Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe

Part 3

Chapter 33,601 wordsPublic domain

Le danger commun aurait dû réunir les Visigoths, chefs et tribus: le danger commun les divisa. Tout, chez ce peuple, était matière à contestation: la religion comme la guerre, l'attaque comme la défense, et cette division tenait surtout à des changements profonds survenus dans ses mœurs depuis trois quarts de siècle. Une partie avait embrassé le christianisme, l'autre restait païenne fervente, et tandis qu'Athanaric persécutait cruellement les chrétiens au nom du culte national, deux autres princes de race royale, Fridighern et Alavive, s'étaient déclarés leurs protecteurs[34]. Le patronage de ces deux hommes puissants réussit à calmer les rigueurs de la persécution; mais il en résulta entre eux et Athanaric une inimitié personnelle, ardente, qui se révélait à chaque occasion. Athanaric, calculant toutes les chances de la guerre actuelle, avait proposé aux Visigoths de faire retraite dans les Carpathes jusqu'au plateau abrupt et presque inaccessible appelé Caucaland, si leur position se trouvait forcée[35]: c'était là son plan; Fridighern et Alavive en eurent aussitôt un autre. Ils conseillèrent aux tribus visigothes de se réfugier de l'autre côté du Danube, sur les terres romaines, où l'empereur, disaient-ils, ne leur refuserait pas un cantonnement. Constantin n'avait-il pas ouvert la Pannonie aux Vandales Silinges lorsqu'ils fuyaient devant leurs armes? Valens ne ferait pas moins pour les Goths, qui trouveraient, dans quelque endroit de la Mésie ou de la Thrace un sol fertile et de gras pâturages pour leurs troupeaux; rien ne les y troublerait plus, car ils auraient mis une barrière infranchissable, le Danube et les lignes romaines, entre eux et les démons qui les poursuivaient[36]. Quant aux Romains, ils y gagneraient les services des Goths, qui n'étaient certes point à dédaigner. Voilà ce que répétaient les adversaires d'Athanaric: là-dessus la discorde éclata. Athanaric, ennemi de Rome depuis son enfance et fils d'un père qui lui avait fait jurer sous la foi d'un serment terrible qu'il ne toucherait jamais de son pied la terre des Romains, Athanaric, qui avait tenu religieusement son serment[37], combattit la proposition de Fridighern comme un outrage pour sa personne et une lâcheté pour les Goths. Fridighern put lui répondre (car c'était là l'opinion de son parti) que si les persécuteurs des chrétiens, ceux qui naguère les faisaient périr sous le bâton, les étouffaient dans les flammes, les attachaient à des solives en forme de croix pour les précipiter ensuite, la tête en bas, dans le courant des fleuves[38], que si ceux-là pouvaient justement craindre de toucher du pied une terre romaine, il n'en était pas de même des persécutés. L'enfant du Christ était frère de l'enfant de Rome; on l'avait bien vu au temps du martyre, lorsque les bannis d'Athanaric trouvaient au delà du Danube non-seulement un refuge toujours ouvert et du pain, mais des consolations, en un mot une hospitalité fraternelle[39]. Le vieil et vénérable Ulfila[39a], apôtre et oracle des Goths, contribuait à répandre ces illusions, qu'il partageait lui-même aveuglément.

[Note 34: Socrat., IV, 33.--Sozom., VI, 37.--Fritigernus, Fridigernus, Φριτιγιρνος.--Alavivus.]

[Note 35: Ad Cancalandensem locum altitudine silvarum inaccessum et montium. Amm. Marc., XXXI, 4.]

[Note 36: Thraciæ receptaculum gemina ratione sibi convenientius, quod et cæspitis est feracissimi, et amplitudine fluentorum Histri distinguitur a Barbaris, patentibus jam peregrini fulminibus Martis. Amm. Marc. XXXI, 3.]

[Note 37: Assefebat Athanaricus sub timenda execratione jurisjurandi se esse obstrictum mandatisque prohibitum patris, ne solum calcaret aliquando Romanorum. Amm. Marc., XXVII, 5.]

[Note 38: Socrat., IV, 53.--Sozom., V, 37.--Epiph. _Hœres._, 70.--_Acta._ S. Sabæ goth. ap. Bolland. 12 April.]

