Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe
Part 30
[Note 817: Erant vero neque bellicosi revera, sed ne mediocriter quidem in rebus bellicis exercitati. Agath., _Hist._, V, p. 159.]
Encouragés par ce premier succès, les barbares sortirent de leur camp et vinrent cavalcader devant la Porte dorée, à la grande honte de la ville qui ne pouvait plus recevoir de secours que par mer[818]. C'était pour l'œil des Romains un triste et décourageant spectacle que ces bandes de cavaliers hideux courant la campagne, fouillant les villas pour en tirer des femmes ou du butin, et transformant en écuries les portiques de marbre et de cèdre. Le riche patricien pouvait observer du haut de la muraille, à la direction de la poussière ou de la flamme, le sort de la maison de plaisance où il avait englouti sa fortune. Cependant arriva dans Constantinople un corps de vieux soldats, vétérans de Bélisaire en Afrique et en Italie: ils n'étaient que trois cents, mais ils demandaient à se battre[819]. Leur arrivée réveilla le souvenir du chef dont ils invoquaient le nom avec orgueil et confiance. Bélisaire était alors sous le poids d'une de ces disgrâces dont Justinien payait périodiquement ses services, et que le grand général, il faut bien le dire, supportait sans fermeté d'âme, allant au-devant des affronts, et quêtant, confondu dans la foule des courtisans, un regard que le prince s'obstinait à lui refuser. Cette faiblesse de caractère et ce besoin ardent de faveur avaient été pendant toute la vie de Bélisaire un encouragement pour ses envieux et un triomphe pour la médiocrité, dont les prétentions se grandissent de toutes les petitesses des héros. Ce fut la seule misère de cet homme illustre, qu'une tradition poétique a fait aveugle et mendiant, mais qui malheureusement fut trop riche pour la pureté de sa gloire. Son nom cache deux personnages bien différents dont il faut soigneusement tenir compte dans l'histoire: l'homme de la vie civile et le soldat. Le premier, pusillanime, altéré d'honneurs et d'argent, inutile à ses amis, jouet volontaire d'une femme qui avait tous les vices de Théodora sans rien avoir de ses qualités; le second, généreux, fidèle, inaccessible à la peur, inébranlable dans le devoir, et d'un héroïsme que ne surpassèrent point les hommes tant vantés de Rome républicaine. Semblable à l'Antée de la fable, Bélisaire avait besoin de toucher du pied la terre des batailles pour se retrouver tout entier.
[Note 818: In muro a ficubus dicto (la partie de la muraille située vers le faubourg de Sykes), et porta nuncupata aurea. Agath., _Hist., l. c._]
[Note 819: Non multo plures trecentis... Agath., _Hist._, V, p. 160.]
Quand l'empereur le mandant au palais lui confia sa défense et celle de l'empire, le vieux Bélisaire sembla renaître. Ses cheveux blancs et ses membres cassés reverdirent sous le casque et la cuirasse, qu'il ne portait plus depuis si longtemps[820]. Sa présence suffit à créer une armée. Les citadins qui avaient des armes et les campagnards qui n'en avaient point vinrent également solliciter une place dans sa troupe, qui ne comptait de soldats que les trois cents vétérans, la milice palatine étant réservée pour la défense des murailles. La cavalerie manquait à Bélisaire: il fit main-basse sur tous les chevaux qui se trouvaient dans Constantinople; chevaux des particuliers, chevaux du cirque ou des écuries de l'empereur, il prit tout[821], et quand il eut organisé sa petite armée, il alla placer son camp à quelques lieues de la ville, près du bourg de Chettou, à l'opposite du camp des barbares, dont il était séparé par un épais rideau de bois[822]. Une fois en campagne, il fit régner dans ce ramas d'hommes de toute espèce la discipline d'une armée régulière. Son camp, délimité suivant toutes les règles de la stratégie, garni d'un large fossé et d'un rempart palissade, devint une citadelle imprenable. Le jour, ses coureurs battaient au loin la plaine; la nuit, des feux étaient allumés à de grandes distances, tout cela pour faire prendre le change à l'ennemi, qui crut effectivement l'armée romaine nombreuse, et resta sur la défensive[823]. C'est ce que demandait Bélisaire, qui voulait former ses bourgeois. Les paysans, chassés des villages, accouraient de toutes parts à lui, et il les acceptait même armés de coutres de charrue ou de simples bâtons. Chacun eut son utilité et son rôle à remplir. La cavalerie s'exerçait, les recrues s'instruisaient à l'exemple des vieux soldais; ceux-ci reprenaient l'habitude de voir l'ennemi, celles-là l'acquéraient tous les jours. Bélisaire présidait à tous les exercices casque en tête et cuirasse au dos[824], le premier sur le rempart et le dernier dans la tente. Il évitait soigneusement toute provocation de sa troupe, toute rencontre de ses coureurs avec l'ennemi; son plan était d'attendre les barbares et de leur inspirer une folle hardiesse, afin de les écraser ensuite à coup sûr.
