Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe
Part 17
[Note 439: Commentum excogitatum est cum veteribus admirandum. Constructas veloci studio ligneas turres propugnaculis hostium celsiores, imposuere trigeminis navibus valide sibi connexis; quibus insistantes armati... injectis ponticulis... Amm. Marc., XXI, 12.]
Si le roi des Huns comptait dans son armée des soldats assez hardis pour exécuter un pareil coup de main, il n'avait pas d'ingénieurs capables de le préparer: en tout cas, il n'y songea point, mais il employa contre Aquilée les moyens ordinaires des siéges, les sapes, les béliers, les escalades, les mines, le tout sans nul succès. Bien secondée par les habitants, la garnison faisait face à tout, et une place qui avait résisté aux attaques méthodiques des légionnaires de Julien se riait de l'impéritie des Huns. Chaque jour, venait de la part d'Attila quelque tentative nouvelle que l'audace ou la ruse des assiégés changeait en désastre pour lui[440]. Le jeu des machines, les sorties, les alertes nocturnes épuisaient et décimaient ses troupes. Trois grands mois s'écoulèrent dans ce travail impuissant[441]; les chaleurs se faisaient déjà sentir, et la campagne, livrée à une dévastation continuelle, ne fournit bientôt plus ni fourrages ni vivres. Cependant on apprenait que les secours demandés par Aëtius à l'empereur d'Orient[442] allaient bientôt débarquer en Italie; le bruit se répandit même que l'empereur Marcien, ne voulant pas borner là son assistance, préparait une descente en Pannonie et menaçait la retraite des Huns. Enclins au découragement quand il leur fallait se battre contre des murailles, les Barbares s'épouvantaient au souvenir des désastres qui avaient accompagné le siége d'Orléans, et, chose étonnante dans l'armée d'Attila, le camp retentissait de plaintes et de murmures[443]. Celui-ci, impatient et blessé dans son orgueil, ne savait plus que résoudre. Poursuivre sa marche à travers l'Italie en laissant Aquilée derrière lui, c'était une imprudence qui pouvait le perdre; s'avouer vaincu en se retirant sans avoir ni pillé ni combattu, c'était une honte qu'il n'osait pas affronter: à tout prix, il lui fallait Aquilée. Un incident que tout autre eût négligé la lui livra en imprimant au courage des Huns un élan nouveau et en quelque sorte surnaturel.
[Note 440: Fortissimis intrinsecus Romanorum militibus resistentibus. Jorn., _R. Get._, 42.]
[Note 441: Ibique cum diu multoque tempore obsidens nihil penitus prævaleret... Jorn., _R. Get., ub. sup._]
[Note 442: Missis per Marcianum principem... auxiliis... Idat., _Chron._, ad ann. 452.]
[Note 443: Exercitu jam murmurante, et discedere cupiente... Jorn., _R. Get._, 42.]
Un jour qu'en proie à ses anxiétés il se promenait autour des murs en étudiant l'état de la ville, il vit des cigognes s'envoler avec leurs petits d'une tour en ruine, où elles avaient niché, et gagner au loin la campagne, portant les uns sur leur dos et guidant le vol des autres, qui les suivaient en hésitant[444]. Attila s'arrêta quelques moments pour observer ce manége, puis, se tournant vers ceux qui l'accompagnaient: «Regardez, dit-il, ces oiseaux blancs; ils sentent ce qui doit arriver: habitants d'Aquilée, ils abandonnent une ville qui va périr; ils désertent, dans la prévoyance du péril, des tours condamnées à tomber[445]. Et ne croyez pas que ce présage soit vain ou incertain, ajouta-t-il; la terreur d'un danger imminent change les habitudes des êtres qui ont le pressentiment de l'avenirs.[446]» Ces paroles, prononcées à dessein, furent bientôt répétées dans tout le camp. Attila avait frappé juste: l'espèce d'autorité surhumaine dont il savait se fortifier dans toutes les grandes circonstances agit encore cette fois sur des esprits découragés. Aussitôt une nouvelle ardeur transporte les Huns; ils construisent des machines, ils essaient tous les moyens de destruction, ils multiplient les escalades, et enlèvent enfin la ville, qu'ils pillent et dont ils se partagent les dépouilles[447]. Leurs ravages furent si cruels, écrivait Jornandès un siècle après, qu'à peine reste-t-il aujourd'hui quelques vestiges de cette malheureuse cité comme pour indiquer la place qu'elle occupait[448]. Le viol se mêla, dans cette horrible journée, à l'extermination et au pillage. L'histoire conserve le souvenir d'une jeune et belle femme appelée Dougna ou Digna, qui, se voyant poursuivie par une troupe de ces brigands, s'enveloppa la tête de son voile, et, s'élançant du haut des remparts, disparut dans la profondeur du fleuve[449].
