Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe
Part 21
La confiance des fils d'Attila ne résista pas à ce second échec. Forcés de reconnaître que la puissance de leur père, dont ils avaient été si mauvais gardiens, leur était échappée pour toujours et que c'en était fait de l'empire d'Attila, ils renoncèrent à toute entreprise qui aurait pour objet de le relever. Ils convinrent même de se séparer ou du moins de donner à chacun la liberté de se choisir un parti. Le plus grand nombre opina pour le maintien des vieilles habitudes et la continuation de la vie nomade dans les plaines situées au nord du Danube et le long de la Mer Noire; ceux-là se rattachèrent à Denghizikh, le plus énergique d'entre eux. Il y en eut, en moindre nombre, à qui il plut d'essayer de la vie sédentaire et de quitter le campement des nomades; ils eurent de plus l'idée, assez étrange pour des fils d'Attila, de faire soumission au gouvernement romain, afin d'obtenir de lui un territoire à cultiver. Hernakh nous apparaît ici comme l'auteur de cette résolution ou du moins comme le plus important de ceux qui l'exécutèrent. Le gouvernement romain reçut ces ouvertures mieux peut-être que les Huns ne s'y étaient attendus. Hernakh fut autorisé à se fixer dans la province de Petite-Scythie[550]; on lui traça son cantonnement à l'extrémité septentrionale, autour des bouches du Danube, dans ces bas-fonds marécageux que la guerre avait dépeuplés. Après avoir juré de remplir toutes les obligations attachées au titre d'hôte et de fédéré de l'empire, il établit sa tribu sous le jet des balistes romaines, autour des places démantelées autrefois par son père, et qu'il s'engageait maintenant à défendre, fût-ce même contre sa race.
[Note 550: Quidam ex Hunnis in parte Illyrici sedes sibi datas coluere;... se in Romaniam dederunt. Jorn., _R. Get._, 50.]
L'établissement d'Hernalch entraîna celui du roi alain Candax et de son petit peuple, qui paraissent avoir été dans la clientèle du jeune fils d'Attila[551]; ils furent admis aux mêmes conditions que lui et cantonnés, en partie sur le plateau méridional de la Petite-Scythie, près du rempart de Trajan, en partie dans la Mésie inférieure[552], près du Danube, autour des forteresses de _Carsus_[553] et de _Durostorum_[554]. Des bandes de Germains de la nation des Scyres et des Huns Satagares se joignirent à Candax et furent probablement colonisés dans l'intérieur, sur la frontière septentrionale des Mésogoths. Bientôt on vit arriver une émigration plus considérable, conduite par les frères consanguins d'Hernakh, Emnedzar et Uzindour, qui dans cette dispersion de la famille, ne voulurent pas se séparer de leur jeune frère. Entrés dans la Dacie riveraine, ils occupèrent les bords de l'Uto et de l'Œscus vers leurs confluents avec le Danube, et devinrent voisins de Noves[555], et de Nicopolis. Si le gouvernement romain n'autorisa pas d'avance cette prise de possession, il la légitima par son consentement ultérieur.
[Note 551: Hernach, junior Attilæ filius, cum suis, in extremo minoris Scythiæ sedes delegit. Jorn., _R. Get._, _ibid._]
[Note 552: Cæteri Alanorum, cum duce suo nomine Candax, Scythiam minorem inferioremque Mœsiam accepere. _Id._, _ibid._]
[Note 553: Actuellement Hirsova.]
[Note 554: Silistrie.]
[Note 555: Aujourd'hui Sistova.]
La brèche une fois ouverte, d'autres chefs, d'autres tribus s'y précipitèrent à l'envi; ce fut une invasion, dit Jornandès, invasion pacifique que l'empire ne désavoua point[556]. C'est ainsi que des Sarmates, des Cémandres et des Huns allèrent se fixer dans de vastes campagnes autour d'un château alors fameux, appelé château ou champ de Mars, et construit dans une forte position sur la rive de Mésie[557]. D'autres émigrants, probablement les plus déterminés, furent distribués par groupes dans la Mésie supérieure et la Pannonie, le long des frontières des Ostrogoths et jusqu'au pied des Alpes Noriques. Le but évident de cette dernière colonisation était de surveiller les Goths, ces prétendus amis de l'empire qui n'avaient pas tardé à l'inquiéter; la haine que se portaient les deux races mises ainsi en présence parut aux Romains une garantie de la bonne conduite et de la fidélité des Huns.
