Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe

Part 25

Chapter 253,244 wordsPublic domain

En parcourant dans les historiens du temps ces lugubres tableaux, on se demande d'abord pourquoi l'empire romain ne se leva pas comme un seul homme pour mettre un terme à tant de misères; mais les mêmes historiens nous fournissent la réponse: l'empire avait toute autre chose à faire. D'autres intérêts, d'autres luttes, passionnées jusqu'à la fureur, absorbaient les générations contemporaines, et ne permettaient pas d'entendre les cris de détresse partis des provinces du Danube. L'église d'Orient traversait alors une des crises les plus formidables et les plus longues qui aient ébranlé le christianisme. La question de savoir si les deux natures divine et humaine étaient séparées ou réunies dans la personne de Jésus-Christ, et quelle part revenait à chacune d'elles dans l'œuvre de la rédemption, question aussi délicate qu'importante à résoudre, avait été, en 428, jetée par le patriarche de Constantinople, Nestorius, dans la discussion publique, et depuis lors elle n'en était plus sortie; ou plutôt, grandissant par la controverse, où la subtilité grecque se donnait amplement carrière, elle était devenue l'unique occupation des esprits. Nestorius avait nié l'union personnelle des deux natures, prétendant que le Verbe divin, après son incarnation, avait habité simplement dans l'humanité comme dans un temple[664], et refusant à Marie le titre de mère de Dieu: le moine Eutichès releva le défi, mais se plaçant précisément au point opposé, il confondit les deux natures jusqu'à faire mourir la Divinité sur la croix[665]. Ces deux solutions extrêmes faussaient également le christianisme: la première faisait évanouir le mérite de la rédemption en transformant le sacrifiée sanglant du Calvaire en une pure apparence et en un spectacle sans réalité; la seconde aboutissait à l'absurde conséquence du suicide de Dieu même. En vain le concile de Chalcédoine; avec l'autorité de la tradition et la saine interprétation des Écritures, formula la doctrine orthodoxe des deux natures en une seule personne; en vain l'église romaine adopta les décisions du concile comme la voix du christianisme lui-même: l'esprit grec n'abandonnait pas aisément la dispute. Les hérésies de Nestorius et d'Eutychès donnèrent naissance à d'autres hérésies moins absolues, que chacun put pondérer à sa guise et qui n'eurent de limites que l'infini. Il naquit aussi, dans une intention plus honnête que celle d'être chef de secte, des hérésies de conciliation, si l'on peut ainsi parler, lesquelles cherchèrent à mettre des contre-poids dans les dogmes, et combinèrent les erreurs pour en tirer une vérité qui ne blessât personne. Ces dernières tentatives ne firent qu'obscurcir la question, altérer le sens religieux, et jeter en Orient la foi chrétienne dans un dédale inextricable[666].

[Note 664: Fleury, _Hist. eccles._, XXX, 28 seqq.]

[Note 665: Theodor., Lect. I, 21, 22.--Niceph. Calist. XV, 28.--Evagr. II, 3.]

[Note 666: Evagr. III, 7, 8, 9.--Theodor., Lect. I, 34.--Niceph. Calist, XVI, 6, 7, et seqq.--Cf. Fleur., _Hist. ecclés._, XXX, 28, 31.]

Ce fut un des malheurs de l'église orientale d'avoir toujours à compter avec les empereurs non-seulement en matière de discipline, mais aussi pour le règlement des dogmes: legs fatal de la succession du grand Constantin. Les césars de Byzance, patriciens, soldats ou bouviers, se crurent tous tenus d'être théologiens. Il en arriva mal plus d'une fois à eux-mêmes, et surtout à l'empire. On sait comment les _formulaires_ de l'empereur Constance, ses décisions canoniques appuyées par les légions, troublèrent profondément l'Église, rendirent confiance et autorité au polythéisme et préparèrent la réaction païenne de Julien[667]; on sait aussi que la funeste séparation qui se manifesta au sein du christianisme, entre les Barbares devenus presque tous ariens et les Romains catholiques, fut due au prosélytisme insensé de Valens[668]: les triomphes de Valens et de Constance empêchèrent, à ce qu'il paraît, l'empereur Zénon de dormir, car il eut la prétention de terminer par un décret impérial la controverse des deux natures. Ce décret, qu'il publia en 482, sous le titre d'_hénotique_, c'est-à-dire d'_acte d'union_, laissa l'Église plus divisée que jamais. L'hénotique présentait une formule de foi que les évêques devaient souscrire, et l'empereur, pour montrer son impartialité comme juge et sa supériorité comme théologien, y condamnait tout le monde, lançant l'anathème à droite et à gauche sur les décisions présentées avant lui, et mettant le concile de Chalcédoine à peu près au niveau d'Eutychès et de Nestorius. Tout le monde étant condamné, naturellement personne ne fut content; les évêques résistèrent, et l'épée des soldats fut employée à les convaincre. Zénon mourut sur ces entrefaites, heureusement pour la paix du monde[669]. Sa fin fut entourée de mystère. On raconta que pendant un des accès d'épilepsie auxquels il était sujet et que provoquait son intempérance, des officiers de sa cour, ses compagnons de débauche, l'avaient porté vivant dans un sépulcre, où il avait été trouvé plus tard, les poings rongés[670]. Sa femme, Ariadne, se hâta de le pleurer, et dans le premier trouble où le changement de règne jetait Constantinople, elle recommanda au choix du sénat, de l'armée et du peuple[671], Anastase le _Silentiaire_.

