêmes. Les anciens maîtres des Ouar-Khouni, en apprenant la fuite de leurs vassaux, étaient entrés dans une violente colère, et le grand kha-kan s'était écrié en étendant la main: «Ils ne sont pas oiseaux pour s'être envolés dans l'air; ils ne sont pas poissons pour s'être cachés dans les abîmes de la mer; ils sont sur terre, et je les rattraperai.» Suivant les fugitifs à la piste, il avait découvert successivement leur changement de nom, leur passage en Europe et leur alliance avec les Romains, dont ils se vantaient d'obtenir des terres. Ce fut alors contre l'empereur des Romains, coupable d'avoir donné assistance et refuge à ces misérables, que se tourna la colère des Turks, et le grand kha-kan, seigneur des sept climats du monde, fit partir pour Constantinople des ambassadeurs chargés de réclamer, non pas les Avars qui étaient subjugués dans l'intérieur de l'Asie, mais les Ouar-Khouni, vassaux de ces mêmes Avars, vassaux des Turks, et de faire sentir à l'empereur combien il s'était abaissé en prenant pour amis les esclaves de leurs esclaves. Ce fut ainsi que le mystère se dévoila. La chancellerie romaine, honteuse probablement de s'être ainsi laissé prendre, s'épuisa en explications de toute sorte et en protestations d'amitié vis-à-vis des Turks que l'on combla de cadeaux et de promesses. Justinien jeta même à cette occasion les fondements d'une alliance offensive des deux peuples contre la Perse, alliance qui se réalisa plus tard. Cette aventure, comme on le pense bien, diminua considérablement le crédit des Ouar-Khouni auprès du gouvernement impérial, qui dissimula pour le moment, attendu que les barbares étaient là sur le Danube, dans une position à ménager; toutefois on se réserva le droit de les appeler en temps et lieu _menteurs et faux Avars_[877], et les poëtes de la cour limèrent déjà des vers dans lesquels on les menaça de couper «les sales tresses de cheveux» qu'ils se permettaient de porter à la manière des Avars et des Turks, quoiqu'ils ne fussent que des Huns[878].

[Note 874: Imperatori significatum est, eos jam magna ex parte istam regionem occupasse. Menand., p. 101.]

[Note 875: Postulabant ut illis liceret circumspicere terram in qua eorum gens sedes et domicilia poneret. Menand., _loc. cit._]

[Note 876: Justinus autem sibi unice conciliaverat ex legatis Œconimum, qui secreto eum monuit, Avaros aliud in ore habere et aliud sentire.... Etenim simul atque Istrum transmiserint, nihil quidquam illis esse deliberatius, quam omnibus copiis in bellum erumpere. Menand., _Excerpt. legat._, p. 101.]

[Note 877: _Pseudo-Abares._ L'historien Théophylacte ne leur donne même guère d'autre nom.]

[Note 878:

..... Crinita Avarum mox agmina, juxta Istrum, squallentes tonsa comas...

_Epigr. in effig. Justinian. Imp._, ap. Stritt., _Memor. Populor._, t. I, p. 645.]

L'ambassade des Ouar-Khouni, auxquels, malgré leur imposture, nous laisserons le nom d'Avars, qu'ils ont conquis par leur bravoure et sous lequel leur domination fut connue en Europe, arrivant en de telles circonstances à Constantinople, y fut accueillie avec une froideur et une défiance fort naturelles. On lui fit attendre longtemps l'honneur d'être introduite en la présence sacrée de césar, puis on lui fit attendre sa réponse; en un mot, on s'étudia à la promener de délai en délai pour les moindres choses. Quand ces hommes fiers et impatients s'irritaient des lenteurs, Justinien les calmait par des présents, des paroles flatteuses ou des promesses qui n'aboutissaient à rien, mais qui retardaient une déclaration de refus que l'empereur ménageait pour la fin. Le kha-kan se laissa d'abord abuser comme ses députés; puis, soupçonnant la manœuvre des Romains, il rappela son ambassade, que l'on retint pourtant encore de prétextes en prétextes. Lorsque Justinien se trouva poussé dans ses derniers retranchements, il parut céder, et proposa au kha-kan d'échanger la petite Scythie, que celui-ci avait sous la main, contre le canton occupé naguère par les Hérules dans la Haute-Mésie, autour de Singidon, et que ce peuple avait laissé vacant à son départ pour l'Italie[879]. Ce canton, resserré entre les possessions des Gépides et des Lombards, barré au midi par l'empire et dominé par la ville de Singidon, où stationnait une garnison nombreuse, présentait un territoire facile à isoler; le kha-kan le sentit bien et déclina l'offre de l'empereur. «La Scythie lui convenait, disait-il, et il n'en sortirait pas[880];» elle lui convenait surtout en ce qu'elle n'interrompait point ses communications avec les pays qu'il avait conquis à l'est et à l'ouest de la Mer-Noire. Cette dernière proposition rejetée, il fallut bien laisser partir les ambassadeurs. Justinien les avait autorisés à se fournir à Constantinople de toutes les marchandises qui pourraient leur plaire, mais il apprit qu'ils avaient accaparé sous main une grande quantité d'armes. Au nom du droit des gens, il les fit arrêter sur la route, leur enleva les armes[881] et s'exhala en plaintes contre leur mauvaise foi. Grâce à tous ces retards, le maître des milices d'Illyrie avait eu le temps de réunir des troupes, d'approvisionner les forteresses, d'équiper la flotte, en un mot de mettre le Danube en un état de défense respectable. Le kha-kan s'aperçut qu'il avait rencontré plus habile et plus rusé que lui, et comme il n'osait pas s'aventurer armes en main dans un pays inconnu, il se contenta de répondre aux plaintes par des menaces. Seulement il assit ses campements d'une manière stable dans les plaines au nord du Danube, surveillant de là ses conquêtes, et ayant par la petite Scythie un pied posé sur l'empire romain.

