Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe
Part 27
Les barbares de la Slavie et de la Hunnie, qui n'avaient point remué pendant tout le règne de Justin, reparurent dès qu'il fut mort, comme pour sonder le nouvel empereur. Choisissant toujours l'hiver pour franchir le Danube, ils s'élancèrent dans la petite Scythie, et déjà ils menaçaient la Thrace quand Germain les défit dans une grande bataille[720]. Trois ans après, ce fut le tour des Slovènes, que le maître des milices de Thrace, Khilbudius, rejeta sur la rive gauche du Danube, puis au delà des Carpathes, et il leur fit une rude guerre au milieu de leurs villages; mais il périt pendant une marche imprudente, où il se laissa envelopper. Khilbudius était Slave d'origine et excellent pour les guerres qui se faisaient sur le Danube; sa mort parut aux Barbares un vrai triomphe et leur rendit toute leur audace[721]. Les Bulgares ne tardèrent pas à se remettre de la partie; ce fut encore la même émulation de pillage et de cruautés. Un jour que les Bulgares battus par les Romains regagnaient à toute bride le Danube, les légions, revenant joyeuses à leur camp sans beaucoup d'ordre et de prudence, tombèrent dans une division bulgare que l'on supposait, fort loin. Les Romains surpris commencèrent à se débander, et furent bientôt en pleine déroute. Au milieu de ce désordre, les cavaliers ennemis, pénétrant dans les rangs des fuyards, faisaient la chasse aux officiers, les enlevant avec leurs filets pour en avoir plus tard rançon. Ils jetèrent ainsi leurs lacs sur les trois commandants de l'armée romaine qu'ils réussirent à emmaillotter: c'étaient Constantius, Godilas et Acum[722]. Godilas, encore libre d'une main, trancha les mailles du filet avec son poignard et s'échappa; les deux autres furent pris. Constantius se racheta au prix de mille pièces d'or; mais Acum fut emmené en esclavage. Il était Hun, originaire des colonies mésiennes et converti au christianisme[723]: l'empereur lui-même l'avait tenu sur les fonts de baptême. Peut-être ces circonstances bien connues des Bulgares à cause du grade élevé d'Acum attirèrent-elles sur lui un traitement plus rigoureux. Sept ans de tranquillité succédèrent à ces brigandages; puis la guerre recommença en 538, mais plus sérieusement cette fois.
[Note 720: Antæ Sclavenorum accolæ, transito Istro, in Romanorum fines cum magno exercitu irruperunt. Germanus recens ab Imperatore creatus magister militum totius Thraciæ, inito cum hostium copiis prælio, vi illas profligavit, et fere ad internecionem cecidit... Procop., _Bell. Goth._, III, 40.]
[Note 721: Chilbudium imperator... militari Thraciæ magisterio ornatum, Istri fluminis custodiæ præfecit, atque operam dare jussit, ut amnis transitu Barbari in posterum prohiberentur. Post annos tres... duro certamine inito, Romani multi cecidere, atque in his militum magister Chilbudius. Procop., _Bell. Goth._, III, 14.]
[Note 722: Constantiam, Acum et Godilam fugientes, soco velut reste interceperunt Godilas soco sicæ opera rescisso effugit, Constantius autem una cum Acum vivus comprehensus est. Theophan., _Chronogr._, p. 184.]