[Note 667: Voir _Histoire de la Gaule sous l'administration romaine_, t. III, ch. 5.]

[Note 668: Voir ci-dessus _Histoire d'Attila_, ch. 1.]

[Note 669: Evagr. III, 8, 9, 10.--Théodor., Lect. II.--Theophan., _Chronogr._,--Vict., Tun. _Chron._--Niceph., Calist. XV, 28; XVI, 11.--Cf. Fleury. _Hist. ecclés._, XXX.]

[Note 670: Ferunt inventum... Zenonem, qui prae fame suos ipse lacertos mandiderat. Cedren., p. 355.]

[Note 671: Evagr. III, 32.--Theodor., Lect., p. 558.--Theophan., _Chronogr._, p. 116, 117.]

Sous plus d'un rapport, le choix n'était pas mauvais, et on l'accueillit avec faveur. Attaché en qualité de chambellan aux petits appartements du prince, qui s'appelaient dans le langage ampoulé de l'étiquette byzantine, _l'asile du silence_[672], Anastase avait la réputation d'un homme d'esprit sans ambition, honnête, bienfaisant et pieux à sa manière. Il avait plu jadis à l'impératrice Ariadne, qui profita de son veuvage pour en faire un empereur et l'épouser. Malgré son âge de soixante ans et ses cheveux d'une blancheur éclatante, Anastase paraissait encore beau; ses traits réguliers et fins étaient empreints d'une grande douceur, et ses yeux _dispairs_, dont l'un était noir et l'autre bleu, attiraient l'attention par leur expression singulière[673]. De toutes les passions qui avaient pu agiter sa vie, Anastase n'en avait pas eu de plus constante et de plus vive que la théologie. Dans sa jeunesse, il s'était livré avec ardeur aux spéculations religieuses; il avait eu son système à lui, son hérésie, son symbole de foi. Devenu silentiaire, il s'oubliait encore jusqu'à venir catéchiser dans l'église de Constantinople, où il soutint des thèses qui n'étaient pas toujours orthodoxes. Le patriarche s'en étant plaint à l'empereur, Zénon lui conseilla de faire prendre son chambellan par des clercs, de le faire tondre comme un moine, et de l'offrir dans cet état à la risée publique[674]. Cette menace calma l'ardeur théologique du silentiaire, qui sembla avoir mis de côté toutes ses erreurs; mais le patriarche lui avait gardé rancune: quand le sénat, le peuple et l'armée proclamèrent Anastase empereur, le patriarche déclara qu'il ne le couronnerait pas. Or c'était un usage passé presque en force de loi que l'évêque de la métropole impériale posât la couronne sur le front du césar nouvellement élu, ce qui donnait à l'autorité spirituelle, sinon le droit d'approuver l'élection, au moins celui d'y créer des embarras, et il pouvait être dangereux de passer outre. Ariadne alarmée fit intervenir les chefs du sénat; elle intervint elle-même, et un accommodement fut négocié entre Anastase et le patriarche. Le nouvel auguste s'engagea à souscrire la formule du concile de Chalcédoine, et à en faire observer les canons[675]; l'engagement fut pris par écrit, signé de sa main impériale, déposé dans le trésor de l'église métropolitaine et précieusement gardé comme une pièce de conviction qu'on opposerait à l'empereur parjure, s'il lui arrivait de manquer à la condition essentielle de son couronnement. On se doute bien que le certificat d'Anastase eut le sort de beaucoup de chartes, programmes, serments, concessions de tout genre, faits, octroyés, subis, à toutes les époques, sous la dictée de la nécessité.

[Note 672: Anastasium Silentiarium... Theophan. _Chronogr._, p. 116.--Qui in palatio Imperatoris militantes, ea quæ sunt quietis curarent, Silentiarii sunt appellati. Procop., _Bell. Pers._, 11.]

[Note 673: Cette différente couleur de ses yeux lui avait fait donner le surnom de _Dicore_, ὁ δίκορος. Theophan., p. 117.]

[Note 674: Eversa ejus in ecclesiæ cœtu sella, minatus est, ni quantocius desisteret, ejus caput se rasurum et in plebem traducturum. Theophan., _Chronogr._, p. 116.]

[Note 675: Areadna imperatrice, senatuque ad exhibenda postulata impellentibus, chartam propria manu subscriptam, qua velut fidei normam Chalcedonensis synodi decreta se acceptare profiteretur, ab eo traditam accepit Euthymius, exin ab eo coronatus. Theoph., _Chronogr._, p. 117.]

Tout marcha bien d'abord: Anastase administrait sagement; il était économe des deniers publics, ennemi de la corruption et de la vénalité des charges, bienveillant pour les personnes; il abolit des impôts odieux, apporta des réformes dans les mœurs et défendit entre autres choses les combats sanglants des hommes contre les bêtes[676]. Dans sa vie privée, il était dévot sans être chrétien, allait à l'église avant le jour, jeûnait, faisait de grandes aumônes; le peuple le regardait comme un saint, et criait sur son passage: «César, règne comme tu as vécu!» Mais bientôt les sectaires, ses anciens compagnons d'hérésie, commencèrent à l'assiéger, et le pouvoir de tout faire réveilla en lui le démon du prosélytisme religieux. Né d'une mère manichéenne[677], Anastase avait sucé avec le lait le goût des rêveries persanes qu'il mêlait secrètement à son christianisme: c'était la tendance particulière de son esprit. Les vrais chrétiens, à ses yeux, se trouvaient dans cette bizarre école dirigée par un esclave persan devenu évêque, et où l'on prétendait marier la religion de Zoroastre à celle du Christ. Anastase en répandit les missionnaires dans tout l'Orient. Lui-même se fit construire au palais impérial un oratoire dont les murs étaient couverts de figures d'animaux et de symboles de toute sorte en usage chez les manichéens et les gnostiques. Enfin le bruit courut qu'il travaillait à une nouvelle traduction des Évangiles, attendu, disait-il, que la version vulgaire était incorrecte et rustique. Ces essais d'immixtion aux choses religieuses eurent lieu d'abord avec quelque prudence; ce qui retenait l'empereur, c'était son engagement écrit d'observer les canons du concile de Chalcédoine, engagement gardé au trésor de l'église de Constantinople en même temps que les actes eux-mêmes du concile. Rien ne lui eût coûté pour le tenir en sa possession: il essaya de corrompre le trésorier Macédonius, devenu patriarche de Constantinople, il essaya de l'effrayer, le tout sans succès. Il fut plus heureux avec les actes originaux du concile[678], qu'un prêtre lui livra pour de l'argent, et qu'il déchira et brûla de sa main. L'insensé crut voir son serment s'exhaler dans la flamme avec ces pages qu'il avait juré de maintenir.

[Note 676: Evagr., III, 30, 38.--Theodor. Lect., p. 566.--Cedren., p. 358, 377.--Theophan., p. 123.--Zonar., t. II, p. 45.--Conc., t. IV, p. 1185.]

[Note 677: Theophan., _Chron._, p. 117.--Theodor. Lect., l. II.]

[Note 678: Imperator illico Chalcedonensium Actorum libellum, quem Macedonius in arca sanctiore deposuerat per Calepodium quemdam furtim sublatum conscidit atque igni tradidit. Nicephor., XVI. 26.--Cf. Baron., _Ann. eccles._, t. IX, p. 99.]

La conscience ainsi allégée, Anastase ouvrit une campagne contre le catholicisme: son plan d'attaque ne manqua ni d'habileté ni de puissance. Il remit en vigueur l'hénotique de Zénon, qui avait le caractère d'une loi de l'empire, et tout en affectant un grand zèle pour ce formulaire qui anathématisait tous les autres, il lâcha la bride aux nestoriens, aux eutychéens, aux ariens, en un mot à tout ce qui n'était pas catholique. Toute hérésie lui semblait bonne, pourvu qu'elle reniât le concile de Chalcédoine, son épouvantail. Il en résulta une anarchie de doctrines sans exemple et sans nom. Anastase attaqua alors la liturgie, dans laquelle il introduisit des innovations qui recélaient le venin de ses doctrines; les prêtres résistèrent; le peuple se souleva, mais des soldats, l'épée au poing, firent chanter une _doxologie_ de la façon de l'empereur[679]. Une troupe de moines syriens étant descendue d'Asie à Constantinople pour assommer le patriarche, d'autres moines accoururent le défendre; on se battit dans les cloîtres, on se battit dans les églises. A Constantinople, où la population était en grande majorité catholique, des processions de prêtres, de bourgeois, de soldats, tous armés, se mirent à parcourir les rues sous les bannières militaires jointes à celle de la croix, mêlant au chant des litanies des cris de guerre et des malédictions contre l'empereur. Ces processions se rendaient au cirque, où l'on tenait concile en plein vent. Une de ces assemblées osa déposer Anastase[680], qui la fit dissoudre à grands coups de lance par les gardes du palais. Le peuple de son côté ne montrait guère plus de modération. Tout prêtre suspect de complicité ou simplement de faiblesse vis-à-vis d'Anastase était égorgé sans miséricorde, et on promenait sa tête au bout d'une pique. Un moine et une religieuse que l'empereur affectionnait périrent ainsi massacrés, et leurs cadavres liés ensemble allèrent balayer le pavé des rues.

[Note 679: Cum... omnibus ecclesiis, per libellum scriptum edixit ut ter sanctum hymnum, non omisso addimento, in publicis processionibus decantarent... tumultus vehemens exortus est, multarum domorum visa incendia, et innumeræ cædes patratæ... Theophan., p. 136.--Imperator cum in hynmo trisagio has voces adjicere voluit: Qui crucifixus est pro nobis, gravissima seditio exorta est, perinde quasi christiana religio funditus everteretur. Evagr., III, 44.]

[Note 680: Populi confusa plebe contumeliosis vocibus Anastasium impetente, et alium ad imperium advocante, Manichæum et imperio prorsus indignum clamitans... Theophan., _Chronogr._, p. 136.]

Ces horreurs présageaient une guerre civile, qui ne tarda pas à éclater, et elle éclata précisément dans ces provinces du Danube ravagées si violemment par la guerre étrangère, mais où la foi catholique était enracinée. Un général illyrien, nommé Vitalianus, d'ancienne souche barbare, leva le drapeau de l'orthodoxie catholique, sous lequel accoururent par milliers les habitants des campagnes, les citadins, les soldats. En trois jours, il réunit une grande armée. On laissait là sa maison, sa famille à l'aventure, exposées au fer des Bulgares; les garnisons romaines désertaient leur poste, pour courir à la croix; il se présenta même des Huns comme auxiliaires de l'orthodoxie, et on les accepta[681]. Vitalien marcha sur Constantinople et mit le siége devant la Porte dorée; mais le sénat et les plus notables habitants s'interposèrent pour empêcher une prise d'assaut. On négocia au nom d'Anastase, dont on se rendit garant, et la guerre traîna en longueur. Vitalien, que ses partisans voulaient nommer empereur[682], mais qui avait plus de foi que d'ambition, consentit enfin à traiter sous les sécurités qu'on lui offrait. Ses conditions furent: le rappel des évêques exilés, la convocation d'un concile œcuménique sous la présidence de l'évêque de Rome, dont la foi dans ces difficiles matières n'avait jamais varié, l'arbitrage du même évêque entre les prélats orientaux et l'empereur en cas de dissentiment possible; et comme on savait ce que valaient les serments d'Anastase, Vitalien exigea que le sénat, le corps des magistrats et les premiers citoyens de la ville souscrivissent aussi ces conditions[683]. Il se fit remettre en outre le commandement suprême des forces stationnées dans le voisinage de Constantinople. Ainsi Anastase fut placé sous la triple tutelle des habitants de sa ville impériale, d'un de ses généraux et d'un évêque étranger. On croyait avoir bien rivé sa chaîne, et il échappa. Le concile œcuménique, toujours convoqué, une fois réuni, ne délibéra jamais[684]; le pape ne gagna rien non plus sur l'empereur malgré sa fermeté; Vitalien se vit enlever son commandement, et les catholiques découragés remirent l'épée dans le fourreau. Ne penserait-on pas, à la lecture de ces faits déjà vieux de treize siècles et demi, parcourir sous des noms, des costumes, des formules différentes, le récit de quelque événement d'hier? Ce roi en tutelle sous son peuple, ces engagements écrits, ces serments arrachés, niés, éludés, tout cela ne nous reporte-t-il pas à des scènes dont nous ou nos pères avons été témoins? C'est que les passions des hommes et leurs allures sont les mêmes, quel que soit le mobile qui les pousse et le court moment où ils s'agitent: seulement sommes-nous bien sûrs d'avoir toujours eu dans nos discordes politiques un mobile aussi respectable et aussi sérieux que devait l'être pour des générations chrétiennes une atteinte portée au dogme fondamental de leur foi?

[Note 681: Vitalianus... ducens secum ingentem Hunnorum et Bulgarorum numerum... Theophan., p. 137.--Anast., p. 54.--Cedren., t. I, p. 360.]

[Note 682: Plebe... uno consensu, ceu jam declaratum imperatorem, acclamante Vitalianum, Theophan., _loc. cit._]

[Note 683: Anastasius rebus in desperatis senatorii ordinis nonnullos qui de pace agenda eum rogarent, misit: juravitque una cum universo senatu episcopos exules se rovocaturum. His additum voluit Vitalianus, ut unius cujusque scholæ principes idem jurejurando assererent: et ita demum convocaretur synodus ad quam pontifex romanus et cuncti accederent episcopi... Theophan., _Chronogr._, p. 137.--Cedren., t. I, p. 360.]

[Note 684: Accesserunt etiamnum ex diversis locis episcopi circiter ducenti: qui a scelesto Imperatore delusi, re infecta recessere. Theophan., _ibid._]

On comprend maintenant comment, sans lâcheté et sans mériter toutes les injures dont nous nous plaisons à poursuivre rétrospectivement à travers l'histoire ce que nous appelons le Bas-Empire, le gouvernement romain, dans les dernières années du Ve siècle et le commencement du VIe, pouvait n'attacher qu'une médiocre attention aux courses des Barbares, Huns, Bulgares et Slaves, dans la vallée du Danube. Il fallut que Constantinople elle-même et le siége de l'empire se trouvassent en péril pour réveiller un peuple et un empereur absorbés dans les intérêts d'en haut. Les places échelonnées pour couvrir les approches de la grande cité n'arrêtaient pas toujours des détachements qui savaient se glisser dans leurs intervalles d'autant plus aisément qu'ils se composaient de cavalerie, d'une cavalerie agile, infatigable. A plusieurs reprises, on put donc voir les enfants perdus des armées barbares pénétrer dans la campagne de Constantinople, jusqu'au cœur de cette riche banlieue que les contemporains nous dépeignent comme la plus délicieuse contrée du monde. Il faut lire les écrivains du VIe siècle, et surtout Procope, pour se faire une idée de ce qu'avaient produit, sous le beau ciel de la métropole de l'Orient et autour de ses mers transparentes, les merveilles des arts et du luxe jointes à celles de la nature. Lorsqu'ils nous parlent de ces sites magnifiques qui dominent la Propontide, la mer Noire ou le Bosphore, de ces eaux vives et abondantes, de ces villas de marbre se dessinant sur des rideaux de forêts, de ces églises, de ces palais, de ces jardins en amphithéâtre, rangés sur le contour des golfes, «comme des perles dans un collier,» ils rencontrent le sentiment et quelquefois l'expression d'une vraie poésie[685]. La terre même, malgré toutes ses beautés, n'avait pas suffi au luxe de la Rome orientale, et des môles jetés à grands frais faisaient étinceler au-dessus de la mer des habitations de porphyre et d'or que la soie et le cèdre garnissaient au dedans. Un peuple de statues de bronze ou de marbre de Paros, reliques du génie des Hellènes, animait ces solitudes enchantées. C'est là que les patriciens de Byzance venaient jouir d'un repos voluptueux gagné trop souvent aux dépens des provinces, là que les Rufin, les Eutrope, les Chrysaphius étalaient ces prodigalités insolentes qui, après avoir soulevé contre eux la colère de leurs contemporains, font encore leur condamnation dans l'histoire[686]. Qu'on se figure l'effroi causé par l'apparition des bandes bulgares dans ce paradis des Romains d'Orient! On oublia pour un moment la querelle des deux natures, et pour un moment on pensa aux souffrances des malheureux Mésiens.

[Note 685: Procop., _Ædific._, l. I, V, VI, VIII et pass.]

[Note 686: Hunc suburbanum agrum Bysantii cives, occupantque decorantque, non solum ad vitæ usus sed ad luxum etiam insolentem, deliciasque immodicas et ad omnem licentiam quam affert mortalibus opulentia. Procop., _Ædific._, IV, 9.]