Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe
Part 29
[Note 783: Quippe Hunni etiam nunc rudes plane sunt litterarum quas ne auribus quidem admittunt: quare omnia regis sui mandata more barbarico memoriter relaturi erant legati. _Id., ibid._]
«J'ai appris dans mon enfance un proverbe dont on vantait la sagesse et qui m'est resté dans la mémoire. Le voici, s'il m'en souvient bien: «Le loup, animal féroce, changera peut-être son poil; mais ses instincts, il ne les changera jamais, parce que la nature ne lui a pas donné le pouvoir de s'amender[784].» Tel est le proverbe que moi, Sandilkh, j'ai appris de la bouche des vieillards, qui m'enseignaient par là indirectement comment il faut juger les hommes. Je tiens également cette autre chose de l'expérience, laquelle est bien naturelle à un barbare comme moi, vivant au milieu des champs[785]. Les bergers prennent des chiens qui tettent encore, ils les élèvent, les nourrissent soigneusement dans leurs maisons, et l'on voit en retour les chiens, devenus grands, s'attacher par reconnaissance à la main qui les a nourris. Si les bergers agissent ainsi à l'égard des chiens, c'est afin que ceux-ci gardent et protégent leur troupeau, et qu'ils repoussent le loup quand le loup arrive. Cela se pratique ainsi partout, à ce que je crois, et nulle part on n'a vu les chiens dresser des embûches aux moutons et les loups les garder[786]. C'est une espèce de loi que la nature a dictée aux chiens, aux moutons et aux loups. Je ne suppose pas qu'il en soit autrement chez toi, quoique ton empire abonde en toute sorte de choses même très-éloignées du sens commun[787]. Dans le cas où je me tromperais, fais-le savoir à mes ambassadeurs, afin qu'à la veille de devenir vieux, j'apprenne encore quelque chose de nouveau[788].
[Note 784: Olim puer proverbium didici, quoi jactari audiebam, idque ejusmodi est si bene memini. Pilum quidem, aiunt, lupus, ferum animal, mutare fortasse poterit; ingenium vero nunquam mutabit, abnuente natura emendationem. Procop., _Bell. Goth._, IV, 19.]
[Note 785: Id ego Sandil accepi a senioribus, oblique innuentibus, quæ hominibus convenirent. Ea quoque teneo edoctus usu, quæ me barbarum ruri degentem discere oportuit. _Id., ibid._]
[Note 786: Lactentes catulos assumunt pastores ac domi diligenter nutriunt. Hæc eo consilio pastores agunt, ut, si quando lupi ingruerint, eorum impetum canes repellant: id quod ubique terrarum fieri arbitror: nam gregi nec insidiari canes, nec lupos unquam opitulari quisque vidit. Procop., _loc. cit._]
[Note 787: Neque in tuo imperio, quamvis rebus cujusque fere generis, et forte a communi intelligentia remotissimis abundet, aliter hæc se habere existimo. Procop., _Bell. Goth._, IV, 19.]
[Note 788: Si fallor, meis legatis ostendite, ut in ipso senectutis limine discamus aliquid inusitatum. _Id., ibid._]
«Or, si telle est la loi de nature, tu as eu tort, suivant moi, en recevant dans ta compagnie les Coutrigours, dont le voisinage ne te valait déjà rien, et en donnant place en deçà de tes frontières à ceux que tu ne pouvais contenir au delà. Sois sûr qu'ils te montreront bientôt quel est leur naturel. Si le Coutrigour est vraiment ton ennemi, il travaillera sans relâche à ta ruine dans l'espoir d'améliorer sa condition, nonobstant ses défaites. Il ne s'opposera jamais à ce qu'on vienne ravager tes terres, de peur qu'en battant tes ennemis il ne te les rende plus chers, et que tu n'y voies une raison de les traiter plus favorablement que lui-même[789]. Effectivement qu'est-il arrivé entre nous? Nous autres Outigours nous habitons des déserts stériles, tandis que les Coutrigours ont reçu de vous, ô Romains, des terres fécondes, produisant des vivres en abondance. Ils n'ont que le choix parmi les mets qui leur plaisent et s'enivrent dans vos celliers; vous leur accordez même l'entrée de vos bains[790]. Ces fugitifs que nous avons chassés pour vous servir se promènent chez vous tout brillants d'or, vêtus d'étoffes fines et magnifiques, après qu'ils ont traîné dans leurs campements une foule innombrable de captifs romains[791], exigeant d'eux les plus rudes travaux de l'esclavage et les faisant mourir sous le bâton lorsqu'ils étaient en faute. Nous au contraire, par des fatigues et des dangers infinis, nous avons arraché les captifs romains à ces maîtres féroces, et grâce à nous ils ont pu revoir leurs familles. Voilà ce qu'ont fait les Outigours et les Coutrigours; puis chaque peuple a reçu sa récompense, comme tu le sais, ô empereur: les premiers habitent encore des steppes où la terre ne suffit pas à les nourrir; les seconds partagent le patrimoine de ceux qu'ils avaient faits esclaves, et qui nous doivent la liberté[792].»
