Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe

Part 15

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Les nomades ne se font pas, comme nous, un déshonneur de la fuite; attachant plus d'importance au butin qu'à la gloire, ils tâchent de ne combattre qu'à coup sûr, et, lorsqu'ils trouvent leur ennemi en force, ils s'esquivent, sauf à revenir en temps plus opportun. C'est ce que faisait Attila: trompé dans ses prévisions sur Sangiban et maudissant Aëtius, il ne songeait plus qu'à mettre pour le moment ses troupes et son butin en sûreté. Il décampa donc silencieusement pendant la nuit, reprenant la même route qu'il avait suivie à son arrivée, et au lever du jour il était déjà loin de la ville. Il lui tardait de gagner au delà de Sens un pays moins ravagé que les environs d'Orléans, et des plaines découvertes où la cavalerie hunnique retrouverait tous ses avantages, dans la prévision d'une bataille. Au nord de la ville de Sens, entre la vallée de l'Yonne et celle de l'Aisne, se développe, sur une longueur d'environ cinquante lieues et une largeur de trente-cinq à quarante, une succession de plaines coupées de rivières profondes, dont l'ensemble portait, dès le VIe siècle, le nom de _Campania_, Champagne, qu'il conserve encore aujourd'hui. A son extrémité septentrionale s'élèvent les montagnes de l'Ardenne, qui, séparant ces plaines sèches et ondulées des plaines fertiles et basses de la Belgique, présentent à l'horizon comme un mur boisé d'une hauteur presque uniforme. Il n'y a d'issue, pour en sortir et gagner le cours inférieur du Rhin, que les défilés dangereux de l'Argone du côté du nord-est, ou, du côté du sud-est, le long trajet des Vosges et du Jura; deux routes romaines conduisant dans ces deux directions se croisaient alors à _Durocatalaunum_, aujourd'hui Châlons-sur-Marne. Attila, qui avait traversé ce pays en venant de Reims, avait hâte d'occuper la ville et la plaine environnante, qu'on appelait _Champs catalauniques_, afin d'assurer ses moyens de retraite dans le cas où, serré de trop près par l'armée romaine, il se verrait contraint de livrer bataille[378]. Ce n'était pas la première fois dans l'histoire des Gaules que les champs catalauniques se trouvaient choisis pour être le théâtre d'une lutte formidable entre les nations, et ce ne fut pas non plus la dernière.

[Note 378: Convenitur itaque in campos Catalaunicos, qui et Mauriacii nominantur, C. leugas, ut Galli vocant, in longum tenentes, et LXX in latum. Jorn., _R. Get._, 36.--Jornandès ajoute que les lieues dont il parle, sont de 1500 pas: (Leuga autem gallica mille et quingentorum passuum quantitate metitur). Elles équivalent par conséquent, à peu près, à la moitié de nos lieues ordinaires...]

On pense bien qu'Attila, dans sa marche précipitée, ne laissa piller qu'autant qu'il le fallut pour se procurer des vivres. Au passage de la Seine à Troyes, il n'entra point dans la ville; l'évêque Lupus ou Loup (c'était le même dont nous avons parlé plus haut, et qui accompagnait saint Germain dans son voyage de Bretagne) vint au-devant de lui, le priant d'épargner, non pas seulement les habitants d'une cité sans défense, comme était alors celle de Troyes, qui n'avait plus ni portes ni murailles, mais encore la population des campagnes[379]. «Soit, répondit le roi hun de ce ton froidement railleur qui succédait chez lui aux emportements de la colère; mais tu viendras avec moi jusqu'au fleuve du Rhin. Un si saint personnage ne peut manquer de porter bonheur à moi et à mon armée[380].» Attila voulait garder en otage, à tout événement, un prêtre vénéré dans la contrée et considérable aux yeux de tous les Romains. Pendant qu'il passait l'Aube à Arciaca, aujourd'hui Arcis, il laissa son arrière-garde, composée des Gépides, dans la plaine triangulaire que la Seine et l'Aube baignent à droite et à gauche avant de confondre leurs eaux, non loin de Mauriacum, ou Méry-sur-Seine, petite bourgade qui avait fait donner à ce delta le nom de _Champs de Mauriac_[381]. L'armée d'Aëtius avait gagné de vitesse celle des Huns, que la famine, les maladies, les embuscades de paysans décimaient tout le long de la route, et son avant-garde, formée des Franks de Mérovée, vint donner contre les Gépides, qui protégeaient le passage de l'Aube. Le choc eut lieu pendant la nuit; on se battit à tâtons jusqu'au jour dans une mêlée effroyable, et d'un côté la hache des Franks, de l'autre l'épée et la lance des Gépides firent si bien leur office, qu'au lever du jour quinze mille blessés ou morts couvraient le champ de bataille[382]. Ardaric, ayant ramené ses Gépides au delà de la rivière, rejoignit le gros de l'armée hunnique, qui le jour même entra dans la ville de Châlons.