[Note 723: Acum patria Hunnus, quem e sacro fonte suscepit Imperator. Thsophan., _ibid._]
Les Barbares avaient bien choisi le moment pour tenter une attaque sur le nord de l'empire, dont toutes les troupes étaient engagées en Italie. Le sort même de Bélisaire, bloqué dans les murs de Rome, put sembler quelque temps compromis; c'est ce qu'avaient pensé les Franks, qui de l'alliance des Romains venaient de passer à celle des Goths moyennant la cession de la province narbonnaise[724]. Présentant à tous les peuples germains la cause des Goths comme celle de la Germanie elle-même, ils les excitaient à prendre les armes, espérant créer une forte diversion du côté du Danube. Les Germains, à leur tour, ne manquèrent pas de stimuler les populations de race différente qui étaient voisines du fleuve. Ce fut probablement par suite de ces provocations que les Antes, les Bulgares et les Huns repassèrent leurs limites en 538. Ne trouvant point d'obstacles à leur marche, ils s'éparpillèrent dans toutes les directions. Trente-deux châteaux forcés en Illyrie, la Chersonèse de Thrace envahie, la côte de l'Asie Mineure dévastée par une bande qui franchit l'Hellespont entre Sestos et Abydos, furent les événements désastreux de cette guerre[725]. Une autre bande gui s'avança, jusqu'aux Thermopyles, trouvant le passage fermé d'une muraille, tourna le défilé par les sentiers de l'Œta, et, se jetant sur l'Achaïe, la ravagea jusqu'au golfe de Corinthe[726]. Comme une inondation se retire des ruines qu'elle a faites, les Barbares regagnèrent ensuite leur pays, repus de carnage, chargés de dépouilles, et maîtres de cent vingt mille prisonniers romains qui étaient pour eux un butin vivant[727].
[Note 724: Procop., _Bell. Goth._, I, 13.]
[Note 725: Ab Ionio sinu ad ipsa Bysantii suburbia, continenti cursu, omnia populati, Barbari castella in Illyrico XXXII ceperunt... Procop., _Bell. Pers._, II, 4; _Ædific._, IV, 11.--Marcellin. Com., _Chron._, ad ann., 538.--Jorn., _Temp., Succ._--Theophan., _Chronogr._, p. 185.]
[Note 726: Cum ad Thermopylas manum oppugnandis mœnibus admovissent, a custodibus fortissime repulsi, dum viarum aufractus explorant, præter opinionem invenere tramitem quo in montem illic eminentem evaditur. Procop., _Bell. Pers._, II, 4.]
[Note 727: Cum opulenta præda captivorumque centum ac viginti millibus domum, obsistente nemine, remigrarunt. Procop., _loc. cit._]
Justinien désespéré reprit alors le grand travail de défense auquel il avait coopéré sous le règne de son oncle, et que d'autres besoins lui avaient fait suspendre. Il le reprit avec une activité que rien ne ralentit plus. Ce fut une œuvre prodigieuse qui embrassa non-seulement la rive droite du Danube, et l'intérieur des provinces de Scythie, de Mésie, de Dardanie et de Thrace, mais, au delà du fleuve, tous les points importants de la rive gauche qui avaient été abandonnés depuis deux siècles. Singidon, Viminacium, Bononia, Ratiaria, Noves, en un mot toutes les grandes places de la Haute et de la Basse-Mésie sortirent de leurs ruines; toutes furent réparées, beaucoup furent agrandies: de simples châteaux devinrent des villes, des tours se transformèrent en citadelles, suivant les besoins de la situation. Sur la rive gauche, les forts de Constantin et de Maxence furent réoccupés, et la tour qui servait jadis de tête au pont de Trajan du côté des Barbares, relevée sous le nom de _tour Théodora_, domina de nouveau les gorges du fleuve[728]. La petite Scythie, route ordinaire des incursions nomades, reçut de nombreux ouvrages de défense, tant sur le fleuve que sur la mer. Il s'y trouvait de vieux châteaux démantelés dont les Slaves avaient fait leurs repaires[729]; on en délogea ces brigands pour y replacer des garnisons romaines. Enfin dans l'intérieur du pays, entre le Danube et l'Hémus, Justinien fortifia tout ce qui était susceptible de l'être. Il fit construire aussi çà et là de grandes enceintes crénelées propres à recevoir, en cas d'invasion, les paysans avec leurs familles et leurs meubles.
[Note 728: Tum quoque Trajanus bina castella imposuit utrique fluminis ripæ; atque horum quidem alterum, quod in adverso est continente, _Theodoram_; alterum vero situm in Dacia, vocabulo.... utique latino, _Pontem_ appellarunt... Procop., _Ædific._, IV, 6.]