[Note 789: Neque ita Romanos amabit, ut provincias vestras incursantibus sese unquam opponat, veritus, ne ubi rem felicissime gesserit, splendidius a vobis tractari illos videat, quos domuerit. _Id., ub. sup._]
[Note 790: Si quidem nos in sterili solitudine degimus; dum Cuturguris annonam curare licet, et in cellis vino expleri, et patinas deligere, quascumque lubet: nec balneis excluduntur. _Id., loc. cit._]
[Note 791: Quin etiam auro radiant errones illi, nec vestibus carent tenuibus atque auro illusis: postquam in patriam traduxerunt innumerabiles romanorum captivorum catervas. Procop., _Bell. Goth._, IV, 19.]
[Note 792: Talibus utrorumque meritis vices reddidistis plane contrarias; si quidem... Procop., _ibid._]
Telle fut la verte réprimande que, dans son style oriental, Sandilkh adressait à Justinien; celui-ci n'y répondit que par des caresses et des présents dont il combla les ambassadeurs et leur roi. L'or aplanissait tout chez ces barbares avides, et le mécontentement de Sandilkh fut apaisé. Bientôt il eut à se garder lui-même contre les attaques désespérées des Coutrigours, et le sang coula par torrents dans les steppes du Tanaïs et du Caucase, avec des alternatives de fortune. Quant aux Gépides, réduits à leurs seules forces, ils auraient peut-être voulu éviter la guerre avec les Lombards; mais ceux-ci tinrent ferme, et il fallut au jour marqué reparaître sur le champ de bataille. Aldoïn avait compté sur les secours promis par Justinien, lesquels n'arrivèrent pas à temps, de façon qu'il ne dut se fier qu'à son épée. Elle prévalut: les Gépides, après une lutte meurtrière, furent mis en déroute[793], et les Lombards vainqueurs eurent le droit de dire que l'empereur des Romains leur avait manqué de parole[794]. C'étaient au reste des alliés bien peu honorables pour un état civilisé que ces féroces Lombards, étrangers à toute loi divine et humaine. Vers ce temps-là même, ceux qui servaient comme auxiliaires de l'empire en Italie se rendirent coupables d'excès tellement abominables, que Narsès aima mieux les licencier, malgré leur bravoure, que de laisser ainsi déshonorer son drapeau[795].
[Note 793: Gepædes factos sibi obvios acerrimo fundunt prælio. Procop., _Bell. Goth._, IV, 25.]
[Note 794: Imperatorem incusantes quod non ex pacto fœderis affuissent ipsius copiæ. Procop., _ibid._]
[Note 795: Procop., _Bell. Goth._, IV, 33.]