[Note 379: Quippe cum diversa urbium loca simulatæ pacis arte tentaret, Trecassinam urbem patentibus campis expositam, et armis immunitam et muris, cum infensaret sui agminis densitate, sollicitus piæ mentis Antistes... _Vit. S. Lup._, apud. Bolland., 29 jul.]

[Note 380: Secum indicit iturum, Rheni etiam fluenta visurum; ibique eum dimittendum pariter pollicetur. _Vit. S. Lup., ibid._]

[Note 381: Campus Mauriacus. Greg. Tur., II, 7.--Campi Mauriacii... Jorn., _R. Get._, 36.]

[Note 382: Exceptis XV millibus Gepidarum et Francorum qui... noctu sibi occurrentes mutuis concidere vulneribus, Francis pro Romanorum, Gepidis pro Hunnorum parte pugnantibus. Jorn., _R. Get._, 41.--Le texte de Jornandès porte XC _millibus_ par erreur de copiste, sans aucun doute: j'ai adopté la correction proposée par l'abbé Dubos.]

Il n'y avait plus moyen d'éviter un combat général. A quelques milles au delà de Châlons, près de la station appelée dans les itinéraires _Fanum Minervæ_, temple de Minerve, se voient encore aujourd'hui les restes d'un camp fortifié à la manière romaine, lequel commandait la route de Strasbourg, et semble avoir eu pour destination de couvrir les deux villes de Reims et de Châlons, entre lesquelles il était situé. Non loin de ces ruines, dans une plaine à perte de vue, coule la rivière de Vesle, qui, voisine de sa source, n'est encore là qu'un faible ruisseau, et cette circonstance, jointe à d'autres détails topographiques indiqués par l'histoire, paraît confirmer l'opinion qui fait de ce lieu le champ de bataille des Romains et des Huns. En effet, la tradition désigne sous le nom de _Camp d'Attila_ ces restes d'un établissement dont le caractère est incontestablement romain, et dont le bon état de conservation, après quatorze siècles, exclut toute idée d'un bivouac barbare disposé à la hâte. Attila, trouvant des fortifications à sa portée, en aurait-il profité comme d'une bonne fortune? Se serait-il servi de l'enceinte romaine pour affermir l'assiette de son camp? On peut le supposer avec vraisemblance, et cette supposition met d'accord, sans grands frais d'hypothèse, la tradition locale et le bon sens. Une fois décidé à combattre, Attila fit ranger ses chariots en cercle et dressa ses tentes à l'intérieur. Le jour même, l'armée d'Aëtius campait en face de lui, les légions suivant les règles de la castramétation romaine, les fédérés barbares sans retranchement ni palissades, et chaque nation séparément.

