Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe

Part 31

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[Note 853: Quæ cum Germanus rescivisset... naves et bipuppes, sub interiorem mari protensum angulum veluti in insidiis applicans occultavit, ne eminus prospici possent. _Id., ibid._]

La flotte des Huns s'avança d'abord en mer à grand renfort de rames, par une marche lente et saccadée: les vagues se jouaient de ces corbeilles légères qu'elles élevaient et abaissaient sans cesse, tandis que les rameurs luttaient péniblement contre les courants qui les entraînaient à la dérive. Elle approchait cependant et avait déjà dépassé le môle, quand les galères romaines, se démasquant, fondirent de toutes parts sur elle. Le premier choc fut si violent, qu'une partie des barbares tomba de prime saut à la mer; les autres se cramponnèrent aux roseaux pour ne pas culbuter[854]; nul d'entre eux ne resta assez ferme sur ses pieds pour tenir une arme, porter ou parer un coup. Semblables à des tours mouvantes, les trirèmes passaient et repassaient au milieu des radeaux, les faisant chavirer par leur choc ou les abîmant sous leur carène. Comme les barbares étaient hors de la portée de l'épée, les légionnaires se servaient de longues piques pour les atteindre; on les perçait, on les assommait, on les tirait avec des crocs comme des poissons pris dans une nasse. Pour terminer le combat, les Romains se mirent à couper les liens des roseaux au moyen de harpons tranchants et à détruire les assemblages des claies, de sorte que les Huns furent tous engloutis jusqu'au dernier[855]. Germain voulut compléter sa victoire navale par une sortie dans laquelle il força le camp barbare; mais, emporté par son ardeur, il s'exposa trop et reçut à la cuisse un coup de flèche qui le blessa mortellement[856]. L'armée romaine perdit en lui un de ses chefs les plus aimés, l'empire sa plus chère espérance: ce fut la consolation que les Coutrigours rapportèrent de leur défaite.

[Note 854: Violentius in arundineas naviculas irruunt.. ita ut vectores subsistere in iis tuto non possent, sed alii in fluctus excussi perirent, alii in iis necessario considerent... Agath., V, p. 168.]

[Note 855: Falcatos harpagones restibus illis, quibus arundines erant colligatæ imminentes, dissecuerunt ex ordine universas et compagem dissoluerunt. Agath., _Hist._, V, p. 108.]

[Note 856: Sagitta femur ictus est. _Id., loc. cit._]

Zabergan n'avait plus qu'à partir; il reprit le chemin du Danube, traînant dans ses bagages une armée de captifs plus nombreuse que ses soldats. C'étaient des habitants des villes, des femmes, des enfants, des vieillards de Thrace, de Macédoine, de Thessalie, de la campagne de Constantinople, qu'il avait enlevés pour trafiquer de leur rançon. Il fit annoncer partout que les prisonniers qui n'auraient pas été rachetés par leurs familles seraient mis à mort sous un court délai. L'empereur les racheta des deniers publics, et on l'en blâma[857]. Que n'eût-on pas dit s'il eût fourni à Zabergan un prétexte pour exécuter ses menaces et frapper des têtes qui appartenaient en grande partie aux familles nobles de ces provinces! Le roi hun se montra coulant dans la négociation, parce qu'il apprit qu'une flottille de vaisseaux à deux poupes se dirigeait vers le Danube pour lui en fermer le passage: il demanda et obtint la paix. Il trouva d'ailleurs à son arrivée aux bords du Don de quoi satisfaire son humeur belliqueuse. Pendant son absence, Sandilkh avait pris une revanche terrible, et la guerre recommença entre les Outigours et les Coutrigours, plus sanglante, plus implacable que jamais. L'un des deux peuples devait périr infailliblement par les mains de l'autre[858], si une troisième nation hunnique, arrivant sur ces entrefaites, ne se fût chargée de le sauver en les asservissant tous les deux.

[Note 857: Imperator tantum auri eis misit quantum redimendis captivis suffecturum censebat.... Hoc autem civibus urbis regiæ parum nobile esse videbatur, imo turpe atque illiberale. Agath., _Hist._, V, p. 170.]

