Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe
Part 2
Cette domination répandue sur un si vaste espace, et qui versa pendant trois siècles et par bans successifs sur l'Europe tant de ravageurs et de conquérants jusqu'à l'arrivée des peuples mongols, ne comptait-elle que des tribus de race finnique? Les conquêtes de Tchinghiz-Khan et de Timour, en nous donnant le secret des dominations rapides et passagères de l'Asie centrale, répondraient au besoin à cette question; mais l'histoire nous en dit davantage: elle nous apprend que les Huns se divisaient en deux grandes branches[5], et que le rameau oriental ou caspien portait le nom de _Huns blancs_[6], par opposition au rameau occidental ou ouralien, dont les tribus nous sont représentées comme basanées ou plutôt _noires_[7]. Ces deux branches de la même confédération n'avaient entre elles, aux IVe et Ve siècles, que des liens très-lâches et presque brisés, ainsi que nous le fera voir le détail des événements. Sans nous aventurer donc à ce sujet dans le dédale des suppositions où s'est perdue plus d'une fois l'érudition moderne, nous dirons que, très-probablement, la domination hunnique renfermait à l'orient des populations de race turke, des Finnois à l'occident, et, suivant une hypothèse non moins vraisemblable, une tribu dominante, de race mongole, offrant le caractère physique asiatique plus prononcé que les Finnois. En effet, c'est avec l'exagération du type calmouk que l'histoire nous peint Attila et une portion de la nation des Huns[8].
[Note 5: Hinc jam Hunni, quasi fortissimarum gentium fœcundissimus ces pes, in bifariam populorum rabiem pullularunt. Jorn., _R. Get._, 24.]
[Note 6: Hunni albi.... corpora cute candida et vultus habent minime deformes. Procop., _Bell._, _Pers._, I, 3.]
[Note 7: Pavenda nigredine. Jornand., _de R. Get._, 8.--Tetri colore, _ibid._, 11.]
[Note 8: Le portrait qu'on nous fait d'Attila est plutôt celui d'un Mongol que d'un Finnois ouralien. Nous savons en outre par les auteurs contemporains qu'une partie des Huns employait des moyens artificiels pour donner aux enfans la physionomie mongole en leur aplatissant le nez avec des bandes de linge fortement serrées, et en leur pétrissant la tète de manière à donner au crâne une forme pointue, tout en déprimant le front et développant les pommettes des joues.
Voici en quels termes un poëte contemporain d'Attila, le Gaulois Sidoine Apollinaire, nous entretient de ces déformations en nous traçant le portrait des Huns.
Gens animis membrisque minax: ita vultibus ipsis Infantum suus horror inest. Consurgit in arctum, Massa rotunda caput; geminis sub fronte cavernis Visus adest oculis absentibus: arcta cerebri In cameram vix ad refugos lux pervenit orbes, Non tamen et clausos: nam fornice non spatioso Magna vident spatia, et majoris luminis usum Perspicua in puteis compensant puncta profundis. . . . . . . . . . . . . . . . . . Tum ne per malas excrescat fistula duplex, Obtundit teneras circumdata fascia nares, Ut galeis cedant. Sic propter prælia natos Maternus deformat amor, quia tensa genarum Non interjecto, fit latior, area naso.
(Sidon. Apollin., _Panegyr. Anthem._, vers, 245 et seq.)
Quelle raison pouvait avoir cet usage bizarre, sinon le désir de se rapprocher autant que possible d'un type humain qui jouissait d'une grande considération parmi les Huns, en un mot de se rapprocher de la race aristocratique? La raison donnée par les écrivains latins, que c'était afin d'asseoir plus solidement le casque sur la tête, n'est pas une raison sérieuse. Il est plus sensé de croire que, les Mongols étant devenus les dominateurs des Huns, leur physionomie eut tout le prix qui s'attache aux distinctions aristocratiques; ce fut à qui s'en rapprocherait; on tint à honneur de se déformer pour sembler de la race des maîtres. Voila le motif probable de ces mutilations.]