[Note 820: Belisarius demum dux, jam fractus senio, mandate tamen imperatoris in hostes mittitur. Hic itaque, loricam multo jam tempore desitam resumens, galeamque capiti adaptans, et omnem cui a puero assueverat habitum capessans, præteritorium memoriam redintegrabat, pristinamque animi alacritatem et virtutem revocabat. Agath., _Hist._, V, p. 160.]
[Note 821: Sumptis omnibus equis tam imperatoris quam circi, sed et sacrarum domorum, necnon uniuscujusque hominis privati, cui fuit equus in potestate... Theophan., _Chronogr._, p. 198.]
[Note 822: Ἐν Χεττουκώμῃ τῷ χωρίῳ. Agath., _Hist._, V.--Théophane donne à ce lieu le nom de Chittus. Εἰς Χίττου κώμην.]
[Note 823: Ignes accendit, ut, hostes eos conspicati maximum esse exercitum putarent. Agath., _Hist._, V, p. 161.]
[Note 824: Confluxerat etiam ad eum agrestium e vicinis locis turba... plane, inermis et imbellis multitude. Agath., _Hist._, V, p. 160.]
Cependant ces lenteurs commencèrent à peser aux vieux soldats, qui murmurèrent; les recrues elles-mêmes se prirent d'une confiance sans bornes: il y avait là un grand danger que les conseils et les exhortations du général cherchèrent incessamment à prévenir[825]. Autant les chefs mettent ordinairement de soins à exciter leurs soldats, autant il en employait à refroidir les siens. «Camarades, leur disait-il en montrant ses cheveux blancs, est-ce pour vous pousser à des témérités brillantes que l'empereur vous a donné un commandant de mon âge? Non, c'est pour vous retenir et vous faire entendre la voix de l'expérience... Je croirais offenser les vainqueurs des Vandales et des Goths en leur parlant de courage devant des Huns coutrigours; mais songez que si nous avons la vaillance, ils ont le nombre. Ils font la guerre comme des voleurs, sachons la faire comme des soldats[826]. Qu'ils viennent nous attaquer derrière ce fossé où nous sommes formés en masse compacte, et on verra combien une armée diffère d'une troupe de brigands!... Croyez-le bien, camarades, la victoire arrachée au hasard par l'impétuosité du sang n'est pas la meilleure; la vraie victoire est celle que la maturité des plans a préparée, et que l'on gagne avec le sentiment calme de sa force[827].» C'était par de tels discours que Bélisaire faisait descendre dans ces hommes grossiers la sagesse qui l'animait; il sentait trop bien qu'il ne lui était permis de rien risquer dans une situation pareille, que de sa victoire enfin dépendait leur salut à tous et peut-être celui de la ville. Au reste il se fit bientôt comprendre des courages même les plus emportés. Des cavaliers ennemis étant venus chevaucher insolemment jusqu'aux fossés de son camp, il défendit de les poursuivre, et les soldats ne murmurèrent point. Les historiens du temps ne parlent qu'avec admiration de ces trois cents vétérans, qu'ils comparent aux trois cents Spartiates de Léonidas. «Les uns et les autres montrèrent, disent-ils, les mêmes sentiments de générosité et de dévouement à la patrie; mais les trois cents de Léonidas gagnèrent leur gloire dans la défaite: ceux de Bélisaire l'ont gagnée dans la victoire[828].»
