Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe

Part 26

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Ce fut alors qu'Anastase entreprit le grand ouvrage auquel son nom est attaché, et dont les vestiges s'aperçoivent encore aujourd'hui à treize lieues environ de Constantinople, du côté du couchant. Les Romains, dans la défense de leur territoire, employaient fréquemment les remparts ou murs fortifiés adossés à des obstacles naturels, et couvrant des cantons, quelquefois même des provinces entières. Des portes y étaient laissées de distance en distance pour les communications avec le dehors. Gardés en temps ordinaire par quelques postes seulement, ces remparts recevaient en temps de guerre l'armée défensive, qui s'y tenait à couvert comme derrière une place forte. L'empire d'Orient comptait nombre d'ouvrages de ce genre, qui se multiplièrent à mesure qu'il fallut substituer les moyens matériels à l'esprit militaire; les Thermopyles elles-mêmes en reçurent, et furent mieux défendues par une ligne crénelée que par les poitrines des derniers Spartiates[687]. Constantinople, comme on sait, était située sur un isthme que baignent au midi la Propontide, au nord la mer Noire, et que le Bosphore sépare de l'Asie. Anastase entreprit d'isoler du continent l'espèce de presqu'île qui renfermait la ville et sa banlieue, et d'en faire une île[688], suivant l'expression des auteurs du temps. Pour cela, il traça le plan d'une fortification qui la coupait d'une mer à l'autre dans une longueur de dix-huit lieues[689]. Commencé en l'année 507, cet immense travail fut exécuté rapidement: c'était un mur en pierre, garni d'un fossé sur le front, haut de vingt pieds, large d'autant, et flanqué de tours communiquant ensemble par des galeries. La muraille, à chacune de ses extrémités, était protégée par le voisinage d'une ou de plusieurs places de guerre: ainsi l'extrémité méridionale, qui plongeait dans la Propontide, se trouvait encastrée, pour ainsi dire, entre Héraclée et Sélymbrie, toutes deux puissamment fortifiées[690]. Par ce moyen, Constantinople et les campagnes voisines furent mises à l'abri, sinon d'une invasion, au moins d'une surprise et d'un coup de main. On applaudit, sous ce rapport, à la sollicitude de l'empereur, sans toutefois s'abuser sur l'étendue de la protection. Les gens sensés comprirent que dans le cas d'une grande guerre, l'armée de défense ne serait jamais assez nombreuse pour opposer une résistance égale sur un front de dix-huit lieues, et qu'un ennemi avisé pourrait toujours s'emparer d'une portion du mur, profiter des fortifications pour s'y retrancher, et tenir de là son adversaire en échec[691]. Voilà ce que purent annoncer et écrire les hommes prévoyants; mais le peuple de Constantinople se crut en parfaite sûreté; l'empereur avait fait une chose populaire, et ce fut assez pour le moment.

[Note 687: Procop., _Hist. arcan._, c. 27.--_Ædific._, IV, 2.]

[Note 688: Urbem fere insulam pro peninsula efficit. Evagr., III, 38.]

[Note 689: Imperator Anastasius, quadragesimo ab urbe lapide, longos muros ædificavit, quibus gemina junxit maris littora, ubi inter se bidui fere distant. Procop., _Ædif._, IV, 9.]

[Note 690: Agath., _Hist._ V.--Procop. _Ædific._]

[Note 691: Neque enim fieri poterat, ut opus adeo spatiosum vel satis haberet firmitatis, vel diligenter custodiretur. Certe hostes, quacumque muros longos invaderent, omnes partis illius custodes opprimebant nulle negotio, cæterosque ex improviso adorti, calamitatem inferebant, quantam nemo verbis facile exponat. Procop., _Ædific._, IV, 9.]

