Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe

Part 11

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Ils arrivèrent à l'audience de Théodose, qui connaissait déjà par le bruit public la déconvenue de ses projets, et n'attendait pas sans anxiété le nouveau message du roi des Huns. Les envoyés se présentèrent au pied de son trône dans l'accoutrement le plus singulier, mais auquel personne n'osa trouver à redire. Oreste portait pendue à son cou la même bourse de cuir dans laquelle les cent livres d'or avaient été renfermées[271], et Esla, placé près de lui, après avoir demandé à Chrysaphius s'il reconnaissait la bourse, adressa ces paroles à l'empereur: «Attila, fils de Moundzoukh, et Théodose sont tous deux fils de nobles pères; Attila est resté digne du sien, mais Théodose s'est dégradé, car, en payant tribut à Attila, il s'est déclaré son esclave[272]. Or voici que cet esclave méchant et pervers dresse un piége secret à son maître; il ne fait donc pas une chose juste, et Attila ne cessera point de proclamer hautement son iniquité, qu'il ne lui ait livré l'eunuque Chrysaphius pour être puni suivant ses mérites[273]».

[Note 271: Jussit Orestem crumena in quam Vigilas, aurum quod Edeconi daretur conjecerat, collo imposita... Num hanc crumenam nosset? Prisc., _Exc. leg._, p. 39.]

[Note 272: Theodosium quidem clari patris et nobilis esse filium, Attilam quoque nobilis parentis esse stirpem, et patrem ejus Mundiuchum acceptam a patre nobilitatem integram conservasse; sed Theodosium tradita a patre nobilitate excidisse, quod tributum sibi pendendo suus servus esset factus. Prisc., _Exc. leg._, p. 39.]

[Note 273: Neque se prius criminari illum eo nomine destituturum, quam Eunuchus ad supplicium sit traditus. _Id., ibid._]

On ne s'attendait pas à cette conclusion. Théodose avait pu se résigner à toutes les humiliations que son crime découvert pouvait faire pleuvoir sur lui; mais les eunuques n'étaient point décidés à se laisser enlever le pouvoir, ni Chrysaphius à livrer sa tête: tout fut donc en rumeur dans le palais. Ce qui préoccupa surtout l'empereur, ce fut de sauver son chambellan; toutes les mesures adoptées tendirent à ce but. Les dernières entraves que la politique byzantine opposait encore à l'orgueil d'Attila furent levées sans hésitation: il voulait avoir des ambassadeurs consulaires, on lui en donna; il avait désigné les patrices Anatolius et Nomus, parce qu'il n'y avait pas de plus grands seigneurs dans l'empire: on lui envoya Anatolius et Nomus. On le traita comme on traitait le souverain de l'empire des Perses, le grand roi. On s'occupa même de Constancius, qui reçut de la main de l'empereur une veuve très-riche en remplacement de sa fiancée, mariée à un autre[274]. Aucune concession, aucune bassesse ne furent épargnées. La gloriole d'Attila était satisfaite, et il alla par honneur au-devant des hauts personnages qu'on lui députait[275]; toutefois il leur parla un langage dur, le langage d'un homme irrité. Ils apportaient de riches présents qui parurent l'adoucir; ils apportaient aussi beaucoup d'argent: Attila prit tout. Il délivra Vigilas, qu'il regardait comme un coupable trop infime pour sa vengeance: il ne réclama plus la zone riveraine du Danube, qu'il possédait de fait, sinon de droit; il ne dit plus rien des transfuges, il élargit même sans rançon un grand nombre de prisonniers romains; mais il exigea la tête de Chrysaphius. Sur ce point, il fut inflexible[276].

[Note 274: Constantio nuptum datum iri mulierem minime Saturnini filiæ genere et opibus inferiorem. Prisc., _Exc. leg._, p. 71.]