[Note 825: Erat jam admodum senex, magnaque uti par erat virium imbecillitate laborabat, nullis tamen laboribus cedere... Agath., _Hist._, V, p. 161.]
[Note 826: Hoc tantum sciamus oportet, decertandum nobis esse cum hominibus barbaris qui prædonum in morem adoriri soliti sunt... Agath., _Hist._, V, p. 162.]
[Note 827: Conatus... prudentia destitutos non esse adscribendos fortitudini, sed audaciæ et temeritati et prævaricationi officii... _Id., ibid._]
[Note 828: Quales olim qui circa Leonidam erant Lacædemonii, fuisse commemorant, quum ad Thermopylas Xerxes eis immineret, sed illi quidem omnes ad internecionem cæsi sunt, eo solo celebres quod non turpiter periissent: qui vero Belisario aderant Romani, audacia quidem usi sunt laconica, universos autem hostes fugarunt. Agath., _Hist._, V, p. 163, 164.]
Cependant les Huns ne se méprenaient plus sur le nombre de leurs ennemis, et quoique le nom de Bélisaire leur inspirât une secrète défiance, ils résolurent de tenter l'offensive. Deux mille cavaliers éprouvés furent choisis sur les sept mille, et Zabergan se mit à leur tête[829]. Son projet était de surprendre les Romains par une marche rapide à travers la forêt qui séparait les deux camps; mais Bélisaire, que ses éclaireurs servaient bien, et qui d'ailleurs comptait autant d'espions qu'il y avait de paysans dans la campagne, averti des mouvements qu'on apercevait chez les barbares, arrêta aussitôt ses dispositions. La forêt était traversée dans la direction de Chettou à Mélanthiade par une grande route à droite et à gauche de laquelle il n'existait que des sentiers étroits, sinueux, impraticables pour des chevaux. Bélisaire envoya sa cavalerie armée de cuirasses et de lances occuper les fourrés sur les deux lisières du chemin, avec ordre de s'y tenir cachée jusqu'à ce que l'ennemi se fût engagé dans la traverse[830]. Ceux des paysans qui n'avaient que des bâtons reçurent pour instructions de s'éparpiller dans la forêt, de frapper les arbres, de traîner à terre des branchages, dans la pensée de faire croire à une grande multitude et d'effrayer les chevaux[831]. Bélisaire lui-même se posta en travers de la route, suivi de ses vétérans et de son infanterie bourgeoise[832]. Toutes ces mesures furent exécutées avec une précision merveilleuse. Effectivement la masse des barbares parut, et, n'ayant point observé d'ennemis jusqu'alors, entra sans hésitation dans le défilé. Quand elle y fut bien engagée, les cavaliers romains se démasquèrent et chargèrent à la fois sur les deux flancs, en brandissant leurs armes et poussant ensemble de grands cris, auxquels répondirent les paysans, qui se mirent à frapper les arbres, à secouer et traîner des rameaux, comme il leur avait été ordonné[833]. Le vent soufflant au visage des barbares, ils recevaient dans les yeux des tourbillons de poussière qui les aveuglaient eux et leurs chevaux[834]. Ce fut le moment que prit Bélisaire pour avancer, et les Huns sentirent tout à coup en face d'eux une barrière de fer.
[Note 829: Ex barbaris duo equitum millia a reliquo exercitu separata. Agath., _Hist._, V, p. 164.]
[Note 830: Selectos ducentos equites scutatos et jaculatores in sylva utrimque in insidiis collocavit, qua parte Barbaros impetum facturos putabat. Agath, _Hist._, V, p. 164.]
[Note 831: Agrestes vero et qui e civibus erant bello apti, jussit ut, ingenti clamore et fragore armorum edito... Agath., _ibid._--Quin etiam arbores cædi, et pone exercitum in terram trahi imperavit. Theophan., _Chronogr_., p. 198.]
[Note 832: Cum reliquis in medio constiterat tanquam hostium impetum aperte excepturus. Agath., _Hist._, V, p. 196.]
[Note 833: Agrestes omnisque reliqua multitudo clamore et lignorum complosione ac fragore, pugnantibus animos addebant. Agath., _Hist._, V, p. 296.]