Une tranquillité profonde suivit ces troubles passagers. Les Huns ne reparurent plus, et la querelle des Lombards et des Gépides continua de marcher sans que l'empire s'en mêlât autrement que pour la rendre plus implacable. Tandis que les provinces du nord respiraient, la conquête de l'Italie s'achevait par les mains de Narsès, dont le bonheur égalait le génie, et le mauvais vouloir des Franks austrasiens ainsi que leurs essais de coalitions barbares s'évanouissaient devant ses victoires. Dans l'extrême Orient, le roi de Perse consentant à une nouvelle paix, Justinien put se dire avec vérité le pacificateur en même temps que le _reconstructeur_ du monde romain, _restitutor orbis_. Il atteignit ainsi l'année 558, trente-deuxième de son règne et soixante-dix-septième de son âge. A ce comble de gloire, il sembla s'affaisser sur lui-même. Les hésitations et la torpeur succédèrent à l'activité dévorante et à la foi en soi-même, ce double et invincible instrument de sa grandeur[796]. Il se mit à craindre la guerre, parce que la guerre entraîne après elle des chances de fortune et le mouvement; il la craignit aussi parce qu'elle crée des généraux, et que dans un état électif un général glorieux et populaire est une menace vivante pour un prince vieilli: ce trône où il était assis ne le lui enseignait que trop. C'est là la vraie raison qui le rendit ingrat pour Bélisaire et le laissa juste pour Narsès, en qui il lui était défendu de voir un rival. L'histoire nous dit aussi que les nobles conquêtes par lesquelles Justinien honorait et agrandissait l'empire en avaient épuisé les ressources. Les réserves accumulées par Anastase, dont la mauvaise administration coûtait à l'empire plus de pleurs que d'argent, n'avaient pas tardé à s'écouler, et Justinien avait dû augmenter les impôts pour faire face aux dépenses de la guerre. Maintenant qu'il croyait avoir assez fait pour son règne, il trouvait l'armée lourde, et il la licencia en partie comme inutile désormais. La paie des soldats fut diminuée; ils se dégoûtèrent, et on ne les remplaça pas; les auxiliaires barbares, dont on réduisit les capitulations, se retirèrent aussi en grand nombre du service romain[797]. Si l'on ajoute à cette désorganisation des diverses milices leur mauvaise administration et l'improbité trop générale de leurs chefs, on se figurera le pitoyable état où dut tomber l'armée sous un prince qui lui devait tout. La corruption administrative est résumée en ce peu de mots d'un auteur contemporain: «Le trésor militaire était devenu la caisse privée des généraux[798].» Le même historien nous apprend que, par un résultat de ces désordres, l'effectif des troupes, qui était en temps normal de six cent quarante-cinq mille hommes, tomba vers cette époque à cent cinquante mille seulement, et encore étaient-ils dispersés en Italie, en Afrique, en Espagne, en Arménie et sur les frontières de l'Euphrate, du Caucase et du Danube[799]. Quant aux Huns et aux Slaves, Justinien s'en préoccupait à peine: on eût dit que le vainqueur des Vandales et des Goths eût rougi d'employer ses soldats contre des sauvages qui s'entre-détruisaient au moindre signal pour un peu d'or[800].
[Note 796: Sub extremum vitæ curriculum, jam enim consenuerat, cessisse et renuntiasse laboribus visus est... Agath., _Hist._, V, p. 156.--Jam senex, exacta ætate, cum animi robur et belli appetentem virtutem desidia et otio commaculasset... Menand., _Exc. leg._, p. 100.]
[Note 797: Militarium ordinum exitium et corruptelam perinde Justinianus negligebat, ac si nunquam in posterum illi futuri sibi essent necessarii... Agath., _Hist._, V, p. 158.--Respublica eo devenerat, ut exercitus numero exiguus esset... Procop., _Hist. arc._, 24.]
[Note 798: Agath., _Hist._, V, p. 159.--Procop., _Hist. arcan._, _l. cit._]
[Note 799: Cum enim universæ Romanorum vires sexcentis quadraginta quinque bellatorum millibus constare deberent, ægre tum temporis centum quinquaginta millibus constabant, atque harum quidem copiarum aliæ in Italia erant collocatæ, aliæ in Africa, aliæ in Hispania, aliæ... Agath., _Hist._, V, p. 157.]
[Note 800: Magis ci quodam modo placuit hostes inter se committere et donis eos sicubi opus erat, demulcere, potiusquam perpetuo belligerari. Agath., _Hist._, V, p. 157-158.]