[Note 729: Arx vetus erat Ulmiton dicta, quæ quoniam Sclavenis barbaris grassatoribus diu sedem præbuerat, vacabat penitus, nec jam nisi nomen servabat: tota a fundamentis reædificata, oram illam ab incursibus et insidiis Sclavenorum liberam reddidit. Procop., _Ædific._, IV, 7.]
Ces précautions salutaires n'étaient pas prises seulement contre les Huns et les Slaves; la crainte des Gépides y avait bien sa part. Ce peuple, longtemps à la solde de l'empire en qualité d'ami, resta fidèle à l'alliance romaine tant que les Goths, auxquels il servait de contre-poids, occupèrent la Pannonie. Quand ceux-ci eurent transporté leurs demeures en Italie, les Gépides voulurent s'emparer des plaines de la Save, mais ils rencontrèrent l'opposition des Romains, qui revendiquaient pour eux-mêmes la possession du pays. Ils s'en vengèrent alors par des hostilités tantôt sourdes, tantôt déclarées. Ce n'était pas, comme chez beaucoup de peuples germains, la violence franche et brutale qui caractérisait les relations des Gépides avec leurs voisins; leur politique avait quelque chose de cauteleux et de sournois, qui semblait vouloir singer la politique byzantine. Tout en protestant de leur bonne foi, ils empiétaient chaque jour sur quelque portion des plaines de la Save; ils se glissèrent même dans les murs de Sirmium, qu'ils refusèrent ensuite d'évacuer[730]. On connut bientôt aussi leur participation aux pillages des Slaves et leurs intrigues avec les Franks. Cette conduite inquiétait à bon droit le gouvernement impérial, qui, absorbé par la guerre d'Italie, sentait sa faiblesse sur le Danube. Pour se garantir de ce côté, Justinien fit descendre les Lombards du plateau de la Bohême, où ils étaient comme en observation, et leur abandonna, sur la rive droite du Danube, non-seulement l'ancien domaine des Ostrogoths en Pannonie, mais aussi la partie du Norique qu'avaient habité les Ruges avant leur passage au delà des Alpes. Il concéda ces territoires aux Lombards sous les conditions de sujétion politique et de service militaire attachées au titre de fédéré[731]. C'était une barrière vivante qu'il voulait placer entre les Gépides et lui. Anastase avait fait la même chose en petit quelques années auparavant, en colonisant des Hérules dans les campagnes de Singidon[732]. Cet expédient, fort usité par le gouvernement romain, ne réussit qu'à demi cette fois, à cause du caractère des Lombards, réputés féroces et turbulents entre tous les Germains. Leur nouvelle position ne leur fit point démentir leur renommée: ce furent assurément de rudes voisins pour les Gépides, qu'ils étaient chargés de tourmenter, mais ils ne se montrèrent guère plus doux pour les provinces romaines qu'ils avaient promis de défendre. La vue de ces riches contrées exerça sur eux une dangereuse attraction, et Justinien fut bientôt obligé de s'interposer entre ses sujets et ses hôtes.
[Note 730: Gepædes qui olim urbem Sirmium Daciamque omnem obtinuerant, ut primum Justinianus Augustus ditioni Gothicæ regionem illam eripuit, agentes ibi Romanos abduxerunt in servitutem, et continenter progressi, vim vastitatemque imperio romano attulerunt. Procop., _Bell. Goth._, III, 33.]
[Note 731: Cum urbem Noricum et Pannoniæ munitiones aliaque loca Justinianus Langobardis donasset, eam illi ob causam, patriis sedibus relictis, in adversa Istri ripa consederunt, haud procul a Gepædibus... Tanquam Romanis conjuncti fœdere... Procop., _Bell. Goth., l. c._]
[Note 732: Procop., _Bell. Goth._, II, 14; III, 33.]