[Note 858: Eo calamitatis hunnicæ istæ nationes sunt redactæ, ut si aliqua adhuc eorum pars reliqua sit, sparsim aliis inserviat, et ab illis appellationem acceptait. _Id._, V, _in fin._]

CHAPITRE SIXIÈME

SUCCESSEURS D'ATTILA.--Aventures des _Ouar-Khouni_; ils sont sujets des Avars.--Les Turks les emmènent en captivité.--Leur fuite.--Ils prennent le nom d'_Avars_.--Leur ambassade à Justinien qui les reçoit à sa solde.--Ils subjuguent les Outigours et les Coutrigours au nom des Romains.--Leur arrivée sur les bords du Danube; ils demandent des terres en Mésie.--Le grand kha-kan des Turks les réclame comme ses esclaves fugitifs: leur fraude est découverte.--Leurs ambassadeurs sont joués par Justinien.--Les Avars se rejettent sur les Slaves qu'ils soumettent jusqu'aux montagnes de la Thuringe.--Ils rencontrent les Franks et sont battus.--Leur retour sur le Bas-Danube.--Mort de Justinien.--Caractère de Justin II.--Caractère de Baïan kha-kan des Avars.--Audience de Justin aux ambassadeurs des Avars; il les repousse arrogamment.--Nouvelles querelles entre les Lombards et les Gépides.--Alboïn appelé en Italie par Narsès, veut anéantir d'abord la nation des Gépides.--Il s'allie avec Baïan.--La Gépidie conquise par les Avars reprend son nom de Hunnie.--Baïan réclame des Romains la possession de Sirmium; fermeté du duc Bonus.--Entrevue de ce duc et de Baïan.--Revers des Romains en Pannonia.--Justin tombe en démence et meurt.--Menaces de Turxanth à l'ambassadeur Valentinus au sujet des Ouar-Khouni.--Baïan se procure une flotte.--Il construit un pont de bateaux devant Sirmium.--Opposition du gouverneur romain de Singidon.--Baïan jure d'abord au nom de ses dieux, puis au nom du Dieu des chrétiens qu'il ne veut pas prendre la ville.--Ambassade avare à Constantinople.--Discours insolent de Solakh.--Siége de Sirmium.--Cent mille Slovènes appelés par Baïan s'abattent sur la Mésie et la Thrace.--Tibère abandonne Sirmium aux Avars.

557--582.

La vie des peuples nomades, mobilisée pour ainsi dire dans le désert et soumise à un perpétuel flux et reflux de fortune, a quelque chose de l'imprévu qui s'attache aux aventures de la vie individuelle. Leur histoire est souvent un roman. Telle fut au plus haut degré celle des Huns-Avars, qui, s'incorporant les débris des premiers Huns, relevèrent le trône d'Attila sur les bords du Danube, amenèrent Constantinople et la Grèce à deux doigts de leur ruine, et après avoir effrayé l'Europe par une résurrection de l'empire hunnique, finirent par tomber sous l'épée de Charlemagne, ajoutant, comme leurs prédécesseurs, tombés sous celle d'Aëtius, une page glorieuse à nos annales.

_Avar_ n'était point leur nom; ils s'appelaient _Ouar_, mot auquel s'ajoutait communément celui de _Khouni_, qui indiquait leur origine hunnique[859]. Effectivement les Ouar-Khouni étaient Huns du rameau oriental, et compris dans cette masse de tribus qui, sous le nom d'_Ougour_ ou _Ouigour_, parcouraient, aux Ve et VIe siècles, les grands espaces au nord de la mer Caspienne et, à l'est du Volga. Les Ouar-Khouni avaient été jadis puissants entre toutes ces tribus; ils avaient eu leur période d'expansion et de gloire, puis, à une époque qu'on ne saurait bien déterminer, ils avaient subi le joug de conquérants d'une autre race, qui étendirent leur domination sur toute l'Asie centrale depuis la frontière chinoise jusqu'aux limites de l'Europe. Ces conquérants étaient les _Avars_[860]. Tous les peuples de la Haute-Asie obéirent à cette nation redoutable ou se turent devant elle; mais nulle part la fortune n'est plus fragile et plus passagère que dans ces solitudes sans bornes, condamnées par la nature à être le domicile des peuples pasteurs: une des nations vassales des Avars se souleva contre eux, les dispersa, les vainquit, et s'empara de tout le pays qu'ils avaient possédé. C'étaient les Turks, dont le nom apparaît alors dans l'histoire pour la première fois. Leur domination eut pour siége les monts Altaï, et leur souverain, qui prenait le titre de «grand _kha-kan_, roi des sept nations et seigneur des sept climats du monde[861],» dressa sa tente impériale dans les vallées de la Montagne d'Or. Pour s'assurer la soumission des anciens vassaux des Avars, le kha-kan des Turks voulut visiter les bords du Volga et se montrer dans tout l'éclat de sa puissance aux populations ougouriennes. Sa visite fut sanglante, car, s'il en faut croire les historiens, ces peuples ayant voulu lui résister, trois cent mille hommes périrent par les mains des Turks, et leurs cadavres couvrirent la terre sur une longueur de quatre journées de chemin[862]. Frappée et vaincue comme les autres, la nation des Ouar-Khouni fut emmenée en captivité.