[Note 556: Quod et libens tunc annuit imperator, et usque nunc... donum est. Jorn., _R. Get._, 50.]
[Note 557: Sauromatæ vero, quos Sarmatas diximus, et Cemandri, et quidam ex Hunnis... ad castrum Martenam sedes sibi datas coluere. _Id._, _loc. laud._--Castrum Martena.--Campus Martius ou Martis.]
En provoquant ou facilitant ces établissements sur son territoire, l'empire suivait sa politique séculaire. Constantinople avait hérité des principes de Rome: opposer les barbares aux barbares, soutenir le faible contre le fort pour les détruire l'un par l'autre, et se servir de l'ennemi qu'on ne redoutait plus, en guise de barrière, pour arrêter celui qui commençait à se faire craindre.
CHAPITRE DEUXIÈME
Les fils d'Attila attaquent de nouveau les Ostrogoths et sont battus.--Ils attaquent l'empire romain.--Campagne d'Hormidac en Mésie.--Siége de Sardique.--Trahison du général de la cavalerie romaine.--Retraite d'Hormidac.--Portrait des Huns par Sidoine Apollinaire.--Les fils d'Attila demandent à l'empereur Léon le droit de commercer en Mésie.--Refus de l'empereur.--Colère des fils d'Attila; ils délibèrent en commun; Denghizikh veut la guerre, Hernakh soutient la paix.--Denghizikh entre sur le territoire romain.--Des volontaires goths se joignent à lui.--Campagne de l'Hémus.--L'armée des Huns, enfermée dans un défilé, demande des vivres aux Romains.--Discours du Hun Khelkhal aux Goths auxiliaires des Huns.--Les Huns et les Goths se battent ensemble.--Nouvelle campagne de Denghizikh en Mésie; il est pris et tué; sa tête est exposée dans le cirque de Constantinople.--Les Huns fédérés se plient aux habitudes romaines.--Tribus des _Fossaticii_ et des _Sacro-Monticii_.--Généraux romains fournis par les Huns.--Ce que deviennent les descendants d'Attila.--Aventures de Mundo fils de Gheism.--Il déserte le territoire des Gépides et se fait brigand.--Les voleurs Scamares le prennent pour roi.--Il est assiégé dans Herta; les Ostrogoths le délivrent.--Il se fait vassal de Théodoric.--Il se soumet à Justinien.--Mundo à Constantinople: service qu'il rend à Justinien dans la révolte du Cirque.--Il est nommé commandant de l'Illyrie.--Ses exploits à Salone; il perd son fils Maurice.--Sa fin désespérée.--Jeu de mots des Romains sur sa mort.
462--535
La scission des enfants d'Attila et de leurs tribus en deux parts ne brisa d'abord ni le lien de fraternité entre les princes, ni celui de race entre les tribus. Les hordes de l'Hunnivar et du Dniéper, qui continuèrent la vie nomade, furent réputées le corps de la nation, et Denghizikh, qui les gouvernait, se trouva investi d'un droit, sinon de souveraineté, du moins de tutelle et de suprématie à l'égard des bandes séparées. L'histoire mentionne deux circonstances dans lesquelles ce protectorat des tribus sédentaires par les tribus nomades fut exercé avec éclat. Dans l'année 462, les Ostrogoths, mécontents des surveillants que l'empire leur avait donnés en Pannonie, se jetèrent à l'improviste sur le territoire des Huns satagares, pillèrent tout, enlevèrent les récoltes, les troupeaux, et menacèrent d'égorger les hôtes du peuple romain jusqu'au dernier[558]. Informé de ces désastres, Denghizikh accourut en toute hâte porter secours à ses compatriotes; quatre tribus nomades l'accompagnaient: les Angiscyres, les Bitugores, les Bardores et les Ulzingours. Ils franchirent le Danube sans oppositions, et, pénétrant sur le territoire ostrogoth, ils assiégèrent la ville de Bassiana, aujourd'hui Sabacz, place romaine dont les Ostrogoths s'étaient emparés contre les traités, et qui formait un des boulevards de leur frontière[559]. La ville résista aisément à un ennemi qui ne connaissait pas l'art des siéges, et sa résistance donna aux Goths le temps d'arriver. Valémir en effet, à la première nouvelle de l'irruption de Denghizikh, avait laissé là les Satagares pour marcher contre lui. Une grande bataille eut lieu sous les murs de Bassiana; la place fut dégagée, et les Huns, qu'un mauvais sort semblait poursuivre chaque fois qu'ils s'adressaient aux Ostrogoths, furent pour la troisième fois vaincus et rejetés en désordre sur la rive gauche du Danube[560].
