Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe

Part 16

Chapter 163,635 wordsPublic domain

Le soleil se leva sur une plaine jonchée de cadavres. Cent soixante mille morts ou blessés restaient, dit-on, sur la place[410]. Tout ce que les Romains et leurs alliés savaient encore du résultat de la bataille, c'est qu'Attila avait dû essuyer un grand désastre: sa retraite faite avec tant de précipitation et de désordre en paraissait l'indice certain, et, quand on le vit obstinément renfermé dans son camp, on conclut qu'il s'avouait vaincu. Au reste, bien que retranché derrière ses chariots, le roi hun ne faisait rien qui fût indigne d'un grand courage: du milieu de son camp retentissait un bruit incessant d'armes et de trompettes, et il semblait menacer de quelque coup inattendu[411]. «Tel qu'un lion pressé par des chasseurs parcourt à grands pas l'entrée de sa caverne sans oser s'élancer au dehors, et épouvante le voisinage de ses rugissements, tel, dit l'historien Jornandès, le fier roi des Huns, du milieu de ses chariots, frappait d'effroi ses vainqueurs[412].» Les Romains et les Goths délibérèrent sur ce qu'ils feraient d'Attila vaincu; ils convinrent de le mettre en état de blocus et de le laisser se consumer lui-même, sans lui offrir par une attaque de vive force l'occasion d'une revanche. On raconte que, dans cette situation désespérée, il fit dresser en guise de bûcher un énorme monceau de selles, tout prêt à y mettre le feu et à s'y précipiter ensuite, si l'ennemi forçait l'enceinte de son camp[413].

[Note 410: Centum sexaginta duo millia. Jorn., _R. Get._, _ibid_.--Le chroniqueur espagnol Idace porte le nombre des morts à 300,000; et Isidore de Séville admet aussi ce nombre en cumulant les pertes des deux combats de Mauriac et de Châlons.]

[Note 411: Strepens armis tubis canebat, incussionemque minabatur. Jorn., _R. Get._, 40.]

[Note 412: Velut leo venabulis pressus, speluncæ aditus obambulans, nec audet insurgere, nec desinit fremitibus vicina terrere; sic bellicosissimus rex victores suos turbabat inclusus. Jorn., _ibid._]

[Note 413: Fertur autem, desperatis in rebus, prædictum regem adhuc et in supremo magnanimem, equinis sellis construxisse piram, seseque, si adversarii irrumperent, flammis injicere voluisse; ne aut aliquis ejus vulnere lætaretur, aut in potestatem tantorum hostium, gentium dominus perveniret. Jorn., _loc. cit._]

Cependant Théodoric ne reparaissait point; il ne revenait point jouir de la victoire des siens; divers bruits couraient sur sa disparition; on le crut captif ou mort. On le chercha d'abord sur le champ de bataille comme un brave, et on trouva, non sans peine, son cadavre enfoui sous un amas d'autres cadavres. A cette vue, les Goths entonnèrent un hymne funèbre et enlevèrent le corps sous les yeux des Huns, qui n'essayèrent point de les troubler[414]. Les devins barbares durent faire sonner bien haut l'infaillibilité de leurs pronostics, que l'événement semblait vérifier, car enfin ils avaient annoncé la mort du chef des ennemis; toutefois ce n'était pas sur celle-ci qu'Attila avait compté[415]. Thorismond, guéri de sa blessure, présida aux funérailles de son père, que l'armée visigothe célébra en grande pompe, avec force chants, cliquetis d'armes et cris discordants[416]: il y présida en qualité de roi, car les Goths l'élevèrent sur le pavois en remplacement du roi défunt.

[Note 414: Quumque diutius exploratum, ut viris fortibus mos est, inter densissima cadavera reperissent, cantibus honoratum, inimicis spectantibus, abstulerunt. Jorn., _R. Get._, 40.]

