Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe
Part 24
L'apparition des Slaves n'eut rien de rassurant pour le monde civilisé: cette nouvelle _barbarie_ présentait un spectacle on ne peut plus sombre et repoussant. Si longtemps asservie sous des conquérants qui consommaient sans produire et pour lesquels elle travaillait, la race slave avait pris les habitudes de la vie sédentaire; elle connaissait les premiers rudiments des arts. mais sa grossière industrie avait des bornes bien étroites. Ce qu'on appelait ses villes n'était qu'un amas de cabanes malsaines, disséminées sur de grands espaces et cachées comme des tanières de bêtes fauves dans la profondeur des bois, au milieu des marais, sur des roches abruptes, partout en un mot où l'homme pouvait aisément se garer de l'homme[625]. La misère et une malpropreté hideuse y faisaient leur séjour[626]. Là pullulaient des familles ou des groupes de familles dans une complète promiscuité, vivant nus à l'intérieur des cabanes, et au dehors se couvrant à peine de la dépouille des bêtes ou de lambeaux d'une étoffe noirâtre que les femmes savaient tisser[627]. Quelques tribus se barbouillaient de suie de la tête aux pieds en guise de vêtement[628]. Le Slave mangeait la chair de toute espèce d'animaux même les plus immondes; mais le millet et le lait composaient surtout sa nourriture. Naturellement paresseux et ami du plaisir, il avait des vertus hospitalières: il recherchait les étrangers et les traitait bien[629], on vantait aussi la fidélité de sa parole[630]; mais ces bonnes qualités avaient de terribles retours. A son état habituel d'apathie succédaient des accès de violence féroce; alors il devenait sans pitié, et son imagination exaltée par l'enivrement du carnage lui fit inventer des supplices, qu'on n'oublia plus, qui sont demeurés jusqu'à nous comme une triste conquête de la cruauté humaine[631]. Le guerrier slave, marchant tête et poitrine nues, un long coutelas au côté, et dans la main un paquet de javelots dont le fer était empoisonné[632], ressemblait à un chasseur d'hommes. Pour lui en effet, la guerre n'était qu'une chasse. Se battre en ligne, se former en rangs serrés, coordonner ses mouvements sur des combinaisons d'ensemble, était un art que son intelligence n'atteignait pas encore: sa tactique à lui, c'était celle des embuscades. Il excellait à se tapir derrière une pierre, à ramper sur le ventre parmi les herbes, à passer des journées entières dans une rivière ou un marais, plongé dans l'eau jusqu'aux yeux, et ne respirant qu'à l'aide d'un roseau[633]; là il guettait patiemment son ennemi pour s'élancer ensuite sur lui avec la souplesse et la vigueur des animaux qu'il semblait avoir pris pour modèles.
[Note 625: Hi paludes sylvasque pro civitatibus habent. Jorn., _R. Get._, 5.--In tuguriis habitant vilibus et rare sparsis, atque habitationis locum subinde mutant. Procop., _Bell. Goth._, III, 14.]
[Note 626: Vitam victu arido incultoque tolerant, sordibus et illuvie semper obsiti. Procop., _ibid._]
[Note 627: C'est pour cette raison que plusieurs de leurs tribus furent appelées par les Grecs _Mélanchlènes_.]
[Note 628: Tincta corpora. Tacit., _Germ._, 43. Les Lygies à qui il attribue cette coutume de se teindre en noir sont les ancêtres des _Lèches_, ancêtres eux-mêmes des Polonais.]
[Note 629: Moribus et hospitalitate, ut nulla gens, honestior aut benignior potuit inveniri. Adam. Brem., II, 12.]
[Note 630: Ingenium nec malignum nec fraudulentum. Procop., _Bell. Goth._, III, 14.]
[Note 631: Procop., _Bell. Goth._, III, 38.]
[Note 632: Loricam non induunt: cum pugnam invadunt, multi pedibus tendunt in hostem, scutula spiculaque gestantes manibus. Procop., _Bell. Goth._, III, 14.--Maurice, _Strateg._, II, 5, écrit que les flèches des Slaves renfermaient un poison très-subtil qui s'insinuait bientôt dans tout le corps, si le blessé ne pouvait prendre de la thériaque, ou si l'on ne coupait la chair autour de la plaie.]
[Note 633: Sub angusto saxo aut virgulto quolibet obvio delitescere et hostem quemlibet rapere... Contracto corpore ad herbam latet. Procop., _Bell. Goth._, II, 26.]
La vie morale était chez lui, comme tout le reste, à ses premiers essais. A peine avait-il l'idée du mariage. Dans la plupart de ses tribus existait la communauté des femmes[634], et cet état se prolongea bien longtemps après que le christianisme, ce grand réformateur des sociétés sauvages, eut entamé celle-ci. De vagues instincts religieux, obscurcis d'un côté par le fétichisme, de l'autre par les pratiques de la sorcellerie, se faisaient jour çà et là dans ses institutions. Quelques tribus avaient l'idée d'une intelligence suprême, régulatrice des choses et des hommes; elles ne croyaient pas nous dit Procope, que le monde fût gouverné par le hasard[635]. Chez d'autres régnait un dualisme qui rappelle l'Orient. Celles-ci reconnaissaient deux divinités, l'une _blanche_, source de tout bien, l'autre _noire_, source de tout mal; mais le dieu noir avait seul des temples[636].
[Note 634: _Chron. Slav._ Ed. Lindemb., p. 202.--Fredeg., _Chron._, 48.]
[Note 635: Unum enim Deum, fulguris effectorem, dominum hujus universitatis solum agnoscunt... Fatum minime norunt, nedum illi in mortales aliquam vim tribuant. Procop. _ibid._, III, 14.]
[Note 636: Malum deum sua lingua, _Zcerneboch_, id est nigrum deum appellant. Helmold., Chron., I, 53.--Voir aussi Gebhardi, _Gesch. der Slaven._, p. 21 et 24. Les Slaves appelaient _Blanches_ toutes les influences favorables.]
Pourquoi se serait-on occupé du dieu blanc qui ne faisait de mal à personne?
Tel était le Slave, premier allié convié par les Huns à la curée du monde romain; nous allons dire maintenant quel était le second.
Le Bulgare, ou plus correctement _Voulgar_[637], appartenait au groupe des Huns finnois et à l'arrière-ban de ce groupe: amené par les dernières guerres civiles, il était venu du fond de la Sibérie planter ses tentes au bord du grand fleuve qui s'appelait alors et s'appelle encore aujourd'hui dans les langues tartares _Athel_ ou _Athil_[638], et qui prit le nom de _Volga_ (fleuve des Voulgars) quand la domination bulgare fut devenue célèbre en Europe[639]. Il faudrait remonter au IVe siècle, époque de l'apparition des premiers Huns, pour retrouver dans l'histoire une impression de terreur et de dégoût comparable à celle qu'excitèrent ces nouveau-venus des solitudes septentrionales, aussi brutes que les bêtes des forêts au milieu desquelles ils avaient vécu jusqu'alors. A côté d'eux, le Hun d'Europe, en contact depuis plus d'un siècle avec les Romains et les Germains, pouvait presque se dire civilisé. Leur laideur, leur saleté, leurs instincts féroces[640], semblaient dépasser tout ce qu'on avait jamais connu. Le Bulgare détruisait pour détruire, tuait pour tuer, s'attachait à effacer tout travail de l'homme, comme pour ne laisser après lui que la représentation de ses déserts. On ne lui savait ni religion ni culte, si ce n'est le _chamanisme_ qu'il pratiquait avec un grand luxe de superstitions. Quelque chose de diabolique s'attachait à ce peuple hideux, dont les sorciers, plus hideux que lui, évoquaient les esprits de ténèbres avec d'effroyables convulsions. C'étaient ses devins, ses conseillers politiques et ses prêtres, et l'on racontait d'eux des choses étranges auxquelles la crédulité ne manquait pas d'ajouter foi. On disait que placés dans un coin de l'armée pendant la bataille, ils avaient l'art de fasciner l'ennemi, de le troubler, de l'abuser par des visions fantastiques[641]. Le Bulgare, sans frein dans ses appétits, avait la lubricité des bêtes[642]: tous les vices étaient son partage, et il en est un auquel il a la gloire infâme d'avoir donné son nom dans presque toutes les langues de l'Europe. Ses institutions semblaient combinées pour le meurtre plus encore que pour la guerre; nul chez lui n'arrivait au commandement qu'après avoir tué un ennemi de sa propre main. Il n'y avait pas jusqu'à sa manière de combattre, jusqu'à son arc énorme et ses longues flèches sûres de toucher le but, jusqu'à son coutelas de cuivre rouge[643], et à ce filet dont il emmaillottait ses ennemis tout en courant[644], qui n'inspirassent une appréhension involontaire, soit par leur nouveauté, soit par sa dextérité prodigieuse à s'en servir. Aussi, de tous les barbares qui ravagèrent l'empire romain, celui-ci est resté le plus abominé des contemporains et le plus flétri par l'histoire. _Maudit-de-Dieu_ devint l'épithète ordinaire, ou pour mieux dire le synonyme du mot Bulgare, et cette qualification, arrachée par la souffrance aux générations romaines du VIe siècle, est entrée dans l'histoire, qui lui a donné sa consécration[645].
[Note 637: Bulgari, Bulgares; Βούλγαροι Βουλγαρεῖς Οὐούλγαροι.]
[Note 638: Théophane donne à ce fleuve le nom d'_Atal_, Ἀτάλις ou Ἀτάλ. Il est appelé _Etel_, _Ethil_ ou _Athil_, dans tous les idiomes tartares et dans les langues des peuples tartares qui ont habité ou qui habitent encore ses bords.]
[Note 639: Cette domination, qui eut pour siége la ville de _Bulgaris_, située près du lieu où s'élève actuellement Kasan, embrassa tout le cours du Volga, ainsi que le nord de la mer Caspienne. Bulgaris était au Xe siècle le centre d'un trafic considérable; elle tomba au XIIIe, ainsi que la domination bulgare, sous les armes de Batou, fils aîné de Tchinghiz-Khan.]
[Note 640: Gentem sordidam et immundam. Theophan., _Chronogr._, p. 298.]
[Note 641: Quibusdam præstigiis et incantationibus usi... Zonar., t. II, p. 55.]
[Note 642: Μιαρὸν ἕθνος, impura gens. Theophan., _l. c._]
[Note 643: Karamsin, _Hist. de Russie_, t. I.]
[Note 644: Theophan., _Chronogr._, p. 185.]
[Note 645: Elle est souvent donnée au Kha-Kan des Avares et des Bulgares, ὁ κατάρατος, πανάθεος, θεομισητὸς Χάγανος. _Chron. Pasch._, pass.]
Onze ans à peu près avant cet appel que leur faisaient les Huns, les _maudits-de-Dieu_ avaient essayé d'arriver jusqu'au Danube. Une de leurs hordes partant du Volga où ils étaient à peine établis menaçait déjà les provinces méso-pannoniennes, quand le grand Théodoric, prenant avec lui en toute hâte ce qu'il put réunir de soldats goths et romains, alla l'attendre dans les plaines du Dniester, la battit, la mit en déroute, et lui blessa son roi de guerre nommé Libertem[646]. Les Bulgares avaient oublié leur échec et ne se souvenaient plus que de la richesse proverbiale de la Romanie et du grand nombre de ses villes, lorsque leur vint la proposition des Huns, qu'ils acceptèrent sans balancer. Ce peuple, qui figurera au premier plan de nos récits, est encore un des éléments dont s'est composée la nation russe, moitié asiatique et moitié slave dès l'origine de son histoire. On le voit, le premier noyau de ce grand empire, destiné à tant de péripéties, essaya de se former au VIe siècle, sur la lisière de l'Asie et de l'Europe, par l'alliance de deux barbaries conjurées contre l'empire romain. Son premier objet fut le pillage de la vallée du Danube; son premier cri de guerre: _à la ville des Césars_[647]! A-t-il beaucoup changé depuis?
[Note 646: Ennod., _Paneg. Theodor._, p. 296.]
[Note 647: _Czargrad_, c'est le nom de Constantinople chez les Slaves.]
Ce fut pendant l'hiver de 498 à 499 que l'armée des barbares coalisés, à laquelle un historien byzantin donne le nom de hunno-vendo-bulgare[648] (le mot de Vende étant employé quelquefois dans une acception générique pour désigner tous les Slaves), déboucha sur la rive gauche du Danube. L'hiver était la saison que les barbares de ces contrées choisissaient le plus ordinairement pour leurs irruptions en Mésie, «attendu, dit Jornandès, que le Danube gèle chaque année, et que ses eaux, prenant la dureté de la pierre, peuvent donner passage non-seulement à de l'infanterie, mais à de la cavalerie, à de gros chars attelés de trois chevaux, en un mot à toute espèce de convoi; d'où il suit que l'hiver une armée envahissante n'a besoin ni de radeaux, ni de barques.[649]» Un autre avantage encore faisait choisir aux barbares le temps des gelées pour commencer leurs campagnes. Les flottilles romaines en station sur le fleuve étant prises dans les glaces, ils pouvaient à leur gré tourner les forteresses, et rien ne les arrêtait plus jusque dans le cœur du pays: étaient-ils battus plus tard ou retournaient-ils vainqueurs avec leur butin lorsque le fleuve était dégelé? ils le franchissaient suivant la coutume des Asiatiques sur des outres attachées à la queue de leurs chevaux. L'armée hunno-vendo-bulgare surprit les Romains, qu'une longue paix avait endormis. Le commandant de l'Illyrie, qui se nommait Aristus, eut peine à réunir quinze mille hommes, avec lesquels il marcha au-devant des barbares, traînant à sa suite sept cents chariots chargés d'approvisionnements et d'armes[650]. Les deux armées se rencontrèrent près d'un cours d'eau que les historiens appellent Zurta, et dont la position précise nous est inconnue. C'était une petite rivière encaissée dont l'eau était profonde et les berges très-escarpées d'un côté. Soit nécessité fatale de la position, soit incapacité du général, les Romains, au lieu de se retrancher derrière ce fossé, se le placèrent à dos et commencèrent l'attaque. Ils croyaient peut-être avoir bon marché de masses tumultueuses qu'aucun ordre apparent ne dirigeait; mais il n'en fut pas ainsi. Ces visages hideux, ces cris sauvages, la nouveauté des armes et de l'ennemi, effrayèrent les légions, qui, se voyant débordées par les escadrons huns et bulgares, ne songèrent plus qu'à échapper. La Zurta était derrière; il fallait la traverser et gravir ses escarpements sous des nuées de flèches, et il y eut là un affreux massacre. Quatre mille Romains furent égorgés, noyés, écrasés sous les pieds des chevaux, et trois officiers impériaux restèrent parmi les morts après avoir bravement, mais vainement combattu[651]. Les vaincus, au lieu de s'en prendre à eux-mêmes, à leur imprudence, à leur lâcheté, à l'inhabileté de leur commandant, expliquèrent leur défaite par les illusions magiques que savaient jeter les chamans bulgares, et qui avaient, disaient-ils, paralysé leurs bras[652]. On remarqua aussi, non sans frayeur, qu'une nuée de corbeaux devançait les escadrons bulgares dans leur marche, ou les couvrait pendant la bataille, comme si les _maudits-de-Dieu_ avaient fait un pacte avec la mort[653]. Tel fut le début de la coalition hunno-slave sur les terres de l'empire. Quand les barbares eurent amassé beaucoup de butin, ils allèrent le mettre à couvert dans quelque vallon retiré des Carpathes, et se préparèrent à une nouvelle campagne.
[Note 648: Οὐγνοβουσνδοβούλγαροι. Theophan., _Chronogr._, p. 296. Consulter là-dessus une note de M. Saint-Martin, dans le VIIe volume de son édition de l'_Histoire du Bas-Empire_, de Lebeau, p. 143.]
[Note 649: Instanti hiemali frigore, amneque Danubii solite congelato... nam istius modi fluvius ita rigescit, ut in silicis modum vehat exercitum pedestrem, plaustraque et triaculas, vel quidquid vehiculi fuerit, nec cymbarum indigeat lintre. Jorn., _R. Get._, 53.]
[Note 650: Zon., l. XIV, tome II, p. 56.--Marcellin. Comit., _Chron._, ann. 499.]
[Note 651: Zon., l. XIV, tome II, p. 56.--Cedren., t. I, p. 358.]
[Note 652: Barbari autem cum incantationibus et artibus magicis usi fuissent, Romani turpiter in fugam acti sunt. Zon., _l. c._]
[Note 653: Illis autem iter facientibus, corvi supervolitabant et præibant. Zon., _ub. sup._]
Les expéditions des années suivantes, sans être aussi désastreuses pour les Romains, n'en profitèrent guère moins aux barbares, qu'une terreur inexprimable favorisait dans toutes leurs courses. Les coalisés n'agissaient pas toujours en commun, ils se divisaient parfois sur le terrain, soit pour piller, plus à l'aise une grande étendue de pays, soit pour trouver plus de facilité à vivre. Les Huns et les Bulgares, qui étaient cavaliers, s'arrangeaient de manière à traverser le Danube sans danger, soit à l'aller, soit au retour; mais les Slaves, qui étaient fantassins, ne le pouvaient pas toujours, les garnisons romaines les pourchassant, et les flottes de navires à deux poupes interceptant le fleuve quand ses eaux étaient libres. Ils s'adressèrent alors aux Gépides pour obtenir passage sur la partie du fleuve qui bordait leurs terres et dont ils avaient la disposition. Les Gépides portaient le nom d'alliés de l'empire et se prétendaient ses fidèles amis; ils ne manquaient pas de toucher chaque année une gratification de la cour de Constantinople[654] promettant toujours, contre les entreprises des Goths, une assistance qu'ils ne donnaient jamais. Ce titre d'alliés ne les empêcha pas d'accueillir la proposition des Slaves. Ils s'engagèrent par traité à laisser passer ces brigands, à leur fournir des barques moyennant une pièce d'or par tête[655]. C'était piller l'empire par leurs mains[656], mais les Gépides n'avaient pas de si minces scrupules. Quand le gouvernement byzantin, soupçonnant leurs manœuvres, leur demandait des explications, ils niaient audacieusement les faits, ou bien ils accumulaient prétexte sur prétexte pour les colorer. L'empereur hésitait à leur parler le langage des armes; avec trois ennemis terribles sur les bras, il craignait d'en provoquer un quatrième.
[Note 654: Gepidæ nihil aliud a Romano imperio nisi pacem et anima solemnia amica pactione postulavere... Jorn., _R. Get._, 52.--Procop., _Bell. Goth._, III, 4, et pass.]
[Note 655: A Gepædibus excepti transvehebantur pacto transmissionis pretio non exiguo, quippe aureum staterem unum pendebant in capita. Procop., _Bell. Goth._, IV, 25.]
[Note 656: Quod in Romanorum perniciem post fœdus ictum, Sclavenorum agmen Istrum fluvium transportassent..., _Id., ibid._]
Durant les tristes années qui fermèrent le Ve siècle et ouvrirent le VIe, les provinces voisines du Danube purent étudier à leurs dépens toutes les variétés de la férocité humaine, car les races barbares qui les dévastaient avaient chacune leur façon particulière de torturer et de détruire. On connaissait les procédés du Hun d'Europe, issu des bandes d'Attila, et, comme je l'ai dit, celui-là était presque civilisé à côté de ses compagnons; mais le Slave et le Bulgare joignaient à des cruautés inconnues le supplice de l'épouvante. Le Slave, ennemi invisible et toujours présent, tapi derrière toutes les broussailles, caché jusque dans les rivières, attendait la nuit pour faire ses surprises; il fondait alors, sur une ville[657], sur un village, sur une troupe en marche, et là où il avait passé, il ne restait plus âme vivante. Pendant longtemps il ne sut pas faire de prisonniers. Il dut apprendre par l'expérience qu'il y avait souvent profit à épargner un être humain qui pouvait être racheté, et qu'une mère, un enfant de famille riche ou le magistrat d'une ville avaient leur valeur en argent. Alors, au lieu de tuer tout, il emmenait tout en captivité, et les malheureux provinciaux mouraient de fatigue et de misère sur les routes[658]. Les Antes commettaient ces horreurs dans lesquelles ils furent encore dépassés par les Slovènes quand ceux-ci se joignirent à leurs expéditions. C'est aux Slovènes que les contemporains attribuent le supplice du pal, invention tristement célèbre, qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours dans les contrées du Danube. La civilisation romaine frémit à la vue de ces longues files de pieux garnis de corps agonisants qui restaient étalés sur les chemins comme des trophées de la barbarie[659]. Quelquefois ils attachaient leurs prisonniers par les membres à quatre poteaux, la tête pendante en arrière, et ils leur brisaient le crâne à coups de bâton, comme on fait aux chiens et aux serpents, dit l'écrivain grec[660]. Ceux des habitants que les Slaves ne pouvaient pas emmener étaient enfermés avec des bœufs et des chevaux dans des étables garnies de paille où on mettait le feu, puis les barbares partaient au bruit des clameurs humaines où se mêlaient le mugissement du bétail et les éclats de l'incendie[661]. C'était là un de leurs passe-temps. Avec les Bulgares, autres souffrances, autres terreurs. Rien n'échappait à ces rapides escadrons, plus légers et plus destructeurs que les sauterelles de leurs steppes. Sur leur passage, les moissons étaient brûlées, les vergers détruits, les maisons rasées, et dans les ruines mêmes il ne restait pas pierre sur pierre. Longtemps après, quand l'herbe et les broussailles avaient recouvert de grands espaces, jadis cultivés et habités, le Mésien disait en soupirant: «Voilà la forêt des Bulgares[662]»! Ce sauvage, muni du filet de guerre qu'il balançait dans sa main gauche, le jetait en passant avec une prestesse et une sûreté merveilleuses, et quand il avait emmaillotté sa victime, lançant son cheval au galop, il traînait le filet contre terre au moyen d'une courroie attachée à l'arçon de sa selle, jusqu'à ce que le malheureux prisonnier s'en allât par morceaux[663].
[Note 657: Obvios quosque sine ullo ætatis discrimine de medio sustulerunt, ita ut in Illyrico Thraciaque, insepultis cadaveribus solum longe ac late constratum esset. Procop., _Bell. Goth._, III, 38.]
[Note 658: Pueros ac fæminas servituti addicunt, cum ad eam diem nulli ætati pepercissent. _Id., ibid._]
[Note 659: Non ense, non hasta, non alio quoquam usitato necis genere conficiebant, sed depactis valide in terrain sudibus præacutis, miserorurn sedes multa vi impingebant, et infixas inter nates palorum cuspides adigentes ad usque viscera, illis vitam extorquebant. Procop., _Bell. Goth._, III, 38.]
[Note 660: Præterea defossis humi lignis quatuor crassioribus alligabant hi Barbari eorum quos ceperant, manus ac pedes: deinde capita fustibus assidue tundendo, veluti canes, aut serpentes, aliudve feræ genus mactabant. Procop., _Bell. Goth._, III, 38.]
[Note 661: Alios cum bobus et ovibus, quos in patriam abducere non poterant, in tuguria compactos, immisericorditer cremabant. Ita Sclaveni illos, in quos incidebant, necare erant soliti... _Id., ibid._]
[Note 662: Constantin Porphyrogénète, _De Administrat. Imper._, 32, nous peint la Servie, après une expédition des Bulgares, comme étant devenue un pays de chasse: «Non invenit in ea regione præter viros quinquaginta sine liberis et uxoribus venatione victitantes».]
[Note 663: Theophan., _Chronogr._, p. 185, et pass.]