Huns, Bulgares et Slaves laissèrent la Mésie tranquille jusqu'en l'année 517, où leur retour est mentionné dans les chroniques byzantines. Une d'elles le signale par ces lignes étranges, tout empreintes d'une terreur mystique: «En la dixième indiction, sous le consulat d'Anastase et d'Agapit, cette chaudière qui, suivant la prédiction du prophète Jérémie, est allumée du côté de l'aquilon contre nous et nos péchés, fabriqua des traits de feu, et avec ces traits fit de profondes blessures à la plus grande partie de l'Illyrie[692]...» La Grèce fut ravagée jusqu'aux Thermopyles, et l'Illyrie jusqu'à l'Adriatique; mais l'ennemi n'approcha point de Constantinople. Les Barbares traînaient à leur suite une multitude de prisonniers dont ils demandaient la rançon. Mille livres d'or qu'Anastase envoya à Jean, préfet d'Illyrie, n'ayant pas suffi à les racheter tous, beaucoup furent emmenés au delà du Danube, beaucoup aussi furent égorgés par vengeance ou intimidation sous les murs des villes qui refusaient d'ouvrir leurs portes.

[Note 692: Olla illa quæ, in Hieremia vate, ab Aquilone, adversum nos nostraque delicta, sæpe succenditur, tela ignea fabricavit; maximamque partem Illyrici iisdem jaculis vulneravit... Marcellin. Comit., _Chron._, ad ann. 517.]

Anastase mourut d'un coup de foudre l'année suivante, quatre-vingt-huitième de son âge et vingt-septième de son règne, et au rêveur manichéen qui avait tant troublé l'empire succéda un vieux soldat sans prétentions théologiques, mais dont le cœur était romain[693]. Justin (il se nommait ainsi) était né à Bédériana[694], dans la Dardanie mésienne, et cette circonstance fut heureuse pour les provinces du Danube, qui avaient tant besoin de secours. Tout autre soin cessant, Justin s'occupa de les remettre en état de défense, et il commença un travail de restauration de toutes les places fortes, lequel fut continué et achevé plus tard par son neveu Justinien[695]. Les neuf années que régna ce vieux soldat comptèrent parmi les plus paisibles de l'empire d'Orient: on n'entendit parler ni de Slaves, ni de Huns, tant les Barbares étaient convaincus qu'on ne les ménagerait point, s'ils osaient se remontrer. Justin mourut en 527 d'une mort digne de sa vie. Une ancienne blessure qu'il avait reçue à la jambe s'étant rouverte, la gangrène l'emporta[696]. Son successeur, désigné d'avance, fut ce même neveu qu'il avait associé à ses travaux sur le Danube ainsi qu'à l'exercice de la puissance impériale, Justinien, dont le nom devait avoir un si grand retentissement dans les siècles.

[Note 693: Justinus pius imperator, vir ætatis provectæ, et expertus rerum a militiæ cingulo exorsus, et ad senatus usque ordinem promotus... Theophan., _Chronogr._, p. 141.]

[Note 694: Justinius cujus Bederiana patria fuit. Procop., _Hist. arcan._, c. 6.]

[Note 695: Procop., _Ædif._, l. II. passim. et l. III. c. 2.--Malal., part. II, p. 159.]

[Note 696: Procop., _Hist. arcan._, c. 9.--Accidit, ut imperator Justinus ex ulcere pedis, quod ex ictu sagittæ in bello contraxit, extingueretur... _Chron. Pasch._, p. 334.]

CHAPITRE QUATRIÈME

Justinien, empereur.--Jugements contradictoires sur ce prince.--Son origine, son nom, sa famille.--Éducation de Justinien; son génie universel, ses passions.--Il épouse la danseuse Théodora.--Commencements de son règne.--Il entreprend de chasser les Vandales d'Afrique.--Réapparition des Slaves et des Huns sur le Danube; ils sont battus par Germain.--Défaite des Slovènes, mort do Khilbudius.--Les Romains battus pal les Bulgares; Constantius, Acum et Godilas pris au filet.--Affreux ravages de l'armée hunno-vendo-bulgare dans toute l'Illyrie.--Justinien reprend les travaux de défense commencés par Justin; ses prodigieuses constructions en Mésie et en Thrace.--Sourdes hostilités des Gépides contre l'empire; ils surprennent Sirmium.--Justinien appelle les Lombards en Pannonie et les oppose aux Gépides.--Inimitié des deux peuples.--Ils s'envoient un défi à jour marqué.--Tous les deux réclament l'assistance de l'empereur.--Justinien donne audience à leurs délégués.--Discours des Lombards.--Discours des Gépides.--Justinien se décide en faveur des Lombards.--Incident des Goths Tétraxites.--Leurs ambassadeurs viennent demander un évêque à l'empereur.--Origine et mœurs de ce peuple.--Révélations de ses ambassadeurs au sujet des Huns coutrigours et outigours; Justinien suit leurs conseils.--Ambassade envoyée à Sandilkh roi des Outigours.--Sandilkh promet d'attaquer les Coutrigours toutes les fois qu'ils attaqueront les Romains.--Gépides et Lombards se présentent pour vider leur querelle; une terreur panique s'empare d'eux; leurs armées s'enfuient au lieu de combattre.