[Note 415: Hoc fuit quod Attilæ præsagio haruspices prius dixerant, quamquam ille de Aëtio suspicaretur... Jorn., _ibid._]

[Note 416: Videres Gothorum globos dissonis vocibus confragosos... armis insonantibus... Jorn., _R. Get._, _loc. laud._]

Cette mort de Théodoric, à deux cents lieues de son pays, était un grand événement pour les Goths, dont les rois étaient électifs, quoique pris au sein de la même famille. Le jeune Théodoric, il est vrai, avait consenti sans difficulté à la proclamation de son frère Thorismond; mais les quatre frères restés à Toulouse reconnaîtraient-ils aussi aisément un choix qui n'émanait que de l'armée? Maîtres du gouvernement, maîtres du trésor de leur père, ne chercheraient-ils pas à se créer un parti, à soulever la multitude, à s'emparer de la royauté: chose assez facile, conforme d'ailleurs aux habitudes des Visigoths et au caractère particulier de jeunes princes que l'on savait ambitieux et hardis? Il y avait plus d'une révolte au fond de ce trésor du roi défunt, qui n'était pas autre que celui d'Alaric, et renfermait les plus riches dépouilles de Rome et de la Grèce. Thorismond, rongé d'inquiétudes, eût voulu déjà être à Toulouse, afin de prévenir ou de contenir ses frères[417]; mais la honte le retenait près d'Aëtius. Il alla donc trouver le patrice, dont l'âge et la mûre prudence sauraient le conseiller, disait-il, et, au nom de son père Théodoric, dont il voulait venger la mort, il proposa de livrer l'assaut au camp des Huns[418].

[Note 417: Ne germani ejus, opibus sumptis paternis, Vesegotharum regnum pervaderent, graviterque dehinc cum suis, et quod pejus est, miserabiliter pugnaret. Jorn., _R. Get._, 41.--Quasi anticipaturus fratrem, et prior regni cathedram arrecturus. Greg. Tur., _Hist. Franc._, II, 7.]

[Note 418: Virtutis impetu... inter reliquias Hunnorum mortem patris vindicare contendit. Jorn., _R. Get._, 41.]

Aëtius, qui connaissait bien les ruses et la mobilité de l'esprit barbare, comprit que les regrets tardifs de Thorismond cachaient une menace de départ: il ne se montra pas d'humeur à changer un plan mûrement délibéré et à tourner peut-être la fortune contre lui pour des alliés qui faisaient si bon marché de l'intérêt romain. Feignant d'entrer dans toutes les craintes de Thorismond au sujet de ses frères, il n'objecta rien à son projet d'emmener l'armée visigothe, si l'on n'attaquait pas Attila. C'était une véritable désertion; mais, après la conduite de ce peuple au commencement de la guerre, il n'y avait pas de quoi s'étonner; puis, les Romains étaient habitués à ces retours capricieux, à cette perpétuelle fluctuation de la part d'alliés imprévoyants, égoïstes, toujours plus empressés d'affaiblir que de fortifier l'empire qui les avait admis dans son sein[419]. L'histoire ajoute qu'au fond Aëtius ne fut pas fâché de se débarrasser des Visigoths, qui avaient joué un rôle brillant dans la bataille, et, selon toute apparence, décidé le succès. Leur jactance et leurs prétentions offusquaient sans doute l'armée romaine, et Aëtius craignit qu'après la destruction des Huns, ces défenseurs de la Gaule ne pesassent d'un poids insupportable sur elle[420]. Telle est du moins la politique que lui prête Jornandès, toujours favorable à ses compatriotes les Goths. Cette version plut tellement aux Barbares, dont elle flattait l'importance, que les historiens des Franks prétendirent aussi (sans la moindre vraisemblance assurément) qu'un stratagème pareil fut employé dans la même intention par le général romain pour éloigner du champ de bataille le petit peuple de Mérovée[421]. En fait, Aëtius parut ouvertement consentir au départ de Thorismond, ce qui équivalait à la levée du blocus d'Attila.

[Note 419: Præbet hac suasione consilium, ut ad sedes proprias remearet, regnumque quod pater reliquerat, arriperet... Jorn., _R. Get._, 41.--Festina velociter redire in patriam... Greg. Tur., _Hist. Franc._, II. 7.]

[Note 420: Metuens ne, Hunnis funditus interemptis, a Gothis Romanorum premeretur imperium. Jorn., _R. Get._, _ub. sup._]

[Note 421: Similiter Francorum regem dolo fugavit. Greg. Tur., _Hist. Franc._, II, 7.]