[Note 444: Attila deambulans circa muros, dum utrum solveret castra, an adhuc moraretur deliberat, animadvertit candidas aves, id est ciconias, quæ in fastigio domorum nidificant, de civitate fœtus suos trahere, atque contra morem per rura forinsecus comportare. Jorn., _R. Get._, 42.]
[Note 445: Respicite aves futurarum rerum providas, perituram relinquere civitatem, casurasque arces periculo imminente dzserere. Jorn., _R. Get._, _ibid._]
[Note 446: Non hoc vacuum, non hoc credatur incertum; rebus præsciis consuetudinem mutat ventura formido. Jorn., _R. Get._, 42.]
[Note 447: Qui, machinis constructis, omnibusque tormentorum generibus adhibitis, nec mora, invadunt civitatem, spoliant, dividunt... Jorn., _R. Get._, 42.]
[Note 448: Vastantque crudeliter, ita ut vix ejus vestigia, ut appareant, reliquerint. Jorn., _R. Get., ibid._]
[Note 449: Fæminarum nobilissima Dougna nomine (al. Digna), forma quidem eximia, sed candore pudicitiæ amplius decorata. Hæc cum habitacula supra ipsa urbis mœnia haberet, turrimque excelsam suæ domui imminentem, subter qua Natissa fluvius vitreis labebatur fluentis... a summa se eadem turre, obvoluto capite, in gurgitem præcipitem dedit, metumque amittendæ pudicitiæ memorabili exitu terminavit. Paul. Diac., _Hist._, XV, 27.]
Tel est le bref et sombre récit des historiens; mais la tradition, comme toujours, s'est plue à enjoliver les événements. Elle raconte qu'Attila, surpris par une troupe nombreuse d'Aquiléens dans une reconnaissance qu'il faisait seul pendant la nuit, leur tint tête longtemps, adossé contre un des murs de la ville, l'arc au poing, l'épée entre les dents, et ne leur échappa qu'en franchissant un monceau de cadavres: on le reconnut, dit le vieux conte populaire, aux flammes de ses prunelles qui jetaient un éclat sinistre[450]. Les Vénitiens, assure-t-on, montrent encore son casque, resté sur le champ de bataille[451]. Une autre tradition moins héroïque veut que les habitants d'Aquilée soient parvenus à se sauver dans leurs lagunes au moyen d'un de ces stratagèmes impossibles qui charment la crédulité des masses. Pour protéger leur retraite vers la mer et occuper l'attention des Huns pendant qu'ils transportaient sur des chariots leurs familles et leurs biens, ils placèrent, dit-on, sur le rempart, en guise de sentinelles, des statues armées de pied en cap, de sorte qu'Attila, après avoir forcé la place, ne trouva plus que des maisons vides, gardées par des défenseurs de pierre et de bois[452]. Ces historiettes s'accordent mal avec les faits. D'abord Attila ne risquait jamais sa vie sans nécessité; puis les faibles restes de la population aquiléenne ne se réfugièrent pas à Venise, qui n'existait pas, mais à Grado; enfin les Aquiléens ne furent point épargnés. Attila fit peser sur la ville qui l'avait osé braver une de ces ruines épouvantables dont l'exemple devait profiter à ses ennemis.
[Note 450: Viri porro illi cum in urbem rediissent, narravere suis, dum illum aspexissent horribili rugitu a muro prosilientem emicuisse scintillas, et fugur quoddam ex oculis viri plusquam terrigenæ... _Script. rer. hung._, Deseric. Callimach. Olah. _Vit. Attil._]
[Note 451: Georg. Pray., _Annal. Vet. Hunn. Avar._ et _Hungar._, p. 164. Not.]