Encore si l'économie irréfléchie provenant de l'affaiblissement de l'armée avait profité au public, elle n'eût été qu'un demi-mal; mais elle vint alimenter le goût toujours croissant de Justinien pour les constructions. C'était la seule activité qui survivait dans son intelligence amortie. On prétend qu'il bâtit ou répara à lui seul autant d'édifices et de villes que tous ses prédécesseurs à la fois. Cette exagération montre du moins combien sa part fut grande. Beaucoup de ces entreprises furent magnifiques, la plupart furent utiles[801]; mais la gêne créée par des dépenses hors de proportion avec les ressources fit maudire jusqu'à l'utilité même. On se vengea des impôts par des injures. Ce fut un déchaînement misérable de calomnies et d'absurdités telles que celles dont Procope s'est fait l'écho, et que la haine prenait peut-être pour vraies, se souciant peu de la vraisemblance, pourvu que la malignité fût satisfaite. On exhumait les souvenirs de Théodora, alors au cercueil, pour en accabler Justinien. Ses inspirations les plus patriotiques, ces conquêtes et ces travaux législatifs qui lui ont valu l'immortalité, étaient ravalés, flétris par des interprétations sans bonne foi et présentés même comme des crimes. Il ne manquait pas de gens qui prenaient parti pour les Vandales et les Goths contre l'empereur: Procope serait là au besoin pour nous le prouver. Une injure facile, et qu'on ne s'épargnait guère dans les conciliabules des mécontents consistait à refuser à Justinien son nom romain et ses titres. Il n'était plus là, comme au préambule de ses lois ou de ses inscriptions, Justinien l'Invincible, le Vandalique, le Gothique, le Persique, le Francique, l'Alanique, etc., mais tout simplement Uprauda, fils du bouvier Istok et de la paysanne Béglénitza. Seulement on oubliait d'ajouter que le fils du bouvier illyrien avait donné un code à l'empire d'Auguste et replacé la statue de Jules-César au Capitole. Tels étaient les tristes retours que la vieillesse amenait à la gloire de Justinien: elle en réservait de pareils à sa fortune.
[Note 801: On peut consulter là-dessus, mais avec réserve Procope, flatteur impudent de ce prince, quand il n'en est pas le détracteur plus impudent encore. Mais sans s'arrêter aux éloges dé cet écrivain, il suffit de connaître la nature des travaux faits par Justinien pour en comprendre l'utilité.]
Les années 557 et 558 effrayèrent le monde romain par une accumulation de calamités qui put faire croire à la fin du monde. Le bouleversement des saisons, la peste, les tremblements de terre semblèrent s'être donné rendez-vous pour frapper à coups redoublés la malheureuse population de l'empire. La peste, après avoir désolé les côtes de l'Asie et de la Grèce, s'abattit sur Constantinople avec une telle violence, que les cadavres restèrent longtemps entassés dans les rues, faute de bras, de litières ou de barques pour les enlever[802]. Les tremblements de terre ne firent pas moins de victimes; on entendait la nuit, sous le sol des rues, un grondement sourd, et chaque secousse laissait échapper des exhalaisons de vapeurs noires qui empoisonnaient l'air[803]. Le bruit des maisons croulant se mêlait de moments en moments à ce tonnerre souterrain. Le dôme de l'église de Sainte-Sophie, merveille de ce siècle, se fendit en deux; et l'on raconta que des colonnes arrachées à leurs bases, lancées en l'air comme par l'impulsion d'une baliste, allèrent à de grandes distances écraser les habitations[804]. Un quartier voisin de la mer s'abîma presque sous les flots. Enfin, ce qui eut des suites plus funestes encore, la longue muraille bâtie par Anastase en travers de l'isthme de Constantinople fut ruinée sur plusieurs points[805]. Il ne manquait que la guerre pour combler la mesure des maux, et la guerre, une guerre sauvage, éclata pendant l'hiver de 558 à 559.
[Note 802: Mortifera ex bubone lues in homines, maxime juvenes grassata est: adeo ut sepeliendis mortuis non sufficerent vivi. Theophan., _Chronogr._, p. 197.]
[Note 803: Agath., _Hist._ V, p. 153-154.]
[Note 804: Porphyretica columna e palatii Jucundianarum regione erecta... delossa est in terram pedes octo. Theophan., _Chronogr._, p. 196.]
[Note 805: Partes quidem muri Anastasiani, terræ motibus dirutæ. Theophan., _Chronogr._, p. 197.--Cf. Agath., _Hist._, V, p. 157.]