[Note 879: Et imperator quidem ut gentem collocaret in ea terra, ubi prius habitabant Eluri (_sic_) si illis videretur, annuit. Menand., _Exc. leg._, p. 102.]

[Note 880: Sed Avari Scythia sibi exeundum non censuerunt, etenim illius desiderio tenebantur. Menand., _ub. sup._]

[Note 881: Ea, quæ sibi opus erant, compararunt: arma etiam emerunt, et ita dimissi sunt. Verum imperator secreto mandavit Justino, ut, quacumque ratione et via posset, in reditu arma illis eriperet. Menand., _loc. cit._]

Les Antes, mal soumis, s'étaient livrés à des hostilités contre lui, il leur fit une nouvelle guerre dans laquelle il les écrasa. Des Antes il passa aux Slovènes, des Slovènes aux Vendes: la terreur précédait ses armes toujours victorieuses. Il traversa ainsi la Slavie de l'est à l'ouest jusqu'aux montagnes de la Thuringe, où il se trouva en face d'un adversaire tout autrement redoutable que ces essaims de sauvages qu'il chassait jusqu'alors devant lui: c'étaient les Franks austrasiens, dont les possessions, englobant l'ancien royaume de Thuringe, s'étendaient jusqu'à l'Elbe, où elles confinaient aux Saxons, et déjà aux populations vendes qui s'avançaient vers le midi par un accroissement régulier. Clotaire, fils de Clovis, était mort l'année précédente, 561, et dans le partage de sa succession, qui renfermait l'empire frank tout entier, le royaume d'Austrasie venait d'échoir à Sigebert, le quatrième de ses enfants. Le jeune Sigebert accourut au-devant des Avars, dont l'approche menaçait sa frontière, et les défit au delà de l'Elbe, dans une grande bataille, à la suite de laquelle le kha-kan proposa une paix que le roi frank ne refusa pas, tant sa victoire avait été rudement achetée[882]. Revenus chez eux par le même chemin, mais harcelés vraisemblablement dans leur marche par les Gépides, qui ne voyaient pas leur voisinage de trop bon œil, les Avars reprirent leurs cantonnements du Bas-Danube, au moment même où un grand changement allait s'opérer dans la situation de l'empire romain: Justinien était mourant, et son neveu Justin ne tarda à pas le remplacer sur le trône des césars.

[Note 882: Post mortem Chlotarii regis, Chunni Gallias adpetunt, contra quos Sigebertus exercitum dirigit, et gesto contra eos bello vicit, et fugavit: sed postea rex eorum amicitias cum eodem per legatos meruit. Greg. Tur., _Hist. Fr._, IV, 23.--Comperta, Hunni qui et Avares, morte Chlotarii regis, super Sigebertum ejus filium irruunt, quibus ille in Thuringia occurrens, eos juxta Albim fluvium potentissime superavit eisdemque petentibus pacem dedit. Paul. Diac., l. II, c. 10.]