Dans cette situation, les Huns vivaient de chasse, de vol et du produit de leurs troupeaux. Le Hun blanc détroussait les marchands dont les caravanes se rendaient dans l'Inde ou en revenaient[9]; le Hun noir chassait la martre, le renard et l'ours dans les forêts de la Sibérie, et faisait le commerce des pelleteries sous de grandes halles en bois construites près du Jaïk ou du Volga, et fréquentées par les trafiquants de la Perse et de l'empire romain, où les fourrures étaient très-recherchées[10]. Cependant on ne se hasardait qu'avec crainte à travers ces peuplades sauvages, dont la laideur était repoussante. L'Europe, qui n'avait rien de tel parmi ses enfants, les vit arriver avec autant d'horreur que de surprise. Nous laisserons parler un témoin de leur première apparition sur les bords du Danube, l'historien Ammien Marcellin, soldat exact et curieux qui écrivait sous la tente et rendait quelquefois avec un rare bonheur les spectacles qui se déroulaient sous ses yeux. Nous ferons remarquer cependant que le portrait qu'il trace des Huns s'applique surtout à la branche occidentale, c'est-à-dire aux tribus finnoises ou finno-mongoles.
[Note 9: Quo Asiæ bona avidus mercator importat... Jorn., _R. Get._, 24.]
[Note 10: Hunugari autem hinc sunt noti, quia ab ipsis pellium murinarum venit commercium... _Id._, _R. Get._, _ibid._]
«Les Huns, dit-il, dépassent en férocité et en barbarie tout ce qu'on peut imaginer de barbare et de sauvage. Ils sillonnent profondément avec le fer les joues de leurs enfants nouveau-nés, afin que les poils de la barbe soient étouffés sous les cicatrices; aussi ont-ils, jusque dans leur vieillesse, le menton lisse et dégarni comme des eunuques. Leur corps trapu, avec des membres supérieurs énormes et une tête démesurément grosse, leur donne une apparence monstrueuse: vous diriez des bêtes à deux pieds, ou quelqu'une de ces figures en bois mal charpentées dont on orne les parapets des ponts[11]. Au demeurant, ce sont des êtres qui, sous une forme humaine, vivent dans l'état des animaux. Ils ne connaissent pour leurs aliments ni les assaisonnements ni le feu: des racines de plantes sauvages, de la viande mortifiée entre leurs cuisses et le dos de leurs chevaux, voilà ce qui fait leur nourriture[12]. Jamais ils ne manient la charrue; ils n'habitent ni maisons ni cabanes, car toute enceinte de muraille leur paraît un sépulcre, et ils ne se croiraient pas en sûreté sous un toit. Toujours errants par les montagnes et les forêts, changeant perpétuellement de demeures, ou plutôt n'en ayant point, ils sont rompus dès l'enfance à tous les maux, au froid, à la faim, à la soif. Leurs troupeaux les suivent dans leurs migrations, traînant des chariots où leur famille est renfermée. C'est là que les femmes filent et cousent les vêtements des hommes, c'est là quelles reçoivent les embrassements de leurs maris, qu'elles mettent au jour leurs enfants, qu'elles les élèvent jusqu'à la puberté. Demandez à ces hommes d'où ils viennent, où ils ont été conçus, où ils sont nés, ils ne vous le diront pas: ils l'ignorent. Leur habillement consiste en une tunique de lin et une casaque de peaux de rats sauvages cousues ensemble. La tunique est de couleur sombre et leur pourrit sur le corps; ils ne la changent point qu'elle ne les quitte. Un casque ou un bonnet déjeté en arrière[13] et des peaux de boue roulées autour de leurs jambes velues complètent leur équipage. Leur chaussure, taillée sans forme ni mesure, les gêne à ce point qu'ils ne peuvent marcher, et ils sont tout à fait impropres à combattre comme fantassins, tandis qu'on les dirait cloués sur leurs petits chevaux, laids, mais infatigables et rapides comme l'éclair. C'est à cheval qu'ils passent leur vie, tantôt à califourchon, tantôt assis de côté, à la manière des femmes: ils y tiennent leurs assemblées, ils y achètent et vendent, ils y boivent et mangent, ils y dorment même, inclinés sur le cou de leurs montures[14]. Dans les batailles, ils se précipitent sans ordre et sans plan, sous l'impulsion de leurs différents chefs, et fondent sur l'ennemi en poussant des cris affreux. Trouvent-ils de la résistance, ils se dispersent, mais pour revenir avec la même rapidité, enfonçant et renversant tout sur leur passage. Toutefois, ils ne savent ni escalader une place forte ni assaillir un camp retranché. Rien n'égale l'adresse avec laquelle ils lancent, à des distances prodigieuses, leurs flèches armées d'os pointus, aussi durs et aussi meurtriers que le fer. Ils combattent de près, avec une épée qu'ils tiennent d'une main et un filet qu'ils ont dans l'autre, et dont ils enveloppent leur ennemi tandis qu'il est occupé à parer leurs coups. Les Huns sont inconstants, sans foi, mobiles à tous les vents, tout à la furie du moment. Ils savent aussi peu que les animaux ce que c'est qu'honnête et déshonnête. Leur langage est obscur, contourné et rempli de métaphores[15]. Quant à la religion, ils n'en ont point, ou du moins ils ne pratiquent aucun culte; leur passion dominante est celle de l'or[16].....»