[Note 452: Statuas omnes quæ in urbe sunt repertæ, per mœnia, et in propugnaculis noctu disposuisse, ut interdin viderentur esse milites in stationem collocati, eaque fretos fallendi opportunitate, Aquileienses migrasse Gradum. Blond., _Hist. Dec._, 1, 2.--Cf. _Hist. civ. Aquil._]
L'exemple profita, et ce fut dans toute la Vénétie un sauve-qui-peut général[453]. Concordia, Altinum, Padoue elle-même, ouvrirent leurs portes: leurs habitants les avaient en partie désertés. De ces villes et des villes voisines, on se sauvait dans les îlots du rivage, qui formaient à marée haute un archipel inaccessible, visité seulement par les oiseaux de mer et par quelques pêcheurs misérables[454]. On dit que les Padouans se rendirent à Rivus-Altus, aujourd'hui Rialto, les émigrés de Concordia à Caprula, ceux d'Altinum aux îles Torcellus et Maurianus; Opitergium envoya les siens à Equilium; Alteste et Mons-Silicis à Philistine, Metamaucus et Clodia. D'autres invasions succédèrent à celle des Huns, d'autres ravages à ces ravages, et les fugitifs ne regagnèrent point la terre ferme; ils restèrent citoyens des lagunes, sous la garde de la mer, qui savait du moins les protéger. Du sein de ces misères naquit la belle et heureuse ville de Venise, assise sur ses soixante-douze îles; mais la reine de l'Adriatique ne sortit pas d'un seul jet de l'écume des flots, comme Vénus, à qui les poëtes l'ont si souvent comparée. Un demi-siècle après le passage d'Attila, l'archipel vénitien ne présentait encore qu'une population faible, pauvre, mais industrieuse, de pêcheurs, de marins et de sauniers. Voici en quels termes Cassiodore, au nom de Théodoric le Grand, écrivait à ces ancêtres des doges pour leur ordonner de convoyer de l'huile et du vin des ports de l'Istrie à Ravenne; ce curieux spécimen des circulaires ministérielles du Ve siècle est le plus ancien titre de noblesse des fiers patriciens de Venise:
[Note 453: Necdum Romanorum sanguine satiati, per reliquas Venetum civitates Hunni bacchabantur. Jorn., _R. Get._, 42.]
[Note 454: Locus erat desertus cultoribusque vacuus et palustris... Constant. Porphyr., _De admin. Imp._, 28.--Additur littori ordo pulcherrimus insularum. Cassiod. _Variar._, XII, 22.--Incolebant repostas sedes marinæ tantum volucres quæ illuc apricatum ex alto se recipiebant, ac fortassis piscator aliquis sed rarus in his locis agebat. Sabellius. _Hist. Venet._, I, p. 14]
AUX TRIBUNS DES HABITANTS DES LAGUNES.
«Nous aimons à nous représenter vos demeures qui touchent au midi Ravenne et les bouches du Pô, et qui jouissent à l'orient de l'agréable spectacle des rivages ioniens. La mer, par un mouvement alternatif, les entoure et les abandonne; tantôt elle couvre la plage, et tantôt elle la découvre. Vos maisons ressemblent à des nids d'alcyons, vos villages à des écueils faits de main d'homme, car c'est vous qui les créez, ou du moins vous en exhaussez le sol au moyen de terres apportées du continent, et que vous retenez par des claies d'osier, ne mettant que ce frêle rempart entre vous et l'effort des eaux[455]... Le poisson forme à peu près toute votre subsistance. En aucun lieu du monde, on ne voit la richesse et la pauvreté vivre sous une loi plus égale que parmi vous: même nourriture pour toutes les tables, même toit de chaume pour toutes les familles. Chez vous, le voisin ne jalouse pas les pénates du voisin, et, grâce à la commune nature de vos biens, vous échappez à l'envie, qui est un des grands fléaux d'ici-bas[456]. L'exploitation des salines fait votre travail principal; le cylindre du saunier remplace dans vos mains la charrue du laboureur et la faux du moissonneur, car le sel est votre culture et votre récolte... Or donc, radoubez sans perdre un instant ces navires que vous attachez aux boucles de vos murs comme des animaux domestiques, et lorsque le très-expérimenté Laurentius, que nous avons chargé de réunir en Istrie des provisions de vin et d'huile, vous avertira de partir, accourez tous à son appel[457].»
