Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe

Part 28

Chapter 283,530 wordsPublic domain

Justinien délibéra longtemps en lui-même et avec son conseil sur ce qu'il convenait de faire dans la circonstance. Se mêlerait-on de la querelle ou laisserait-on les deux champions s'entre-détruire tout à leur aise, sans favoriser ni l'un ni l'autre? Si l'on se décidait à intervenir, il fallait évidemment assister les Lombards. D'excellentes raisons plaidaient pour chacun des deux partis, car, si d'un côté les Romains devaient désirer le prompt anéantissement des Gépides, d'un autre côté il y avait péril pour eux à fortifier outre mesure ces Lombards, d'une amitié déjà si incommode. Tout bien considéré, on éconduisit les premiers, et on promit aux seconds un secours de dix mille cavaliers romains et de quinze cents Hérules auxiliaires, sauf à examiner quand et comment la promesse serait remplie[750]. Un incident qui suivit de près la double ambassade fit reconnaître à Justinien qu'il avait pris le plus sage parti, et que l'apparente humilité des Gépides n'était qu'un leurre pour endormir sa prévoyance.

[Note 750: Quos (Gepædes) Justinianus Augustus post longam deliberationem remisit irritos, ac jurato cum Langobardis fœdere... Procop., _Bell. Goth._, III, 34.]

Dans cette grande presqu'île qui termine la Mer-Noire au nord et la sépare des Palus-Méotides, presqu'île appelée autrefois Cimmérienne et maintenant Crimée, habitait le peuple des Goths Tétraxites, humble débris du vaste empire d'Ermanaric[751]. Quand cet empire tomba, en 375, sous les coups des Huns de Balamir, des Goths fugitifs vinrent chercher la liberté dans le groupe de montagnes qui couronne la péninsule au midi, et qui portait encore au VIe siècle de notre ère l'antique dénomination gauloise de _Dor_ ou _Tor_, c'est-à-dire de _haut pays_[752]. Ils y occupaient des vallées fertiles et bien arrosées, propres au labourage ainsi qu'à l'éducation des troupeaux, et avec le temps ils formèrent un petit peuple aussi connu par ses mœurs hospitalières et pacifiques que par sa bravoure quand il était provoqué. On ne trouvait chez lui ni villes ni fortifications d'aucune sorte, ces fils des vieux Germains ayant conservé religieusement l'aversion de leurs ancêtres pour les murailles et les clôtures, qu'ils regardaient comme des prisons. Leur petite république, aussi sage que guerrière, se maintenait presque toujours en paix, malgré le voisinage des Huns outigours, établis dans le nord de la presqu'île et dans les steppes à l'est du Bosphore cimmérien, et celui des Huns coutrigours, qui possédaient le pays à l'ouest des Palus-Méotides, tant ces tribus indomptables avaient appris à respecter le bouclier quadrangulaire et la longue épée des Goths Tétraxites[753]. Les villes romaines qui bordaient la côte méridionale, où se faisait un grand commerce, Cherson, Sébastopol, Théodosie et Bosphore, gardiennes du détroit, trouvaient dans la petite république gothique une honnête et utile alliée, et un échange mutuel de bons offices faisait que cette alliance n'éprouvait jamais de mécomptes. Les Goths Tétraxites étaient chrétiens. De quelle église? Appartenaient-ils à celle qui admettait le symbole de Nicée et la consubstantialité des deux premières personnes divines dans le mystère de la sainte Trinité, ou bien partageaient-ils les erreurs d'Arius avec les autres nations de leur sang disséminées en Europe? On l'ignorait à Constantinople, et ils ne le savaient pas eux-mêmes, si nous en devons croire un contemporain: rudes et ignorants en doctrine, mais bons chrétiens dans la naïveté de leur foi[754]. Or leur évêque venait de mourir, et ils se demandaient avec inquiétude comment ils pourraient s'en procurer un autre, quand le bruit se répandit que les Abasges, peuple du Caucase nouvellement converti au christianisme, en avaient reçu un de Constantinople[755]. Ce fut pour eux un trait de lumière, et une députation partit sans perdre de temps pour aller solliciter du grand empereur des Romains l'octroi d'un évêque à ses fidèles amis les Goths Tétraxites[756].