Ignorant de tous ces débats et toujours enfermé dans son camp, où il voyait avec douleur son armée se fondre d'elle-même par les privations et la maladie, le roi des Huns semblait attendre, pour prendre un parti, quelque aventure du genre de celle qui démembrait l'armée d'Aëtius. Il avait bien remarqué que les bivouacs de Thorismond étaient déserts; toutefois, comme cette solitude pouvait cacher un piége, il se tint soigneusement sur ses gardes. Plus tard le silence, joint à la solitude prolongée, lui ayant donné la certitude du départ des Goths, il laissa éclater une grande joie; «son âme revint à la victoire, suivant l'énergique expression de l'historien que nous citions tout à l'heure, et ce génie puissant ressaisit sa première fortune[422].» Faisant à l'instant même atteler ses chariots, il partit dans un appareil encore formidable. Attila ne demandait qu'à s'éloigner: Aëtius, avec des troupes réduites de plus de moitié, jugea prudent de respecter la retraite du lion. Seulement il le suivit à peu de distance et en bon ordre pour l'empêcher de piller, et tomber sur lui s'il s'écartait de sa route. Les Huns semèrent encore tout ce trajet de leurs malades et de leurs morts[423]. On ne sait si les Burgondes accompagnèrent fidèlement Aëtius dans cette dernière partie de sa campagne, ou s'ils s'esquivèrent à l'instar des Visigoths; mais l'histoire témoigne que les fédérés franks ne le quittèrent qu'après que les Huns eurent repassé le Rhin. Ils poursuivirent même pour leur propre compte jusqu'en Thuringe les tribus de ce pays, contre lesquelles ils avaient de terribles représailles à exercer[424]. L'expédition d'Attila avait donc échoué; l'épouvantail gigantesque de son armée de cinq cent mille hommes venait de s'évanouir; la Gaule était sauvée, sinon d'une dévastation passagère, au moins de la destruction, et ce résultat, l'empire le devait à la prudence tout autant qu'au génie militaire d'Aëtius, à qui il avait fallu vaincre sans rien hasarder, car sa défaite eût marqué la fin du monde occidental. Pourtant il ne trouva pas que des admirateurs parmi ceux qu'il avait sauvés. Les Visigoths, qui n'avaient été dans sa main que des instruments rétifs et dangereux, osèrent lui disputer l'honneur de la victoire, et la cour de Ravenne, plus jalouse et plus inique cent fois, lui fit un crime d'avoir laissé échapper son ennemi. Celui-ci du moins avait su lui rendre justice en proclamant sur le champ de bataille de Châlons que la mort d'Aëtius valait bien une défaite d'Attila.

[Note 422: Sed ubi hostium absentia sunt longa silentia consecuta, erigitur mens ad victoriam, gaudia præsumuntur, atque potentis regis animus in antiqua fata revertitur. Jorn., _R. Gel._, 41.]

[Note 423: Attila cum paucis reversus est. Greg. Tur., _Hist. Franc._, II, 7.--Hunni pene ad internecionem prostrati cum rege suo Attila, relielis Galliis, fugiunt... Isid. Hispal., _Hist. Goth._ Ap. D. Bouquet, t. I, p. 619.]

[Note 424: Greg. Tur., _Hist. Franc._, III, 7.]

CHAPITRE SEPTIÈME

Attila réunit une nouvelle armée pour entrer en Italie.--L'envie se déchaîne contre Aëtius; on l'accuse de trahir l'empire.--Aëtius veut emmener l'empereur en Gaule; il y renonce.--Son plan de campagne; l'armée romaine est concentrée en deçà de la ligne du Pô.--Les Huns traversent les Alpes Juliennes.--Siége d'Aquilée.--Force de cette ville; son importance commerciale et maritime.--Vains efforts d'Attila pour s'en emparer.--Des cigognes lui pronostiquent la chute d'une tour.--La ville tombe en son pouvoir.--Héroïsme d'une jeune femme.--Traditions relatives au siége d'Aquilée.--Les Aquiléens se retirent à Grado.--Fondation de Venise.--Lettre de Cassiodore aux tribuns des lagunes.--Ravage de la Vénétie et de la Ligurie par les Huns.--Attila à Milan.--Il veut attaquer Rome; craintes superstitieuses des Huns.--Rome députe vers lui le pape Léon.--Caractère et mérite du pape Léon.--Son entrevue avec le roi des Huns; celui-ci consent à la paix.--Il réclame encore une fois la princesse Honoria.--Retraite de l'armée des Huns par le Norique.--Une druidesse arrête Attila an passage du Lech.--Attila menace l'empire d'Orient.--Erreur de Jornandès au sujet d'une seconde campagne d'Attila dans les Gaules.