[Note 11: Ubi quoniam ab ipsis nascendi primitiis infantum ferro sulcantur altius genæ, ut pilorum vigor tempestivus emergens corrugatis cicatricibus hebetetur, senescunt imberbes absque ulla venustate, spadonibus similes: compactis omnes firmisque membris, et opimis cervicibus; prodigiosæ formæ et pandi, ut bipedes existimes bestias, vel quales in commarginandis pontibus effigiati stipites dolantur incompte. Amm. Marc., XXXI, 2.]
[Note 12: In hominum autem figura licet insuavi ita visi sunt asperi, ut neque igni, neque saporatis indigeant cibis, sed radicibus herbarum agrestium et semicruda cujusvis pecoris carne vescantur, quam inter femora sua et equorum terga subsertam, fotu calefaciunt brevi. Amm. Marc., XXXI, 2.]
[Note 13: Galeris incurvis capita tegunt. _Id._, _ibid._--S. Jérôme donne à ces bonnets la qualification de _tiares. Epitaph. Nepotian_.]
[Note 14: Equis prope affixi duris quidem, sed deformibus, et muliebriter iisdem nonnunquam insidentes, funguntur muneribus consuetis. Ex ipsis quivis in hac natione pernox et perdius emit et vendit, cibumque sumit et potum, et inclinatus cervici augustæ jumenti, in altum soporem adusque varietatem effunditur somniorum. Amm. Marc., XXXI, 2.]
[Note 15: Inconsultorum animalium ritu, quid honestum inhonestumve sit penitus ignorantes: flexiloqui et obscuri. Amm. Marc., _ub. sup._]
[Note 16: Nullius religionis vel superstitionis reverentia aliquando districti: auri cupidine immensa flagrantes. _Id., ibid._]
Cette absence de culte public dont parle Ammien Marcellin n'empêchait pas les Huns d'être livrés aux grossières superstitions de la magie. Ainsi ils connaissaient et pratiquaient certains modes de divination que les voyageurs européens du XIIIe siècle ont retrouvés encore en honneur à la cour des souverains tartares, successeurs de Tchinghiz-Khan.