[Note 751: Gothi Tetraxitæ.--Γότθοι οἱ Τετραξῖται καλούμενοι. Procop., _Bell. Goth._, IV, 4.]

[Note 752: _Dory_ maritima regio, ubi ab antiquo Gothi habitant. Procop., _Ædif._, III, 7.--C'est de là que la partie méridionale de la péninsule cimmérienne avait reçu dans les fables grecques le nom de Tauride. Les noms où entre le radical _dor_ sont très-fréquents dans les pays habités autrefois par les races gauloises, témoin les _Tauriskes_, les _Taurini_ et les nombreux monts _Dor_, _d'Or_ et _Tor_ qui existent en Gaule et dans les Alpes, soit orientales, soit occidentales. On sait d'ailleurs que les Cimmiériens (Kimri) furent une des souches d'où sortirent les nations gauloises. Voir mon _Hist. des Gaulois_, t. I. _Introd._]

[Note 753: Ac primo quidem Gothi muniti clypæis stetere contra, ut impetum prohiberent, cum suis viribus tum loci firmitate freti: nam et Barbarorum qui in illis partibus degunt ipsi fortissimi sunt. Procop., _Bell. Goth._, IV, 5.]

[Note 754: An vero Arii sectam Gothi isti, quemadmodum cæteræ gentes Gothicæ, aliamve secuti unquam fuerint, affirmare nequeo; quando nec ipsi id sciunt, sed jam pietate admodum credula simplicique religionem colunt. Procop., _Bell. Goth._, IV, 4.]

[Note 755: Audierant destinatum ab Imperatore fuisse præsulem ad Abasgos. _Id., ibid._]

[Note 756: Rogantes ut Antistite suo recens mortuo aliquem sibi episcopum daret. _Id., loc. cit._]

Ces gens simples, admis à l'audience de Justinien, exposèrent en peu de mots l'objet de leur voyage, et l'évêque qu'ils demandaient leur fut gracieusement promis. Ils semblèrent ensuite vouloir reprendre la parole comme s'ils avaient quelque chose d'important à ajouter; mais, en promenant leurs regards sur le cortége nombreux et brillant dont le prince aimait à s'entourer, ils s'arrêtèrent tout interdits. L'empereur, qui vit leur trouble, les invita à une autre conférence, secrète et intime cette fois. Les honnêtes ambassadeurs avaient voulu payer leur bien-venue à l'empereur et à l'empire en révélant certaines choses qui intéressaient grandement la politique romaine, et comme il s'agissait des Huns leurs voisins, ces Goths avaient craint d'amener, en parlant devant tant de monde, des indiscrétions dont ils auraient plus tard à se repentir[757]. Ouvrant alors leur cœur librement, ils peignirent à Justinien l'état des Coutrigours et des Outigours, leurs agitations intérieures, leur soif de l'or et les rivalités de leurs chefs, et firent sentir combien il serait facile et utile à l'empire romain de jeter la division parmi ces barbares, afin de les empêcher de se réunir contre lui[758]. Justinien se croyait sûr des Coutrigours, qui touchaient de sa munificence une gratification annuelle, et il n'apprit pas sans dépit que ces faux alliés avaient promis d'assister les Gépides dans leur campagne contre les Lombards, et que le marché se concluait à l'époque même où les ambassadeurs de Thorisin sollicitaient si modestement sa neutralité. Les Goths Tétraxites ne se bornèrent point à des révélations: ils offrirent les bons offices de leur république contre les Coutrigours dans la guerre, qui pouvait éclater au gré des Romains; après quoi ils se retirèrent.

[Note 757: Cum Hunnos Uturguros hi legati metuerent, palam quidem ac multis audientibus, legationis causam exponentes, de præsule tantum mentionem fecerunt Imperatori. Procop., _Bell. Goth._, IV, 4.]