[Note 39: Athanaricus, rex Gothorum, christianos in gente sua crudelissime persecutus, plurimos barbarorum ob fidem interfectos, ad coronam martyrii sublimavit, quorum tamen plurimi in romanum solum non trepidi, velut ad hostes, sed certi quod ad fratres, pro Christi confessione, fugerunt. Oros., l. VII, c. 32.]

[Note 39a: Ulphilas, Wlphilas; Οὐλῳίλας Οὐρφίλας;--Ulf. _secours_, _protection_, en langue gothique.]

Ulfila, dont le nom est resté si célèbre dans l'histoire des Goths, tirait son origine de la Cappadoce. Comme les tempêtes emportent au loin sur leurs ailes le germe des meilleurs fruits, la guerre et le pillage avaient apporté chez les Visigoths les semences du christianisme: des familles romaines traînées en captivité leur avaient donné leurs premiers apôtres[40]. D'une de ces familles sortait Ulfila. Né en Gothie, élevé parmi les Barbares, sous les yeux d'un père chrétien et romain[41], il unit dans son cœur le culte de Rome chrétienne à un amour dévoué pour sa nouvelle patrie. Des liens de reconnaissance personnelle le rattachaient d'ailleurs aux Romains: il n'oublia jamais qu'ayant été chargé, bien jeune encore, d'une mission des rois goths à Constantinople, le grand Constantin l'avait accueilli avec intérêt, et fait ordonner évêque de sa nation malgré son âge, et enfin qu'un personnage alors fameux, Eusèbe de Nicomédie, le chapelain et le confident de l'empereur, lui avait imposé les mains[42]. De retour en Gothie, Ulfila s'était voué corps et âme à la conversion de ses compatriotes barbares. Pour faciliter sa prédication et rompre en même temps avec les traditions poétiques, qui ne parlaient aux Goths que de leurs dieux nationaux, il imagina de traduire dans leur langue le _livre_ des chrétiens, et, comme les Goths n'avaient pas d'écriture, il leur composa un alphabet avec des caractères grecs et quelques autres, peut-être runiques, qu'il affecta à certaines articulations particulières à leur idiome[43]. Toutefois il s'abstint de traduire dans l'Ancien Testament les livres des Rois, où sont racontées les guerres du peuple hébreu, de peur de stimuler chez sa nation le goût des armes, déjà trop prononcé, et pensant, dit le contemporain qui nous donne ce détail, que les Goths, en fait de batailles, avaient plutôt besoin de frein que d'éperon[44]. Cette idée naïve peint d'un seul trait le bon et saint prêtre que de tels scrupules tourmentaient. Son œuvre eut plus de portée encore qu'il ne l'avait espéré: ce fut toute une révolution dans les mœurs des Visigoths; aussi ses compatriotes lui décernèrent-ils le titre de nouveau Moïse[45]. En sa qualité d'évêque, Ulfila avait assisté à plusieurs conciles de la chrétienté romaine, où il s'était fait estimer par la droiture de son âme et la sincérité de sa foi plus que par sa science théologique. Quand la persécution éclata sur les bords du Dniester, Ulfila ne dut la vie qu'à l'hospitalité des Romains de Mésie, qui l'accueillirent avec empressement, lui et tous les confesseurs qui le suivirent dans sa fuite[46]. Cet homme simple et convaincu ne doutait donc point qu'au delà du Danube fût encore la terre promise pour ses frères et pour lui. Telle était l'autorité de sa parole, qu'elle entraîna sans peine la majorité des Goths, non pas seulement les chrétiens, mais la masse des païens qui ne nourrissaient aucun fiel contre la nouvelle religion. Athanaric, presque abandonné, alla se retrancher avec le reste des tribus dans les défilés de Caucaland.

[Note 40: Sozom., II, 6.--Philostorg., _Hist. eccl._, II, 5.--Basil., _Epist._, 16, t. III, p. 254, 255.]

[Note 41: Philostorg., II, 5.--Ses ancêtres avaient habité autrefois la bourgade de Sadagoltina, près de la ville de Parnassus en Cappadoce.]

[Note 42: Ordinatus fuit episcopus eorum qui in Gothia christiani erant. Philost., II, 5.--Socrat., IV, 33.]

[Note 43: Philostorg., II, 5.--Quis hoc crederet ut barbara Gothorum lingua hebraïcam quæreret veritatem?... Hieronym., _Epist. ad Sun._, t. II, p. 626.--Socrat., IV, 33.--Sozom., VI, 37.--Jornand, _R. Get._, 51.]