[Note 275: Illie Attilas reveventia tantorum virorum motus, ne longioribus itineribus defatigarentur, cum illis convenit. _Id._, p. 72.]

[Note 276: Liberavit et Vigilam... Tum Anatolio et Nomo gratificans, quam plurimos captivos illis sine ullo pretio concessit... Prisc., _ibid._]

L'année 450 commença sous ces auspices. Les contingents des tribus hunniques arrivaient en masse sur les bords du Danube; des armements s'opéraient chez les nations vassales de ces hordes, les Ostrogoths, les Gépides, les Hérules, les Ruges, et l'on annonçait que les Acatzires étaient en marche. L'inquiétude gagna l'empire d'Occident non moins que celui d'Orient: non-seulement l'affaire de Sylvanus restait sans conclusion, mais il était survenu depuis d'autres embarras plus graves; les conjonctures étaient menaçantes. Enfin deux messagers goths, partis de la Hunnie, se présentèrent, le même jour et à la même heure, devant les empereurs Théodose et Valentinien; ils étaient chargés de dire à l'un et à l'autre: «Attila, mon maître et le tien, t'ordonne de lui préparer un palais, car il va venir[277]!»

[Note 277: Imperat per me Dominus meus et Dominus tuus Attilas, ut sibi palatium instruas. _Chron. alex._, p. 253.--Jean. Malal., _Chronogr._, II, p. 22.]

CHAPITRE CINQUIÈME

Attila tourne ses vues sur l'empire d'Occident.--Signes précurseurs de la guerre.--Servatius, évêque de Tongres, va consulter les apôtres saint Pierre et saint Paul sur leurs tombeaux.--Situation de la Gaule tourmentée par la bagaudie.--Un chef de bagaudes appelle les Huns.--Attila réclame sa fiancée Honoria avec une moitié de l'empire d'Occident.--Il s'allie à Genséric, roi des Vandales, contre les Romains et les Visigoths de la Gaule.--Un prince des Franks trans-rhénans implore son assistance.--Attila mande aux Romains qu'il les délivrera des Visigoths; et aux Visigoths qu'il brisera pour eux le joug des Romains.--Lettre de Valentinien III à Théodoric: les Visigoths restent chez eux.--Dénombrement de l'armée d'Attila.--Sa marche vers le Rhin.--Les Franks des bords du Necker et les Thuringiens se rallient à lui.--Il passe le Rhin sur deux points.--Ses protestations d'amitié pour les Gaulois.--Les Burgondes cis-rhénans sont battus.--Les garnisons romaines et les Franks-Ripuaires et Saliens se retirent au midi de la Loire.--Dévastation de la Gaule par les Huns: les deux Germanies et la seconde Belgique sont mises au pillage.--Sac de Trèves, de Metz et de Reims; meurtre de l'évêque Nicasius et de sa sœur Eutropie.--Rôle des évêques dans l'invasion d'Attila.--Les habitants de Paris veulent fuir: Geneviève les arrête.--Famille de Geneviève, son enfance, sa vocation religieuse aidée par saint Germain d'Auxerre.--Ses austérités; ses extases.--Sa réputation de prophétesse répandue dans tout le monde.--Les Parisiens repoussent ses conseils et veulent la tuer; les femmes s'enferment avec elle au baptistère de Saint-Etienne.--Paris est préservé.--Attila concentre ses forces et se replie sur Orléans.--Sangiban, roi des Alains, promet de lui livrer cette ville.