[Note 455: Hic vobis aliquantulum aquatilium avium more domus est... per æquora longe domicilia videntur sparsa, quæ natura non protulit, sed hominum cura fundavit; viminibus enim flexibilibus illigatis terrena illic soliditas adgregatur, et marino fluctui tam fragilis munitio non dubitatur opponi. Cassiod. _Variar._, XII, 22.]
[Note 456: Habitatoribus autem una copia est, ut solis piscibus expleantur. Paupertas ibi cum divitibus sub æqualitate convivit, unus cibus omnes reficit, habitatio similis universos concludit, nesciunt de penatibus invidere: et sub hac mensura degentes, evadunt vitium, cui mundum constat esse obnoxium... Cassiod. _Variar._, XII, 22.]
[Note 457: In salinis autem exercendis tota contentio est. Pro aratris, pro falcibus cylindros volvitis, inde vobis fructus omnis enascitur... Proinde naves, quas more animalium vestris parietibus illigatis, diligenti cura reficite: ut, quum vos vir experientissimus Laurentius, qui ad procurandas species directus est, commonere tentaverit, festinetis excurrere. Cass. _ibid._]
La Vénétie fut mise à feu et à sang, puis les Huns passèrent dans la Ligurie, qu'ils ne traitèrent pas plus doucement. L'histoire ne cite comme ayant été saccagées que deux villes de cette dernière province, Milan et Ticinum, à présent Pavie[458]; la tradition locale les cite presque toutes, et malheureusement elle a pour elle la vraisemblance. Ainsi on peut croire que Vérone, Mantoue, Brescia, Bergame, Crémone, n'échappèrent pas à la destruction ou du moins au ravage. Les villes situées au midi du Pô eurent beaucoup moins à souffrir, attendu que différents corps de l'armée romaine y battaient le pays, et qu'Attila contenait par prudence la masse de ses troupes au nord du fleuve. Son séjour à Milan fut signalé par une aventure que l'histoire n'a pas dédaigné de recueillir, et où perce l'esprit moqueur et fier du roi des Huns. Il avait remarqué, en parcourant la ville, une de ces peintures murales dont les Romains aimaient à décorer leurs portiques, et s'arrêta pour l'examiner. Le tableau représentait deux empereurs majestueusement assis sur des trônes dorés, le manteau de pourpre sur les épaules et le diadème au fronts; tandis que des Scythes (l'historien ne dit pas si c'étaient des Huns ou des Goths), prosternés à leurs pieds comme après une défaite, semblaient leur demander merci. Attila ordonna d'effacer sur-le-champ cette insolente peinture, et de le représenter lui-même sur un trône, ayant en face de lui les empereurs romains, le dos chargé de sacs et répandant à ses pieds des flots d'or[459].
[Note 458: Mediolanum quoque Liguriæ metropolim pari tenore devastant, necnon et Ticinum æquali sorte dejiciunt... Jorn., _R. Get._, 42.]
[Note 459: Cum autem in pictura vidisset Romanorum quidem reges in aureis soliis sedentes, Scythas vero cæsos et ante pedes ipsorum jacentes; pictorem arcessitum jussit se pingere sedentem in solio; Romanorum vero reges ferentes saccos in humeris, et ante ipsius pedes aurum effundentes. Suid., _Voc._ Μεδιολ. et Κόρυκ.]