[Note 44: In eorum linguam totam Scripturam transtulit, excepto libro qui dicitur Regum... Eo quod bellorum historiam contineat... gens vero illa belli amans esset, frænoque magis ad pugnas egeret quam incentivo. Philostorg., II, 5.]

[Note 45: Nostri temporis Moses.... ὁ ἐῳ' ἡμῶν Μωσῆς. Philostorg., _Histor. eccles._ l. II. 5.]

[Note 46: Quippe qui pro fide Christi innumera subierit pericula dum Barbari adhuc gentilium ritu simulacra colerent. Sozom., VI, 37.]

La troupe de Fridighern et d'Alavive se mit en marche vers le Danube avec autant d'ordre que le comportait une pareille multitude traînant avec elle le mobilier de toute une nation. Les hommes armés venaient les premiers, puis les femmes, les enfants, les vieillards, les troupeaux, les chariots de transport. Ulfila, en tête de son clergé _blond_ et _fourré_[47], veillait sur l'église ambulante, qui se composait d'une grande tente fixée sur un plancher à roues, et renfermant avec le tabernacle les ornements et les livres liturgiques. Le trajet n'était pas long, et les Goths atteignirent bientôt la rive du Danube en face des postes de la Mésie. A cette vue, et par un mouvement spontané, ils se précipitèrent à genoux, poussant des cris suppliants et les bras tendus vers l'autre bord[48]. Les chefs qui les précédaient ayant fait signe qu'ils voulaient parler au commandant romain, on leur envoya une barque dans laquelle montèrent Ulfila et plusieurs notables goths. Conduits devant le commandant, ceux-ci exposèrent leur demande: «Chassés de leur patrie par une race hideuse et cruelle à laquelle, disaient-ils, rien ne pouvaient résister, ils arrivaient avec ce qu'ils avaient de plus cher, priant humblement les Romains de leur accorder un territoire, et promettant d'y vivre tranquilles en servant fidèlement l'empereur[49].» L'affaire était trop grave pour qu'un simple officier de frontière pût la décider: le commandant renvoya donc les députés à l'empereur, qui tenait alors sa cour dans la ville d'Antioche. On mit à leur disposition, suivant l'usage, les chevaux et les chariots de la course publique, et ils partirent, tandis qu'Alavive et Fridighern faisaient camper leurs bandes sur la rive gauche du fleuve, dans le meilleur ordre possible[50].

[Note 47: Getarum rutilus et flavus exercitus ecclesiarum circumfert tentoria. Hieron., _Epist. ad Læt._, IV, p. 591.--Pelliti, gentes pellitæ.]

[Note 48: Erectis manibus, supplices ab imperatore se recipi petebant. Zosim., IV, 20.]

[Note 49: Missis oratoribus ad Valentem, suscipi se humili prece poscebant, et quiete victuros se pollicentes, et daturos si res flagitaret auxilia. Amm. Marc., XXXI, 4.--Zosim., IV, 20.--Jorn., _R. Get._, 25.]

[Note 50: Amm. Marc., XXXI, 3 et seq.]