[Note 859: On verra plus bas comment ils se firent passer pour des Avars, et comment leur fraude ayant été reconnue, ils reçurent des Grecs le nom de _Pseudabares_, _faux Avars_:--Nimirum etiam usque ad nostram ætatem _Pseudabares_ (sic enim magis proprie appellari debent) generis origine distincti; alii _Var_, alii _Chunni_ (Οὐὰρ καὶ Χουννί) veteri nomine dicuntur. Theophylact. On trouve le vrai nom de ce peuple sous les formes _Ouar_ ou _Var_ et _Chouni_, _Var_ et _Chunni_, et fréquemment sous celle de _Varchonitæ_. Les Grecs, suivant leur usage constant d'expliquer les étymologies des noms de peuples par des noms d'hommes, nous disent que _Ouar_ et _Kheounni_ étaient deux chefs d'où ces tribus tirèrent leur dénomination. Il est plus raisonnable d'y voir une indication ethnographique.]

[Note 860: Avari, Avares--Ἅβαρες, Ἅβαροι.]

[Note 861: Chaganus magnus, despota septem gentium, et dominus septem mundi climatum. Theophylact., Simoc. _VII_, 7.]

[Note 862: Perierunt ex ea gente in hoc bello trecenta millia hominum, ita ut quatuor dierum itineris spatium a corporibus peremptorum cooperiretur. _Id., ibid._]

Internés dans un coin de ces déserts, les Ouar-Khouni auraient pu se consoler par le spectacle d'une plus grande infortune, celui de leurs anciens maîtres, les Avars, dont les restes, traqués de toutes parts, trouvaient à peine un asile chez les peuples les plus éloignés; mais ils n'avaient point tant de philosophie, et dans leur désir de la liberté, ils ne se donnèrent ni paix ni trêve, qu'ils n'eussent trouvé les moyens de s'enfuir. Bien des années s'écoulèrent dans l'attente. Un jour enfin, profitant du moment propice, leur principale horde, qui comptait deux cent mille têtes[863], attela ses chariots et partit dans la direction du soleil couchant. Elle laissait derrière elle trois autres tribus, les Tarniakhs, les Cotzaghers et les Zabenders, qui ne voulurent ou ne purent pas la suivre[864]. La peur donna des ailes aux Ouar-Khouni. Devenus terribles dans leur fuite, ils culbutent tout ce qui s'oppose à leur passage: les Sabires sont rejetés sur les Ougours et les Hunnougours, les Saragours sur les Acatzires, et ceux-ci vont se choquer contre les Alains[865]. Chaque peuple en mouvement en déplaçait d'autres, qui se précipitaient sur leurs voisins. La comparaison d'une fourmilière en désordre rendrait à peine l'idée de ces masses d'hommes, de troupeaux, de chars errant pêle-mêle, se poussant, se croisant, se heurtant dans les plaines du Volga, du Khoubah et du Don.

[Note 863: Imperante autem Justiniano Augusto, ex istis Ouar et Chouni pars quædam in Europam profugit... Constabat autem ex ducentis virorum millibus. Theophyl., Sim., VII, 8.]

[Note 864: Οἱ Ταρνιὰχ, καί Κότζαγηροὶ,... καὶ οἱ Ζαβενδὲρ ἐκ τοῦ γένους τῶν Οὐάρ καὶ Χουννί... _Id., ibid._]

[Note 865: Sarcelt, et Unugari et Sabiri et aliæ insuper gentes hunnicæ, cum advenas illos Avaros esse suspicarentur..... Theophyl. VII, 7.--Cf. Prisc., _Exc. leg._, p. 42, 43.]