[Note 558: Videntes Gothi non sibi sufficere ea, quæ ab imperatore acciperent solatia... cœperunt vicinas gentes circumcirca prœdari, primo contra Satagas, qui interiorem Pannoniam possidebant, arma moventes... Jorn., _R. Get._, 53.--Satigæ, Satagarii.]
[Note 559: Quod ubi rex Hunnorum Dinzio, filius Attilæ, cognovisset, collectis secum, qui adhuc videbantur, quamvis pauci, ejus tamen sub imperio remansisse, Ulzingures, Angisciros, Bittugores, Bardores, veniens ad Bassianam Pannoniæ civitatem, eamque circumvallans, fines ejus cœpit prædari. Jorn., _R. Get._, 53.]
[Note 560: Gothi... expeditionem solventes quam contra Satagas collegerant, in Hunnos convertunt et sic eos suis a finibus inglorios propulerunt... Jorn., _R. Get._, 53.]
Quatre ans après, en 466, c'est aux Romains que les Huns ont affaire pour une raison à peu près pareille. Il était arrivé qu'une des peuplades sarmates admises en Mésie comme fédérées, à la suite des fils d'Attila, se dégoûtant de sa nouvelle condition et regrettant la liberté des déserts, avait quitté ses cantonnements et repris le chemin du Danube; mais les officiers romains, qualifiant ce fait de désertion, l'avaient retenue par la force. Les Huns nomades crurent leur honneur engagé à soutenir la liberté d'un peuple qui n'avait pas, disaient-ils, cessé d'être leur vassal, et ils sommèrent le commandant romain de laisser partir les Sarmates. Cette sommation étant restée sans résultat, on vit bientôt une armée hunnique déboucher sur l'Hunnivar: elle n'était pas dirigée par Denghizikh, mais par Hormidac[561], chef important des Huns et peut-être même fils d'Attila. On était alors en plein hiver, et la rigueur du froid avait été si grande, que le Danube, gelé jusqu'au fond de son lit, offrait un passage solide aux plus lourdes voitures. Hormidac y lança sa cavalerie et tout le train de bagages qui accompagnait une armée nomade en campagne[562]. Comme une nuée de sauterelles dévorantes, les barbares vont s'abattre sur la Dacie riveraine, pillant tout et entassant le butin dans leurs chariots. L'empereur Léon, qui au milieu de ce chaos de peuples divers, amis ou ennemis, et barbares à tous les degrés, savait faire intervenir habilement et tour à tour la politique et les armes, Léon envoya pour balayer ces brigands un homme prudent comme lui, le consul Anthémius, qui devint plus tard empereur d'Occident. Anthémius, par une manœuvre savante, attire Hormidac, des plaines qu'il occupait, dans la contrée montagneuse de Sardique, où sa cavalerie devenait en grande partie inutile. Il prend alors l'offensive et pousse l'épée dans les reins l'armée ennemie, qui n'a plus d'autre ressource que de se jeter dans Sardique même, qu'elle enlève par un coup de main, et où les Romains ont bientôt mis le siége[563].