Ses pratiques de sorcellerie, sa laideur, sa férocité avaient fait de ce peuple ou de cette réunion de peuples un épouvantail pour les autres. Les Goths n'apprenaient jamais sans une secrète terreur quelque mouvement des tribus hunniques, et leur appréhension était mêlée de beaucoup d'idées superstitieuses. Le Scandinave et le Finnois avaient toujours été placés en face l'un de l'autre comme des ennemis naturels. A l'extrémité occidentale de l'Europe où les deux races se trouvaient en contact, l'enfant du Fin-mark était pour celui de la Scandie un nain difforme et malfaisant en rapport avec les puissances de l'enfer. Le Goth scandinave, nourri de ces préjugés haineux, les sentit se réveiller en lui, lorsqu'il se rencontra côte à côte sur la frontière d'Asie avec des tribus de la même race, plus hideuses encore que celles qu'il connaissait: il ne leur épargna ni les injures, ni les suppositions diaboliques. Les scaldes, historiens poëtes des Goths, racontèrent que du temps que leur roi Filimer régnait, des femmes qu'on soupçonnait d'être _all-runes_, c'est-à-dire sorcières, furent bannies de l'armée et chassées jusqu'au fond de la Scythie; que là ces femmes maudites rencontrèrent des esprits immondes, errants comme elles dans le désert; qu'ils se mêlèrent ensemble et que de leurs embrassements naquit la race féroce des Huns, «espèce d'hommes éclose dans les marais, petite, grêle, affreuse à voir et ne tenant au genre humain que par la faculté de la parole[17].» Telles étaient les fables que les Goths se plaisaient à répandre sur ces voisins redoutés. Ceux-ci, à ce qu'il paraît, ne s'en fâchaient point. Semblables aux Tartares du XIIIe siècle, leurs proches parents et leurs successeurs, ils laissaient croire volontiers à leur puissance surnaturelle, diabolique ou non, car cette croyance doublait leur force en leur livrant des ennemis déjà vaincus par la frayeur.
[Note 17: Filimer rex Gothorum... reperit in populo suo quasdam magas mulieres, quas patrio sermone _Aliorumnas_ ipse cognominat; easque habens suspectas, de medio sui proturbat, longeque ab exercitu suo fugatas, in solitudinem coegit terræ. Quas spiritus immundi per eremum vagantes dum vidissent, et earum se complexibus in coitu miscuissent, genus hoc ferocissimum edidere, quod fuit primum inter paludes minutum, tetrum aique exile quasi hominum genus, nec alia voce notum, nisi quæ humani sermonis imaginem assignabat. Jorn., _R. Get._, 8.--_Aliorumnas_, _Aliorumnas_, _All-runn_ (qui cuneta nevit.).]
Nous venons de dire que les Goths étaient issus de la Scandinavie, et en effet ils n'habitaient l'orient de l'Europe que depuis la fin du IIe siècle de notre ère. Émigrés de leur patrie par suite de guerres intestines qui tenaient, selon toute apparence, aux luttes religieuses de l'odinisme, ils quittèrent la côte scandinave de concert avec les Gépides, qui leur servaient d'arrière-garde[18]. Du point de la Baltique où ils débarquèrent, ils se mirent en marche à travers la grande plaine des Slaves, se dirigeant vers le soleil levant, et ils arrivèrent après de longues fatigues et des combats continuels à l'endroit où le Borysthène ou Dniéper se jette dans la mer Noire. Ils se divisèrent alors et campèrent par moitié sur chacune des rives, les Gépides ayant dirigé leur marche plus au midi. La partie de la nation gothique cantonnée à l'orient du fleuve prit par suite de cette circonstance le nom d'Ostrogoths, c'est-à-dire Goths orientaux; l'autre celui de Visigoths, Goths occidentaux: ce furent les noyaux de deux États séparés qui grandirent et se développèrent sous des lois et des chefs différents[19]. Les Ostrogoths élurent leurs rois parmi les membres de la famille des Amales, les Visigoths dans celle des Balthes[20]. Intelligents, actifs, ambitieux, les Goths firent des conquêtes, ceux de l'ouest dans la Dacie qu'ils subjuguèrent jusqu'au Danube, ceux de l'est sur les tribus de la race slave. Mêlés bientôt aux affaires de Rome, comme des ennemis redoutables ou des auxiliaires précieux, les Visigoths y consumèrent toute leur activité, tandis que les Ostrogoths s'aguerrissaient dans des luttes sans fin et sans quartier contre les races les plus barbares. De proche en proche, ils soumirent les plaines de la Sarmatie et de la Scythie jusqu'au Tanaïs du côté du nord, jusqu'à la Baltique du côté de l'ouest. Un de leurs rois, Ermanaric[21], employa son long règne et sa longue vie à se battre et à conquérir; maître de la race slave, il retomba de tout le poids de sa puissance sur les peuples de race germanique et réduisit à l'état de vasselage jusqu'aux Gépides et aux Visigoths, ses compatriotes et ses frères[22].
[Note 18: Jorn., _R. Get._, 6.]
[Note 19: Vesegothæ... occidui soli cultores... Jorn., _R. Get._, 24.]