Toutefois son principal but se trouvait atteint. A force d'attaques, d'affronts, de provocations de toute sorte, Gépides et Lombards en vinrent à se haïr d'une de ces haines profondes, implacables, comme il n'en existe qu'entre voisins et parents. Leurs deux rois, Aldoïn, qui gouvernait les Lombards, et Thorisin, qui commandait aux Gépides[733], envenimaient encore la haine nationale par leur inimitié personnelle. Les choses allèrent à ce point, qu'en l'année 548 les deux peuples, résolus d'en finir par une guerre à outrance, s'envoyèrent réciproquement un défi dans la même forme que ceux des combats singuliers pratiqués entre guerriers germains[734]. Le lieu et le jour furent convenus pour une bataille dans laquelle une des nations devait rester sur la place, et le jour fut choisi assez éloigné pour que chaque parti eût le loisir de mettre sur pied toutes ses forces et de se procurer des secours au dehors. Le plus puissant des alliés possibles, celui qui devait jeter le poids le plus lourd dans la balance des combats, c'était assurément l'empereur des Romains, et ce fut le premier auquel pensèrent les deux nations, chacune, il est vrai, à sa manière[735]. Les Lombards, malgré les reproches qu'ils avaient fréquemment encourus, se croyaient le droit de réclamer l'assistance directe de l'empire, tandis que les Gépides bornaient leurs prétentions à obtenir sa neutralité. Chaque peuple se hâta d'envoyer une ambassade à Constantinople, dans l'intention de prévenir son ennemi et de présenter d'abord sa cause sous le jour le plus favorable. L'empressement fut tel, en effet, que les deux ambassades, arrivées en même temps dans la ville impériale, se trouvèrent avoir demandé audience pour le même jour. Justinien décida qu'il les entendrait séparément et à des jours différents[736], mais la première audience fut pour les Lombards. Admis près du trône où l'empereur siégeait au milieu de sa cour, le chef des envoyés d'Aldoïn récita ce discours préparé que l'histoire contemporaine a recueilli:
«Nous ne saurions assez admirer, ô Romains, la stupide insolence des Gépides, qui, après tant de mal fait à votre empire, viennent vous proposer de lui en faire encore davantage. C'est avoir une étrange idée de la facilité de ses voisins que de leur demander assistance lorsqu'on les a indignement offensés[737]. Réfléchissez seulement à ce qu'est l'amitié des Gépides; ce sera le meilleur moyen de vous guider vous-mêmes. Si ce peuple ne s'était montré perfide qu'envers quelque nation lointaine et peu connue, nous aurions besoin de beaucoup de paroles et de temps pour vous peindre ses habitudes et sa nature, et il nous faudrait recourir à des témoignages étrangers; mais, ô Romains, nous n'invoquerons ici de témoignage que le vôtre: c'est vous qui nous fournirez un exemple, et un exemple récent[738].
[Note 733: Tunc temporis Thorisinus imperabat Gepædibus; Audoïnus Langobardis. Θορισίν, Αὐδουῖν. Procop., _Bell. Goth._, III, 34.]
[Note 734: Belli mutui vehementissima incensi cupidine, proruebant in pugnam, cui et certa dies præstituta est. _Id., ibid._]
[Note 735: Utrique ab illo (Imperatore) auxilium magnopere exspectabant. Procop., _Bell. Goth._, III, 34.]
[Note 736: Utrosque audire statuit Justinianus, non in unum coactos cœtum, at separate admissos. _Id., loc. laud._]
[Note 737: Vehementer miramur, Imperator, absurdam Gepædum insolentiam qui, post tot tantasque injurias vestro illatas a se imperio, nunc etiam dedecus gravissimum vobis imposituri accedunt. Nam licentiam in vicinos extrema plenam indignitate ii solum exercent, qui illos arbitrati captu admodum faciles esse, eorumque bonitate, quos inique violaverunt, abusi, ipsos adeunt. Procop., _Bell. Goth._, III, 34.]
[Note 738: Ac si Gepædes perfidiam uni alii cuipiam genti exhibuissent: nobis... longa oratione, multo tempore, externisque testimoniis opus esset; jam vero vos ipsi exemplum præbetis recens. _Id., ibid._]
«A l'époque où les Goths tenaient encore la Pannonie, les Gépides se renfermaient prudemment dans leurs limites; on ne les voyait point mettre le pied sur la rive droite du Danube, tant l'épée des Goths leur faisait peur. Oh! dans ce temps-là ils étaient les fédérés, les bons amis du peuple romain; tes devanciers, ô empereur, leur envoyèrent beaucoup d'argent, et toi-même tu as été magnifique à leur égard[739]. Sans doute qu'ils payaient vos bienfaits par de grands services? Par aucun, ni grand ni petit. Il est vrai qu'ils ne vous faisaient point de mal; mais comment vous en auraient-ils fait? Vous aviez renoncé à vos anciens droits sur le territoire qu'ils habitent à la gauche du Danube, et les Goths les contenaient sur la rive droite! C'est un beau service en vérité que celui qui provient de l'impuissance de nuire, et on peut fonder dessus une amitié bien solide[740]!
[Note 739: Tunc fœderati et amicissimi Romanorum; amicitiæ nomine, cum ab Imperatoribus fato functis congiaria annis singulis plurima, tum a te æque munifico acceperunt. Procop., _l. c._]
[Note 740: Quis gratum unquam appellet animum, nocendi impotentiam? Et quæ stabilitas amicitiæ in mero defectu virium ad peccandum? Procop., _Bell. Goth._, III, 34.]
«Maintenant voilà les Goths chassés de toute la Pannonie, et vous, Romains, embarqués dans des guerres lointaines, vous envoyez vos armées aux extrémités de l'univers. Que font les Gépides? Ils vous attaquent, ils vous pillent, ils envahissent votre province. Les paroles nous manquent pour qualifier une pareille scélératesse, qui n'attente pas seulement à la majesté de votre empire, mais qui viole les lois les plus saintes de l'amitié et les stipulations de votre alliance[741]. O empereur, les Gépides t'enlèvent Sirmium, ils traînent les habitants romains en servitude, ils se vantent de dominer bientôt la Pannonie tout entière! Comment donc ont-ils gagné les terres dont ils sont maîtres? Est-ce par des victoires remportées pour vous, ou avec vous, ou contre vous? Au prix de quelle bataille ce pays leur est-il tombé dans les mains? C'est peut-être comme un supplément aux subsides que vous leur avez si longtemps payés pour être vos amis[742].
[Note 741: Ecce enim, ut primum Gepædes, pulsos ex omni Dacia Gothos, ac vos bello impeditos viderunt, ausi sunt scelesti undique ditionem vestram invadere: cujus rei indignitatem quis possit verbis consequi? An non romanum imperium spreverunt? An non fœderis ac societatis leges violarunt?... Nonne in majestatem rebellarunt? _Id., ibid._]
[Note 742: In cujus pugnæ præmium illis ea regio cessit? Idque postquam a vobis crebra stipendia, ut jam ante, a tempore nescimus quo, pecuniam... acceperunt. Procop., _Bell. Goth._, III, 34.]
«Non, depuis qu'il existe des hommes, on n'a rien vu de plus impudent que l'ambassade qu'ils t'adressent, ô empereur[743]! Sachant que nous leur préparons une rude guerre, ils accourent près de toi; ils se présenteront devant ton trône, et ils pousseront peut-être l'insolence jusqu'à te demander des secours contre nous qui sommes tes fidèles. Peut-être au contraire t'offriront-ils la restitution de ce qu'ils t'ont volé; dans ce cas, fais honneur de leur bon sens tardif et de leur repentir aux épées des Lombards prêtes à sortir du fourreau, et daigne nous en remercier[744]. De deux choses l'une: ou bien ils viennent te confesser leur repentir, et alors songe que ce repentir est forcé, ou bien, gardant ce qu'ils t'ont pris, ils viennent te demander encore davantage, et comprends qu'ils te font la dernière insulte que l'on puisse adresser à un homme.
[Note 743: Hac porro ipsorum legatione nihil iniquius post homines natos susceptum est. _Id., ut sup._]
[Note 744: Quod si eo consilio venerunt, ut injuste occupata restituant; est profecto cur Romani præcipuam ejusmodi pœnitentiæ et sanioris consilii causam adscribant Langobardis, quorum metu illi compulsi, sero tandem, invite licet, resipiscunt. _Id., ibid._]
«Nous te parlons là dans notre simplicité de barbares, rudement et sans l'éloquence que mériteraient de si grandes choses. Tu ajouteras à nos paroles ce qui leur manque, pesant dans ta sagesse les intérêts des Romains et ceux des Lombards. Tu songeras surtout à ceci: c'est qu'il est naturel que nous, Lombards et Romains, qui professons également le culte catholique, nous restions unis contre les Gépides, qui sont ariens, et par-là encore nos ennemis[745].»