527--548.

L'histoire et le roman ont altéré à qui mieux mieux les traits de cette grande figure de législateur conquérant, qui domine le VIe siècle et tend la main en arrière aux Théodose, aux Constantin, aux Septime-Sévère, aux Adrien. Le roman commença pour Justinien, au sein de la Grèce du moyen âge, par la légende de Bélisaire aveugle et mendiant, déjà répandue au XIIe siècle[697]. Quant à l'histoire, elle fut double pour lui dès son vivant: la même plume haineuse et vénale qui le louait en public se chargea de le dénigrer en secret, le glorifiant et le noircissant pour les mêmes actes, faisant de lui, ici un héros et un ange, là un monstre plus détestable que Néron ou Domitien[698], et mieux encore, un esprit de ténèbres, un démon incarné sous les traits d'un homme[699]. Entre ces deux excès de la flatterie et de la méchanceté, le jugement de la postérité est resté indécis, et par une tendance assez ordinaire à notre nature, qui préfère la satire au panégyrique, ceux-là même à qui les actions publiques de Justinien arrachent une admiration involontaire, s'empressent de la tempérer par la lecture des _Mémoires secrets_[700]. Nous tâcherons d'écarter ces nuages, et de montrer ce césar des jours de déclin, tel que l'ont pu voir les contemporains impartiaux. Sa personnalité remplit tellement tout son siècle, même quand il n'est plus, qu'on ne saurait l'abstraire des faits sans les laisser incomplets. D'ailleurs la vie privée des empereurs romains est un élément nécessaire à l'intelligence du monde romain. L'éducation de palais, sous les gouvernements héréditaires, jette trop souvent les princes dans un moule uniforme; en tout cas, elle tend à les séparer de leurs sujets et de leur temps. Sous un gouvernement électif, où les caractères arrivent tout trempés à la souveraine puissance, le prince est presque toujours un des types saillants de son époque, et on peut étudier en lui comme une image résumée des sujets. Quelques détails sur Justinien et sa famille justifieront cette vérité.

[Note 697: Tzetzes, _Chiliad._ III, v. 339, seqq.]

[Note 698: Domitiani et vultum et fortunam refert. Procop., _Hist. arcan._, 8.]

[Note 699: Ferunt Justiniani matrem narrasse, hunc non Sabbatii conjugis aut hominum cujuspiam esse sobolem; sed eo gravida anetquam esset, quamdam dæmonis speciem ad se ventitasse... Perniciosus dæmon... Procop., _Hist. arcan._, 12.]

[Note 700: Ces _Mémoires secrets_ ou _Anecdotes_ de Procope sont un libelle que le secrétaire de Bélisaire s'est amusé à composer contre Bélisaire lui-même, Justinien, Theodora, en un mot contre tous les personnages au milieu desquels il vivait et auxquels il n'épargnait pas les flatteries publiques.]