Ce qui rendait la frayeur plus grande, c'est que tous ces peuples croyaient avoir affaire aux Avars à cause de la similitude de ce nom avec celui des Ouars; d'ailleurs les nouveaux arrivants portaient un des signes distinctifs des races intérieures de l'Asie et en particulier de la race turke: leurs cheveux pendaient sur leurs épaules en deux longues tresses entrelacées et retenues avec des rubans, ornement étranger aux Huns, dont les cheveux étaient courts et complétement rasés sur le front. Les Ouar-Khouni avaient adopté cette mode pendant leur captivité chez les Turks. Voyant qu'on les prenait pour des Avars, ils se gardèrent bien de détruire une erreur qui leur était si favorable; ils reçurent au contraire, comme leur étant dus, les présents de beaucoup de tribus et toutes les marques de soumission que ce nom jadis redouté inspirait toujours[866]. Tandis qu'ils erraient ainsi de lieu en lieu sans savoir où se fixer, l'idée leur vint de s'adresser aux Romains, dont la richesse excitait la convoitise de tous les barbares, et à qui ils espérèrent bien arracher, comme tant d'autres, des terres et de l'argent. Leur kha-kan (c'est le titre que prit leur chef, à l'imitation des rois de l'Asie intérieure, et pour compléter la transformation des Ouar-Khouni en Avars[867]), leur kha-kan s'adressa dans cette pensée à Saros, roi des Alains, qui se piquait d'être bien vu à la cour de Constantinople, et Saros désireux d'éloigner de lui ce terrible voisinage, promit de mettre les Avars en «connaissance et amitié» avec le grand empereur des Romains[868]. Le gouverneur de la province de Lazique, au midi du Caucase, informé par ses soins, demanda les ordres de Justinien, dont il était le neveu. Justinien répondit qu'on devait laisser passer librement les ambassadeurs qui se présenteraient de la part du kha-kan des Avars, et sur cette assurance, celui-ci dépêcha à Constantinople un de ses officiers, appelé Kandikh, avec un cortége considérable.

[Note 866: Quocirca securitati consultare cupientes, donis amplissimis eos coluerunt. Ouar itaque et Khunui, ut perfugium sibi feliciter evenisse adverterunt, errorem sese honorantium non aspernati, Avares dici voluerunt. Theophyl., VII, 7.]

[Note 867: Principem suum Chagana, honoris causa, nominarunt. _Id., l. c._]

[Note 868: Avares cum diu multumque incerti errassent, tandem ad Alanos accesserunt, et Sarosium, eorum ducem, suppliciter orarunt, ut per eum in notitiam et amicitiam Romanorum venirent. Menand. _Exc. leg._, p. 99.]

Le nom des Avars, leur ancienne puissance et leurs revers étaient parfaitement connus des Romains d'Orient, et la nouvelle que ce vaillant peuple, échappé au joug des Turks, venait d'arriver dans les plaines du Caucase et envoyait une ambassade à Constantinople, excita un intérêt universel. On courut de toutes parts sur les routes pour voir passer les ambassadeurs, et quand ils firent leur entrée dans la ville, les fenêtres et les toits des maisons, les rues et les places étaient encombrés de curieux. On remarqua que leur costume était celui des Huns, leur langage celui des Huns, attendu qu'ils avaient pour truchement l'interprète ordinaire de ce peuple; mais ce qui surprit les yeux comme une nouveauté, ce furent ces deux tresses flottantes qui leur tombaient jusqu'au milieu du dos[869] et que les poëtes romains comparèrent à de longues couleuvres. Les Ouar-Khouni ayant accepté nettement leur rôle d'Avars, les ambassadeurs s'étaient préparés à le soutenir jusqu'au bout, et Kandikh, prenant une attitude qu'il crut convenir à son personnage, prononça à l'audience impériale ce discours passablement arrogant: «Empereur, dit-il à Justinien, une nation vaillante et nombreuse, la plus nombreuse et la plus vaillante de l'univers, vient se livrer à toi. Ce sont les Avars, race invaincue et invincible, capable d'exterminer tous les ennemis de l'empire romain et de lui servir de bouclier. Ton intérêt étant de faire société d'armes avec une pareille nation, et de te l'attacher à tout jamais comme auxiliaire, nous t'offrons notre alliance, pour laquelle il ne faudra que deux choses, faire aux Avars des présents dignes d'eux, leur payer annuellement une pension, et leur concéder de bonnes terres où ils puissent s'établir en paix[870].» Justinien plus jeune et moins accablé par les calamités publiques (on était alors dans la funeste année 557, au milieu de la peste et des tremblements de terre) aurait su relever ce que ces paroles renfermaient d'irrespectueux et d'outrecuidant, mais il se contenta de répondre qu'il aviserait, et l'audience fut levée. Le sénat, dont il voulut avoir l'avis, le pria de suivre son inspiration personnelle, toujours si salutaire à la chose publique, et l'empereur fit délivrer aux ambassadeurs, comme gage de bon vouloir, des cadeaux du genre de ceux qui plaisaient aux Orientaux, savoir des chaînes d'or émaillé dans la forme de celles dont on liait les captifs, des lits d'or sculptés propres à servir de couche et de trône, de riches vêtements et des étoffes de soie brochées d'or[871]. Il les congédia ensuite en leur annonçant qu'ils seraient suivis de près par un officier nommé Valentinus, porteur de ses instructions pour leur kha-kan.