L'avénement de Justin II fut plus qu'un changement de personnes, ce fut une révolution complète soit dans la politique vis-à-vis des Barbares, soit dans l'administration intérieure. Élevé avec beaucoup d'apparat, comme un candidat possible au trône, ce fils de la sœur de Justinien n'avait retiré des écoles que le goût de la déclamation, des idées fausses sur le monde, et avec l'estime la moins dissimulée de son propre mérite, une secrète et âpre jalousie contre son oncle, dont la gloire l'offusquait. Ce fut la plaie hideuse qu'il couvait dans son sein, qui le tua, et qui emporta l'empire avec lui. Tout ce qu'avait créé ce grand règne fut dès lors abandonné ou compromis; avoir coopéré à sa grandeur devint une cause naturelle de discrédit pour les hommes, de ruine pour les choses; et la flatterie la plus douce au cœur du nouvel Auguste fut de dénigrer son bienfaiteur. L'impératrice Sophie, femme vaniteuse et cruelle, le secondait avec ardeur dans cette œuvre d'ingratitude. On avait trouvé mauvais que Justinien, durant ses dernières années, fît la guerre aux Barbares d'Asie avec de l'or, comme s'il n'avait pas montré contre les Vandales et les Goths qu'il la faisait assez bien avec du fer; c'était là l'accusation banale des malveillants et des envieux, qui proclamaient sans vergogne que le second fondateur de l'empire et le libérateur de Rome n'avait pas eu le cœur romain. Justin II prenant ces sottes clameurs pour point de départ de sa politique, se posa devant les Avars comme Marius devant les Teutons, et parla aux Perses le langage de Trajan: par malheur ce Trajan manquait de génie, et ce Marius de soldats. Il crut payer le monde, comme il se payait lui-même, avec un patriotisme d'école. A force d'outrecuidance et de paroles hautaines que rien ne soutenait, il arma contre l'empire romain toutes les nations barbares, et à force d'ingratitude envers les serviteurs de Justinien, il perdit la plus belle conquête de ce grand empereur, celle de l'Italie; puis, à la vue des tempêtes que ses imprudences avaient soulevées, aussi dénué de courage que de bon sens, il devint fou comme pour se tirer d'embarras. Tel était le successeur que la mauvaise fortune des Romains donnait à Justinien.

Vers la même époque, et pour contraster en quelque sorte avec ce césar fatal, elle donnait aux Ouar-Khouni en la personne d'un nouveau kha-kan un grand homme à la manière des peuples de la Haute-Asie, un de ces politiques conquérants dont Tchinghiz-Khan, Timour et Attila présentent les types les plus parfaits. Celui-ci se nommait Baïan[883], et était dans toute la vigueur de la jeunesse. Habile à démêler les desseins secrets des hommes, à profiter de leurs fautes, à prendre toutes les formes pour les tromper, il mettait plutôt sa gloire à assurer ses conquêtes par la ruse qu'à les risquer par les armes. On le vit faire la guerre par colère, jamais par vanité ou pour la vaine gloriole d'étaler sa bravoure: bien différent de ces fiers Germains que le point d'honneur amenait à leurs duels de peuples, dussent-ils ne s'y point battre, Baïan ne trouvait nulle honte à fuir quand il avait le dessous, et ne tirait l'épée que pour gagner. Sa patience à supporter l'injustice et les humiliations, plutôt que d'entreprendre une guerre inégale, pouvait étonner et encourager un adversaire imprudent; mais le moment venu, Baïan savait se venger. Quand il jugeait à propos de sévir, sa cruauté froide et calculée ne respectait rien; le droit des nations, les traités, les serments ne valaient à ses yeux que comme des moyens de succès, et il ne voyait dans le parjure qu'un stratagème. Avec tout cela, Baïan, toujours altéré de richesses et sans vergogne dans sa cupidité vis-à-vis de l'étranger, était considéré par son peuple comme un grand chef. Il se montrait généreux envers les siens, magnifique dans son entourage, poussant même la délicatesse et le luxe à des recherches surprenantes pour un barbare. Nous le verrons critiquer les arts de la Grèce et repousser avec dédain comme indigne de lui un lit d'or ciselé auquel avaient travaillé les meilleurs ouvriers de Constantinople. Sa longue vie lui permit de tenir tête successivement à trois empereurs romains, d'établir son peuple sur le Danube et de voir presqu'à l'apogée l'empire qu'il avait fondé en Europe. Malgré ses revers et de cruels retours de la fortune, il fut pour ce second âge des Huns ce qu'Attila avait été pour le premier.

[Note 883: Baïanus, Βαϊανός.]