Attila passa toute cette nuit dans une agitation inexprimable. Le mauvais état de son armée découragée, affaiblie par les privations et considérablement réduite en hommes et en chevaux, ne lui faisait que trop pressentir la probabilité d'une défaite, et cette probabilité n'échappait guère non plus à des yeux moins clairvoyants que les siens. Ses soldats avaient pris dans les bois voisins un ermite qui faisait parmi les paysans le métier de prophète. Attila eut la fantaisie de l'interroger. «Tu es le _fléau de Dieu_, lui dit le solitaire, et le maillet avec lequel la Providence céleste frappe sur le monde; mais Dieu brise, quand il lui plaît, les instruments de sa vengeance, et il fait passer le glaive d'une main à l'autre, suivant ses desseins. Sache donc que tu seras vaincu dans ta bataille contre les Romains, afin que tu reconnaisses bien que ta force ne vient pas de la terre[383].» Cette réponse courageuse n'irrita point le roi des Huns. Après avoir entendu le prophète chrétien, il voulut entendre à leur tour tous les devins de son armée; car chez les Huns, comme plus tard chez les Mongols, les consultations sur l'avenir, dans les circonstances décisives, semblent avoir été d'institution publique. Il fit donc venir les magiciens et, comme dit l'historien de cette guerre, les _aruspices_ qui suivaient ses troupes[384], et alors commença une scène étrange, effroyable, dont l'histoire, en esquissant les principaux traits, laisse à l'imagination le soin de les compléter.

[Note 383: Tu es flagellum Dei... malleus orbis.--Voir plus tard ce qui est dit de cette tradition dans les Légendes d'Attila.]

[Note 384: Statuit per haruspices futura inquirere. Jorn., _R. Get._, 37.]

Qu'on se figure, sous une tente tartare plantée au milieu des plaines de la Champagne, à la lueur lugubre des torches, un concile de toutes les superstitions du nord de l'Europe et de l'Asie: le sacrificateur ostrogoth ou ruge, les mains plongées dans les entrailles d'une victime dont il observe les palpitations[385], le prêtre alain secouant dans un drap blanc ses baguettes divinatoires[386] à l'entrelacement desquelles il voit des signes prophétiques, le sorcier des Huns blancs évoquant les esprits des morts au son du tambour magique et tournant sur lui-même avec la rapidité d'une roue jusqu'à ce qu'il tombe épuisé, la bouche écumante, dans l'immobilité de la catalepsie[387]; et au fond de la tente Attila, assis sur son escabeau, épiant les convulsions, recueillant les moindres cris de ces interprètes de l'enfer. Mais les Huns avaient une superstition particulière plus solennelle, et que les voyageurs européens trouvèrent encore en vigueur aux XIIe et XIVe siècles à la cour des descendants de Tchinghiz-Khan: je veux parler de la divination au moyen des os d'animaux, principalement des omoplates de mouton. Le procédé consistait à dépouiller de chair les os sur lesquels on voulait opérer: on les exposait ensuite au feu, et d'après la direction des veines ou les fissures de la substance osseuse, fendillée par l'action de la chaleur, on établissait ses pronostics. Les règles de cet art étaient fixes et déterminées par une sorte de rituel comme celles de l'aruspicine romaine. Attila observa lui-même les os, et n'y lut que sa prochaine défaite[388].

[Note 385: More solito nunc pecorun fibras... Jorn., _ibid._]

[Note 386: Ammien Marcellin donne des détails sur ce mode de divination employé chez les Alains... Futura miro præsagiunt modo: nam rectiores virgas vimineas colligentes, easque cum incantamentis quibusdam secretis præstituto tempore discernentes, aperte quid portendatur norunt... Amm. Marc, XXXI. 3.]

[Note 387: On peut consulter sur les superstitions usitées chez les Huns blancs et les Turcs le récit de l'ambassade de Zémarque en 569. Menand, _Exc. leg._, p. 152.]

[Note 388: Qui more solito... nunc quasdam venas in abrasis ossibus intuentes, Hunnis infausta denuntiant. Jorn. _R. Get._, 37.]

Les prêtres, après s'être consultés, déclarèrent aussi que les Huns seraient vaincus, mais que le _général des ennemis_ périrait dans le combat[389]. Par ce mot de général des ennemis, Attila comprit qu'il s'agissait d'Aëtius, et son visage s'illumina d'un éclair de joie. Aëtius était le grand obstacle à ses desseins[390], c'était lui qui avait rompu par son habileté la trame si bien ourdie pour isoler les Visigoths des Romains, lui qui avait arrêté les Huns dans leur marche victorieuse, lui enfin qui était l'âme de ce ramas de peuples, jaloux les uns des autres, dont Attila aurait eu bon marché sans lui. Acheter sa mort par une défaite, dans l'opinion du roi des Huns, ce n'était pas l'acheter trop cher.