Le temps s'écoulait cependant, on était au commencement de juillet, et les grandes chaleurs développèrent des maladies dans l'armée des Huns, affaiblie par tous les excès, et qui d'ailleurs, gorgée de dépouilles, ne souhaitait plus que de les voir en sûreté. Le climat, ce fidèle auxiliaire des Italiens contre les invasions du Nord, combattait libéralement pour eux et justifiait bien la prévoyance d'Aëtius. Les Huns se consumaient eux-mêmes; leurs excès avaient amené la famine en même temps que la peste, et déjà la Transpadane ne pouvait plus les nourrir[460]. Dans cette situation, Attila dut prendre un parti: passer le Pô, marcher sur Rome hardiment, forcer le passage des Apennins, et livrer à Aëtius la bataille que celui-ci semblait fuir, c'était le parti qui convenait le mieux à son orgueil, mais que son armée désapprouvait. Chefs et soldats désiraient tous que la campagne finît là cette année, sauf à recommencer l'année suivante, car elle leur avait été fructueuse; ils y avaient ramassé, sans fatigue, des richesses immenses, et leurs chariots étaient combles de butin. A cette considération très-puissante sur des troupes qui ne faisaient la guerre que pour piller, il s'en joignait une autre d'un ordre différent, mais presque aussi forte que la première. L'idée de voir Attila marcher sur Rome les remplissait d'une crainte superstitieuse. Quoique l'inviolabilité de la métropole du monde romain eût disparu depuis un demi-siècle devant l'attentat d'Alaric, et que sa puissance, si souvent abaissée, ne fût plus qu'un mot, ce mot remuait toujours les cœurs, et l'ombre de la ville des Césars restait debout, environnée de la majesté des tombeaux. Lever l'épée sur elle semblait un arrêt de mort contre le profanateur. Alaric lui-même en fournissait une preuve incontestable pour des esprits crédules, lui dont la mort avait suivi si promptement la fatale victoire. En même temps donc qu'Attila, excité par ses instincts superbes, rêvait pour Rome une humiliation qui eût dépassé toutes les autres, ses compagnons cherchaient à l'en dissuader[461]; «ils craignaient, dit Jornandès, qu'il n'éprouvât le sort du roi des Visigoths, qui avait à peine survécu au sac de Rome, et s'était vu presque aussitôt enlevé du monde[462].» Le cœur du fils de Moundzoukh n'était pas inaccessible aux appréhensions superstitieuses; il venait en outre d'apprendre que l'armée envoyée par l'empereur Marcien se dirigeait sur la Pannonie dans l'intention de l'attaquer au débouché des Alpes et de lui couper la retraite[463]; pourtant, malgré sa prudence ordinaire, le désir de frapper un coup éclatant balançait en lui les anxiétés de la crainte et les calculs de la raison. Il donna ordre à ses troupes de se concentrer au-dessous de Mantoue, près du confluent du Pô et du Mincio, sur la grande voie qui conduisait à Rome par les Apennins: lui-même arriva au rendez-vous, encore incertain de ce qu'il déciderait.
[Note 460: Hunni qui Italiam prædabantur... divinitus partim fame, partim morbo quodam, plagis cœlestibus feriuntur... Idat. _Chron._, ad ann. 452.]
[Note 461: Cumque ad Romam animus fuisset ejus attentus accedere, sui eum... removere, non urbi, cui inimici erant, consulentes... Jorn. _R. Get._, 42.]
[Note 462: Sed Alarici regis objicientes exemplum, veriti regis sui fortunam, quia ille post fractam Romam diu non supervixerat, sed protinus rebus excessit humanis.... Jorn., _ibid._]
[Note 463: Missis etiam per Marcianum principem Aëtio duce (Hunni cæduntur) auxiliis. Idat., _Chron._, ad ann. 452.]
Le projet d'Attila, confirmé par le mouvement de l'armée hunnique, répandit l'épouvante dans Rome, qui ne se savait pas elle-même si redoutable. L'empereur, le sénat et le peuple, qui fut consulté pour cette fois, s'accordèrent dans la pensée qu'il fallait s'humilier devant le conquérant barbare, et obtenir à tout prix qu'il ne marchât pas sur la ville: supplications, présents, offre d'un tribut pour l'avenir, on résolut de tout employer plutôt que de courir la chance d'un siége. Rome jadis refusa de traiter lorsque l'ennemi était à ses portes: aujourd'hui elle se hâtait de le faire avant que l'ennemi s'y présentât. «Dans tous les conseils du prince, du sénat et du peuple romain, dit avec une amère raillerie le chroniqueur Prosper d'Aquitaine, témoin des événements, rien ne parut plus salutaire que d'implorer la paix de ce roi féroce[464].» Le silence de l'histoire justifie du moins Aëtius de toute participation à un acte aussi honteux. A la tête de son armée et méditant, selon toute apparence, le plan de défense des Apennins, le patrice s'occupait de sauver Rome: elle ne le consulta pas pour se livrer. Cependant, afin de couvrir autant que possible l'ignominie de la négociation par l'éminence du négociateur, on choisit pour chef de l'ambassade le successeur même de saint Pierre, le pape Léon, auquel furent adjoints deux sénateurs illustres dont l'un, nommé Gennadius Aviénus[465], prétendait descendre de Valérius Corvinus, et, suivant l'expression de Sidoine Apollinaire, «était prince après le prince qui portait la pourpre[466].»