L'empire d'Orient se trouvait alors aux mains de Valens, frère de Valentinien Ier, qui, après avoir gouverné glorieusement l'Occident, venait de mourir, pour le malheur des Romains[51]. Valens était un composé bizarre de bonnes qualités et de mauvaises prétentions. On avait estimé en lui, dans les variations de sa fortune, un grand esprit de désintéressement et d'équité: terrible aux méchants, protecteur des petits, il se montrait un dur mais impartial justicier comme son frère, pour qui il professait une admiration respectueuse. C'était le seul cas où l'on voyait faiblir sa vanité, Soldat rude, mais brave et sympathique au soldat, général assez expérimenté pour bien commander sous un autre, il s'était laissé éblouir par l'éclat d'une fortune qu'il ne devait qu'au mérite de Valentinien. D'illusions en illusions, il était arrivé à l'aveuglement d'un homme né sur la pourpre: c'était la même croyance en sa propre infaillibilité, la même confiance naïve en ses flatteurs. Complétement illettré et si bien fait pour l'être, qu'à l'âge de cinquante ans, et après douze ans de règne en Orient, il n'avait pas encore réussi à entendre couramment la langue grecque[52], il n'en prétendait pas moins régenter l'église orientale, alors en proie aux déchirements de l'arianisme. Ces distinctions subtiles, ces piéges de doctrine et surtout de langage que les demi-ariens lançaient comme autant de filets où se prirent souvent les plus habiles, semblaient un jeu pour Valens: il décidait, il tranchait, il innovait, et les évêques de sa cour, gens perdus dans les intrigues, après en avoir fait un théologien infaillible, n'eurent pas de peine à en faire un persécuteur forcené[53]. Valens semblait renier, dès qu'il s'agissait de religion, la droiture et l'équité proverbiales de son caractère, pour n'en justifier que la rigueur. Jamais encore le catholicisme n'avait passé de si mauvais jours: ses évêques étaient bannis, ses temples fermés; partout en Orient le schisme et l'apostasie étaient provoqués par la corruption ou imposés par la violence. Cet homme, qui n'avait eu longtemps de plaisir que dans les fatigues du champ de bataille, qui avait vaincu les Goths et les Perses, ne rêvait plus que théologie; dans son abandon des affaires, on eût dit qu'il sacrifiait volontiers son titre de prince du peuple romain à celui de prince de l'église arienne.

[Note 51: On peut consulter, au sujet de Valentinien, le troisième volume de mon _Histoire de la Gaule sous l'administration romaine_.]

[Note 52: Themist., _Or._, VI, 9, 11, p. 71, 126, 144.--Inconsummatus et rudis. Amm. Marc., XXXI, 4.]

[Note 53: Socrat., V, 1.--Sozom., VII, 1.--Theodoret., IV, 21, etc.]

Valens se livrait donc dans la ville d'Antioche, en compagnie de quelques évêques, ses favoris, à l'un de ces loisirs théologiques qui lui faisaient tout oublier, lorsque la nouvelle des événements d'outre-Danube lui parvint par de vagues rumeurs. On racontait qu'une race d'hommes inconnus, sortis des marais scythiques, s'était précipitée sur l'Europe avec la violence irrésistible d'un torrent, culbutant les Alains sur les Ostrogoths, et ceux-ci sur les Visigoths, qui fuyaient devant elle comme un troupeau timide[54]. D'abord on en rit comme d'une fable, attendu qu'à chaque instant il arrivait de ces contrées lointaines des bruits que l'instant d'après démentait[55]; mais il fallut bien y croire quand un courrier, venu à toute vitesse, apporta l'annonce officielle des propositions des Visigoths et du départ de leurs députés pour Antioche. La cour fut dans un grand émoi. Que fallait-il répondre aux envoyés? quelle conduite convenait-il de tenir vis-à-vis des Goths? Les hommes légers et les courtisans se récriaient sur le bonheur qui accompagnait l'empereur en toute circonstance: «Voilà, disaient-ils, que les ennemis de César sollicitent l'honneur de devenir ses soldats; la terrible nation des Goths se transforme en une armée romaine devant laquelle la Barbarie tout entière devra trembler. Valens y puisera toutes les recrues dont il aura besoin, laissant le paysan romain à sa charrue; les terres en seront mieux cultivées, et les provinces, qui ne paieront plus leur contingent militaire qu'en argent, verseront l'abondance dans le trésor de César[56].» Les hommes sérieux et prudents tenaient un tout autre langage. «Gardons-nous, répétaient-ils, d'introduire les loups dans la bergerie: le berger pourrait s'en trouver mal. Un jour viendrait où, cédant à leur naturel féroce, les loups égorgeraient les chiens et se rendraient maîtres du troupeau[57].» Les arguments pour et contre furent débattus avec vivacité dans le conseil impérial; Valens les écouta, puis il se décida par une raison que lui seul pouvait imaginer. Il déclara qu'il admettrait les Goths, s'ils se faisaient ariens.

[Note 54: Fama late serpente quod inusitatum antehac hominum genus modo ruens, ut turbo montibus celsis, ex abdito sinu coortus opposita quæque convellit. Amm. Marc., XXXI, 3.]

[Note 55: Quæ res aspernanter a nostris inter initia ipsa accepta est, hanc ob causam quòd illis tractibus non nisi peracta aut sopita audiri procul agentibus consueverant bella. Verum pubescente jam fide gestorum, cui robur adventus gentilium addiderat legatorum, precibus et obtestatione petentium, citra flumen suscipi plebem extorrem.... Amm. Marc., XXXI, 4.]