[Note 834: Pulvis in altum elatus obstabat, quominus de numero eorum qui conflictu erant, judicare possint. Agath., V, p. 105.--Pulvis ingens, vento excitatus, et in barbaros delatus, super ipsos incubuit. Theophan., _Chronogr._, p. 198.]
Ce qui suivit ne saurait se décrire: ce fut un tumulte effroyable, un pêle-mêle de chevaux qui se cabraient, de cavaliers renversés sous leurs montures, de masses se pressant, se culbutant les unes sur les autres. Le combat fut vif aux premiers rangs, cavalerie contre infanterie, et Bélisaire, enveloppé un moment, se dégagea en tuant ou blessant plusieurs ennemis avec la décision et la vigueur de bras d'un jeune homme[835]. L'épée romaine n'eut bientôt plus qu'à éventrer des chevaux ou à percer des hommes à moitié étouffés. Les paysans les assommaient à terre avec leurs bâtons. Quatre cents des soldats de Zabergan jonchèrent la forêt, le reste s'enfuit dans toutes les directions. Un historien remarque qu'à la différence des retraites ordinaires des Huns, toujours très-meurtrières parce que ces barbares décochaient leurs flèches avec une grande justesse tout en fuyant, celle-ci n'eut de danger que pour eux, tant il y régna de précipitation et de désordre[836]. Si Bélisaire avait eu une cavalerie exercée et faite à la fatigue, aucun ennemi n'aurait échappé. Zabergan lui-même eût été pris[837]. Les Romains, maîtres de la forêt, enlevèrent leurs blessés (ils n'avaient pas un seul mort), et rentrèrent dans leur camp pour s'y reposer[838]. Au même moment, le camp des Huns présentait un spectacle à la fois curieux et effrayant. La vue de leur roi fugitif et de ses escadrons arpentant la campagne à bride abattue frappa les Huns d'épouvante; ils se crurent perdus sans ressource, et commencèrent à se taillader le visage avec la pointe de leurs poignards en poussant des hurlements lugubres[839]: c'était la manière dont se manifestait leur deuil dans les grandes calamités publiques. Quant à Zabergan, il fit sans perdre un instant plier les tentes, atteler les chariots, et décampa de Mélanthiade, du côté de la longue muraille.
[Note 835: Multis ex adversa acie cæsis et profligatis... Agath., _Hist._, V, p. 165.]
[Note 836: Defecerat etiam ipsos præ pavore ars ipsa, qua magnopere gloriari solent: fugientes enim hi barbari magis propulsant eos, qui sese acriter insectantur, retroversim sagittantes. Agath., _Hist._, V, p. 165.]
[Note 837: Ægre autem Zabergan et qui cum eo effugerant, læti in castra pervenerunt. _Id., ub. sup._]
[Note 838: E Romanis nemo desideratur, pauci tantam vulnerati... _Id., ibid._]
[Note 839: Ingens itaque barbarorum ejulatus exaudiebatur: cultris enim genas lacerantes patrio more lugebant. Agath., _Hist._, V, p. 166.]
Bélisaire songeait à le suivre avec son armée rafraîchie. Il aurait eu bon marché sans doute d'un ennemi paralysé par la frayeur; mais, contre toute prévision, il rentra à Constantinople, où un message impérial le rappelait[840]. Son rappel sans motif avouable fit deviner aux moins clairvoyants la récompense qu'on réservait à ce dernier et suprême service. Bélisaire s'était montré trop grand au milieu de la terreur générale, et le peuple lui avait donné des signes trop éclatants d'admiration et de confiance pour qu'on lui sût gré longtemps de sa victoire. Le cri de «Bélisaire sauveur de l'empire[841]!» sortait de toutes les places, de toutes les rues, de toutes les maisons de Constantinople, comme poussé par la ville elle-même: il réveilla l'envie endormie ou muette pendant le danger. On entoura Justinien de soupçons; on lui fit voir son général, naguère disgracié, triomphant aujourd'hui de l'empereur plus encore que de l'ennemi. Que serait-ce si on ne l'arrêtait dans sa demi-victoire, s'il revenait se présenter aux adorations de la multitude après avoir détruit l'armée des Huns, qui n'était qu'effrayée, et traînant Zabergan chargé de chaînes, comme autrefois Gélimer[842]! Justinien ne put supporter une pareille idée, et il rappela son général. Pour détruire le mauvais effet de cette mesure, il partit lui-même avec l'armée qui était l'ouvrage de Bélisaire, et suivit à petites journées les Huns jusqu'à la longue muraille qu'il fit réparer sous ses yeux. Zabergan l'avait repassée avec la précipitation de la peur, et se trouvait déjà au cœur de la Thrace. On dit qu'à la nouvelle du traitement fait à son vainqueur, il retourna sur ses pas et se mit à piller tranquillement plusieurs villes qu'il avait d'abord épargnées[843]. Cet éloge indirect n'était pas fait pour consoler le vieux général des injustices de sa patrie.