Elle venait des Coutrigours, qui, vainqueurs des Outigours après six ans de lutte acharnée, demandaient compte au gouvernement romain de sa complicité avec leurs ennemis. Il faut dire que c'était moins l'immoralité des actes en eux-mêmes qui excitait les Coutrigours et leur mettait les armes à la main que le regret de leur ancienne subvention passée aux Outigours; dans leur roi Zabergan[806], il y avait le fiel de l'orgueil blessé et le désir de montrer sa force à ceux qui lui préféraient Sandilkh. Il proclamait hautement que c'était là surtout la cause de la guerre[807]. Ce barbare intelligent, hardi, comparable à Denghizikh, dont il était le successeur, n'ignorait point qu'il trouverait les Romains décimés par les plus épouvantables fléaux et la rive droite du Danube à peu près sans défense. Avec l'autorité qui accompagne toujours la victoire chez les nomades de l'Asie, il fit un appel aux Bulgares et aux Slaves, qui s'empressèrent d'accourir sous ses drapeau, et Zabergan se mit en route, à la tête d'une armée formidable. Le Danube, gelé jusqu'au fond de son lit dès le début de l'hiver, semblait de moitié dans l'entreprise des Huns[808]: aussi leur marche fut-elle facile à travers la petite Scythie et la Mésie inférieure, qu'ils ne s'amusèrent point à piller; et après avoir franchi non moins rapidement les gorges de l'Hémus, ils firent halte dans les environs d'Andrinople. C'est là, à vrai dire, que commença la campagne[809]. Au sud de cette métropole de la Thrace se croisaient trois grandes voies dirigées vers des points importants de la Grèce et de l'Asie: à droite, la route de la Grèce proprement dite, qui, contournant la mer Egée, gagnait les défilés de l'Olympe et celui des Thermopyles; à gauche, la chaussée de Constantinople, et entre les deux, dans la direction du sud-est, le chemin de la Chersonèse de Thrace conduisant en Asie par l'Hellespont. Zabergan partagea son armée en trois corps qu'il envoya par chacune de ces routes ravager le cœur de la Grèce, les riches cités de la Chersonèse, la côte d'Asie et enfin Constantinople elle-même, si on pouvait l'enlever par un coup de main. Il se chargea de cette dernière expédition, qui ne paraissait pas la plus aisée, et, prenant avec lui sept mille hommes[810], l'élite de son innombrable cavalerie, il partit à toute vitesse par la chaussée de Constantinople. Assurément son entreprise eût été folle, s'il avait projeté avec ses sept mille cavaliers l'attaque en règle d'une ville si bien fortifiée; mais il voulait tenter une surprise, piller la banlieue, et en tout cas opérer une diversion favorable aux expéditions de la Chersonèse et de l'Achaïe.
[Note 806: Ζαβεργάν. Alias Ζαμεργάν... ]
[Note 807: Causa hujus expeditionis potissima verissimaque erat barbarica violentia, et plus habendi cupiditas, cui tamen prætextum hostilitatis adversus Utiguros obtendebat... despecti et manifesto contemptu provacati, hanc sibi expeditionem suscipiendam censuerunt, ut et ipsi terribiles dignique, quoram ratio haberetur, viderentur. Agath., _Hist._, V, p. 156.]
[Note 808: Tum, vigente hieme, fluvius ex more congelatus ad imum usque vadum ita obduruerat, ut et pedestribus et equestribus copiis transiri posset. Agath., _Hist._, V, p. 135.]
[Note 809: Agath., _Hist._, V, p. 155, 156.--Theophan., _Chronogr._, p. 197, 198.--Malal., part. II, p. 235.]
[Note 810: Ibi diviso exercitu, alteram ejus partem in Græciam misit... alteram in Chersonesum Thracicam... ipse vero cum equitum millibus septem, recta Constantinopolim pergens... Agath., _Hist._, V, p. 155, 156.]