Les Avars connaissaient un peu Justin, qui leur avait servi d'introducteur près de Justinien en 557, lorsqu'il était gouverneur de la province de Lazique. Ils se hâtèrent donc de lui envoyer une ambassade pour le féliciter, renouveler avec lui les anciennes conventions et recevoir de sa main les présents d'usage. Baïan avait composé cette ambassade de jeunes gens lestes, hardis et de belle apparence, et leur avait donné pour chef un certain Targite, personnage important dont il sera souvent question dans la suite de ces récits. Justin, qui avait préparé pour ses débuts impériaux une scène théâtrale et une harangue, ne fit point attendre les ambassadeurs, dont l'audience eut lieu peu de jours après leur arrivée. Un poëte, témoin oculaire, l'Africain Corippus, nous a laissé de cette réception solennelle et du cérémonial auquel les députés avars furent soumis, un curieux tableau que nous reproduirons ici, en ne faisant guère que traduire littéralement ses vers. Peut-être trouvera-t-on que le poëte favori de la cour de Byzance au VIe siècle, intéressant au point de vue de l'histoire du temps, ne manquait point de mérite littéraire, ni même d'un certain éclat de poésie.

«Dès que le prince, vêtu de sa pourpre, a monté les degrés du trône, le maître des cérémonies, ayant pris ses ordres, va ouvrir aux ambassadeurs l'intérieur du palais sacré... Cette fière jeunesse parcourt avec étonnement les vestibules et les longues galeries qui précèdent la demeure des césars. A chaque pas, elle s'arrête, elle admire la haute stature des guerriers rangés en haie, leurs boucliers d'or, leurs lances d'or, surmontées d'une pointe d'acier, et leurs casques d'or, d'où retombe un panache de pourpre. Elle tressaille involontairement en passant sous le tranchant des haches ou sous le fer acéré des piques. Cette pompe éblouit les jeunes barbares, et ils se demandent si le palais des césars n'est pas un autre ciel; mais à leur tour ils sont fiers qu'on les admire, et les regards fixés sur eux leur chatouillent le cœur[884]. Ainsi, quand la nouvelle Rome donne un spectacle à ses peuples, on voit des tigres d'Hyrcanie, amenés la chaîne au cou par leurs conducteurs, gémir d'abord avec un redoublement de férocité, puis quand ils sont entrés dans l'amphithéâtre, dont les gradins disparaissent sous un épais rideau de spectateurs, ils promènent en haut leurs yeux ébahis, et la peur leur enseigne à s'adoucir. Ils ont déposé toute leur rage, ils ne se révoltent plus contre leurs chaînes, mais d'un pas étonné ils arpentent le terre-plein du cirque, attentifs à la foule qui les applaudit. On dirait qu'ils s'étalent aux regards avec complaisance et qu'ils en marchent plus superbes[885]... Mais voici le voile qui ferme la salle des audiences impériales; il s'entr'ouvre, et l'on aperçoit les lambris étincelants de dorure, le trône et le diadème brillant sur la tête de césar. A cette vue, Targite plie le genou trois fois et salue l'empereur le front contre terre; les autres se prosternent à son exemple, et le tapis de la salle est inondé des flots de leurs chevelures[886].»

[Note 884:

Et credunt aliud Romana palatia cœlum; Spectari gaudent, hilaresque intrare videri. Coripp., _Laud. Justin. min._, III, 244.]

[Note 885:

Non secus Hyrcanæ quotiens spectacula tigres Dat populis nova Roma suis, ductore magistro, Non solita feritate fremunt, sed margine toto Intrantes plenum populorum millia circum, Suspiciunt...... Ipsumque superbæ Quod spectantur amant...

Coripp., _Laud. Just. min._, III, 246 et seqq.]

[Note 886:

..... Stratosque tapetas Fronte terunt, longisque implent spatiosa capillis Atria... Coripp., _Laud. Just. min._, III, 202.]

Le poëte ajoute que l'orateur de l'ambassade ayant entonné, comme de coutume, les louanges du peuple avar, «ce peuple innombrable et invincible, roi des régions intérieures du monde, conquérant de l'Altaï, terreur de la Perse, et dont l'armée, s'il la réunissait, suffirait pour boire les eaux de l'Hèbre jusqu'à la dernière goutte[887],» Justin l'arrêta par ces paroles: «Tu me racontes là, jeune homme, des choses que nous ne croyons guère, et auxquelles tu n'as ajouté foi que sur de vains bruits, si tant est que tu y croies toi-même. Ce sont des rêves ou des mensonges que tu me débites. Cesse de me vanter des fugitifs, épargne-moi la gloire d'une tourbe exilée qui cherche en vain une patrie. Quel puissant royaume aurait-elle subjugué, elle qui n'a pas su se défendre elle-même[888]?» Il est très-probable, quoique l'histoire ne le dise pas, que ces mots ou d'autres, d'une égale amertume, furent prononcés par Justin, car ils étaient dans son caractère et dans le rôle qu'il s'était donné. Toutefois nous laisserons là le poëte pour nous en tenir strictement à la version des historiens.