Vers l'an 474, et pendant le règne de l'empereur Léon, étaient arrivés de Bédériana à Constantinople trois jeunes paysans qui, un bâton à la main et un savon de poil de chèvre sur l'épaule, avec quelques pains noirs[701], venaient chercher fortune dans la ville impériale. Comme ils étaient grands et bien tournés, un recruteur les enrôla dans la milice du palais[702], où ils firent tous trois leur chemin, moitié par leur bravoure, moitié par la souplesse et l'habileté de conduite qui distinguait les montagnards de leur pays. L'un d'eux fut l'empereur Justin, qui de grade en grade était devenu commandant supérieur de ces mêmes milices palatines où il avait été simple soldat. A la mort d'Anastase, l'eunuque grand-chambellan, voulant faire pencher le choix de l'armée vers une de ses créatures, remit à Justin une grande somme d'argent pour la distribuer aux soldats: Justin la prit, la distribua, fut lui-même proclamé auguste[703], et l'on rit beaucoup du tour que le capitaine des gardes avait joué au grand-chambellan. Quand Justin eut sa fortune faite, il appela près de lui sa sœur Béglénitza, femme d'un paysan de Taurésium, nommé Istok, et leur fils Uprauda, qu'il voulut élever comme sien, car il n'avait point d'enfants[704]. Les trois campagnards déposèrent en même temps que leur costume illyrien, leurs noms, qui auraient par trop égayé la haute société de Constantinople; on leur donna des noms latins sonores, on leur fabriqua même une généalogie qui les faisait descendre d'une branche de la noble famille des Anicius, implantée autrefois en Dardanie. En vertu de ce baptême latin, Béglénitza devint Vigilantia; Istok, Sabbatius; et Uprauda prit ce nom de Justinianus qu'il a su rendre immortel.

[Note 701: Tres in Illyria nati exercendisque agris assueti adolescentes... Zimmarchus, Ditybistus et Justinus, pedibus Bysantium veniunt, rejectis post terga sagis in quibus præter secundarios panes, nihil eis quod reconderent, ex re domestica fuit. Procop., _Hist. arcan._, 6.]

[Note 702: Numeris militaribus inscripti ab Imperatore, utpote egregia corporis forma conspicui, ad regiæ custodiam seliguntur. _Id., ibid._]

[Note 703: Evagr., IV, 1.--Procop., I, 9.--_Chron. Pasch._, p. 331.--Zon, XIV, t. II, p. 58.--Cedren., t. I, p. 363.]

[Note 704: Biglenitza... Istokus... Uprauda... Theophil. _Vit. Justinian._]

Le pâtre de l'Hémus n'avait pas reçu dans son enfance une éducation bien soignée, s'il est vrai, comme le raconte Procope, qu'il ne pouvait signer son nom qu'à l'aide d'une lame d'or évidée dont il suivait les traits avec sa plume[705]; en tout cas, il voulut qu'il en fût tout autrement de son neveu. Le jeune Uprauda reçut les meilleurs maîtres en toute chose, et les étonna par l'activité insatiable et l'universalité de son intelligence: éloquence, poésie, droit, théologie, art militaire, architecture, musique, il voulut tout savoir et sut tout. Devenu empereur, il travailla lui-même à ces monuments éternels du droit qui font sa première gloire[706]. Ses rapports au sénat étaient toujours son ouvrage, et il les improvisait souvent, quoique avec un accent un peu rude, et qui décelait son origine illyrienne[707]. L'église grecque chante encore aujourd'hui une des hymnes qu'il composa, et dont il faisait aussi la musique[708]. Enfin plusieurs monuments de Constantinople et des provinces furent construits sur ses plans ou d'après ses avis[709]. Quant à la guerre et à ses accessoires, il en acquit la théorie et la pratique comme tous les jeunes Romains, soit dans les camps, soit sur les champs de bataille. Cette éducation ne prit tout son développement que lorsque Justin fut devenu empereur: Justinien avait alors trente-cinq ans. Mais au plus fort de cet enfantement de son génie, une passion plus profonde, plus indomptable encore que celle du savoir, vint maîtriser son cœur: il s'éprit de la danseuse Théodora, qui était alors la fable de Constantinople par le désordre de ses mœurs non moins que par son étonnante beauté. Quelles que fussent les représentations de sa mère, les refus de son oncle, les prohibitions mêmes de la loi, qui défendait de tels mariages, les comédiennes ainsi que les prostituées étant réputées personnes infâmes, avec qui le mariage était nul, Justinien voulut l'épouser, et son ardente opiniâtreté fit tout fléchir. Il fallut que le vieux soldat fît lui-même réformer la loi qui protégeait l'honneur de son nom[710]. Au reste, malgré les vices de cette femme et les maux que son orgueil, ses rancunes et son immoralité purent causer à l'empire, on hésite à condamner sans rémission celui qui l'épousa, quand on voit quel amour sincère, quel culte fidèle et presque pieux il porta toute sa vie «à la très-respectable épouse que Dieu lui avait donnée[711];» c'est ainsi qu'il s'exprime dans une de ses lois. Théodora balançait d'ailleurs ses grands vices par de grandes qualités: un esprit pénétrant, toujours en éveil, un jugement sûr, une décision à laquelle Justinien dut au moins une fois son trône et sa vie[712].