[Note 561:
Sed Scythicæ vaga turba plagæ, feritatis abundans, Dira, rapax, vehemens, ipsis quoque gentibus illic Barbara barbaricis, cujus dux Hormidac atque Civis erat, cui tale solum, murique, genusque... Sidon. Apoll., _Carm._ 2, v. 273 et seqq.]
[Note 562: Instanti hiemali frigore, amneque Danubii solite congelato, nam istius modi fluvius ita rigescit, ut in silicis modum vehat exercitum pedestrem, plaustraque... Jorn., _R. Get._, 53.
. . . . . . . Gens ista repente Erumpens, solidumque rotis transvecta per Istrum Venerat, et sectas inciderat orbita lymphas. Sidon. Apoll., _Carm._, 2. v. 269 et seqq.]
[Note 563:
Hanc tu directus per Dacica rura vagantem Contra is, aggrederis, superas, includis: et ut te Metato spatio castrorum Serdica vidit, Obsidione premis. Sidon. Apoll., _loc. cit._]
La ville, autrefois démantelée par Attila et récemment réparée, était assez forte pour tenir longtemps avec une telle garnison, si les vivres n'avaient pas manqué; mais cette garnison de Huns amenait la famine avec elle, et bientôt Hormidac se vit réduit au plus extrême besoin. Ses chariots, au lieu de vivres et de fourrages qui lui eussent été si précieux, contenaient de grandes, mais inutiles richesses, des vases ciselés, des étoffes rares et beaucoup d'or, dépouilles des malheureux provinciaux. Hormidac eut l'idée de faire servir du moins ces superfluités à son salut, et il ne craignit pas de s'adresser au général qui commandait la cavalerie d'Anthémius. Cet homme était-il un barbare au service de l'empire comme tant d'autres généraux romains, pour qu'un ennemi eût conçu si aisément l'espoir de l'acheter? S'offrit-il de lui-même à la séduction, et ces richesses accumulées dans les chariots des Huns avaient-elles tenté sa cupidité avant qu'Hormidac ne l'eût tentée lui-même? On l'ignore; mais on sait qu'un honteux marché se conclut entre le chef des Huns et le général romain. Il fut convenu qu'à un jour donné les Huns sortiraient de la ville et présenteraient la bataille au consul, que le maître de la cavalerie laisserait l'affaire s'engager, puis déserterait son poste, et passerait avec ses soldats du côté de l'ennemi. La cavalerie des Huns envelopperait alors les légions, dont le flanc serait sans défense, et qu'une charge aurait bientôt enfoncées.
Si la trahison, comme on le voit, était habilement combinée par le général, l'honnêteté des soldats la fit échouer. Au moment où les deux armées, rangées en ligne, commençaient à se mêler, la cavalerie, qui formait une des ailes romaines, s'ébranla effectivement au signal de son chef, croyant exécuter une manœuvre; mais quand elle vit celui-ci se diriger vers la ville et qu'elle soupçonna une désertion, elle tourna bride aussitôt et vint reprendre son poste sur le flanc des légions[564]. Il était temps, car la cavalerie hunnique opérait déjà son mouvement, et les légions commençaient à se débander. Le combat recommençant alors avec une nouvelle vigueur, Hormidac fut rejeté rudement dans la ville. Le lendemain il demandait à capituler: «Le prix de la paix, répondit le consul, c'est la tête du traître.» Cette tête lui fut livrée sans hésitation. «Ce fut, dit le narrateur contemporain, comme l'arrêt d'un juge romain exécuté par des barbares[565].» En capitulant avec les Huns, Anthémius sauvait Sardique d'une destruction complète. Hormidac et ses compagnons, en bien petit nombre, regagnèrent le Danube sans bagage, sans chevaux et presque sans vie.
[Note 564: Sic denique factum est Ut socius tum forte tuus, mox proditor, illis Frustra terga daret, commissæ tempore pugnæ; Qui jam cum fugeret, flexo pede cornua nudans, Tu stabas acie solus; se sparsa fugaci Expetiit ductore manus; te marte pedestri Sudantem repetebat eques; tua signa secutus Non te desertum sensit certamine miles. Sidon. Apollin., _Panegyr. Anth._, v. 280 et seqq.]