On dirait qu'il existe dans les masses populaires un instinct politique qui leur fait pressentir les catastrophes des sociétés, comme un instinct naturel annonce d'avance à tous les êtres l'approche des bouleversements physiques. L'année 451 fut pour l'empire romain d'Occident une de ces époques fatales que tout le monde attend en frémissant, et qui apportent leurs calamités pour ainsi dire à jour fixe. Les prédictions, les prodiges, les signes extraordinaires, cortége en quelque sorte obligé des préoccupations générales, ne manquèrent point à cette année de malheur. L'histoire nous parle de commotions souterraines qui ébranlèrent en 450 la Gaule et une partie de l'Espagne[278]: la lune s'éclipsa à son lever, ce qui était regardé comme un présage sinistre; une comète d'une grandeur et d'une forme effrayantes parut à l'horizon du côté du soleil couchant; et du côté du pôle, le ciel se revêtit pendant plusieurs jours de nuages de sang au milieu desquels des fantômes armés de lances de feu se livraient des combats imaginaires[279]. C'étaient là des prophéties pour le vulgaire superstitieux; les âmes pieuses en cherchaient d'autres dans la religion. L'évêque de Tongres, Servatius, alla consulter à Rome les apôtres Pierre et Paul sur leurs tombeaux, afin de savoir de quels maux la colère divine menaçait son pays et quel moyen il y avait de les conjurer; il lui fut répondu que la Gaule serait livrée aux Huns, et que toutes ses villes seraient détruites; mais que lui, pour prix de la foi qui l'avait amené, mourrait sans avoir vu ces affreux spectacles[280]. Quant aux esprits politiques, ils découvraient des signes de ruine plus infaillibles encore dans l'état d'ébranlement du monde occidental, tout près de se dissoudre, et qui semblait ne plus se soutenir que par l'épée d'Aëtius.

[Note 278: Terræ motus assidui, signa in cœlo plurima..... Idat., _Chron._ ann. 450.]

[Note 279: Pridie nonas aprilis, feria tertia, post solis occasum, ab Aquilonis plaga cœlum rubens, sicut ignis aut sanguis, efficitur, intermixtis per igneum ruborem lineis clarioribus in speciem hastarum rutilantium deformatis... Idat., _Chron., ibid._]

[Note 280: Ei divinitus per B. Petrum apostolum revelatum est, quod ita cœlesti esset judicio definitum, ut universa Gallia Barbarorum foret infestationi tradenda. Paul Diac., _Episc., Mett._, ann. 451.--D. Bouq., 1. I, p. 649.]

Si l'action directe des Huns s'était fait sentir moins violemment à l'empire d'Occident qu'à celui d'Orient, en revanche le premier avait plus souffert du contre-coup de leurs batailles. La seule présence de ces Barbares dans la vallée du Danube avait fait pleuvoir jusqu'au fond de l'Europe et jusqu'en Afrique les dévastations de la guerre. Les populations qu'ils déplaçaient et chassaient devant eux avaient presque toutes pris le chemin de la Gaule. Les Alains, les Vandales et les Suèves, entrés dans cette province en 406, la ravagèrent pendant quatre ans pour se reverser de là sur l'Espagne et sur les villes de l'Afrique. Trouvant la brèche faite sur le Rhin, les Burgondes envahirent l'Helvétie, puis la Savoie, et plusieurs des tribus frankes qui habitaient au nord de ce fleuve se transportèrent au midi, le long de la Meuse, dans une portion de la zone qu'on appelait _Ripa_, la Rive, et qui leur fit donner le nom de Franks-Ripuaires[281], Rome était contrainte d'accepter comme _hôtes_ les envahisseurs qu'elle n'avait pas la force de repousser, et le nord des Gaules vit s'ajouter deux nouveaux peuples fédérés aux Franks-Saliens, cantonnés dans la Toxandrie depuis cent ans. L'établissement du peuple visigoth en Aquitaine et l'existence d'un royaume barbare qui minait la Gaule intérieurement, étaient encore un fruit de l'arrivée des Huns en Europe. Fugitifs devant Balamir, reçus par pitié en Pannonie, où ils s'étaient faits bientôt maîtres, les Visigoths avaient parcouru en dévastateurs la Grèce et l'Italie sous la conduite d'Alaric, puis, traversant les Alpes occidentales sous celle d'Ataülf, ils avaient arraché à la faiblesse du gouvernement romain un riche et fertile pays, où ils espéraient bien être pour jamais délivrés des fils des sorcières[282]. Deux hordes de fédérés alains, restes de l'invasion de 406, en occupaient quelques cantons déserts: l'une aux environs de Valence, l'autre sur la rive gauche de la Loire, dont elle gardait les passages. Ces enfants du Caucase y promenaient, la lance en main, leurs maisons roulantes et leurs troupeaux, continuant la vie des steppes de l'Asie dans les plaines de la Touraine et de l'Orléanais.