452

Attila était-il vaincu? Il prétendait bien que non, et, aux yeux de son peuple, il ne l'était point. Regagner ses foyers, sain et sauf, en compagnie d'une partie de ses troupes et de ses chariots pleins de butin, ce n'était pas revenir vaincu, au moins d'après les idées que les peuples nomades se font de la guerre, et, afin d'ajouter au fait une démonstration qui parût sans réplique, Attila, dès le printemps suivant, entra en Italie avec une armée reposée et complétée[425].

[Note 425: Redintegratis viribus quas in Gallia miserat... Prosp. Aquit., _Chron._ ad ann. 452.]

Au reste, les Huns n'étaient pas les seuls à prétendre, que leur roi n'avait point été vaincu; les ennemis personnels d'Aëtius, les envieux, les flatteurs de la cour impériale, où la puissance du patrice était redoutée, le criaient encore plus haut. Ceux-là même qui reconnaissaient que le champ de bataille de Châlons était resté aux aigles romaines en attribuaient l'honneur à Théodoric et à ses Visigoths. Dans cette cour, réceptacle de toutes les lâchetés, on aimait mieux abaisser Rome devant des Barbares, alliés incertains et dangereux, que d'avouer qu'elle devait son salut au génie d'un grand général. La haine alla plus loin: elle peignit l'organisateur de la défense des Gaules, le vainqueur de Châlons, le tacticien habile qui aurait peut-être détruit les Huns jusqu'au dernier sans la désertion des Visigoths, comme un traître, coupable d'avoir laissé échapper Attila pour se rendre lui-même nécessaire[426]. Qu'était-ce pour lui qu'Attila, répétait la tourbe des détracteurs, sinon l'instrument de sa fortune, l'épouvantail au moyen duquel il régnait sur l'empereur et sur l'empire, et leur faisait sentir perpétuellement le poids de son épée? Et l'on ne manquait pas de rappeler les anciennes relations d'Aëtius avec la nation des Huns, l'amitié que lui portait le roi Roua, oncle d'Attila, et les troupes qu'il avait reçues de ce Barbare pour rentrer dans l'empire après son exil. On semblait en conclure qu'Aëtius rendait au neveu les services qu'il devait à l'oncle. Des calomnies de ce genre, et d'autres encore dont on retrouve la trace çà et là dans les écrivains de ce siècle et du siècle suivant, ébranlaient l'autorité morale du patrice au moment où cette autorité seule pouvait ranimer des esprits paralysés par la peur. Il faut le dire aussi, Aëtius prêtait le flanc aux attaques par son orgueil démesuré et par des prétentions qui s'élevaient presque jusqu'au trône, car il s'était mis en tête de marier son fils Gaudentius à la princesse Eudoxie, fille de Valentinien, et l'empereur entretint cette espérance tant qu'il eut besoin de lui[427]: ce fut toute l'histoire de Stilicon, sa grandeur, son ambition et sa chute.

[Note 426: Nihil duce nostro Aëtio secundum prioris belli opera prospiciente, ita ut ne clusuris quidem Alpium, quibus hostes prohiberi poterant, uteretur... Prosp. Aquit., _Chron._ ad ann. 452.]

[Note 427: Inter Valentinianum Augustum et Aëtium patricium post promissa invicem fidei sacramenta, post pactum de conjunctione filiorum, diræ inimicitiæ convaluerunt... Prosp. Aquit., _Chron._ ad ann. 452.--Voir, au sujet de Gaudentius et de la famille d'Aëtius, le morceau intitulé: Aëtius et Bonifacius; _Revue des Deux Mondes_, 15 juillet 1851.]