[Note 565:
Nam qui te fugit mandata morte peremptus, Non tam victoris periit quam judicis ore. . . . . . Juscum subiit jam transfuga lethum Atque peregrino cecidit tua victima ferro. Sidon. Apoll., _Paneg. Anth._, v. 297 et seqq.]
Le récit de cette courte mais curieuse guerre ne nous vient pas d'un historien; nous la tenons d'un poëte et d'un poëte gaulois, le célèbre Sidoine Apollinaire, auteur d'un _panégyrique_ d'Anthémius devenu empereur d'Occident. Suivant l'usage des poëtes, Sidoine ayant à mettre en scène la nation des Huns n'a point manqué l'occasion d'en tracer le portrait, et il l'a fait avec toutes les recherches, toute l'exagération de ce faux bel esprit qui flattait le goût de ses contemporains, et qui fut, il faut bien le dire, pour une grande part dans sa renommée. Toutefois Apollinaire, homme de lettres mêlé aux affaires publiques, gendre de l'empereur Avitus et plus tard évêque de Clermont, vivait au milieu de gens qui avaient combattu ces barbares dans les armées romaines, lui-même les avait vus sans aucun doute pendant l'invasion d'Attila en Gaule; nous pouvons donc considérer la peinture qu'il nous en donne comme présentant un fond de réalité sous les couleurs forcées qui la déparent. Cela admis, il est curieux de comparer le tableau de Sidoine Apollinaire, tracé en 468, avec celui qu'esquissait Ammien Marcellin vers l'année 375, sous la première impression de l'arrivée des Huns en Occident. Si la férocité du caractère a pu s'adoucir chez ce peuple par un séjour de près de cent années au cœur de l'Europe et par son contact avec des races plus civilisées, on reconnaît du moins, en rapprochant ces deux portraits faits à un siècle de distance, que son type physique et ses mœurs n'avaient pas notablement changé.
«Cette nation funeste est cruelle, avide, sauvage au delà de toute idée, et barbare pour les barbares eux-mêmes. Son âme et son corps respirent la menace. Le visage des enfants, ordinairement si doux, est empreint chez elle d'un cachet d'horreur. Une masse ronde qui se termine en pointe, deux cavernes creusées sous le front et où l'on chercherait vainement des yeux, puis entre les joues une excroissance informe et plate, voilà la tête du Hun. La lumière n'arrive qu'avec peine dans les chambres étroites où l'œil semble la fuir, et cependant il s'en échappe des regards perçants qui embrassent les plus lointains espaces. On dirait que ces points ardents placés au fond de deux puits compensent leur éloignement par une possession plus énergique de la lumière[566]. L'aplatissement des narines est dû aux bandelettes dont on serre la face des nouveau-nés, afin que le casque, n'ayant plus l'obstacle du nez, s'adapte plus exactement au visage. Ainsi l'amour maternel déforme l'enfant et le façonne pour la guerre[567].... Le reste du corps est beau: une poitrine large, des épaules carrées, peu de ventre, une taille au-dessous de la moyenne quand le Hun est à pied, et grande quand il est à cheval... Sitôt que l'enfant peut se passer de sa mère, on le place sur un cheval, afin que ses membres délicats se plient de bonne heure à des exercices qui rempliront sa vie. Il est des nations qui voyagent et se transportent sur le dos des coursiers, celle-ci y demeure[568]... Armé d'un arc énorme et de longues flèches, le Hun ne manque jamais son but: malheur à celui qu'il a visé, car ses flèches portent la mort!»
[Note 566:
Gens animis membrisque minax: ita vultibus ipsis Infantum suus horror inest. Consurgit in arctum Massa rotunda caput; geminis sub fronte cavernis Visus adest oculis absentibus: arcta cerebri In cameram vix ad refugos lux pervenit orbes, Non tamen et clausos: nam fornice non spatioso, Magna vident spatia, et majoris luminis usum Perspicua in puteis compensant puncta profundis. Sidon. Apoll., _Carm._, 2, v. 245-251.]