[Note 758: At in arcano intimoque colloquio, utilitates omnes declaraverunt quas imperium romanum capturum esset, si discordia inter vicinos sibi barbaros aleretur. Procop., _ibid._]

Le conseil fut trouvé bon, et tandis que les ambassadeurs goths regagnaient leurs montagnes de Tauride, des émissaires intelligents partirent de Constantinople pour les steppes où campaient les Outigours, au delà du Caucase. Cette horde avait alors pour roi un certain Sandilkh[759], personnage envieux et cupide, chez qui la bassesse le disputait à la vanité. La seule idée que les Romains le dédaignaient, tandis que leurs caresses ainsi que leur argent allaient chercher le roi des Coutrigours, qui ne le valait pas, faisait sécher Sandilkh de colère, et dans ses retours amers sur lui-même il ne savait ce qu'il devait le plus haïr du rival heureux qui l'effaçait, ou de l'empereur Justinien, si mauvais juge du mérite. A la vue des émissaires romains arrivés dans son camp, son front s'épanouit, et il songea à prendre sa revanche. Les propositions qu'apportaient ceux-ci étaient nettes et sans ambages: ils offraient au chef des Outigours la subvention qu'avait touchée jusqu'alors celui des Coutrigours, à la condition que le premier se constituerait le gardien du second, et que chaque fois que les Coutrigours enverraient quelque expédition du côté du Danube, Sandilkh en ferait une dans leurs campements, qu'il traiterait de façon à ramener les troupes coutrigoures sur leurs pas; autrement il ne ménagerait rien pour les châtier[760]. Ces propositions fort claires, comme on voit, parurent d'abord révolter Sandilkh. Du ton d'un homme longtemps méconnu et qui sent qu'on a besoin de lui, il s'écria avec emphase: «Vous êtes vraiment injustes, ô Romains, quand vous exigez que j'extermine des compatriotes et des frères, car sachez que non-seulement les Coutrigours parlent la même langue que nous, s'habillent comme nous, ont les mêmes mœurs et les mêmes lois, mais qu'ils sont du même sang que les Outigours, quoique les deux peuples soient gouvernés par des chefs différents[761]. Voici cependant ce que je puis faire pour rendre service à votre empereur. J'irai surprendre les campements des Coutrigours, et je ferai main-basse sur leurs chevaux que j'emmènerai avec moi. Il en résultera que vos ennemis, n'ayant plus de montures, ne pourront de longtemps vous faire la guerre, et alors vous dormirez en paix[762].» Les envoyés romains auraient pu rire de l'offre de Sandilkh, si elle n'eût eu par trop l'air d'une moquerie insolente; mais ils sentirent l'intention, et l'un deux, retournant dans le cœur du barbare l'aiguillon de la jalousie, lui demanda ironiquement si ses compatriotes et frères les Coutrigours, dont il montrait tant de souci, partageaient avec lui l'argent que les Romains leur donnaient, et si lui-même comptait sur une part de leur butin quand ils viendraient piller les terres de l'empire[763]. Le coup portait juste: Sandilkh, hors de lui, jeta le masque, reçut les présents, et jura de faire aveuglément tout ce qu'on lui commandait.

[Note 759: On trouve ce nom sous les formes Σανδίλχος, Σανδίχλος et Σανδίλ. ]

[Note 760: Proponebat Imperator per legatos, si Cotraguros debellasset, ad ipsum annuas pecuniarum præstationes quæ quotannis illis pendebantur, redituras esse. Menand., _Exc. leg._, p. 133.]

[Note 761: Minime sibi pium aut decens fore, omnes suos contribules ad internecionem usque delere... Quippe qui, inquiebat, non solum eadem lingua, atque nos utuntur, eadem habitatione, eodem vestitu, atque eadem vivendi ratione, sed etiam sunt nostri consanguinei, quamvis aliis ducibus pareant. _Id., ibid._]

[Note 762: Equos Cotraguris adimam et hos mihi vindicabo proprios ne habeant quibus vecti et insidentes Romanis noceant. _Id., ub. sup._]

[Note 763: Uturguros autem nihil inde lucri capere, et cum in prædæ partem non vocentur a Cuturguris... Procop., _Bell. Goth._, IV, 18.]