[Note 840: Statim in urbem rediit... imperatoris jussu. Agath., V, p. 166.--Theophan., _Chronogr._, p. 198.]
[Note 841: Quum enim populus universus cum decantaret, et in conventibus cum summis laudibus efferret, veluti ab illo apertissime conservatus, momordit vero id primores urbis... Agath., _Hist._, V, p. 166.]
[Note 842: Multi, ipsum, ut virum arrogantem et popularis auræ blanditiis insolescentem, alias spes animo agitare, dictitabant. _Id., ibid._]
[Note 843: Hunni vero... postquam Belisarium revocatum fuisse cognorunt, neque alius quisquam in ipsos moveret, lentius rursum procedebant. _Id., loc. cit._]
Tout en pillant et se vengeant de son échec par des cruautés dignes du plus abominable barbare[844], Zabergan attendit le retour des deux autres divisions de son armée, auxquelles il avait envoyé l'ordre de se rallier. Elles n'avaient pas été plus heureuses que la sienne. La division de Grèce s'était laissé arrêter aux Thermopyles; celle de la Chersonèse avait également échoué, mais la première s'était fait battre par les paysans thessaliens, aidés de quelques soldats[845]; la seconde n'avait cédé qu'après des péripéties qui faisaient honneur à son audace. Voici ce qui s'était passé de ce côté.
[Note 844: Ils occupèrent en se retirant Tzurullus, actuellement _Tchourlou_, Arcadiopolis et Saint-Alexandre de Zoupari; ils restèrent dans ce pays jusqu'à Pâques. Theophan., p. 198.]
[Note 845: Qui vero in Græciam antea missi erant, nihil plane dignum memoratu gesserunt, nullo in isthmum impetu facto, sed ne Thermopylas quidem initio trangressi, quod illas Romanoram præsidia insedissent. Agath., _Hist._, V. p. 170.]
L'isthme étroit qui sépare la presqu'île de Thrace du continent était anciennement intercepté par un mur bas, aisément franchissable au moyen d'échelles, et qui ressemblait assez, dit Procope, à une clôture de jardin[846]. Justinien avait remplacé cet ouvrage inutile et ridicule par un rempart formidable. Le nouveau mur, muni d'un fossé à berges escarpées, se composait de deux galeries crénelées placées l'une sur l'autre, dont la première était voûtée et à l'épreuve des plus lourds projectiles, de sorte qu'il opposait à l'ennemi sur tout son front une double rangée de soldats et de machines de guerre. Deux môles puissamment fortifiés, auxquels la mer servait de ceinture, le protégeaient à ses extrémités[847]. Les Coutrigours trouvèrent derrière ce rempart une petite armée bien disciplinée et un jeune général plein de génie, Germain, fils de Dorothæus, l'élève et l'enfant adoptif de Justinien[848]. Tous les efforts des barbares pour enlever l'obstacle de vive force restèrent sans succès; plusieurs fois ils battirent en brèche les galeries, plusieurs fois ils en tentèrent l'escalade et furent toujours repoussés avec de grandes pertes. Les surprises ne leur réussirent pas mieux que les assauts, tant l'active sollicitude du général allait de pair avec la constance du soldat. Il y avait de quoi désespérer; mais le courage revenait aux Huns lorsqu'ils songeaient à ces villes opulentes enrichies par le commerce du monde, Aphrodisias, Cibéris, Callipolis, Sestos[849], dont il leur faudrait abandonner la dépouille, et ils résolurent de tout essayer plutôt que de renoncer à une pareille bonne fortune.
