Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe

Part 23

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[Note 601: Nam hic Mundo... Gæpidarum gentem fugiens ultra Danubium in incultis locis sine ullis terræ cultoribus debacchatur: plerisque abactoribus, Scamarisque et latronibus undecumque collectis... Jorn., _R. Get._, 50.]

Un coup de main heureux les ayant rendus maîtres de la tour d'Herta, forteresse qui dominait le haut Danube, leur ambition n'eut plus de bornes; ils élevèrent Mundo sur le pavois et le proclamèrent roi des Scamares[602]. Toute la contrée s'émut à cet excès d'impudence. L'empire romain et le royaume des Gépides, également intéressés à la répression des désordres, envoyèrent des troupes chacun de leur côté: les Gépides, plus voisins, arrivèrent les premiers, et mirent le siége devant Herta. Serré de près par les armes et bientôt par la famine, Mundo désespérait presque de lui-même et songeait à se rendre[603], quand un incident le sauva. Les Ostrogoths étaient alors en querelle avec les Gépides pour la possession de leurs anciens cantonnements du Danube, qu'ils avaient laissés vacants lors de leur départ pour l'Italie, et dont ceux-ci s'étaient emparés. Après avoir réclamé vainement ce qu'il appelait le patrimoine des Goths, Théodoric venait d'envoyer sur la Save une armée chargée de rejeter les usurpateurs au delà du Danube. Informé de cette circonstance, Mundo en tire un parti merveilleux; il se déclare le vassal de Théodoric et se place sous la protection des Goths, qui, trouvant un grand intérêt à la coopération des Scamares, dégagent Herta, et mettent Mundo en liberté[604]. Le fils d'Attila prend aussitôt le chemin des Alpes, et va prêter son serment de vasselage entre les mains de Théodoric.

[Note 602: Ce même mot de _Scamar_ se trouve dans la _Vie de saint Séverin_ (Cap. 7.) pour designer les mêmes bandes de brigands qui infestaient le Norique: «Latrones quos vulgus Scamaros appellabat.»]

[Note 603: Hunc ergo pœne desperatum, etiam de traditione sua deliberantem... Jorn., _R. Get._, 50.]

[Note 604: Petza subveniens e manibus Sabiniani eripuit, suoque regi Theodorico cum gratiarum actione fecit subjectum. Jorn., _R. Get., ibid._]

Le roi d'Italie l'attacha à sa personne, et Mundo servit brillamment sous ce grand capitaine; mais Théodoric étant mort et le royaume des Ostrogoths devant passer aux mains de sa fille Amalasunthe, Mundo dédaigna de porter les armes sous une femme. C'était le temps où Justinien, à peine monté sur le trône impérial, attirait déjà les regards du monde entier, qui semblait entrevoir son génie. Curieux de le connaître et de tenter fortune près de lui, Mundo se rendit à Constantinople avec une troupe d'Hérules qui demandèrent à le suivre[605]. Un fils d'Attila vassal et déserteur des Goths, un roi des Scamares dont les aventures couraient toutes les bouches ne pouvait manquer de réussir à la cour de Justinien, rendez-vous de tant d'aventuriers. Il plut à cet empereur, qui lui donna du service, et entra en relation avec Bélisaire, déjà plein de gloire et pourtant disgracié. Mundo se trouvait à Constantinople en 532, lorsque éclata cette fameuse insurrection du cirque qui faillit emporter Justinien et bouleverser l'empire[606]. Les séditieux, munis d'armes pillées dans les arsenaux, étaient maîtres de la ville; les troupes chancelaient, et déjà la populace, retranchée derrière les murs du cirque comme dans une forteresse, proclamait un autre empereur. Tout semblait perdu, et Justinien, s'abandonnant lui-même, parlait de quitter la ville, quand Bélisaire, sorti de sa retraite, se chargea d'étouffer la rébellion. Il lui fallait des hommes déterminés, il prit Mundo, qu'en sa qualité de Hun il mit probablement à la tête des escadrons de cavalerie restés fidèles. Sa confiance ne fut point trompée. Tandis que lui-même forçait avec ses cohortes d'infanterie la porte du cirque la plus voisine du palais, le petit-fils d'Attila, suivi de sa troupe, s'élançait par la porte opposée, l'épée en avant, au grand galop de son cheval: on sait le reste. Justinien paya ce service du poste de commandant général de l'Illyrie. Rien ne se passait dans la vie de Mundo comme dans celle du vulgaire des hommes. En se rendant à son poste, il rencontre une armée bulgare qui venait de franchir le Danube et marchait vers la Thrace; cette armée ne le fait pas reculer. Avec une poignée d'hommes qui composaient son escorte, il la traverse d'un bout à l'autre en se battant, et arrive sain et sauf dans sa résidence[607].

[Note 605: Theoderico fatis functo... ab imperatore Justiniano imperii subditum se haberi postulavit. Quin etiam Constantinopolim accessit, quem imperator maximis muneribus donatum... Theophan., _Chronogr._, p. 135.--Quem imperator humanissime tractatum Illyricum præfectum dimisit. Cedren. t. I, p. 372.--Anast., p. 63.]

[Note 606: C'est l'insurrection appelée par les contemporains _Nicâ_: _sois vainqueur_, parce que les insurgés avaient pris ce mot pour signal de leur révolte. Voir Procop. _Bell. Pers._, I, 24, 25.--_Chron. Pasch._, p. 336-340.--Theophan., _Chronogr._, p. 154-158.--Cedren., t. I, p. 369.--Jorn., _Temp. Succ._, etc.]

[Note 607: Theophan., p. 185.--Anast., p. 63.--Cedren., t. I, p. 372.]

Parvenu à une si haute fortune, le descendant d'Attila voulut être complétement Romain. Il enrichit son nom asiatique d'une terminaison latine sonore, qui en fit _Mundus_, c'est-à-dire le monde, nom passablement ambitieux, et son fils, baptisé selon toute apparence, reçut celui de Maurice[608]. Le nouveau Romain commanda ces provinces, toutes pleines des ruines que son aïeul avait faites, et les commanda bravement. Quand la guerre eut éclaté en Italie entre Justinien et les Goths, Bélisaire le réclama pour un de ses lieutenants. En face des Ostrogoths dont il avait été le vassal, Mundus se fit reconnaître par son audace; il battit une de leurs armées, dégagea la Dalmatie, et enleva la place de Salone, tout cela en quelques semaines; mais là fut le terme de ses aventures. Pour couronner dignement sa vie, il ne lui manquait plus qu'une mort romanesque, et le sort ne la lui refusa pas. Après la perte de Salone, les Goths n'avaient pas tardé à revenir en force pour reconquérir une position si importante, et le bruit courait qu'ils approchaient, quand Mundo envoya son fils Maurice avec quelques troupes pour les observer. Ce jeune homme, qui sentait dans ses veines les ardeurs de sa race, ne s'en tint pas aux ordres du général: il osa attaquer l'ennemi, et fit une percée dans ses rangs; mais enveloppé bientôt par des forces supérieures, il périt avec tous les siens[609]. Mundo, à cette nouvelle, devint comme fou: rassembler tout ce qu'il avait de soldats sous la main et courir où son fils avait péri, fut pour lui l'affaire d'un moment. Il arrive, se précipite sur les plus épais bataillons, y jette le trouble, leur fait rebrousser chemin; et déjà la victoire des Romains n'était plus douteuse quand un Goth, qui traversait le champ de bataille en fuyant, reconnaît le Hun, s'arrête et lui plonge son épée dans la cœur[610].

[Note 608: Mundus, Μοῦνδος; Μαυρίκιος ὁ Μούνδου υἱός. Procop., _Bell. Goth._, I, 7.]

[Note 609: Romani fere omnes cum duce Mauricio ceciderunt. Procop., _De Bell. Goth._, I, 7.]

[Note 610: Mundus cæde furens, ac temere insequens, nec valens commotum filii casu animum cohibere, a quodam fugientium vulneratus, occubuit. Procop., _Bell. Goth., ibid._]

Ainsi finit le dernier des _Attiliens_, comme s'exprime Jornandès[611], dont on puisse reconstruire la biographie à l'aide des indications de l'histoire. Les Romains, qui aimaient à jouer sur les mots, trouvèrent dans la mort de Mundus une occasion de plaisanterie. On avait découvert dans les oracles sibyllins un vers obscur qui disait que lorsque l'Afrique serait prise, le monde périrait avec sa postérité: _Africa capta, Mundus cum prole peribit_[612]. L'Afrique avait été recouvrée par Bélisaire; Mundus et Maurice venaient de périr; l'oracle n'était-il pas accompli? Quelques superstitieux voulurent bien le croire, la foule n'y vit qu'un jeu de mots qui l'amusa, et ce fut l'oraison funèbre du petit-fils d'Attila devenu Romain.

[Note 611: Attilani origine descendens. Jorn., _R. Get._, 17.]

[Note 612: Tunc Romani in memoriam revocarunt sibyllinum oraculum, quod antea decantatum prodigii loco habebant. Sic enim illud accipiebant, ut dicerent, post captam Africam, orbem cum sua progenie ad interitum redactum iri. Non erat hæc sententia vaticinii: sed prænuntiatio Africæ redditæ in ditionem romanam; id sequebatur, tunc Mundum cum filio periturum. Etenim his verbis constabat: _Africa capta, Mundus cum prole peribit._ Et quoniam Mundus latine orbem universum significat, ad orbem oraculum referebant. Procop., _Bell. Goth._, lib. I, cap. 7.]

CHAPITRE TROISIÈME

Suites de la mort de Denghizikh; dissolution de son royaume; constitution de nouvelles hordes sur le Volga et sur le Don.--HUNS OUTIGOURS ET HUNS COUTRIGOURS.--Première apparition des Slaves: Antes, Vendes, Slovènes.--Type physique et mœurs des Slaves.--Commencement des Bulgares; portrait de ce peuple; sa religion, ses mœurs.--Alliance hunno-vendo-bulgare.--Les confédérés attaquent l'empire romain.--Combat de la Zurta; les Romains attribuent leur défaite aux sortiléges des Bulgares.--Les Gépides vendent aux Slaves le passage du Danube.--Nouvelles expéditions des Huns, des Bulgares et des Slaves; caractère de chacune de ces _barbaries_.--État de l'empire romain dans les premières années du VIe siècle: le nestorianisme et l'eutychéisme divisent l'église d'Orient.--Les Césars de Byzance se font théologiens: _Hénotique_ de Zénon.--Anastase le _Silentiaire_, empereur; son goût pour la théologie; il n'est couronné qu'après avoir souscrit la formule du concile de Chalcédoine.--Bonnes qualités et défauts d'Anastase.--Il remet en vigueur l'hénotique de Zénon; ses erreurs gnostiques; il opprime les orthodoxes.--Révolte à Constantinople; guerre religieuse dans le nord de l'empire.--Vitalianus.--Le Sénat traite au nom d'Anastase; conditions de la paix.--Anastase construit le long mur pour garantir Constantinople.--Nouveaux ravages des Huns.--Mort d'Anastase.--Justin met le Danube en état de défense.--Tranquillité de l'empire sous son règne; il s'associe son neveu Justinien.

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Tandis qu'Hernakh et les autres fils d'Attila, qui étaient devenus hôtes de l'empire, se façonnaient à la vie sédentaire, les Huns nomades, que l'ascendant de Denghizikh avait cessé de maîtriser, retombèrent dans leurs anciennes discordes. De l'Hunnivar au Volga, du Tanaïs au Caucase, les campements des Huns n'offrirent plus qu'un vaste champ de bataille où leurs tribus s'entre-déchirèrent. «On eût pu croire, dit un historien contemporain, que ce redoutable nom allait être effacé du monde»[613]. A la guerre civile se joignit la guerre étrangère.

[Note 613: Adeo ut patriam etiam appellationem amitterent. Agath., _Hist._ V, p. 171.]

Au bout de vingt ans environ, et dans les dernières années du Ve siècle, quand les éléments de ce chaos commencèrent à se débrouiller, voici l'aspect que présenta l'ancien royaume de Denghizikh: des tribus hunniques avaient disparu sans laisser de trace, d'autres avaient changé de demeure; des peuplades lointaines s'étaient rapprochées, des groupes nouveaux s'organisaient, et sous des noms jusqu'alors inconnus on voyait s'élever des dominations déjà redoutables.

Près du Bas-Danube, entre ce fleuve et le Dniéper, habitaient toujours des Huns sans dénomination particulière, postérité directe et non mélangée des bandes d'Attila. Les contrées au delà du Dniéper, en tournant les Palus-Méotides ainsi que le steppe du Caucase, appartenaient aux deux grandes hordes des Huns coutrigours et des Huns outigours, dont le cours sinueux du Don séparait les campements: les Coutrigours campaient à l'occident des Palus-Méotides, les Outigours à l'orient[614]. Le nom de ces hordes indiquait, par sa composition même, où entrait le mot d'_ouigour_ ou _ougour_, qu'elles s'étaient formées par la fusion des anciens Huns avec ces peuplades ougouriennes qui parcouraient pures ou mélangées, le grand trapèze limité par le Volga, la mer Caspienne et la chaîne de l'Oural[615]. Les Ougours étaient eux-mêmes des Huns du rameau oriental ou blanc. Lorsqu'en 375 les Huns noirs, ou Finno-Huns, envahirent les plaines du Dniéper à la suite de Balamir, leur mouvement entraîna plusieurs tribus ougouriennes: Attila en comptait dans son armée; Denghizikh en eut davantage[616], et les dernières discordes leur firent faire un pas de plus en Occident. Arrière-garde des Huns noirs dans ce trop-plein que l'Asie septentrionale versait sur l'Europe, elles étaient l'avant-garde des Turks, avant-garde eux-mêmes des Mongols. Au nord des Coutrigours et des Outigours, sur le moyen Volga, paraissait un peuple hunno-finnois, encore inconnu à l'Europe, où il devait acquérir bientôt une triste célébrité, le peuple des Bulgares, descendu récemment des hauts plateaux de la Sibérie. Échelonnés ainsi entre l'Europe et l'Asie, ces groupes divers représentaient avec quelques mélanges les éléments hunniques de l'empire d'Attila.

[Note 614: _Cutriguri_ et _Cuturguri_, Κουτρίγουροι. Agath. Κουτούργουροι. Procop.--On trouve aussi _Cotrageri_ et _Contragori_.--_Utiguri_ et _Uturguri_, Οὐτίγουροι. Agath. Οὐτούργουροι. Procop. On trouve encore Οὐτρίγουροι et Οὐττήγουροι.--Cuturguri cis, Uturguri trans paludem Mæotidem habitant. Procop., _B. Goth._, IV, 18.]

[Note 615: _Uguri_, _Urogi_, _Ugri_, Οὐγοῦροι et Ὀγοῦροι, Οὔρωγοι, et leurs composés Ονόγουροι, Σαράγουροι, etc.--La race des _Ouigours_ et _Igours_ que Priscus au Ve siècle rencontra autour du bas Volga et de la mer Caspienne était encore célèbre en Asie aux XIe et XIIe siècles. Elle était alors affiliée à la domination turke.]

[Note 616: Jornandès nomme parmi les tribus qui faisaient partie d'une des expéditions de ce fils d'Attila, les _Ulzingours_, les _Bittugores_, les _Bardores_, peut-être _Bargores_, les _Satagares_ ou _Satagores_, etc.]

Tout groupement nouveau, toute transformation des peuples nomades est suivie d'une expansion au dehors: c'est la loi de ces sociétés des steppes et le secret de bien des conquêtes. Les Huns du Danube, comme pour échapper à leurs agitations intérieures, se mirent à déborder sur leurs voisins, et, trouvant au midi la rive romaine bien gardée, il se reversèrent à l'ouest, dans les vastes plaines d'où descendent le Bug, le Dniester et le Dniéper. Ils y rencontrèrent des barbares tout aussi féroces et plus pauvres qu'eux, les Antes, dont les nombreux essaims, répandus sur le cours moyen de ces fleuves, se prolongeaient vers le nord jusqu'aux limites des populations finnoises. Les Antes formaient le rameau oriental des nations slaves, et on s'accorde à les considérer comme les ancêtres des Russes. Quand les Huns s'aperçurent qu'ils avaient plus à perdre qu'à gagner avec de tels ennemis, ils leur tendirent fraternellement la main, leur proposant d'aller piller de compagnie les riches provinces du Danube. Ce fut la première association conclue dans le berceau de l'empire de Russie entre les deux éléments principaux dont il devait se composer un jour, le Slave oriental et le Hun finnois. Cette première alliance en amena une troisième, celle des Bulgares, que les Huns appelèrent à leur aide des bords du Volga. Ainsi s'organisa une des plus formidables coalitions qui eussent encore menacé Constantinople et la civilisation de l'ancien monde.

Alors et pour la première fois retentit dans l'histoire ce mot de _Slave_ aujourd'hui si fameux. Cette grande race et les vastes espaces qu'elle couvrait au nord des Carpathes, entre la mer Baltique et la Mer-Noire, n'avaient guère été connus jusqu'alors que par des noms étrangers, résultats de la conquête. Soumis à un double courant d'invasion, de la part des Asiatiques du coté du soleil levant, de la part des Germains et des Scandinaves du côté du soleil couchant, les _Slaves_ et la _Slavie_ n'avaient jamais été libres. Vers le commencement de notre ère, ils appartinrent aux Sarmates, peuple nomade venu probablement du Caucase, et le pays s'appela _Sarmatie_. Au IVe siècle, les Goths scandinaves, devenus puissants sur la Mer-Noire, subjuguèrent les Sarmates, et avec eux les Slaves, leurs vassaux ou serfs[617]. Balamir, en 375, ayant détruit l'empire d'Ermanaric, Goths, Sarmates et Slaves se rangèrent tous à la fois sous la domination des Huns. A la mort d'Attila, il se passa un phénomène curieux. Les Goths, séparés des Huns, partirent pour leur vie d'aventures dans le midi de l'Europe; les débris de la nation sarmate, suivant la fortune de Denghizikh ou d'Hernakh, se confondirent parmi les hordes hunniques[618], tandis que les autres peuples germains, qui auraient pu prendre leur place comme dominateurs de la Slavie, étaient emportés par cette force irrésistible qui poussait la Germanie sur les Alpes: les Slaves n'avaient donc plus de maîtres, et ils se trouvèrent libres sans avoir rien fait pour le devenir. Ils n'eurent plus qu'à reprendre possession de la terre qui leur appartenait et du nom qu'ils se donnaient eux-mêmes.

[Note 617: Voir ci-dessus _Histoire d'Attila_, c. 1.--Cf. _Histoire de la Gaule sous l'administration romaine_, t. II, c. 3.]

[Note 618: Voir ci-dessus, _Histoire des Fils d'Attila_, c. I.]

Que signifie ce nom de _Slave_,--_Slove_ dans l'ancien idiome russe, _Sclave_ et _Sthlave_ dans les écrivains latins ou grecs[619]? La vanité nationale le tire du mot _slava_, qui veut dire gloire; mais ce mot lui-même dérive de _slova_, parole, comme en latin _fama_, la renommée, dérive de _fari_, parler[620]. La gloire, c'est la parole du genre humain sur un héros ou sur un peuple. L'interprétation la plus sensée du nom de _Slave_ ou _Slove_ est donc _celui qui a la parole_, qui parle l'idiome particulier de la race, et, par une corrélation de termes qui justifie cette interprétation, l'étranger est _celui qui ne parle pas_, _niemetz_, littéralement _le muet_. La langue est le moyen de reconnaissance du Slave; c'est par elle que le sentiment de la fraternité se maintient entre toutes les fractions de la race, quelles que soient les diversités de vie sociale ou de condition politique. Telle cette race se montre à nous aujourd'hui depuis la Dalmatie jusqu'aux régions polaires, telle aussi nous l'entrevoyons des l'aurore de sa résurrection à la liberté[621]. Elle se divisait alors en trois grandes branches, partagées à leur tour en confédérations et tribus. A l'est et sur les fleuves qui descendent dans la Mer-Noire était le rameau des Antes[622] dont j'ai parlé tout à l'heure, et qui avait pour voisins les peuples finnois et asiatiques. A l'ouest se trouvait la branche des Venètes ou Vendes[623], qui, appuyés sur la Baltique, confinaient au nord avec les Finnois d'Europe, au midi avec les Germains: ce rameau slave avait été connu de bonne heure par les navigateurs grecs et les voyageurs romains. Entre les deux se trouvait une troisième branche portant un nom dérivé de celui de la race elle-même, les Slovènes ou Sclavènes[624], qui paraissent n'avoir été qu'un ramas de tribus slaves sans organisation particulière. Chacune de ces divisions principales avait son mode d'action sur le midi de l'Europe et sa future destinée. Tandis que les Antes, cherchant à dépasser les Carpathes du côté de l'orient, s'unissaient aux populations hunniques pour attaquer l'empire romain par le Bas-Danube, les Vendes, à l'occident des Carpathes, pesaient sur les peuples germains de la Thuringe et de la Bohême. Les Slovènes intermédiaires, se trouvant acculés au pied de cette chaîne, que les Gépides gardaient bien, se jetèrent à droite ou à gauche, se joignant tantôt aux Vendes, tantôt aux Antes, et c'est ainsi que nous les trouverons mêlés à toutes les grandes entreprises de leur race sur le Haut comme sur le Bas-Danube.

[Note 619: Σκλάβοι, Σθλάβοι, Ἁσθλάβοι, Σκλαβηνοί, Σκλαυηνοί, Σκλαβινοί, Σθλοβενοί. Le premier annaliste des Russes, Nestor, appelle _Slovènes_ les peuples que les Grecs et les Romains appelèrent _Sclavènes_ et _Sclavines_.--L'_a_ et l'_o_ se confondent d'ailleurs dans plusieurs dialectes slaves.]

[Note 620: Dans _slova_, parole, l'_l_ est aspirée et se prononce avec un son fortement guttural. En polonais il y a deux _l_, l'une simple, l'autre aspirée qu'on appelle _barrée_, à cause du caractère alphabétique employé pour l'exprimer. En russe, il n'y a qu'une seule _l_, elle se prononce toujours légèrement barrée. Cette prononciation, très-difficile à saisir avec les caractères grecs ou latins, a été rendue aussi bien que possible par _cl_ et _thl_ dans les mots _Sclavi_, _Sthlavi_, _Sclavini_, _Sthloveni_: Slaves et Slovènes. Ptolémée paraît avoir connu les Slaves sous les noms de Σουόβηνοι et Σουουηνοί.]

[Note 621: Nomen etiam quondam Sclavenis Antisque unum erat... una est lingua.... Procop., _Bell. Goth._, III, 14.]

[Note 622: Antes qui sunt eorum fortissimi, qui ad Ponticum mare curvantur, a Danastro extenduntur usque ad Danubium. Jorn., _R. Get._, 51.--Ulteriora ad septentrionem habent Antarum populi infiniti. Procop., _Bell. Goth._, IV, 14.]

[Note 623: Introrsus Dacia est, ad coronæ speciem arduis alpibus emunita, juxta quarum sinistrum latus, quod in Aquilonem vergit et ab ortu Vistulæ fluminis per immensa spatia venit, Winidarum natio populosa consedit. Jorn., _R. Get._--_Winidae_, _Veneti_, _Vendi_, _Venedi_, _Winithi_.--Tenent Sarmatiam maxime gentes Venedæ per totum Venedicum sinum. Venedicus sinus: la mer Baltique. Ptolem., _Geogr._, III, p. 73.]

[Note 624: Les Slaves russes se nommaient _Slovènes_.--_Slovènes_ de Bohême; _Slovakes_ de Hongrie et de Pologne, etc.]