Tandis que les deux politiques gépide et romaine travaillaient ainsi par des mines et des contre-mines les barbares de la Mer-Noire et les tiraillaient en sens contraire, le jour fixé pour le grand duel des Gépides et des Lombards arriva. Les champions se trouvèrent pris au dépourvu, les secours qu'ils attendaient de part et d'autre leur ayant fait défaut; toutefois le point d'honneur germanique n'en exigeait pas moins qu'ils répondissent à un engagement si solennel. Leurs armées se rendirent donc sur le terrain; mais, à peine en présence, elles tournèrent le dos et s'enfuirent à toutes jambes chacune de son côté, comme frappées d'une terreur panique[764]. Les deux rois assistaient à cette étrange déroute sans pouvoir l'arrêter. En vain Thorisin, qui crut avoir l'avantage, se jetait au-devant de ses Gépides, les menaçant et les suppliant tour à tour; en vain Aldoïn, confiant dans sa force, criait à ses Lombards de demeurer: le champ de bataille fut vide en un moment; il n'y restait que les deux rois seuls ou presque seuls[765]. Force leur fut de reconnaître dans cet événement un arrêt du ciel qui mettait, leur honneur à couvert, et sous l'impression involontaire de la frayeur qu'ils ressentaient eux-mêmes, ils conclurent une trêve de deux ans, pendant lesquels ils comptaient arranger leurs différends à l'amiable, ou prendre mieux leurs mesures pour les trancher armes en main[766].

[Note 764: Jam erant in propinquo acies, non tamen in conspectu, cum terror panicus, de repente ipsis injectus, omnes temere retro fugere compulit. Procop., _Bell. Goth._, _l. c._]

[Note 765: Solis principibus cum paucis admodum remanentibus. Procop., _Bell. Goth._, IV, 18.]

[Note 766: Et nos, dixerunt, in Dei sententiam concedamus, bellum dirimentes. _Id., ub. sup._]

CHAPITRE CINQUIÈME

Rupture de la trêve entre les Gépides et les Lombards.--Kinialkh amène aux Gépides une armée de Huns coutrigours; ceux-ci s'en débarrassent en les jetant sur la Mésie.--Lettre de Justinien à Sandilkh.--Les Huns outigours grossis des Goths Tétraxites attaquent les Coutrigours.--Horrible massacre; des prisonniers romains rompent leurs fers et se sauvent en Mésie.--Kinialkh marche au secours de son pays.--Deux mille Coutrigours obtiennent des terres en Thrace.--Lettre de Sandilkh à Justinien.--Fin du duel des Gépides et des Lombards: les Lombards vainqueurs accusent Justinien do leur avoir manqué de foi.--Vieillesse de Justinien; son gouvernement décline.--Désorganisation de l'armée romaine; corruption des magistrats.--La peste et les tremblements de terre désolent l'empire.--Nouvelle guerre des Huns coutrigours, des Slaves et des Bulgares sous la conduite de Zabergan.--Trois armées envahissent la Thessalie, la Chersonèse de Thrace et le territoire de Constantinople.--Terreur des Romains; faiblesse de la milice palatine.--Le vieux Bélisaire défend Constantinople avec une poignée d'hommes.--Sa tactique prudente devant l'ennemi.--Embuscade qu'il dresse à Zabergan; les Huns sont mis en déroute.--Bélisaire vainqueur est privé de son commandement par Justinien.--Mauvais succès des deux autres armées hunniques.--Belle défense de la Chersonèse de Thrace par Germain; combat naval; mort de ce général.--Zabergan repasse le Danube.--La guerre recommence entre les Coutrigours et les Outigours; arrivée des Avars qui les pacifient en les asservissant.

548--560.

La réconciliation fut de courte durée, et bientôt Gépides et Lombards ne songèrent plus qu'à leurs préparatifs de guerre. Les Gépides devaient recevoir des Coutrigours, à un jour fixé, un secours de douze mille cavaliers d'élite, mais il y avait encore une année à passer avant l'expiration de la trêve quand le secours arriva, conduit par un chef de grand renom appelé Kinialkh[767]. Cet incident troubla fort le roi Thorisin[768]; que ferait-il de ses hôtes en attendant la guerre? Les renvoyer chez eux, ce serait les mécontenter et s'en priver peut-être pour une autre fois: en tout cas, fallait-il les payer d'avance. Les recevoir en Gépidie, les héberger, les nourrir toute une année et encourir les inconvénients inséparables d'une pareille hospitalité, c'était un autre parti presque aussi dangereux que le premier. Thorisin était en proie à ces incertitudes, quand une idée lumineuse traversa son esprit. Montrant à Kinialkh les grasses campagnes de la Mésie qui s'étendaient en amphithéâtre sur la rive droite du Danube, il lui proposa de l'y transporter avec tout son monde, qui trouverait là du butin et des vivres en abondance, ce qu'ils n'auraient pas chez les Gépides[769]. Kinialkh ébahi agréa la proposition, et les douze mille cavaliers coutrigours, après avoir franchi sans encombre le Danube et ensuite la Save, pénétrèrent au cœur de la Mésie, hors de l'atteinte des postes romains qu'ils avaient tournés[770]. Justinien, averti de ces faits, fit expédier sur-le-champ au roi Sandilkh une dépêche ainsi conçue:

[Note 767: Confestim illi armatorum miserunt duodecim millia, quibus præter alios imperabat Chinialchus, vir bellica laude clarissimus. Procop., _Bell. Goth._, IV, 18.--Χινίαλχος, Χινίαλος.]

[Note 768: Gepædes præcipitem adventum horum barbarorum graviter ferentes, quod certaminis tempus nondum appeteret, sed annus adhuc superesset pactis induciis... Procop., _ibid._]

[Note 769: Persuaserunt ut, hoc interim spatio, oras incursarent ditionis imperatoriæ. _Id., ub. sup._]

[Note 770: Quoniam acribus Romanorum custodiis in Illyrico et Thracia claudebatur Istri fluminis transitus. _Id., loc. cit._]

«Si, connaissant ce qui se passe et pouvant agir, tu restes tranquille chez toi, nous admirons ta perfidie non moins que l'erreur où nous sommes tombé le jour où nous te donnâmes la préférence sur ton rival le roi des Coutrigours[771]. Si au contraire tu ignores ce qui se passe, tu es excusable, mais nous attendons pour le croire que tu te sois mis en devoir d'agir. Les Coutrigours viennent chez nous, moins pour ravager nos États (ce qu'ils ne feront pas longtemps) que pour nous prouver qu'ils valent mieux que les Outigours[772]. Nous leur avons remis l'argent que nous te destinions: avise maintenant au moyen de le leur reprendre[773]. Écoute, Sandilkh: si après un tel affront tu n'es pas bientôt vengé, c'est que tu ne le peux ou ne l'oses pas, et nous alors, changeant de conduite, nous reviendrons à ceux que tu crains, et auxquels, en ami, nous te conseillerons de te soumettre. Nous serions fou de vouloir partager l'humiliation du faible quand il ne tient qu'à nous d'avoir l'alliance du fort[774].»

[Note 771: Siquidem non ignarus eorum quæ Cutriguri in nos tentarunt, tu interim sponte quiescis, merito certe miror tuam perfidiam... Agath., _Hist._, V, p. 170.]

[Note 772: Advenerunt enim huc, non eo animo et studio ut meas ditiones vastent... sed rebus ipsis declaraturi quod, ipsis ut præstantioribus fortioribusque contemptis, decepti simus, cum tibi confidere maluerimus. _Id., ibid._]

[Note 773: Aurum omne quantum tibi quotannis mercedis causa largiri consuevimus, ipsi abstulerunt. _Id., ibid._]

[Note 774: Dementiæ enim fuerit, una cum victis in societatem ignominiæ venire, cum liceat victoribus adjungi. Agath., V, p. 171.]

La dépêche de la chancellerie impériale fit bondir de colère l'orgueilleux Sandilkh, qui, pour bien prouver qu'il savait gagner son argent quand il le voulait, se mit en route avec toute son armée pour le campement des Coutrigours. Les Goths Tétraxites, qui avaient le mot, l'attendaient avec un contingent de deux mille fantassins bien armés au passage du Tanaïs, et se joignirent à lui[775]. Les Coutrigours, quoique pris à l'improviste et privés d'ailleurs de leur meilleure cavalerie, envoyée sur le Danube, firent bonne contenance et marchèrent au-devant de Sandilkh; mais la fortune leur fut contraire. Un grand massacre suivit leur défaite; leur camp fut pillé, leurs femmes enlevées, leurs enfants traînés en servitude[776], l'épée des Goths Tétraxites et la flèche des Huns outigours rivalisèrent à qui mieux mieux pour le service des Romains. Il y avait dans le camp saccagé plusieurs milliers de captifs mésiens ou thraces[777] que les Coutrigours détenaient pour en tirer rançon. Ils étaient étroitement gardés et chargés de fers. Le tumulte de la bataille ayant dispersé leurs gardes, ces captifs brisèrent leurs fers et se cachèrent, puis des chevaux qui leur tomberait sous la main leur permirent de fuir. Arrivés avec toute la précipitation de la crainte et de l'espérance au bord du Danube[778], ils y racontèrent les événements dont ils venaient d'être témoins.