[Note 56: Negotium lætitiæ fuit potiusquam timori, eruditis adulatoribus in majus fortunam principis extollentibus: quòd ex ultimis terris tot tirocinia trahens ei nec opinanti offerret, ut collatis in unum suis et alienigenis viribus invictum haberet exercitum, et pro militari supplemento quod provinciatìm annuum pendebatur, thesauris accederet auri cumulus magnus. _Id., ibid._]

[Note 57: Non lupos inter canes collocari... Synes. _De regno_, p. 25.]

Les Goths avaient reçu le christianisme à peu près de toutes mains; ils comptaient même des hérésiarques parmi leurs apôtres. Le Mésopotamien Audæus, qui enseignait que Dieu doit avoir une forme matérielle et un corps, puisqu'il a créé l'homme à son image, Audæus, avec sa grossière hérésie, s'était fait parmi eux de nombreux prosélytes[58] et des martyrs. Pourtant ils se croyaient bons catholiques, et si les subtilités du demi-arianisme pouvaient prendre en défaut ces théologiens des forêts, ils éprouvaient une profonde horreur pour l'arianisme pur, celui qui ravalait le Christ au-dessous de son père jusqu'à en faire une créature. Les évêques, absorbés par les soins d'une prédication laborieuse, ressemblaient en beaucoup de points au troupeau. Théophile, prédécesseur d'Ulfila, avait souscrit, il est vrai, les actes orthodoxes du concile de Nicée[59]; mais celui-ci adhéra au formulaire semi-arien de Rimini, que d'abord il ne jugea pas contraire au catholicisme; puis, voyant beaucoup de signataires se rétracter, il se rétracta comme eux[60]. Or, Valens prétendait qu'Ulfila revînt à son premier avis, et que, par son autorité que l'on savait toute-puissante, il imposât à ses frères les dogmes de l'arianisme mitigé: Valens mettait à ce prix le succès de son ambassade. Une fois le mot d'ordre donné, des docteurs insinuants, des évêques en crédit[61] furent échelonnés sur le passage du barbare à travers l'Asie Mineure[62]; il en trouvait à chaque station qui, sous le prétexte de le saluer, se mettaient à le catéchiser, ou se plaçaient à ses côtés dans le chariot pour le convertir chemin faisant. Au palais d'Antioche, ce fut bien pis; quand il voulait parler des misères de son peuple, on lui répondait par des dissertations sur l'identité ou la conformité des substances. On le fatiguait d'arguments et de discussions pour le mieux enchaîner, et, pendant ces luttes inhumaines, le malheureux peut-être croyait entendre dans le lointain le cri de ses compatriotes aux abois, qui le suppliaient de les sauver. Au fond, il finit par n'attacher qu'une médiocre importance à des choses si subtiles et qui lui semblaient si obscures; il se persuada que l'ambition des évêques et l'acharnement de l'esprit de parti en faisaient seuls tout le mérite[63]. Ce sont les motifs qui le déterminèrent à se plier aux volontés de l'empereur, si nous en croyons les historiens du temps, et le vieil évêque visigoth, après avoir courbé sous ces dures nécessités sa tête blanchie par l'âge et cicatrisée par le martyre, alla porter aux siens leur salut, qui lui coûtait si cher[64]. Valens triomphait et se croyait un nouveau Constantin. Néanmoins, de peur qu'on lui pût reprocher de sacrifier la politique à la religion, il décida que les femmes et les enfants des Goths, au moins des Goths notables, passeraient les premiers, et seraient envoyés dans les villes de l'intérieur pour y être gardés à titre d'otages, et que les hommes ne seraient admis à franchir le fleuve qu'autant qu'ils auraient déposé leurs armes[65]. Au moyen de ces précautions sur la sagesse desquelles chacun s'extasiait, Valens crut avoir conjuré tout péril. Une flottille romaine fut chargée d'opérer le transport des Goths, et des agents civils, sous les ordres d'un officier spécial, le comte Lupicinus, allèrent choisir les cantons où ce peuple de colons s'établirait, mesurer les lots, délivrer des vivres, du bois et des instruments de culture[66].