[Note 705: Calamus colore imbutus... huic principi tradebatur in manum, quam alii prehensantes ducebant, circumagebantque calamum per quatuor litterarum formas, nempe singulas tabellæ incisuras... Procop., _Hist. arcan._, 6.]

[Note 706: Legibus præ nimia obscuris multitudine, et manifesta inter se pugna confusis, admota manu, optima conciliatione sublato ipsarum dissidio, jus conservavit. Procop., _Ædif., in proœm._]

[Note 707: Quæ sibi scripto respondenda forent, hæc non, uti mos est, quæstori committebat, sed ut plurimum sumebat sibi pronuncianda, licet ei barbare sonaret oratio. Procop., _Hist. arcan._, 14.]

[Note 708: Nicol. Alem. in _Hist. arcan._ Procop., _Not. Edit. Venet._, 1729; t. II, p. 361.]

[Note 709: Procop., _Ædif._, pass.]

[Note 710: Tum is cum Theodora moliri nuptias aggreditur; nam cum viris senatoriis (quod prisca lege cautum est) uxorem ducere meretricem non liceat, ille principem adigit, ad legem nova constitutione evertendam; et exinde Theodoræ matrimonio jungitur. Procop., _Hist. arcan._, c. 9.]

[Note 711: Apud nos... participem consilii sumentes eam, quæ a Deo data est nobis piissimam conjugem. Justinian. _Novell._, 8.]

[Note 712: Lors de la révolte dite _Nicâ_, où Justinien découragé et prêt à quitter Constantinople, fut soutenu par Théodora et sauvé par Bélisaire.]

Ce prince était d'une taille au-dessus de la moyenne; il avait les traits réguliers, le visage coloré, la poitrine large, l'air serein et gracieux; ses oreilles étaient mobiles, conformation déjà remarquée dans Domitien, et qui fournit contre le nouvel empereur plus d'une allusion méchante[713]. On raconte qu'il prenait plaisir à se vêtir à la manière des Barbares, surtout à celle des Huns. Il menait dans son palais la vie austère des anachorètes; pendant un carême (c'est lui-même qui nous le dit, non sans un peu d'ostentation), il ne mangea point de pain, ne but que de l'eau, et prit pour toute nourriture, de deux jours l'un, un peu d'herbes sauvages assaisonnées de sel et de vinaigre[714]. Il dormait à peine quelques heures, et se réveillait au milieu de la nuit pour travailler aux affaires de l'État et à celles de l'Église, ou parcourir, en proie à une agitation fébrile, les longues galeries du palais[715]. C'était pendant ces heures d'insomnie et de méditation solitaire qu'il se familiarisait avec les grands desseins qui germaient dans sa tête, et qui finirent par lui sembler à lui-même des inspirations de Dieu. Ces habitudes passablement étranges accréditèrent les fables dans lesquelles on le peignit comme un démon, un esprit malfaisant qui ne dormait point, ne mangeait point, et n'avait d'humain que l'apparence[716]. Cette faculté de doubler ainsi les heures de la vie permit à Justinien, arrivé tard à l'empire, puisqu'il avait déjà quarante-cinq ans, de faire plus à lui seul que beaucoup de grands empereurs pris ensemble.

[Note 713: Erat Justinianus imperator tereti facie; pectorosus, candidus, recalvaster, rotundis oculis, formosus, florido aspectu, subridens; subcano capite, mento rasus ritu Romanorum, naso justo... _Chron. Pasch._, p. 375.--Corpore neque procero fuit, neque pusillo nimis, sed quo staturam justam non excederet... cui et aures subinde agitarentur. Procop., _Hist. arcan._, 8.]

[Note 714: Sæpe unum atque alterum diem noctemque cibo abstinuit, præsertim ejus festi pervigiliis, quod Pascha dicimus, quandoque biduum brevi aqua, et agresti olere victitans... Procop., _Hist. arcan._, 13.--Justinian., _Novell._, 8, 30.]