[Note 567:
Tum ne per malas excrescat fistula duplex, Obtundit teneras circumdata fascia nares, Ut galeis cedant. Sic propter prælia natos Maternus deformat amor, quia tensa genarum Non interjecto fit latior area naso. Sid. Apoll., _Paneg. Anth._--_Carm._ 2, v. 253-257.
On voit par ce qui précède que les Huns exerçaient sur la tête de leurs enfants nouveau-nés deux espèces particulières de déformations. La première regardait la face. Au moyen de linges fortement serrés, ils obtenaient l'aplatissement du nez et la dilatation des pommettes des joues. La seconde s'appliquait au crâne, que l'on pétrissait en quelque sorte de manière à l'allonger en pain de sucre: _Consurgit in arctum massa rotunda caput._ Un savant naturaliste étranger, qui a pris pour objet de ses recherches anthropologiques les races du nord-est de l'Europe, avait été frappé du grand nombre de crânes déformés que présentent les anciennes sépultures dans les localités occupées autrefois par les nations finno-hunniques. Il me fit l'honneur de me consulter à ce sujet. Je suis heureux de pouvoir fournir un texte précis qui réponde au besoin des sciences naturelles, et non moins heureux que celles-ci viennent appuyer d'une démonstration sans réplique les probabilités de l'histoire.]
[Note 568:
..... Cornipedum tergo gens altera fertur, Hæc habitat. Sidon. Apollin., _Paneg. Anthem._, v. 265.]
Les barbares, prompts et mobiles comme des enfants, oublient aisément le mal qu'ils ont fait, et se flattent non moins aisément que l'offensé en a perdu le souvenir, sitôt qu'un intérêt nouveau ou quelques nouvelles préoccupations leur rendent cet oubli désirable: c'est ce que nous voyons arriver chez les fils d'Attila. L'année 467 nous les montre réunis en une sorte de congrès de famille et délibérant sur une faveur qu'ils veulent obtenir du gouvernement romain, comme si l'année précédente ils n'avaient pas ravagé impitoyablement ses provinces: ce qu'ils sollicitent maintenant, c'est le droit de commercer librement avec l'empire, la détermination de certains marchés dans les villes romaines de la frontière, où les Huns puissent apporter et vendre leurs marchandises et se procurer en retour des marchandises romaines. Ils décident qu'une ambassade solennelle sera en leur nom collectif envoyée à Constantinople, afin de porter leur demande à la connaissance de l'empereur[569]. La législation romaine faisait du droit de trafic entre l'étranger et le Romain, _jus commercii_, un privilége qui ne s'octroyait qu'à bon escient en faveur de voisins dont l'amitié semblait éprouvée, car il n'était pas rare que les barbares cherchassent à abuser de ce droit. Tantôt, à la veille d'une guerre qu'ils méditaient contre l'empire, ils venaient s'approvisionner de vivres et d'armes dans les marchés romains; tantôt, se donnant rendez-vous en grand nombre dans les places de commerce, qui étaient ordinairement aussi des places de guerre, ils faisaient main-basse sur les habitants, saccageaient la ville ou s'en emparaient par trahison. Attila avait accompli ou tenté plusieurs coups de ce genre qui avaient rendu avec juste raison le gouvernement romain défiant et difficile, et l'humeur batailleuse de quelques-uns de ses fils, ainsi que l'agitation qu'ils entretenaient dans leurs tribus, n'était guère propre à faire lever l'interdiction; aussi l'ambassade ne rapporta-t-elle de Constantinople qu'un refus exprimé en termes très-nets[570].
[Note 569: Ut omnibus omnino præteritorum dissidiorum causis resecatis, pacem inirent: itaque Romani, ut olim erat in more positum, ad Istrum usque procedentes mercatum celebrarent, ex quo invicem ea, quæ sibi opus essent, desumerent. Prisc., _Exc. leg._, 44.]
[Note 570: Ea quidem legatio, re infecta rediit. Prisc., _ibid._]