[Note 58: Theodoret., IV, 10.--Epiphan, _Hœres._, 70.--Hieron., _Chron._--Cf. Tillemont, _Mém. eccl._, t. VI.]

[Note 59: _Act. Grœc. Concil. Nic._--Labbe. T. II, p. 52, 75.--Socrat., II. 41.]

[Note 60: Socrat., II, 41.--Sozom., VI, 37.--Cf. Theodoret., IV, 33.]

[Note 61: Arianæ sectæ antistites... polliciti se legationum ejus adjutores esse, modo idem cum ipsis sentire vellet... necessitate compulsus. Sozom., VI, 37.]

[Note 62: Theodoret., IV, 33.--Et quia tum Valens, imperator, Arianorum perfidia sancius, nostrarum partium omnes ecclesias obturasset, suæ partis fautores ad illos dirigit prædicatores, qui venientibus rudibus et ignaris, illico perfidiæ suæ virus defundunt. Jorn., _R. Get._, 25.]

[Note 63: Theodoret, IV, 33, 37.--Sozom., VI, 37.--Philost., _ub. sup._]

[Note 64: Cum Arianis cummunicasse dicitur, seque et universam gentem ab ecclesia catholica abripuisse. Sozom., VI, 37.]

[Note 65: Valens uti reciperentur armis prius depositis permisit. Zosim., IV, 20.--Amm. Marc., XXXI, 4.]

[Note 66: Mittuntur diversi qui cum vehiculis plebem transferant truculentam... Copiam colendi Thraciæ partes... Alimenta pro tempore... Amm. Marc., XXXI, 4.--Zosim., IV, 20.--Jorn., _R. Get._, 25.]

Les difficultés misérables dont Ulfila et ses compagnons s'étaient vu assaillir doublèrent le temps de leur voyage, et cependant les Goths, campés dans la plaine du Danube, comptaient les jours avec une sombre inquiétude. Leurs provisions s'épuisaient, bientôt ils allaient sentir la faim. Portant perpétuellement les yeux des lignes romaines aux plaines du nord, tantôt ils croyaient apercevoir la barque qui ramenait leurs députés, tantôt il leur semblait voir la légère cavalerie des Huns poindre à l'horizon opposé, et franchir l'espace avec sa rapidité ordinaire. Ils passaient ainsi vingt fois par jour de l'espoir trompé aux plus mortelles terreurs. Enfin le désespoir les prit. Quoique le Danube, grossi par les pluies, roulât alors une masse d'eau effroyable, beaucoup entreprirent de le traverser de force. Les uns se jettent à la nage et sont entraînés par le fil de l'eau, d'autres montent dans des troncs d'arbres creusés ou sur des radeaux qu'ils dirigent avec de longues perches; mais lorsque, par des efforts inouïs, ils sont parvenus à dominer le courant, les balistes romaines dirigent sur eux une grêle de projectiles, et le fleuve emporte pêle-mêle des débris de barques et des cadavres[67]. Le retour des députés mit fin à ces scènes de désolation. La flottille romaine fit aussitôt son office, voyageant sans interruption d'un bord à l'autre[68]. Beaucoup, pour ne pas attendre leur tour, se faisaient remorquer sur des troncs d'arbres ou des planches à peine liées ensemble. Les femmes et les enfants passèrent les premiers, conformément aux ordres de l'empereur; ensuite vinrent les hommes. Des agents chargés de compter les têtes des passagers s'arrêtèrent, dit-on, fatigués ou effrayés de leur nombre[69]. «Hélas! s'écrie Ammien Marcellin avec une emphase pleine d'amertume, vous compteriez plus aisément les sables que vomit la mer quand le vent la soulève sur les rivages de la Libye[70]!» On constata pourtant que le nombre des hommes en état de porter les armes était d'environ deux cent mille[71].

[Note 67: Antequam trajectus esset ab imperatore concessus, Scytharum audaciores et elatiores transitum sibi vi aperire constituerunt, sed vi repulsi deleti sunt. Eunapius, _Hist._, 5.]

[Note 68: Transfretabantur in dies et noctes, navibus ratibusque et cavatis arborum alveis agminatim impositi. Amm. Marc., XXXI, 4.]

[Note 69: Hind sane neque obscurum est neque incertum infaustos transvehendi barbaram plebem ministros, numerum ejus comprehendere calculo sæpe tentantes, conquievisse frustratos. _Id., ibid._]