[Note 715: Horam somno indulgens, reliquum tempus continuis terebat deambulationibus. Procop. _ibid._--Et non in vano vigilias ducimus, sed in hujus modi eas expendimus consilia, pernoctantes, et noctibus sub æqualitate dierum utentes. Justinian., _Novell._, 8.]

[Note 716: Dirum et furiale caput is videbatur qui nunquam potus, cibi, vel somni expletus satietate... intempesta nocte regiam obambulabat... Procop., _Hist. arcan._, 14.]

A peine sur le trône, il commença ce grand ouvrage de législation qui subsiste depuis tant de siècles, et sert de fanal aux législateurs des peuples modernes à mesure que ceux-ci se dégagent des ténèbres du moyen âge. La conception d'un Code unitaire se liait dans son esprit à la reconstruction du monde romain, dont il colligeait, éclaircissait, simplifiait les lois en les adaptant au changement des mœurs; puis il confia aux armes le soin de créer cet empire à qui il avait préparé un Code.

Si l'on veut bien comprendre Justinien, il faut le saisir à ce moment solennel où il jette son pays dans la plus héroïque et la plus imprévue des entreprises, la guerre d'Afrique contre les Vandales, que devait suivre celle d'Italie contre les Goths, puis une troisième qu'il méditait en Espagne, et peut-être une quatrième en Gaule, partout enfin où des dominations barbares s'étaient assises sur les dépouilles de Rome. Il n'avait point d'armée: il s'en fait une en portant d'abord la guerre en Perse, où il dicte la paix, et de cette campagne sortent des généraux capables de tout oser et de tout accomplir, Bélisaire, Narsès et Germain. Quand il entretient son conseil privé de ses projets sur l'Afrique, il ne rencontre qu'étonnement, incrédulité et terreur. Ses ministres les plus complaisants croient lui rendre service en le combattant. On s'était habitué à considérer l'Afrique comme perdue et les Vandales comme invincibles; on ne savait plus trop bien ce qu'était cette ancienne province de l'empire, avec laquelle les rapports même commerciaux étaient à peu près rompus, puisque le préfet du prétoire soutint dans le conseil qu'il faudrait plus d'un an pour pouvoir envoyer un ordre aux armées et en recevoir la réponse. Les soldats, qui se rappellent peut-être Charybde et Scylla, s'effraient d'une campagne de mer, et le peuple murmure à l'idée d'une augmentation d'impôts[717]. Resté seul de son avis, Justinien commençait à douter de lui-même, quand la religion le raffermit. Un évêque arrivé du fond de l'Orient à Constantinople, lui demande audience et lui parle en ces termes: «Prince, Dieu qui révèle quelquefois par des songes sa volonté à ses serviteurs, m'envoie ici, pour te réprimander[718]: «Justinien, m'a-t-il dit, hésite à délivrer mon Église du joug des Vandales, ces impies ariens. Que craint-il? Ne sait-il pas que je combattrai pour lui? Qu'il prenne les armes, et je le ferai maître de toute l'Afrique![719]» Justinien crut avec bonheur à ce songe, qui répondait à sa pensée: l'instinct religieux lui rend la foi politique, et, sous cette double illumination, il ouvre la série des rapides et brillantes campagnes où l'on vit Constantinople délivrer Rome et reconquérir Carthage. Le reste des projets qu'avait pu concevoir Justinien demandait plus que la vie d'un homme, et malheureusement il n'eut pas de successeur. On a dit, pour rabaisser sa gloire, qu'il devait ses victoires à ses généraux; mais l'idée et la direction de la guerre, à qui les dut-il sinon à lui-même? Son règne donna à l'empire quatre généraux comparables à ceux des beaux temps de Rome, Bélisaire, Narsès et les deux Germain: pareille bonne fortune n'arrive jamais qu'aux grands rois.

[Note 717: Procop., _Bell. Vand._, I, 10, XI, 24; _Ædif._, VI, 4.--Theophan., _Chronogr._, p. 160.]

[Note 718: Quidam Orientis episcopus alas et animos addidit imperatori, somnium sibi a Deo immissum asserens... Theophan., _Chronogr._, p. 161.]

[Note 719: Cum ipso enim militabo, et Libyæ dominum constituam. Theophan., _ibid._]