[Note 775: Gothorum Tetraxitarum adjunctis sibi duodecim millibus (Uturguri) fluvium Tanaïm cum omnibus copiis trajecere. Procop., _Bell. Goth._, IV, 18.]

[Note 776: Uturguri, versis in fugam hostibus, ingentem fecere stragem... captis uxoribus, liberisque... Procop., _l. cit._]

[Note 777: Quorum numerus ad multas myriadas. Procop., _Bell. Goth._, IV, 19.]

[Note 778: Ejus pugnæ beneficio latentes, inde fuga celeri in patriam redierunt. _Id., ibid._]

Kinialkh cependant manœuvrait dans les plaines de la Mésie contre Aratius, qui cherchait à le cerner, mais le cherchait assez mollement, se souciant peu de compromettre sa petite armée, et comptant sur un dénoûment pacifique au moyen des nouvelles qu'on attendait des campagnes du Don. Sitôt que ces nouvelles arrivèrent, l'empereur les lui fit tenir avec ordre de les communiquer à Kinialkh. On devine aisément quel en fut l'effet: Kinialkh et ses cavaliers n'eurent plus qu'un désir, aller défendre ou venger leurs familles; ils n'eurent plus qu'un cri de colère contre les infâmes Outigours, leurs frères dénaturés. Aratius profita de ces bonnes dispositions pour négocier avec eux leur retraite, et ils s'engagèrent à ne toucher à la tête ni à la propriété d'aucun Romain, si on ne les inquiétait point, jurant en outre de ne plus porter les armes contre l'empereur[779]. Kinialkh dit alors adieu aux Gépides, qui virent s'envoler avec lui tout espoir de secours contre les Lombards. A quelque temps de là, une bande de deux mille Coutrigours, femmes, enfants, guerriers, échappés aux flèches de Sandilkh, vint ranger ses chariots en face du Danube[780]. Elle demandait avec instance la permission de passer le fleuve et quelque coin de terre à cultiver dans les provinces romaines. Le chef qui la conduisait, nommé Sinio, avait servi sous Bélisaire en Afrique[781], et réclamait cette faveur comme prix de son sang versé pour l'empire: Justinien accorda tout, et Sinio fut interné ainsi que sa bande dans un canton de la Thrace qui manquait d'habitants[782].

[Note 779: Nullam se posthac facturos cædem, neminem abducturos captivum, neque aliud detrimenti importaturos; sed abcessuros ita ut se regionis illius incolis amicos præstarent... ac post suum reditum datam Romanis fidem usque servarent... Procop., _Bell. Goth._, IV, 19.]

[Note 780: Duo millia cum liberis atque uxoribus. Procop., _loc. cit._]

[Note 781: Sinio qui jampridem in Africa Belisario adversus Gelimerem et Vandalos militaverat. _Id., ibid._]

[Note 782: Ipsos Justinianus benignissime accepit et in Thracia considere jussit. Procop., _Bell. Goth._, IV, 19.]

Tout allait bien jusque-là: l'orage qu'on avait pu craindre du côté du nord se trouvait dissipé, et les Gépides, dans leur isolement, n'étaient plus en face des Lombards un ennemi assez redoutable pour que l'empire eût besoin de se mêler de leurs querelles: mais la politique à double visage a ses déboires et ses retours quelquefois amers. Peu de mois après le départ de Kinialkh et l'admission de Sinio en Thrace, l'empereur reçut un message de Sandilkh. Ce message n'était point écrit, car les Huns n'avaient aucune connaissance de l'alphabet, suivant la remarque d'un historien du temps, et leur oreille ne saisissait pas même la valeur des lettres: leurs envoyés apprenaient par cœur les missives dont ils étaient chargés, et les récitaient ensuite mot pour mot à celui ou ceux qu'elles concernaient[783]. C'est ainsi que la chose se passa vis-à-vis de Justinien. Admis à l'audience impériale, l'ambassadeur outigour, représentant et truchement du roi Sandilkh, s'exprima en ces termes: