Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe

Part 22

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Ce refus mit les princes huns hors d'eux-mêmes. Ils se réunirent de nouveau pour exhaler leur colère, et dans ce conseil, qui paraît avoir été fort tumultueux, les résolutions les plus violentes furent agitées. Il y eut un parti de la guerre qui prétendait qu'une pareille injure ne pouvait être lavée que par des flots de sang dans les murs mêmes de Constantinople, et Denghizikh se trouva naturellement l'organe obstiné de ce parti; mais il rencontra en face de lui Hernakh, qui se fit avec non moins d'obstination l'avocat des résolutions pacifiques[571]. Entre autres arguments en faveur de la paix, il fit valoir celui-ci: «que les Acatzires, les Saragours et les autres tribus hunniques voisines du Caucase et de la Mer-Caspienne étaient en ce moment même engagés dans une expédition au cœur de la Perse[572]. «N'y aurait-il pas folie à nous d'entreprendre, disait-il, une autre guerre encore avec l'empire, et de nous jeter de gaieté de cœur deux pareils ennemis sur les bras?» Le raisonnement d'Hernakh nous prouve clairement que les nations hunniques continuaient à se regarder comme les membres d'un même corps dans toute l'étendue de leur ancienne confédération, depuis la Mer-Caspienne et le Caucase jusqu'au Danube, et maintenant même jusqu'au pied de l'Hémus. L'influence du jeune fils d'Attila et ses arguments de bon sens entraînèrent la minorité de ses frères, tous ceux probablement qui, habitant comme lui au midi du Danube, se trouvaient directement sous la main de l'empereur; mais Denghizikh tint bon[573]: il déclara que, si on l'abandonnait, il ferait la guerre à lui seul et saurait la mener à bonne fin. Il mêlait au ressentiment de son injure on ne sait quelle idée de conquête dans les provinces de Mésie ou de Thrace, et même l'espérance de se rendre l'empire romain tributaire. Sa résolution une fois arrêtée, il fit appel aux hordes du Borysthène et du Dniéper; tout fut bientôt en mouvement dans les plaines de la Mer Noire, et l'avant-garde d'une puissante armée ne tarda pas à se montrer sur l'Hunnivar.

[Note 571: Etenim Dengizich... bellum Romanis indici volebat... Cui quidem apparatui Hernach repugnabat. Prisc., _Exc. leg._, 45.]

[Note 572: Nec enim bellum longuis geri a patria expedire existimabat, quod Saraguri, Acatziris aliisque gentibus aggregati, in Persas exercitum duxerant. Prisc., _Exc. leg._, 46.]

[Note 573: Dengizich bellum Romanis inferre et Istro potiri institit. Prisc., _Exc. leg._, 46.]

Le préfet de la rive romaine, commandant général des forces préposées à la défense du Bas-Danube, était un Goth romanisé nommé Anagaste, dont le père avait été tué au service de l'empire, dans une des guerres contre Attila. Il nourrissait, par suite de cette circonstance, contre la mémoire du roi des Huns et contre toute sa race, une haine qu'il ne dissimulait pas. Inquiet des mouvements qu'il voyait s'opérer dans l'Hunnivar, il avait fait demander à Denghizikh ce que cela signifiait, s'il avait à se plaindre du gouvernement romain, et en quoi. Denghizikh ayant dédaigné de répondre, il le somma de déclarer catégoriquement s'il voulait la guerre ou non[574]. Le fils d'Attila, sans se soucier des sommations d'Anagaste, fit partir des ambassadeurs pour Constantinople, afin, disait-il, de s'expliquer directement avec l'empereur[575]. Introduite devant le prince, l'ambassade exposa les griefs du roi des Huns: il ne se contentait plus du droit de commerce avec les Romains; il lui fallait des terres à sa convenance pour lui et son peuple, sans compter un tribut annuel pour payer son armée[576]. Celui à qui s'adressaient ces réclamations insolentes était l'empereur Léon, dont l'histoire vante le caractère à la fois ferme et équitable. Il répondit froidement aux barbares «qu'il n'accordait de pareilles demandes qu'à ses amis; que si les Huns se soumettaient à son autorité, il verrait ce qu'il aurait à faire; qu'il serait charmé, en tout cas, s'ils passaient du rôle d'ennemis à celui d'amis et d'alliés[577].» Denghizikh n'attendait guère une autre réponse de Léon, et son ambassade n'était qu'une feinte pour endormir les commandants romains de la frontière. Tandis qu'il opposait à leurs soupçons cette preuve de ses intentions pacifiques, il trouvait le moyen de passer le Danube sur divers points, et bientôt son innombrable cavalerie fut réunie tout entière sur la rive droite.

[Note 574: Per suos ex eo quæsivit an ea mente esset, ut acie decertare vellet. Prisc., _Exc. leg._, _loc. cit._]

[Note 575: Sed Dengizich Anagastum contemnens... per legatos imperatori denuntiavit. _Id., ibid._]

[Note 576: Se bellum illaturum, nisi sibi, suisque terram quam incolerent, et pecunias alendo exercitui... subministraret... Prisc., _Exc. leg._, 46.]

[Note 577: Sibi enim pergratum et jucundum esse, si quando inimici in fœdus societatemque transirent. _Id., ibid._]

La Basse-Mésie et les deux Dacies devinrent le théâtre de ses ravages. La région voisine de l'Hémus servait alors de repaire à des bandes de brigands qui, des vallées où ils étaient retranchés, fondaient sur le plat pays pour le mettre à contribution. C'étaient des Goths qui avaient secoué l'obéissance de leurs rois pour vivre en pleine indépendance au détriment de tout le monde; bien aguerris d'ailleurs et bien armés, ils avaient plus d'une fois tenu tête aux troupes envoyées pour les réduire. Denghizikh les appela à lui, et sitôt qu'ils eurent réuni leur solide infanterie à la cavalerie des Huns, la guerre prit des proportions inquiétantes pour les Romains. Trois armées furent mises en campagne sous la conduite de plusieurs généraux de renom, parmi lesquels on comptait Anagaste et le célèbre Goth Aspar, à qui Léon devait le trône impérial. Leurs instructions étaient d'éviter tout engagement en rase campagne, de harasser l'ennemi par des marches et contre-marches, surtout de l'attirer dans des cantons montueux où sa nombreuse cavalerie lui deviendrait plus nuisible qu'utile. C'était le système employé par Anthémius contre les bandes d'Hormidac l'année précédente, et le meilleur pour anéantir ces multitudes braves, mais imprévoyantes, qui ne savaient ni assurer leurs subsistances, ni se retirer avec ordre après une défaite. Amené de proche en proche au débouché d'un vallon abrupt et sans issue, Denghizikh, qui ne connaissait point le pays, alla s'y enfermer comme dans un piége, ne laissant plus aux Romains que la peine de l'y retenir prisonnier[578]. Les légions, campées sans péril à l'entrée du défilé, regardaient les Huns s'agiter inutilement et se consumer sous leurs yeux, car tout leur manquait, vivres et fourrages, et l'escarpement des roches qui les entouraient leur enlevait toute chance de sortir jamais de ce tombeau. Denghizikh se sentit perdu, et son obstination superbe l'abandonna.

[Note 578: Duces romani in locum abruptum et concavum Gothos (Scythasque) inclusos obsederunt. Prisc., _Exc. leg._, 44.]

Il envoya au camp romain des députés porteurs de ces humbles paroles: «Que les Huns se soumettaient à tout ce qu'on exigeait d'eux pourvu qu'on leur accordât des terres[579].» Les généraux romains ayant répondu qu'ils en référeraient à l'empereur, les députés se récrièrent: «Nous ne pouvons pas attendre, dirent-ils avec l'accent du désespoir; il faut que nous mangions, ou que nous vous vendions cher nos vies tandis qu'il nous reste un peu de sang[580].» Les généraux tinrent conseil, et à l'issue de la délibération on promit aux Huns de leur fournir des vivres jusqu'à ce que l'empereur eût fait savoir sa volonté; mais attendu que le camp romain n'était pas lui-même approvisionné très-abondamment, les généraux se réservèrent le droit de régler chaque jour les distributions qui pourraient être faites aux barbares, et de surveiller ces distributions au moyen des officiers romains chargés du service des vivres dans les légions. On recommanda en conséquence aux Huns de se fractionner par petits corps à l'instar des troupes romaines, afin que les officiers romains pussent procéder chez eux à la prestation des vivres sans changer l'ordre du service[581]. Il y aurait à ce mode, assurait-on, avantage de régularité et d'économie. Ces raisons en déguisaient d'autres plus sérieuses que la suite dévoila.

[Note 579: Ibi Scythæ victuum inopia laborantes, Romanos, missis legatis, certiores fecerunt, se omnibus quæ statuerint, parituros... Prisc., _Exc. leg._, 45.]

[Note 580: Romani responderunt se ad imperatorem eorum postulata delaturos. At Scythæ, propter famem qui eos premebat, transigere velle dixerunt, neque longiores moras ferre posse. Prisc., _Exc. leg., ub. sup._]

[Note 581: Alimenta præbituros polliciti sunt si Scythæ, Romanorum multitudini proxime ad eorum morem ordinati, accederent: facile enim fore singulis ordinum ductoribus... Prisc., _Exc. leg., l. cit._]

Parmi les officiers supérieurs de l'armée romaine se trouvait un barbare, Hun de naissance, mais sincèrement attaché au drapeau sous lequel il avait gagné ses grades et sa fortune: il se nommait Khelkhal[582]. On le désigna comme un des agents chargés d'aller dans le camp de Denghizikh présider à la distribution des vivres. Quoique Hun, Khelkhal entendait et parlait couramment la langue gothique. A son arrivée dans le camp, il trouva moyen de se faire attacher à une division de l'armée barbare qui renfermait un grand nombre de Goths et très-peu de Huns. Son premier soin fut de réunir en cercle autour de lui les divers chefs de ce corps[583], et il leur adressa ce discours qu'il avait médité d'avance: «Je puis en toute sûreté vous garantir que l'empereur vous accordera des terres suivant votre désir; mais je me demande quel profit vous en retirerez: aucun, sans contredit, car tout l'avantage en reviendra aux Huns. Les Huns, vous le savez, méprisent le travail, surtout celui des champs; c'est donc vous qui labourerez, qui récolterez pour eux, qui les ferez vivre; vous serez leurs serfs, et en retour ils vous pilleront. Vous aurez réalisé l'association du loup et de l'agneau[584]. Il y eut un temps où vos ancêtres, repoussant tout contact, toute alliance avec ce peuple, lièrent par un serment redoutable leur postérité à cette résolution et ordonnèrent à leurs enfants de fuir à jamais la société des Huns, et voici que vous, non-seulement vous vous exposez de gaieté de cœur à vous faire opprimer et piller par eux, mais, ce qui est bien pis, vous abjurez les engagements sacrés de vos pères[585]. Je suis né parmi les Huns et je m'en fais gloire, mais la justice est plus respectable à mes yeux que les liens du sang; c'est elle qui m'oblige à vous tenir ce langage. Réfléchissez[586].»

[Note 582: Χελχάλ.--Kelchal vir genere Hunnus qui secundum ab Aspare imperii gradum in eos, qui sub eo ordines ducebant, tenebat. Prisc., _Exc. leg._, 45.]

[Note 583: Cohortem obiens in qua erant plures numero Gothi quam reliqui, accitis primoribus... Prisc., _ibid._]

[Note 584: Terram quidem imperatorem ad inhabitandum datarum, quæ non illis fructui et commodo futura esset, sed cujus utilitas ad solos Hunnos redundaret. Hos enim terræ cultum negligere, et luporum more bona Gothorum invadentes diripere, qui ipsi servorum conditione habiti, ad victum illis comparandum laborare coacti forent. Prisc., _Exc. leg._, 45.]

[Note 585: Quamvis nullum nusquam fœdus inter utramque gentem sancitum sit, et majores jurejurando eos obstrinxerint ut Hunnorum societatem fngerent... Quare non tantum suis eos privari, sed etiam patria sacramenta negligere. Prisc., _Exc. leg., ub. sup._]

[Note 586: Se quidem genere Hunnum, quo maxime glorietur, sed æquitate motum hæc illis dicere ut quæ facienda essent viderent. Prisc., _Exc. leg., loc. cit._]

A mesure que Khelkhal parlait, le regret, la colère, la haine, s'allumaient dans le cœur des Goths, dont l'agitation se contenait à peine. A son départ, elle éclate avec fureur, les épées sortent du fourreau, on fait main-basse sur les Huns; tous ceux qui se trouvaient dans les rangs des Goths sont massacrés. Des scènes pareilles ou en sens contraire se passaient sur d'autres points[587], et bientôt le camp de Denghizikh, inondé de sang, présenta l'aspect d'une vaste boucherie. C'est ce moment que les généraux romains attendaient. Ils donnent le signal à leurs troupes, qui marchent en bon ordre sur le défilé, et criblent les barbares de coups de flèches et de javelots. Ceux-ci, reconnaissant leur faute, essaient en vain de se rallier; l'épée des légionnaires les achève. Un petit nombre seulement, se faisant jour à travers l'armée des Romains, parvint à s'échapper et atteignit la rive du Danube: Denghizikh était avec eux.

[Note 587: Deinde quasi ex compacto cæteri conveniunt, et ingens pugna inter utramque gentem est commissa. Prisc., _ibid._]

Au printemps suivant, l'infatigable batailleur rentrait en campagne avec une nouvelle armée, mais cette fois, les généraux romains étaient sur leurs gardes. Anagaste, que la haine rendait ingénieux, tendit un second piége où Denghizikh vint se jeter. On le prit, on le tua[588], et sa tête détachée du tronc fut envoyée à Constantinople, tandis que les hordes hunniques, battues, dispersées, regagnaient, comme elles pouvaient, l'Hunnivar. Le soldat porteur du message d'Anagaste arriva dans la ville impériale pendant qu'on célébrait de grandes courses de chars au cirque de bois. Le chef du roi des Huns, défiguré par la mort et par les outrages, fut promené au bout d'une pique à travers les rues et les places, pour aller ensuite figurer dans l'arène au haut d'un poteau, comme une des curiosités du spectacle[589]. La Rome d'Orient ne dissimulait pas la joie que cette mort lui causa: Denghizikh assurément n'était pas Attila, mais c'était son fils et l'ombre de ce nom, qui inspirait encore l'épouvante. On inscrivit donc avec orgueil dans les chroniques cette mention que nous y pouvons lire encore: «La onzième année de Léon empereur, Zénon et Martianus étant consuls, fut apportée à Constantinople la tête de Denghizikh, fils d'Attila[590].»

[Note 588: Dinzigichus, Attilæ filius, ab Anagasto magistro militum Thraciæ cæsus est. _Chron. Pasch._, p. 323.]

[Note 589: Cujus caput allatum est Constantinopolim dum circenses agerentur, et per mediam urbis plateam traductum, et ad xylocircum delatum, paloque infixum est. _Chron. Pasch., ub. sup._]

[Note 590: ..... His Coss. caput Denzicis Hunnorum regis, Attilæ filii, Constantinopolim allatum est. Marcel. Comit., _Chron._, ad ann. 469.]

La mort du représentant le plus élevé de la famille d'Attila rompit peut-être le dernier lien qui rattachait entre eux les membres de cette famille, et jeta les tribus de l'Hunnivar dans des discordes où elles faillirent s'abîmer; mais elle consolida l'alliance des Huns fédérés avec le gouvernement romain. Elle eut aussi pour conséquence d'élargir la barrière que le changement de vie ou de condition politique avait mise entre les tribus sédentaires et les tribus nomades, et de rendre ces deux fractions de la même race de plus en plus étrangères l'une à l'autre. C'est en effet de ce moment que les colonies hunniques de Pannonie et de Mésie, libres de tout empêchement extérieur, marchent d'une allure plus franche vers la civilisation ou du moins vers cette imitation des habitudes romaines qui constituait le premier degré de la _romanité_[591]. Le progrès peut se suivre de loin en loin, dans l'histoire, à des indices assurés. Cependant elles ne perdent que lentement leur individualité de race, et au bout d'un siècle on les reconnaissait parfaitement pour des populations hunniques, au costume, au langage, à certaines institutions maintenues soigneusement. Elles étaient gouvernées par des chefs nationaux qui prenaient le nom de rois chez les tribus les plus importantes, et ces rois, subordonnés aux magistrats romains dans les choses générales de la politique et de la guerre, étaient ordinairement agréés, quelquefois imposés par l'empereur. Quoique les tribus eussent généralement conservé leurs noms indigènes, quelques groupes portaient des dénominations latines qui leur venaient soit de leur destination spéciale, soit des circonstances topographiques de leurs cantonnements. De ce nombre étaient les _Fossaticii_[592], préposés, comme l'indiquait leur nom, à la garde d'une partie du _fossatum_, fossé ou rempart de défense, et les _Sacromonticii_, campés suivant toute apparence sur une hauteur appelée Mont-Sacré; telle était encore la colonie du Château de Mars, qui cultivait les environs de cette forteresse. C'est à Jornandès que nous devons la plupart de ces détails; ce qui veut dire que sous un certain point de vue leur autorité n'est pas contestable. Jornandès était né en Mésie, chez le petit peuple des Mésogoths. Son aïeul, Péria, avait été notaire ou secrétaire du roi alain Candax, le vassal et le compagnon d'Hernakh, et son père, Alanowamuthis, exerçait probablement la même profession, qui consistait à rédiger dans les divers idiomes parlés sur le Danube la correspondance des rois barbares; lui-même aussi, _bien qu'illettré_ (c'est lui qui nous le dit), suivit la carrière de son aïeul avant d'entrer dans les ordres sacrés[593]. De telles fonctions donnaient une connaissance parfaite de toutes les affaires intérieures et extérieures de ces petits royaumes. Quand donc Jornandès nous entretient des Huns pannoniens et mésiens, c'est plus qu'un historien contemporain, plus qu'un témoin oculaire, c'est presque un acteur des événements qui nous en parle par sa bouche.

[Note 591: Dans les formules de ce temps, _Romania_, comme on l'a vu précédemment, désignait les possessions romaines, _romanitas_ la condition du sujet romain, et par opposition à _barbaries_, la civilisation.]

[Note 592: E quibus nunc usque Sacromonticii et Fossaticii dicuntur. Jorn., _R. Get._, 49.]

[Note 593: Cujus Candacis Alanowamuthis patris mei genitor Peria, id est meus avus, notarius quousque Candax ipse vireret, fuit... Ego item, quamvis agrammatus, Jornandes, ante conversionem meam notarius fui. Jorn., _R. Get._, 49.]

On compterait difficilement tous les Huns sortis des colonies danubiennes qu'éleva le hasard ou le mérite à de hauts grades dans la milice romaine; il nous suffira de citer Acum, maître des milices d'Illyrie, Mundo, petit-fils d'Attila et lieutenant de Bélisaire, le patrice Bessa, dont les services furent obscurcis par la cupidité, et deux frères, Froïlas et Blivilas, celui-là maître des milices, celui-ci duc de la Pentapole: tous deux ainsi que Bessa venaient de la colonie du Château de Mars[594]. La faveur qui environnait les Huns fédérés à la cour de Constantinople pendant la première moitié du VIe siècle ne peut se comparer qu'à celle dont jouirent les Goths un siècle auparavant, sous les règnes d'Arcadius et de Théodose II. On leur prodiguait les dignités et les commandements, on singeait leurs manières, on s'engoua même de leur costume. Les jeunes Byzantins à la mode, les élégants factieux du parti des bleus, se faisaient couper les cheveux très-ras sur le front, à la façon des Huns, et portaient la tunique et le large pantalon en usage chez ce peuple[595]. Justinien lui-même affectionnait ce vêtement, qui figura avec honneur sous les tentes de Bélisaire et de Narsès[596]. S'il arrivait qu'un de ces petits rois huns, cédant aux amorces de la cour de Byzance, consentît à recevoir le baptême, c'était une bonne fortune pour la politique romaine autant au moins que pour le christianisme. La ville, tout l'empire même, se mettait en fête; l'empereur était ordinairement parrain, l'impératrice marraine[597], et le monde chrétien assistait au spectacle assurément fort curieux d'un successeur de Constantin tenant sur les fonts de baptême quelque petit-fils d'Attila.

[Note 594: Castrum Martena.... ex quo genere fuit Blivilas, dux Pentapolitanus ejusque germanus Froïlas et nostri temporis Bessa patricius. Jorn., _R. Get., ibid._]

[Note 595: Factiosi statim comere cæsariem, ac novo quodam et Romanis alieno cultu recidere; nam..... sinciput capillitio ad tempora usque nudarunt, coma ad occipitium permissa, ut Massagetæ solent, nulla lege diffluere; quare et hunc habitum hunnicum appellavere. Omnes sibi curarunt vestes arte laboratas... Vestis manicæ ad volam strictissime coïbant, inde vero ad humeros, in miram amplitudinem diffundebantur. Procop., _Hist. Arcan._, c. 7.]

[Note 596: Ad barbarorum morem habitu se comparavit. Procop., _Hist. Arc._, c. 14.]

[Note 597: Giesmi filius qui post patris obitum, ad avunculum ex matre, Sirmii regem, accessit. Theophan., _Chronogr._, p. 185.--Giesmi filius, regulus Sirmii. Cedren., t. I, p. 172.]

On aimerait à suivre dans l'histoire, très-confuse et très-incomplète de ce temps, les vestiges du pacifique Hernakh, sur qui Attila fondait l'espoir d'une longue postérité. La prédiction s'est-elle accomplie, et sommes-nous tenus de croire comme les Huns à l'infaillibilité de leurs _chamans_? Que devinrent Uzindour et Emnedzar, doublement frères[598] d'Hernakh et fidèles compagnons de sa fortune? lui restèrent-ils toujours unis? Le temps a jeté sur toutes ces destinées un voile qui ne se lèvera plus. Nous sommes un peu moins ignorants sur le compte de Gheism, qu'Attila avait eu de la sœur d'Ardaric, roi des Gépides. L'histoire nous le montre d'abord retiré en Gépidie près de son oncle, où il vit tranquillement avec son petit peuple dans la condition de vassal. Son fils Mundo ou Mundio, dont le nom rappelle Mundiuk[599], père d'Attila, lui succède dans le gouvernement de sa tribu et dans la faveur des rois gépides. Cette faveur ne se démentit point jusqu'au moment où Thraséric monta sur le trône; mais alors elle fit place à une haine déclarée. Mundo, fier et passionné, ne supporta pas longtemps les persécutions dont il était l'objet. Un jour il brisa son lien de vasselage, passa le Danube avec quelques braves compagnons, et alla chercher asile sur les terres romaines[600]. Pour vivre il se fit voleur, enlevant les troupeaux qui pâturaient dans les vallées de l'Hémus, pillant les villages et détroussant les voyageurs sur les chemins. Ce métier-là, il faut le dire, n'avait rien d'extraordinaire ni presque de honteux dans ce pays et ce temps misérables, où l'incertitude de la vie avait atteint sa dernière limite, et où le dépouillé du jour devenait malgré lui, par une conséquence fatale de sa ruine, le spoliateur du lendemain. Mundo ne se trouva donc pas seul à le pratiquer. Outre ces Goths dont j'ai parlé plus haut et qui infestaient surtout la Mésie supérieure, il y avait tout le long des Alpes Pannoniennes et Noriques des bandes organisées pour le pillage et composées de gens de toute race, provinciaux et barbares, Goths, Gépides, et Romains; c'étaient la misère, l'oisiveté et le désordre qui les recrutaient. Assez nombreuses pour former comme un petit peuple, elles portaient vulgairement la dénomination de _Scamari_, d'un mot illyrien qui paraît avoir signifié brigands[601]. Les Scamares, émerveillés de la hardiesse des expéditions de Mundo, lui proposèrent de se mettre à leur tête, et le brigandage prit dès lors les proportions d'une véritable guerre.

[Note 598: Emnedzar et Uzindur consanguinei ejus. Jorn., _R. Get._, 49.]

[Note 599: Le nom du père d'Attila est écrit _Mundiukh_ par Priscus, et _Mundzuc_ par Jornandès.--C'est Jornandès qui nous donne pour le fils de Gheism les deux formes _Mundo_ et _Mundio_.]

[Note 600: Turrim quæ Herta dicitur, supra Danubii ripam positam occupans, ibique agresti ritu prædans vicinos, regem se suis grassatoribus nuncupat. Jorn., _R. Get._, 50.]