[Note 869: Gens insolens atque incognita Constantinopolim advenit... Ad ejus spectaculum, quod nusquam visi fuissent hujus formæ homines, cuncta urbs effusa est... Comas siquidem a tergo longas admodum tæniis revinctas et implexas gestabant, reliquus licet habitus hunnico simillimus conspiceretur. Theophan. _Chronogr._, p. 196.--Colubrimodis Avarum gens nexa capillis. Coripp., _Laud. Justin. Min._]

[Note 870: Adesse gentem omnium maximam et fortissimam, Avares, genus hominum invictum qui ejus omnes hostes repellere et funditus extinguere possent. Illius rationibus valde conducere cum eis armorum societatem facere et auxiliarios optimos sibi adsciscere qui tamen non alia conditione servirent, quam si donis pretiosis, annuis etiam stipendiis et fertili regione quam habitarent, donarentur. Menand., _Exc. leg._, p. 101 et 102.]

[Note 871: Imperator dona ad legatos misit, catenas auro variegatas et lectos et sericas vestes et alia quamplurima quibus leniret et demulceret animos superbiæ et insolentiæ plenos. Menand., _Exc. leg._, p. 101.--Erant autem catellæ auro variegatæ quasi ad vinciendos fugientes comparatæ... _Id., ibid._]

Valentinus était chargé au nom de l'empereur de négocier avec le kha-kan, le paiement d'une subvention annuelle à la condition que celui-ci ferait une rude guerre à tous les ennemis de l'empire du côté du Caucase: il devait promettre aussi des cadeaux conformes à la dignité de ce chef, mais ne point parler de concession de terres, ou ne s'expliquer sur cet article, que d'une façon ambiguë, évitant de rien promettre ni refuser. L'affaire urgente aux yeux de l'empereur était de tourner l'activité dangereuse des Avars contre les ennemis de sa frontière d'Orient. L'historien grec Ménandre loue à ce propos la sagacité de Justinien, et nous révèle un point caché de sa politique: c'est qu'il se souciait assez peu que les Avars fussent vainqueurs dans la lutte qu'il provoquait, attendu que l'empire aurait presque également à gagner, soit qu'ils fussent battants, soit qu'ils fussent battus. Quant au chef des Ouar-Khouni, se mettant consciencieusement à l'œuvre, il assaillit d'abord les Hunnougours, puis les Huns-Ephthalites, et ensuite les Sabires, qu'il faillit exterminer[872]. Des rivages de la Mer-Caspienne, qu'habitaient ces peuplades, passant à ceux de la Mer-Noire, il se jeta sur les Outigours, en guerre alors avec les Coutrigours, et sans s'inquiéter si les premiers étaient amis et les seconds ennemis des Romains, il les traita exactement de la même façon: déjà affaiblies par leurs guerres acharnées, les deux hordes succombèrent presque sans résistance, et leurs débris incorporés allèrent grossir la horde des Ouar-Khouni. Maître des rives du Dniéper, le kha-kan se trouva en face des Antes, qui essayèrent de l'arrêter, mais qui furent battus. Un incident de cette guerre montra le peu de respect qu'avaient les Ouar-Khouni pour le droit des gens observé pourtant par les nations les plus sauvages. Les Slaves, voulant traiter du rachat de leurs prisonniers et sonder les dispositions de l'ennemi au sujet de la paix, lui avaient député un certain Mésamir, beau parleur, bouffi de vanité, mais qui jouissait d'un grand crédit chez les siens. Mésamir aborda le kha-kan avec un discours plein d'arrogance et de menaces, et qui ressemblait plus à une déclaration de guerre perpétuelle qu'à une offre de paix. Le kha-kan restait tout interdit, quand un de ses intimes conseillers, que l'histoire appelle Cotragheg ou Coutragher, et qui pouvait bien être un des chefs coutrigours entrés dans le conseil des Avars, le prit en particulier et lui dit: «Cet homme-ci exerce dans son pays par son bavardage une autorité toute-puissante; s'il veut que les Slaves te résistent, ils te résisteront tous jusqu'au dernier. Tue-le et jette-toi ensuite sur eux, c'est ce que tu as de mieux à faire[873].» Le kha-kan trouva ce conseil bon, et fit tuer Mésamir sans souci du titre d'ambassadeur qui rendait cet homme inviolable.

[Note 872: Cum igitur Valentinus ad eos profectus esset, et munera præbuisset, et mandata imperatoris exposuisset, primum quidem Viguros, deinde Eitasalos Hunnicam gentem debellarunt et Sabiros... Meinand., _Excerpt. legat._, p, 101.]

[Note 873: Menand., _Exc. leg._, p. 100 et seqq.]