[Note 389: Quod summus hostium ductor de parte adversa occumberet, relictaque victoria, sua morte triumphum fœdaret. Jorn., _R. Get._, 37.]

[Note 390: Quumque Attila necem Aëtii, quòd ejus motibus obviabat, vel cum sua perditione duceret expetendam, tali præsagio sollicitus... Jorn., _ibid._]

Cette bataille, qui ne lui promettait que la défaite, Attila eut soin de l'engager le plus tard possible dans la journée, afin que la défaite même ne fût pas irrévocable, et que la nuit survenant laissât place à de nouveaux conseils et à de nouvelles chances[391]. A la neuvième heure du jour, environ trois heures après midi, il fit sortir son armée du camp. Lui-même se mit au centre avec les Huns proprement dits; il plaça à sa gauche Valamir et les Ostrogoths, à sa droite Ardaric avec les Gépides et les autres nations sujettes des Huns. Aëtius, de son côté, prit le commandement de son aile gauche, formée des troupes romaines, opposa dans son aile droite les Visigoths aux Ostrogoths, et plaça dans le centre, les Burgondes, les Franks, les Armorikes et les Alains de Sangiban, que les troupes fidèles avaient pour mission de surveiller[392]. Les dispositions prises par Attila indiquaient assez son plan. En concentrant sa meilleure cavalerie au centre de l'ordre de bataille et à proximité de son retranchement de chariots, il voulait évidemment tenter une charge rapide sur le camp ennemi en même temps qu'il assurait sa retraite vers le sien. Aëtius, au contraire, en portant sa principale force sur ses flancs, eut pour but de profiter de ce mouvement, d'envelopper Attila s'il était possible, et de lui couper la retraite qu'il voulait se ménager. Entre les deux armées se trouvait une éminence en pente douce, dont l'occupation pouvait être avantageuse comme poste d'observation: les Huns y envoyèrent quelques escadrons détachés de leur front, tandis qu'Aëtius, qui en était plus rapproché, faisait partir Thorismond avec un corps de cavalerie visigothe; celui-ci, arrivant le premier sur le plateau, chargea les Huns à la descente et les culbuta sans peine[393]. Cette première déconvenue parut de mauvais augure à l'armée hunnique, déjà en proie à de tristes pressentiments. Pour rendre l'élan aux courages, Attila, réunissant les chefs autour de lui, leur adressa des paroles que Jornandès a reproduites dans son récit d'après la tradition gothique. Quoique l'idée de posséder une harangue d'Attila puisse surprendre de prime-abord, l'étonnement diminue lorsqu'on réfléchit aux moyens mnémoniques des peuples qui, ne connaissant pas l'écriture, n'ont d'autre histoire que la tradition orale. Les événements de leur vie publique étant, avec leurs fables religieuses, les seuls objets de leur littérature, ils les fixent dans leur mémoire avec une précision dont les récits de l'Edda nous fournissent plus d'une preuve; et lors même qu'ils ajoutent à la réalité des faits, ils le font si bien dans la couleur des temps et des hommes, que leurs inventions mêmes constituent pour la postérité une sorte d'authenticité relative. Nous admettrons, si l'on veut, que ce soit là le caractère du discours que Jornandès met dans la bouche du roi des Huns: au moins conviendra-t-on qu'il n'est pas l'ouvrage d'un rhéteur grec ou latin, et que de plus il contraste, par son âpre énergie, avec le style et les idées que pouvait tirer de lui-même l'abréviateur de l'histoire des Goths.

[Note 391: Ut erat consiliorum in rebus bellicis exquisitor, circa nonam diei horam, prælium sub trepidatione committit ut si non secus cederet, nox imminens subveniret. Jorn., _ubi sup._]

[Note 392: Collocantes in medio Sangibanum, quem superius retulimus præfuisse Alanis, providentes cautione militari, ut eum, de cujus animo minus præsumebant, fidelium turba concluderent. Jorn. _R. Get._, 38.]