[Note 281: Riparii, Riparioli, Ripenses, Rip-wari.]

[Note 282: Voir un morceau que j'ai publié sur Ataülf et sur l'établissement des Visigoths en Gaule (_Revue des Deux Mondes_, 15 décembre 1850).]

Ainsi donc le morcellement de la Gaule entre cinq peuples fédérés, l'Espagne à moitié conquise, l'Afrique perdue, l'île de Bretagne séparée du gouvernement de l'Italie, voilà le tableau que présentait, en 451, l'empire romain occidental. Il faut joindre à ces morcellements celui de la Bretagne armoricaine, qui, à l'exemple de la grande île du même nom, et par l'impulsion de Bretons fugitifs, s'était constituée en État indépendant sous des chefs nationaux[283]. La guerre étrangère avait produit dans toutes ces contrées une misère inexprimable, et la misère à son tour avait produit la guerre civile. Des insurrections de paysans, auxquelles on donnait le nom de _bagaudes_, ne cessèrent pas de troubler la Gaule et l'Espagne depuis 435 jusqu'en 443, et, toute comprimée qu'elle était par la main vigoureuse d'Aëtius, la bagaudie[284] ne semblait point éteinte. Ses chefs, dans les rangs desquels on comptait des mécontents de toutes les conditions et beaucoup de jeunes gens perdus de dettes, poursuivaient leurs projets dans l'ombre[285]. On eût dit qu'ils attendaient aussi, pour combler la somme des malheurs publics, cette terrible année 451, objet de tant de frayeurs, et pour ne se pas fier au seul hasard des événements, un des principaux d'entre eux, le médecin Eudoxe, «homme d'une grande science, mais d'un esprit pervers,» nous disent les chroniques contemporaines, s'enfuit, en 448, chez les Huns[286]. Là, sans doute, il ne manqua pas d'exciter Attila à porter la guerre en Gaule, lui promettant pour sa part l'appui des brigands, des esclaves et des paysans révoltés.

[Note 283: Zosim, liv. VI, p. 826.--Procop. _Bell. vand._]

[Note 284: On peut consulter sur les bagaudes et la bagaudie ce que j'en dis dans le 3e volume de l'_Histoire de la Gaule sous l'administration romaine_, c. 1, p. 19 et suiv.]

[Note 285:

Factio servilis pancorum mixta furori, Insano junvenum... licet ingenuorum, Armata in cædem specialem nobilitatis. Paulin, _Eucharist._--Ap. D. Bouq., t. I, p. 773.]

[Note 286: Eudoxius arte medicus, pravi sed exercitati ingenii, in bagauda id temporis mota delatus, ad Chunnos confugit. Prosp. Tyron., _Chron._, ad ann. 448.]