[Note 846: Perinde enim tenuem humilemque fecerant, quasi hortum, alicubi temere positum, maceria cingerent... Procop., _Ædif._, IV. 10.]
[Note 847: Supra pinnas eductus fornix concameratam porticum efficit, ac muri defensores tegit. Alter pinnarum ordo fornici superpositus, dimicationem duplicat oppugnatoribus. Deinde in utraque muri extremitate, ubi mare illiditur, ac reciprocando subsidit, aggeres sive moles, ut appellant, molitus est, qui in æquor longe procurrunt, et muro continentes, de altitudine cum ipso certant. Exteriorem ejusdem fossam purgavit, plurimaque humo egesta, latiorem multo fecit et altiorem. Præterea militares numeros in his longis muris locavit, Barbaris omnibus arcendis pares, si qua Cherronesi pars tentaretur. Procop., _Ædif._, IV, 10.]
[Note 848: Dorothæus était un brave général qui, après s'être signalé par des actions d'éclat, était mort en Sicile à la suite de Bélisaire: l'empereur avait pris soin de son fils et l'avait fait élever près de lui. Germain était né à Bederiana en Illyrie, dans le voisinage de Tauresium, patrie de Justinien.]
[Note 849: On peut voir sur le commerce et la richesse de ces villes ce qu'en dit Procope dans son _Traité des Édifices_, l. IV, ch. 10.]
Un moyen se présenta à leur esprit, c'était de tourner un des môles par mer et d'attaquer la muraille tout à la fois à revers et sur son front. La chose ainsi décidée, ils se mirent à ramasser dans la campagne tout ce qu'ils purent trouver de roseaux et de bois pour construire une flotte. Choisissant les plus fortes tiges de roseaux, ils les réunissaient par des liens afin d'en former des claies, qui étaient ensuite assujetties à trois traverses de bois, placées une à chaque bout, et la troisième au milieu. Trois ou quatre de ces claies amarrées ensemble composaient un radeau capable de soutenir quatre hommes[850]. La partie antérieure du radeau s'amincissait et se recourbait en manière de proue pour mieux fendre l'eau; deux rames étaient attachées à chacun de ses flancs, et une pelle posée à l'arrière lui servait de gouvernail. Les interstices des roseaux étaient soigneusement bouchés avec de la laine et du menu jonc, pour empêcher l'eau de s'y introduire[851]. Tels furent les navires imaginés par les Huns. Ils en construisirent environ cent cinquante, qu'ils transportèrent sur le golfe de Mélas, qui baigne la côté occidentale de la Chersonèse, puis par une nuit bien noire ils les mirent à flot et y embarquèrent six cents hommes armés de toutes pièces[852]. Ils espéraient tourner le môle sans bruit et surprendre à leur débarquement les défenseurs du rempart endormis ou oisifs, mais ils avaient compté sans la vigilance de Germain. Le général avait tout deviné. Tandis qu'ils fabriquaient leur flotte de roseaux, il faisait venir la sienne, de grands et solides navires, de tous les ports de l'Hellespont, et la cachait dans l'anse formée entre le rivage et le môle[853].
[Note 850: Arundinibus itaque quam plurimis collectis, quæ et longæ admodum et quam maxime firmæ crassæque essent, iisque inter se coaptatis, et restibus lanaque carpta colligatis, crates complures confecerunt; tum vero perticis in longum porrectis tanquam jugis ac transtris transversim super injectis, non perpetua serie, sed tantum circa extrema ipsaque media cratium, majoribusque vinculis eas circumligatas inter se committebant, valde arcte compressas..... Agath., _Hist._, V, p. 167.]
[Note 851: Ut vero navigationi aptiores essent, anteriores earum partes in proræ speciem leniter circumducentes atque recurvantes... _Id., ibid._]
[Note 852: Istius modi itaque naviculas minimum centum quinquaginta construxerant, quas latenter mari immittunt, circa occidentale littus... Ingressi eas viri sexcenti optime armati... Agath., _Hist._, V. p. 167.]