[Note 393: Erat autem positio loci declivi tumore, in modum collis exerescens, quem uterque cupiens exercitus obtinere, quia loci opportunitas non parvum beneficium conferret, dextram partem Hunni cum suis, sinistram Romani, et Vesegothæ cum auxiliariis occuparunt. Jorn., _ibid._]

«Après tant de victoires remportées sur tant de nations, et au point où nous en sommes de la conquête du monde, je ferais, à mes propres yeux, un acte inepte et ridicule en venant vous aiguillonner par des paroles, comme si vous ne saviez pas ce que c'est que de se battre. Laissons ces précautions à un général tout neuf ou à des soldats sans expérience[394]: elles ne sont dignes ni de vous ni de moi. En effet, quelles sont vos habitudes, sinon celles de la guerre? Et qu'y a-t-il de plus doux pour les braves que de chercher la vengeance les armes à la main? Oh! oui, c'est un grand bienfait de la nature que de se rassasier le cœur de vengeance[395]!... Attaquons donc vivement l'ennemi: c'est toujours le plus résolu qui attaque[396]. Méprisez ce ramas de nations différentes qui ne s'accordent point: on montre sa peur au grand jour, quand on compte, pour sa défense, sur un appui étranger. Aussi voyez, même avant l'attaque, la frayeur les emporte déjà: ils veulent gagner les hauteurs; ils se hâtent d'occuper des lieux élevés, qui ne les garantiront point, et bientôt ils reviendront demander, sans plus de succès, leur sûreté à la plaine. Nous savons tous avec quelle faiblesse les Romains supportent le poids de leurs armes; je ne dis pas la première blessure, mais la poussière seule les accable[397]. Tandis qu'ils se réunissent en masses immobiles pour former leurs tortues de boucliers, méprisez-les et passez outre; courez sus aux Alains, abattez-vous sur les Visigoths[398]: c'est sur le point où se concentrent les forces du combat que nous devons chercher une prompte victoire. Si les nerfs sont coupés, les membres tombent, et un corps ne peut se tenir debout quand les os lui sont arrachés[399].

[Note 394: Quærat hoc aut novus ductor aut inexpertus exercitus. Jorn. _R. Get._, 39.]

[Note 395: Quid forti suavius, quam vindictam manu quærere? Magnum munus a natura, animum ultione satiare. Jorn. _R. Get._, 39.]

[Note 396: Audaciores sunt semper, qui inferunt bellum. Jorn., _ibid._]

[Note 397: Nota vobis sunt, quam sint levia Romanorum arma, primo etiam non dico vulnere, sed ipso pulvere gravantur. Jorn., _R. Get., ut. sup._]

[Note 398: Alanos invadite, in Vesegothas incumbite. Jorn., _R. Get., loc. laud._]

[Note 399: Abscisa autem nervis mox membra relabuntur, nec potest stare corpus, cui ossa subtraxeris. Jorn., _ibid._]

Élevez donc vos courages et déployez votre furie habituelle. Comme Huns, prouvez votre résolution, prouvez la bonté de vos armes: que le blessé cherche la mort de son adversaire: que l'homme sain se rassasie du carnage de l'ennemi: celui qui est destiné à vivre n'est atteint par aucun trait; celui qui doit mourir rencontre son destin, même dans le repos[400]. Enfin pourquoi la fortune aurait-elle rendu les Huns vainqueurs de tant de nations, sinon pour les préparer aux joies de cette bataille[401]? Pourquoi aurait-elle ouvert à nos ancêtres le chemin du marais Méotide, inconnu et fermé pendant tant de siècles? L'événement ne me trompe point: c'est ici le champ de bataille que tant de prospérités nous avaient promis, et cette multitude rassemblée au hasard ne soutiendra pas un moment l'aspect des Huns. Je lancerai le premier javelot sur l'ennemi; si quelqu'un peut rester tranquille quand Attila combat, il est déjà mort[402]!»

[Note 400: Victuros nulla tela conveniunt, morituros, et in otio, fata præcipitant. Jorn., _R. Get._, 39.]