Deux événements, l'un heureux, l'autre malheureux, augmentèrent le malaise des esprits, en ajoutant au trouble des maux prévus les chances imprévues d'une révolution de palais. Théodose mourut, le 28 juillet 450, d'une chute de cheval, et trois mois après ce fut le tour de Placidie, qui continuait à gouverner l'empire d'Occident pour son fils Valentinien III, alors âgé de trente et un ans[287]. La mort de Théodose, suivie de l'exécution de Chrysaphius, fut un grand bien pour l'Orient; mais celle de Placidie, en émancipant Valentinien, attira sur l'Occident des désastres sans remède. Suivant son habitude de faire marcher la politique avant les armes, Attila voulut sonder les nouveaux princes, et il commença par celui d'Orient. Comme il n'avait plus à demander la tête de Chrysaphius, que se disputait la populace de Constantinople, il réclama simplement le tribut consenti par Théodose: mais le nouvel empereur, nommé Marcien, vieux soldat illyrien de la race énergique des Probus et des Claude, répondit qu'il avait de l'or pour ses amis et du fer pour ses ennemis[288]. Cette réponse, appuyée par des levées de troupes et par de bonnes mesures de défense, arrêta court Attila, qui tourna ses regards du côté de l'Occident.

[Note 287: Voir au sujet de Placidie et de Valentinien III le morceau publié sous le titre de: _Aëtius et Bonifacius_ (_Revue des Deux Mondes_, 15 juillet 1851).]

[Note 288: Quiescenti munera largiturum, bellum minanti viros et arma objecturum. Prisc., _Exc. leg._, p. 39.]

De ce côté, il pouvait employer une arme terrible qu'il tenait en réserve depuis quinze années, attendant patiemment que l'occasion vînt de s'en servir, et après le décès de Placidie il crut cette occasion venue. Il y avait en effet quinze ou seize ans que la propre sœur de Valentinien III, Honoria, fille de Placidie et petite-fille du grand Théodose, dans un accès de folie romanesque ou de vengeance contre sa famille, qui la condamnait au célibat, avait envoyé un anneau de fiançailles au fils de Moundzoukh, monté récemment sur le trône des Huns[289]. Attila, comme tous les Orientaux, n'aimait que les femmes retenues et modestes: il laissa la proposition d'Honoria sans réponse, mais il garda son anneau. Celle-ci, irritée de ce dédain ou peu constante dans ses goûts, ourdit avec son intendant Eugénius une intrigue plus sérieuse dont le scandale la perdit. Sa mère la fit enfermer d'abord à Constantinople, puis à Ravenne. Les années s'écoulèrent, et jamais le roi hun, dans ses relations fréquentes avec l'empire d'Occident, n'avait paru se souvenir qu'il y possédât une fiancée; jamais il n'avait fait la moindre allusion à des droits sur Honoria ou sur sa dot, lorsque tout à coup Valentinien reçut de lui un message par lequel il réclamait l'une et l'autre. Il venait d'apprendre avec grande surprise, disait-il, que sa fiancée Honoria subissait à cause de lui des traitements ignominieux, et qu'on la détenait même en prison. Ne voyant pas que le choix qu'elle avait fait eût rien de déshonorant pour l'empereur, il exigeait d'abord sa mise en liberté, puis la restitution de la part qui lui revenait dans l'héritage de son père[290]. Cette part, suivant lui, c'était la moitié des biens personnels du dernier auguste Constancius et la moitié de l'empire d'Occident.

[Note 289: Voir le morceau sur Aëtius et Bonifacius (_Revue des Deux Mondes_, 15 juillet 1851.)]

[Note 290: Honoriam nihil se indignum admisisse, cum matrimonium secum contracturam spopondisset... Se enim factam ipsi injuriam ulturum, nisi etiam imperium obtineat. Prisc., _Exc. leg._, p. 39.]