[Note 745: Adjuncta hac aliis omnibus cogitatione, Romanos jure coïturos nobiscum, qui de Deo sentimus cum ipsis eadem, et Arianis vel eo nomine adversaturos. Procop., _Bell. Goth._, III, 34.]
Après ce discours, qui peut donner une idée de l'éloquence germanique au VIe siècle, les ambassadeurs des Lombards furent congédiés, et ceux des Gépides ayant été introduits le lendemain, Justinien entendit la contre-partie de ce qu'il avait entendu la veille. Si le message des Lombards, rude, acerbe, mais adroit dans sa rusticité, avait eu pour but de piquer d'honneur les Romains et d'aiguillonner leurs rancunes, celui des Gépides, non moins adroit dans sa feinte modération, fut calculé pour mettre en contraste leur esprit de soumission et de paix avec l'orgueil sauvage de leurs rivaux. «Les Gépides, en adressant cette ambassade à l'empereur des Romains, venaient demander un juge plutôt qu'un allié, et il fallait bien qu'ils eussent été attaqués injustement, puisqu'ils cherchaient un arbitre: le provocateur d'une querelle se conduirait-il ainsi? Personne au reste ne s'aviserait d'attribuer une pareille démarche à la peur: on savait trop bien qu'en nombre comme en vaillance le Gépide était autre chose que le Lombard[746]. Si donc le premier invoquait dans la circonstance présente l'amitié de l'empereur, c'était par déférence et respect, et aussi pour lui offrir sa part d'un triomphe assuré.»--«O César, dirent encore les envoyés de Thorisin, les Lombards sont pour toi des amis d'hier: les Gépides sont de vieux alliés éprouvés par le temps. Les Lombards n'ont pour eux qu'une audace insensée qui les porte à se ruer sur tout ce qui les approche; les Gépides sont sages et puissants[747]. Vingt fois nous avons voulu te soumettre nos griefs, les Lombards s'y sont opposés, et maintenant qu'ils ont amené la guerre au point où ils voulaient, inquiets de leur faiblesse, ils espèrent t'armer contre tes amis. Ces voleurs prétendent qu'ils nous attaquent parce que nous occupons Sirmium, comme si les terres et les villes manquaient à ton empire, comme si tu n'avais pas tant de provinces dans le monde que tu cherches des peuples pour les habiter[748]. Nous-mêmes, nous aimons à le proclamer: le pays que nous possédons, nous le devons à la générosité des Romains. Or, le bienfaiteur doit appui et protection à celui qu'il a gratifié. Octroie-nous donc ton assistance contre les Lombards, ô empereur! ou du moins reste neutre entre eux et nous: ce faisant, tu aviseras convenablement aux intérêts de ton peuple, et tu obéiras à la justice[749].»
[Note 746: Gepædes et numero et fortitudine Langobardis longe præstare. Procop., _ub. sup._]
[Note 747: Id etiam attendere convenit, recentem esse Langobardorum amicitiam cum Romanis; Gepædibus societatem familiaritatemque vobiscum veterem intercedere... Langobardi... inconsideratæ pleni audaciæ. Procop., _Bell. Goth._, III, 34.]
[Note 748: Vos adeunt, idque agunt, ut pro ipsis Romani contra quam fas est, bellum suscipiant; cujus causam ex Sirmio aliisque nonnullis Daciæ locis in nos conflatam fures hi proferunt... Atqui tot urbes adhuc totque provinciæ supersunt imperio tuo, ut nationes quæras... _Id., loc. laud._]
[Note 749: Rogamus ut pro sociali jure Langobardos nobiscum viribus omnibus invadatis: vel certe a neutra stetis parte: quo suscepto consilio, rem æquam ac romano imperio convenientissimam facietis. _Id., ibid._]