[Note 401: Postremo cur fortuna Hunnos tot gentium victores adsereret, nisi ad certaminis hujus gaudia præparasset?... Jorn., _R. Get._, _ibid._]

[Note 402: Si quis potuerit, Attila pugnante, otium ferre, sepultus est. Jorn., _ibid._]

«Alors, dit Jornandès, qui devient dans ce récit presque aussi sauvage que ses héros, alors commença une bataille atroce, multiple, épouvantable, acharnée. L'antiquité n'a raconté ni de tels exploits ni de tels massacres, et celui qui n'a pas été témoin de ce spectacle merveilleux ne le rencontrera plus dans le cours de sa vie[403].» Le ruisseau presque desséché qui traversait la plaine se gonfla tout à coup, grossi par le sang qui se mêlait à ses eaux, de sorte que les blessés ne trouvaient pour s'y désaltérer qu'une boisson horrible et empoisonnée qui les faisait mourir aussitôt[404].

[Note 403: Bellum atrox, multiplex, immane, pertinax, cui simile nulla usquam narrat antiquitas... Jorn., _R. Get._, 40.]

[Note 404: Nam si senioribus credere fas est, rivulus memorati campi, humili ripa prolabens, peremptorum vulneribus sanguine multo provectus, non auctus imbribus, ut solebat, sed liquore concitatus insolito, torrens factus est cruoris augmento. Et quos illic coegit in aridam sitim vulnus inflictum, fluenta mixta clade traxerunt... Jorn., _R. Get._, 40.]

L'engagement commença par l'aile droite romaine contre la gauche d'Attila, Goths occidentaux contre Goths orientaux, frères contre frères. Le vieux roi Théodoric parcourait les rangs de ses soldats, les exhortant du geste et de la voix, lorsqu'il tomba de cheval et disparut sous le flux et reflux des escadrons dont les masses se choquaient. Quelques-uns disent que ce fut un Ostrogoth de la race des Amales, nommé Andagis[405], qui le frappa de son javelot et le perça de part en part. La mêlée continua sans qu'on sût ce qu'il était devenu, et, après un combat sanglant, les Visigoths dispersèrent leurs ennemis. Pendant ce temps, les Huns d'Attila avaient chargé le centre de l'armée romaine, l'avaient enfoncé, et restaient maîtres du terrain, lorsque les Visigoths victorieux à l'aile droite les attaquèrent en flanc. L'aile gauche romaine fit un mouvement semblable, et Attila, voyant le danger, se replia sur son camp. Dans cette nouvelle lutte, poursuivi avec fureur par les Visigoths, il fut sur le point d'être tué, et n'échappa que par la fuite[406]. Ses troupes, à la débandade, le suivirent dans leur enceinte de chariots; mais, quelque faible que fût ce rempart, une grêle de flèches, décochées sans interruption de toutes les parties de l'enceinte, en écarta les assaillants. La nuit arriva sur ces entrefaites, et l'obscurité devint tellement épaisse, qu'on ne distinguait plus amis ni ennemis, et que des divisions entières s'égarèrent dans leur marche. Thorismond, descendu de la colline pour rejoindre son corps d'armée, alla donner, sans le savoir, contre les chariots des Huns[407], où il fut reçu à coups de flèches, blessé à la tête et jeté en bas de son cheval. Ses soldats l'emportèrent tout couvert de sang. Aëtius lui-même, séparé des siens, et à la recherche des Visigoths, qu'il croyait perdus, erra quelque temps au milieu des ennemis[408]. Lui et ses confédérés passèrent le reste de la nuit à veiller dans leur camp, le bouclier au bras[409].

[Note 405: Alii dicunt cum interfectum telo Andagis de parte Ostrogothorum, qui tunc Attilanum sequebantur regimen... Jorn., _ibid._]

[Note 406: Vesegothæ invadunt Hunnorum catervas et pene Attilam trucidassent, nisi prius providus fugisset. Jorn., _R. Get._, 40.]

[Note 407: Bellum nox intempesta diremit... Idat. _Chron._ ad ann. 452.--Thorismodus... credens se ad agmina propria pervenire, nocte cæca ad hostium carpenta ignarus incurrit... Jorn., _R. Get._, 40.]

[Note 408: Aëtius vero similiter noctis confusione divisus, quum inter hostes medios vagaretur, trepidus ne quid incidisset adversi Gothis, inquirens... Jorn., _ibid._]

[Note 409: Reliquum noctis scutorum defensione transegit... Jorn., _ub. sup._]