[Note 20: Vesegothæ familiæ Balthorum, Ostrogothæ præclaris Amalis serviebant. _Id., R. Get._, 3.]
[Note 21: _Ermanaricus_, Jorn., _R. Get._ 7.--_Ermenrichus_, Amm. Marc., XXXI, 3.]
[Note 22: D'après la liste que Jornandès nous donne des nations subjuguées par Ermanaric, nations dont beaucoup nous sont inconnues, on aperçoit que sa domination devait s'étendre sur presque toute la Russie méridionale, la Lithuanie, la Courlande, la Pologne et une partie de l'Allemagne. Omnibus Scythiæ et Germaniæ nationibus ac si propriis laboribus imperavit. Jorn., _R. Get._, 23.]
Tel fut ce fameux empire d'Ermanaric qui valut à son fondateur la gloire d'être comparé au grand Alexandre, dont les Goths avaient entendu parler depuis qu'ils étaient voisins de la Grèce[23]; mais l'Alexandre de Gothie ne montra ni l'humanité ni la sage politique du roi de Macédoine, qui ménageait si bien les vaincus. Les pratiques d'Ermanaric et des conquérants ostrogoths furent toutes différentes. Un des peuples sujets de leur domination s'avisait-il de remuer, les traitements les plus cruels le rappelaient bien vite à l'obéissance. Tantôt de grandes croix étaient dressées en nombre égal à celui des membres de la tribu royale qui gouvernait ce peuple, et on les y clouait tous sans miséricorde[24]; tantôt c'étaient des chevaux fougueux que les Goths chargeaient de leur vengeance; et les femmes elles-mêmes n'échappaient pas à ces affreux supplices. Vers le temps où commence notre récit, un chef des Roxolans, nation vassale des Ostrogoths, qui habitait près du Tanaïs, ayant noué des intelligences avec les rois huns, la trame fut découverte; mais le coupable eut le temps de se sauver. La colère d'Ermanaric retomba sur la femme de cet homme. Sanielh (c'était son nom) fut liée à quatre chevaux indomptés et mise en pièces. Des frères qu'elle avait jurèrent de la venger; ils attirèrent Ermanaric dans un guet-apens et le frappèrent de leurs couteaux[25]. Le vieux roi (il avait alors cent dix ans[26]) n'était pas blessé mortellement, mais ses plaies furent lentes à guérir, et elles ne faisaient que se cicatriser lorsqu'un nouvel appel des Roxolans décida les Huns à partir. Tels sont les faits de l'histoire; mais plus tard, quand le déluge qu'ils avaient provoqué par leurs cruautés impolitiques vint à fondre sur eux, les Goths trouvèrent dans leurs préjugés superstitieux des raisons plus commodes pour justifier leur défaite. Ils racontèrent que des chasseurs huns poursuivant un jour une biche, celle-ci les avait attirés de proche en proche jusqu'au Palus-Méotide, et leur avait révélé l'existence d'un gué à travers ce marais qu'ils avaient cru aussi profond que la mer. Comme un guide attentif et intelligent, la biche partait, s'arrêtait, revenait sur ses pas pour repartir encore, jusqu'à l'instant où, ayant atteint la rive opposée, elle disparut. On devine bien qu'au dire des Goths il n'y avait là rien de réel, mais une apparition pure, une forme fantastique créée par les démons.
[Note 23: Quem merito nonnulli Alexandre magno comparavere majores. Jorn., _ibid._]
[Note 24: Regem eorum cum filiis suis et septuaginta primatibus in exemplo terroris, cruci adfixit, ut dedititiis metum cadavera pendentium geminarent. Jorn., _R. Get._, 16.]
[Note 25: Dum enim quamdam mulierem Sanielli nomine ex gente memorata, pro mariti fraudulento discessu, rex furore commotus, equis forocibus illigatam, incitatisque cursibus, per diversa divelli præcepisset, fratres ejus Sarus et Ammius germanæ obitum vindicantes, Ermanarici latus ferro petierunt: quo vulnere saucius, ægram vitam corporis imbecillitate contraxit. Jorn., _R. Get._, 24.]