Il fallait que des rapports certains eussent fait connaître à Zabergan le mauvais état du mur d'Anastase et l'abandon des postes de défense, car il poussa droit aux brèches faites par les derniers tremblements de terre et entra hardiment dans la campagne de Constantinople[811]. Quand on pense qu'il existait en Thrace une colonie de Coutrigours, celle de Sinio, à qui Justinien avait donné des terres six ou sept ans auparavant, on se rappelle involontairement le message du roi des Outigours et le bon sens de son apologue prophétique. Les treize lieues qui séparaient la longue muraille des abords de la ville impériale furent bientôt franchies par la légère cavalerie de Zabergan, qui vint dresser son camp près du fleuve Athyras, dans le bourg de Mélanthiade, à cinq lieues seulement des remparts[812].
[Note 811: Quum partes muri Anastasiani terræ motibus collapsas reperissent (Hunni), per cas ingressi... Theophan. _Chronogr._, p. 197.]
[Note 812: Circa Melanthiadem vicum, non longius CL stadiis ab urbe distantem: circumfluit autem illum Athyras fluvius. Agath., _Hist._, V, p. 151.]
Cette apparition inattendue jeta Constantinople dans un trouble extrême. On savait l'ennemi en deçà de la longue muraille, mais on ne le savait pas si près, aux portes mêmes de la métropole, et la terreur fut aussi grande que si la ville eût été prise. Les habitants désertèrent leurs maisons pour aller s'entasser sur les places et dans les églises les plus éloignées de Mélanthiade, comme s'ils eussent senti déjà l'atteinte des flèches ennemies; encore la foule ne s'y croyait-elle pas en sûreté: au moindre incident, à quelque clameur lointaine, au bruit d'une porte violemment poussée, l'épouvante la prenait, et elle se dispersait à droite ou à gauche comme un essaim d'oiseaux effarouchés. La peur n'épargnait pas plus les grands que les petits; nul ne commandait, et l'on ne disposait rien pour la défense. La première pensée de l'empereur avait été une pensée pieuse; pour garantir de la profanation et du pillage les églises des faubourgs, dont les approches étaient encore libres, entre Blakhernes et la Mer-Noire, il avait ordonné d'en retirer l'argenterie, les reliquaires, les étoffes précieuses, et de les mettre à couvert soit dans les murs, soit de l'autre côté du Bosphore[813]. La campagne et le port se couvrirent donc de chariots ou de barques qui se croisaient en tout sens: c'était le seul mouvement qu'on aperçût au nord et à l'est de la ville. Enfin une troupe de braves citadins vint s'offrir d'elle-même pour aller reconnaître l'ennemi conjointement avec les gardes du palais; ils partirent ensemble, mais on les vit bientôt revenir dans le plus grand désordre, laissant derrière eux une partie de leurs gens. Quelques charges de la cavalerie ennemie les avaient dispersés. La milice palatine n'était plus alors ce qu'on l'avait vue autrefois, quand les empereurs la choisissaient dans l'armée entière, dont elle était l'élite et l'orgueil[814]. Zenon avait commencé à l'abâtardir en y introduisant, pour sa sûreté personnelle, des Isauriens, qui n'avaient point ou qui avaient mal fait la guerre[815]. Anastase la désorganisa encore davantage en laissant vendre les places de gardes, auxquelles de nombreux priviléges, des exemptions et une forte solde étaient attachés. De riches bourgeois s'en emparèrent à prix d'argent, et il n'y eut bientôt plus de soldats dans la garde palatine[816]. Ainsi le siége de l'empire et la vie de l'empereur se trouvèrent confiés à une milice couverte d'or, mais qui ne savait pas manier le fer: troupe de parade, faite pour orner un triomphe, et non pour le procurer[817].
[Note 813: Jubente imperatore, ciboria argentea et sanctæ mensæ pariter ex argento, quæ extra civitatem in ecclesiis erant, suis locis exportatæ sunt. Theophan., _Chronogr._, p. 197.--Nudabantur suis ornamentis templa quotquot extra urbem sita erant. Agath,_Hist._, V, p. 159.]
[Note 814: Duces quidem et tribuni militares multique armati constiterunt ut fortiter hostem, si forte impetum fecerat, propulsarent. Agath., _Hist._, V, p. 159.--Multi ex civium numero... ibi commissa pugna, multi Romanorum et Scholarium ceciderunt. Theophan., _Chronogr._, p. 198.]
[Note 815: Agath., _Hist._, V, p. 159.]
[Note 816: Agath., _ub. sup._--Theophan., _Chronogr._, p. 198.]