[Note 464: Nihil inter omnia consilia principis ac Senatus populique Romani salubrius visum est, quam ut per legatos pax trunculentissimi regis expeteretur. Prosp. Aquit., _Chron._ ad ann. 452.]
[Note 465: Suscepit hoc negotium cum viro consulari Avieno, et viro præfectorio Trigetio, beatissimus papa Leo. Prosp. Aquit., _ibid._]
[Note 466: Sidon. Apollin., _Epist._, I, 9.]
Léon, que l'Église romaine a surnommé le _Grand_, et l'Église grecque le _Sage_[467], occupait alors le siége apostolique avec un éclat de talent et une autorité de caractère qui imposaient même aux païens. Les gens lettrés le proclamaient, par un singulier abus de langage, le Cicéron de la chaire catholique, l'Homère de la théologie et l'Aristote de la foi[468]; les gens du monde appréciaient en lui ce parfait accord des qualités intellectuelles que son biographe appelle, avec un assez grand bonheur d'expression, «la santé de l'esprit[469],» savoir: une intelligence ferme, simple et toujours droite, et une rare finesse de vue, unie au don de persuader. Ces qualités avaient fait de Léon un négociateur utile dans les choses du siècle, en même temps qu'un pasteur éminent dans l'Église. Il n'était encore que diacre, lorsqu'en 440 il plut à la régente Placidie de l'envoyer dans les Gaules pour apaiser, entre Aëtius et un des grands fonctionnaires de cette préfecture nommé Albinus, une querelle naissante, qui pouvait conduire à la guerre civile et embraser tout l'Occident[470]. Léon, arrivé avec la seule recommandation de sa personne, parvint à réconcilier deux rivaux qui passaient à bon droit pour peu traitables, et pendant ce temps-là le peuple et le clergé de Rome, à qui appartenait l'élection des papes, l'élevaient à la chaire pontificale, quoiqu'il ne fût pas encore prêtre[471], tant ses vertus, dans l'estime publique, marchaient de pair avec ses talents. Depuis lors, il n'avait fait que grandir en expérience et en savoir par la pratique des affaires de l'Église, qui embrassaient un grand nombre d'intérêts séculiers. L'histoire nous le peint comme un vieillard d'une haute taille et d'une physionomie noble que sa longue chevelure blanche rendait encore plus vénérable[472]. C'était sur lui que l'empereur et le sénat comptaient principalement pour arrêter le terrible Attila. Il n'y avait pas jusqu'à son nom de _Leo_, lion, qui ne semblât d'un favorable augure pour cette négociation difficile, et le peuple lui appliquait comme une prophétie le verset suivant des proverbes de Salomon: «Le juste est un lion qui ne connaît ni l'hésitation ni la crainte[473].»
[Note 467: Πάνσοφος. _Vit. S. Leon. Magn._, ap. Boll., 11 apr.]
[Note 468: Sunt viri auctoritate graves... qui Leonem non vereantur appellare: Ecclesiasticæ dictionis Tullium, theologiæ Homerum, rationum fidei Aristotelem... _Vit. S. Leon. Magn., ibid._]
[Note 469: Tanta in Leone tamque mirabilis ingenii facilitas, tanta sanitas, tantaque præsentia... _Vit. S. Leon. Mag._, ap. Boll., 11 apr.]
[Note 470: Prosp. Aquit., _Chron._, ann. 440.]
[Note 471: Igitur Leo diaconus legatione publica accitus, et gaudenti patriæ præsentatus, XLIII Romanæ ecclesiæ episcopus ordinatur... Prosp. Aquit., _Chron._, ann. 440.]
[Note 472: Senex innocuæ simplicitatis, multa canitie... Prosp. Aquit., _ibid._--Lors de la translation de ses reliques on trouva que son corps avait sept palmes trois quarts de hauteur. Il était maigre et exténué.]
[Note 473: Justus quasi leo confidens absque terrore erit.--Leo fortissimus bestiarum ad nullius pavebit occursum... Proverb., 28, 1.--30.]