[Note 26: Grandævus et plenus dierum, centesimo decimo anno vitæ suæ... Jorn., _R. Get., loc. laud._]
«C'est ainsi, ajoute Jornandès, Goth lui-même et collecteur un peu trop crédule des traditions de sa patrie, c'est ainsi que les esprits dont les Huns tirent leur origine les conduisirent et les poussèrent à la destruction des nations gothiques[27].»
[Note 27: Quod credo spiritus illi unde progeniem trahunt, ad Scytharum invidiam egere. Jorn., _R. Get._, 24.]
Ce fut en l'année 374 que la masse des Huns occidentaux s'ébranlant passa le Volga sous la conduite d'un chef nommé Balamir[28]. Elle se jeta d'abord sur les Alains, peuple pasteur qui possédait le steppe situé entre ce fleuve et le Don; ceux-ci résistèrent quelques instants; puis, se voyant les plus faibles, ils se réunirent à leurs ennemis, suivant l'usage immémorial des nomades de l'Asie. Franchissant alors sous le même drapeau le gué des Palus-Méotides, Huns et Alains se précipitèrent sur le royaume d'Ermanaric. Le roi goth, toujours malade de ses blessures, essaya d'arrêter ce tourbillon de nations, comme dit Jornandès[29]; mais il fut repoussé. Il revint à la charge, et fut encore battu; ses plaies se rouvrirent, et, ne pouvant plus supporter ni la souffrance ni la honte, il se perça le cœur de son épée[30]. Le successeur d'Ermanaric, Vithimir, périt bravement dans un combat, laissant deux enfants en bas âge, que des mains fidèles sauvèrent chez les Visigoths. Les Ostrogoths n'eurent plus qu'à se soumettre. Les Visigoths, s'attendant à être attaqués à leur tour, s'étaient retranchés derrière le Dniester, sous le commandement du juge ou roi Athanaric[31], le plus grand de leurs chefs; mais les Huns, avec leurs légères montures, se jouaient des distances et des rivières. Un gros de leurs cavaliers, ayant découvert un gué bien au delà des lignes des Goths, passa le fleuve par une nuit claire, et, redescendant la rive opposée, surprit le quartier du roi, qui lui-même eut peine à s'échapper. Ce n'était qu'une alerte; néanmoins ces mouvements impétueux, imprévus, dérangeaient l'infanterie pesante des Goths et la tenaient dans une inquiétude fatigante. Le Pruth, qui se jette dans le Danube, et qui longe à son cours supérieur les derniers escarpements des monts Carpathes, semblait offrir une ligne de défense plus sûre: Athanaric y transporta son armée. Profitant des leçons des Romains, il fit garnir de palissades et d'un revêtement de gazon la rive droite de la rivière depuis son confluent jusqu'aux défilés de la montagne[32]; avec ce bouclier devant lui, comme s'exprime un contemporain[33], et derrière lui la retraite des Carpathes, il espérait se garantir ou du moins résister longtemps, mais la chose tourna tout autrement qu'il ne pensait.
[Note 28: Balamir, rex Hunnorum in Ostrogothos movit procinctum. _Id., R. Get., ibid._ Quelques manuscrits portent Balamber. Jornandès est le seul auteur qui nous parle de ce roi.]
[Note 29: Quasi quidam turbo gentium. Jorn., _R. Get., l. c._]
[Note 30: Magnorum discriminum metum voluntaria morte sedavit. Amm. Marc., XXXI, 3.--Jorn., _R. Get._, 24.]
[Note 31: Les chefs des Goths étaient appelés indifféremment par les Romains rois ou juges, _judices_.]
[Note 32: A superciliis Gerasi fluminis ad usque Danubium Taïfalorum terras præstringens, muros altius erigebat. Amm. Marc., XXXI. 3.--Le Pruth, qu'Ammien Marcellin appelle ici Gerasus, porte dans Ptolémée (III. 8) le nom d'Hierasus. Les Grecs, selon Hérodote, l'appelaient Pyretus, et les Scythes Porata: c'est avec une légère variante le nom que cette rivière porte encore aujourd'hui.]
[Note 33: Hac lorica, diligentia celeri consummata... Amm. Marc. _ub. sup._]