A l'issue de la campagne des Gaules, Aëtius avait ramené ses légions en Italie; mais elles étaient loin de suffire pour cette nouvelle guerre, et maintenant qu'il s'agissait de protéger le siége même de l'empire, il n'avait autour de lui ni les auxiliaires barbares, ni les volontaires nationaux, ni cet élan patriotique qu'il rencontrait à l'ouest des Alpes. Nul ne songeait à résister: «La peur, dit tristement un contemporain, livrait l'Italie sans défense[428].» Cependant Attila approchait des Alpes Juliennes. Au milieu de cette terreur panique dont la cour de Ravenne donnait le premier exemple, Aëtius, pris au dépourvu, découragé, proposa, dit-on à Valentinien de le conduire hors de l'Italie, probablement dans les Gaules[429]. Gardien de l'empereur et responsable de sa tête, il voulait mettre d'abord en sûreté ce terrible dépôt, afin de pourvoir avec plus de liberté aux nécessités d'une guerre qui commençait si mal. Peut-être espérait-il décider les Visigoths à le suivre en Italie, peut-être comptait-il sur les Burgondes. En tout cas, il avait envoyé à Constantinople solliciter de prompts secours près de l'empereur Marcien[430]. Mais, quel que fût son plan, approprié à la fatale condition de sauver avant tout l'empereur, il y dut renoncer aussitôt. L'idée d'emmener le prince hors de l'Italie souleva un tel concert de clameurs, qu'Aëtius n'osa pas y persister[431]: il se résigna à tenir la campagne comme il pourrait jusqu'à l'arrivée des secours qu'il demandait en Orient. A défaut de ce premier projet, qui était assurément le plus sage, voici celui qu'il adopta. Hors d'état de couvrir à la fois Ravenne et Rome, la résidence des Césars et la métropole historique du monde romain, et se souvenant qu'Alaric n'avait eu si bon marché de celle-ci que par la nécessité où se trouvaient les légions de garder l'autre, il se décida à sacrifier Ravenne, et transporta Valentinien à Rome[432], dont il fit réparer les murailles. En même temps il concentra ses forces en deçà du Pô, à l'exception des garnisons de quelques villes importantes telles qu'Aquilée, abandonnant dès le début l'Italie Transpadane à ses propres ressources. C'était à peu près le plan qu'il avait suivi dans la campagne des Gaules: il plaçait sa ligne d'opérations au midi du Pô, comme il l'avait mise alors au midi de la Loire.

[Note 428: Quam (Italiam) incolæ, metu solo territi, præsidio nudavere. Prosp. Tyr., _Chron._ ad ann. 452.]

[Note 429: Hoc solum spei suis superesse existimans, si ab omni Italia cum imperatore discederet. Prosp. Aquit., _Chron., l. c._]

[Note 430: Idat. Episc., _Chron._ ad ann. 452.]

[Note 431: Sed cum hoc plenum dedecoris et periculi videretur, continuit verecundia metum. Prosp. Aquit., _Chron._ ad ann. 452.]

[Note 432: Cette circonstance résulte implicitement des récits contemporains.]

Pendant tous ces débats, Attila s'avançait à grandes journées. Parti de sa résidence en plein hiver, il prit le chemin le plus direct et le plus commode pour une armée, la route d'étapes des légions, de Sirmium à Aquilée, ligne principale de communication entre Rome et Constantinople. Cette route passait par les villes d'Émone et de Nauport, aujourd'hui Laybach et Ober-Laybach. Au midi de Nauport commençait l'ascension des Alpes Juliennes, que dominait le poste du _Poirier_, ainsi nommé de quelque poirier sauvage semé là par la nature au milieu des rocs et des tempêtes. Au pied de la descente, sur le versant italien, était établi un camp permanent, bordé par le torrent de Wipach, alors appelé la _Rivière Froùle_[433]: ce camp et le défilé du Poirier formaient la clôture des Alpes Juliennes. C'est là que, cinquante-sept ans auparavant, avait été livrée, par Eugène et Arbogaste, à Théodose arrivant d'Orient, la fameuse bataille qui décida du double triomphe du catholicisme et de la seconde maison flavienne dans tout l'empire[434]. Maintenant ce camp était désert. Les Italiens, qui trouvaient encore des bras pour la guerre civile, n'en avaient plus contre l'invasion étrangère.

[Note 433: Voici les étapes de cette route d'après les itinéraires romains.--Emona.--Nauporto XII.--Longatico VI.--In Alpe Julia V.--Fluvio Frigido XV.--Ponte Sontii XXII.--Aquileia XIV.--Cons. Cluv. _Ital. ant._ t. I.]

[Note 434: Voir mon _Histoire de la Gaule sous l'administration romaine_, 1. III, chap. 9.]