[Note 887:

Crudus et asper Avar dictis sic cœpit acerbis: Rex Avarum Cagan debellans intima mundi, Famosos stravit magna virtute tyrannos, Innumeros populos, et fortia regna subegit..... Cujus Threïcium potis est exercitus Hebrum Exhausto siccare lacu, fluviumque bibendo Nudare..... _Ibid._, V. 274.]

[Note 888:

Quid profugos laudas? Famaque attollis inani Extorrem populum? quæ fortia regna subegit? Effera gens Avarum proprias defendere terras Non potuit, sedesque suas fugitiva reliquit. Tu velut ignarus falsis rumoribus audes Vana loqui, turpique dolo nova somnia fingis..... Coripp., _Laud., Justin., min._, V. 268.]

Suivant ceux-ci, Targite, dans un discours dont la feinte modération ne déguisait ni l'arrogance, ni les intentions ironiques, rappelait à l'empereur que, tenant la puissance impériale des mains de son père (c'est ainsi qu'il désignait Justinien), son premier devoir était de remplir les obligations de ce père vis-à-vis de fidèles alliés, et de faire mieux encore pour bien prouver sa reconnaissance[889]. Les Avars étaient les bons amis de son père; mais s'ils avaient reçu de lui beaucoup, ils lui avaient beaucoup donné. En premier lieu, ils n'avaient point pillé ses provinces, pouvant le faire impunément; en second lieu, ils avaient empêché les autres de les piller. Il existait des peuples dont l'habitude était autrefois de dévaster la Thrace chaque année et qui ne l'avaient plus fait. Pourquoi? Parce qu'ils savaient que les Avars, amis et alliés des Romains, n'étaient pas d'humeur à le souffrir[890]. «Nous venons ici, ajouta Targite, bien convaincus que tu seras avec nous comme était ton père, et mieux encore, afin que notre amitié pour toi soit aussi plus vive: mais sache bien ceci: c'est que notre chef ne sera ton ami qu'autant que tu lui feras des présents convenables, et qu'il dépend de toi, par la façon dont tu le traiteras, de dissiper toute pensée qui pourrait lui venir de prendre les armes contre toi[891].» Ce discours assurément était d'une insolence extrême. Justin aurait pu y répondre sans phrases par les embarras qu'il aurait suscités au kba-kan, et qui eussent plus vivement piqué celui-ci que la déclamation la plus injurieuse: Justin préféra le procédé contraire. «Oui, répondit-il aux ambassadeurs, je ferai pour vous plus que n'a fait mon père, en rabattant votre outrecuidance et vous ramenant à de plus sages conseils; car apprenez de moi que celui qui arrête l'insensé courant à sa perte, et lui rend la raison, est plus son ami que celui qui se prête à ses caprices pour le perdre[892]. Allez-vous-en avec cet avis amical, qui vous fera vivre tranquilles et saufs dans vos campements, si vous le suivez, et au lieu de l'argent que vous espériez remporter d'ici, remportez-en une crainte salutaire. Nous n'avons point besoin de votre assistance, et vous ne recevrez rien de nous que ce que nous daignerons vous accorder comme prix de vos services ou récompense de votre sujétion à l'empire, dont vous êtes les esclaves[893].» C'était la rupture de toutes relations avec les Avars. Justin était-il en mesure d'en garantir les suites? Il n'y avait pas même songé. Les ambassadeurs partirent exhalant leur colère par des menaces; mais leur maître, non moins irrité, ne fit point paraître la sienne: il ne déclara point l'alliance rompue, il ne dit mot; Baïan voulait conserver le droit d'invoquer dans l'occasion les traités conclus avec Justinien, les engagements solennels des Romains, et prolonger la guerre sourde qu'il faisait à l'empire sous le manteau de l'amitié.

[Note 889: Oportet, ô Imperator, te hæredem imperii paterni, paternos amicos in tutam fidem, tutelamque suscipere, et æque ac ille eos beneficiis augere... Menand., _Exc. leg._, p. 101.]

[Note 890: Metuebant enim Avarorum potentiam qui amicitiam colebant cum Romanis. _Id., ibid._]

[Note 891: Ut illi movere contra Romanos arma in mentem non veniat. Menand., _Exc. leg._, p. 101.]

[Note 892: Qui enim hominum, in exitium voluntarium ruentium, turbatos affectus cohibet, et obedientes rationi facit, beneficentior est eo qui... Menand., _Exc. leg._, p. 103.]