A vingt-deux milles du camp de la Rivière Froide coulait le torrent de l'Isonzo, alors nommé Sontius, qui, plus d'une fois, avait servi de barrière dans les guerres intestines de Rome: Attila le traversa sans coup férir. Du pont de l'Isonzo jusqu'aux murs d'Aquilée s'étendait une campagne ouverte, toute plantée d'arbres et de vignes, dont les longues files s'alignaient en berceaux. La fertilité de la Vénétie, la mollesse de son climat, la précocité de ses printemps, étaient célèbres chez les anciens: «Au premier souffle de l'été, dit un historien romain, on voyait tout ce pays se couronner de fleurs et de pampres comme pour une fête[435].» L'armée des Huns n'y laissa après elle que des débris et des cendres. Ce fut aux remparts d'Aquilée qu'Attila rencontra sa première résistance.

[Note 435: Arborum comparibus ordinibus ac vitibus inter se junctis et in sublime erectis, ad festæ celebritatis speciem quasi coronis quibusdam redimita omnis regio videbatur. Herodian. _Hist._, VIII.]

Aquilée, la plus grande et la plus forte place de toute l'Italie, servait de boulevard à cette presqu'île sur le point le plus vulnérable, où la menaçaient tantôt les incursions subites des Barbares du Danube, tantôt les entreprises mieux calculées des empereurs de Constantinople. Le fleuve Natissa en baignait tout le côté oriental[436], et, versant une partie de ses eaux dans un large fossé circulaire, garantissait de toutes parts la haute muraille flanquée de tours et l'enveloppait comme d'une ceinture. Aquilée n'avait pas moins d'importance comme place de commerce que comme place de guerre; ses habitants, tour à tour soldats, trafiquants et marins, concentraient dans leurs murs, depuis cinq cents ans, l'échange des exportations de l'Italie avec les importations de l'Illyrie, de la Pannonie et des pays barbares d'outre-Danube[437]: celui du vin, du blé, de l'huile et des objets fabriqués contre des esclaves, du bétail et des pelleteries. Son port[438], situé quatre lieues plus bas, à l'embouchure du fleuve, passait pour un des meilleurs de l'Adriatique; du moins était-il, en temps ordinaire, le mieux gardé, car il servait de station à la flotte chargée de protéger cette mer et de réprimer la piraterie. Qu'était devenue cette flotte en 452? Avait-elle déjà péri dans la dissolution chaque jour croissante des forces romaines? L'empereur, au contraire, l'avait-il rappelée pour la joindre à la flotte de Ravenne et couvrir plus sûrement le domicile des Césars? On l'ignore; mais elle ne joue aucun rôle dans les opérations de la guerre que nous racontons. Si forte en même temps par la nature et par l'art, Aquilée était considérée comme imprenable, lorsqu'elle voulait bien se défendre. Alaric avait échoué devant elle, et de mémoire d'homme on ne pouvait citer à son déshonneur qu'une surprise qui la fit tomber, en 361, au pouvoir des soldats de Julien. Aquilée, à cette époque, s'étant déclarée pour l'empereur Constance, une division de l'armée de Julien dut en faire le siége; mais la ville résista vaillamment. A bout de science et de courage, les assiégeants eurent recours à un stratagème resté fameux dans l'histoire de la poliorcétique: ayant amarré ensemble trois grands navires qu'ils recouvrirent d'un plancher, ils construisirent dessus trois tours de la hauteur du rempart et munies de crampons de fer et de ponts-levis, puis ils lancèrent la machine flottante, à la dérive, sur le fleuve. Quant elle eut atteint le flanc de la muraille, les soldats qui la montaient jetèrent les crocs, baissèrent les ponts, et, se précipitant dans la ville, en ouvrirent les portes à coups de hache[439].

[Note 436: _Natiso._ Mel.--Plin.--Strab.--Herodian.--_Natissa._ Jornand.--Amne muros circumfluente, ac pariter fossæ objectum et aquarum præbente copiam. Herodian. _Hist._, VIII.]

[Note 437: Urbs magna, et velut Italiæ quoddam emporium, mari imminens, et ante omnes Illyricas gentes sita, super civium ingentem numerum, magna vis peregrinorum ac mercatorum... Herodian. _l. c._--Italorum emporium opulentum in primis et copiosum. Julian. Cæs. _Orat. de Constant. Imper._]

[Note 438: Il s'appelait alors _Portus Natisonis_, et _Portus Aquileiensis_. On l'appelle maintenant _Porto di Grado_.]