L'histoire gardant le silence sur les aventures de la princesse Honoria postérieurement à sa captivité, nous ignorons si on l'avait mariée alors pour couvrir son déshonneur, ou si on le fit seulement à la réception du message, afin d'opposer aux prétentions du roi hun une raison péremptoire: en tout cas, Honoria se trouva mariée, et Valentinien put répondre que «sa sœur ayant déjà un mari, il ne pouvait être question de l'épouser[291], attendu que la loi romaine n'admettait pas la polygamie, comme faisait la loi des Huns; que d'ailleurs sa sœur, fût-elle libre, n'aurait rien à prétendre dans la succession de l'empire, attendu encore que, chez les Romains, les femmes ne régnaient pas, et que l'empire ne constituait point un patrimoine de famille[292].» Attila, qui ne discutait jamais les raisons par lesquelles on combattait sa volonté, persista purement et simplement dans sa double réclamation, et, afin de prouver à tous les yeux la sincérité de ses paroles, il envoya à Ravenne l'anneau qu'il tenait d'Honoria[293]. On était dans la plus grande vivacité de ces débats, lorsque tout à coup Attila les rompit, et parut les avoir totalement oubliés. Loin de montrer vis-à-vis de Valentinien ni aigreur ni souvenir pénible, il ne le traitait plus qu'avec une affection tout expansive. «L'empereur, à l'en croire, ne possédait pas d'ami plus sûr que lui, ni l'empire de serviteur plus dévoué; son bras, ses armées, toute sa puissance, étaient au service des Romains, et il ne désirait rien plus qu'une occasion d'en fournir la preuve[294].» Cette subite chaleur d'amitié de la part d'Attila n'effraya guère moins la cour de Ravenne que ses derniers éclats de colère; on sentit bien en effet que cette nouvelle politique révélait un nouveau danger.

[Note 291: Honoriam ipsi nubere non posse, quod jain alii nupsisset. Prisc., _l. c._]

[Note 292: Neque imperium Honoriæ deberi: virorum enim, non mulierut Romanum imperium esse. _Id., ibid._]

[Note 293: Secum matrimonium pepigisse; cujus rei ut fidem faceret, annulum, ab ea ad se missum, per legatos, quibus tradiderat, exhiberi mandavit. Prisc., _Exc. leg._, p. 40.]

[Note 294: Asserens se reipublicæ ejus amicitias in nullo violare... cœtera epistolæ usitatis salutationum blandimentis oppleverat, studens fidem adhibere mendacio. Jorn., _R. Get._, 36.]

Carthage et l'Afrique étaient alors sous la domination d'un homme comparable au roi des Huns par sa laideur et son génie, Genséric, roi des Vandales. Ce qu'Attila avait accompli avec tant de promptitude et de bonheur sur les Barbares de l'Europe non romaine, Genséric le tentait sur les Barbares cantonnés dans l'empire, il avait entrepris de les réunir tous en un seul corps soumis à une même discipline politique, à une même communion religieuse, l'arianisme, et toujours prêt à soutenir, pour toute chose et en tout lieu, le drapeau barbare contre le drapeau romain. Pour la réussite de ce projet, il avait marié son fils Huneric à la fille de Théodoric, roi des Visigoths; mais, ne rencontrant point dans cette alliance les avantages qu'il en avait espérés, il prit sa belle-fille en haine: un jour, sur le simple soupçon qu'elle avait voulu l'empoisonner, il lui fit couper les narines, et la renvoya en Gaule, à son père, ainsi horriblement défigurée[295]. Réfléchissant alors aux conséquences d'un pareil outrage, et ne doutant point que, pour se venger, Théodoric ne formât contre lui quelque ligue avec les Romains, il rechercha l'alliance d'Attila. De riches présents le firent bien venir du roi des Huns[296]. Comme deux éperviers qui accommodent leur vol pour fondre ensemble sur la même proie, ils se concertèrent pour assaillir l'empire romain à la fois par le nord et par le midi. Genséric projetait déjà sans doute cette descente en Italie qu'il exécuta quatre ans plus tard; Attila se chargea des Visigoths et de la Gaule.

[Note 295: Sed postea, ut erat ille et in sua pignora truculentus, ob suspicionem tantummodo veneni ab ea parati, eam putatis naribus spolians decore naturali, patri suo ad Gallias remiserat. _Id., ub. sup._]

[Note 296: Hujus (Attilæ) mentem ad vastationem orbis paratam comperiens Gizerichus, rex Vandalorum... multis muneribus ad Vesegotharum bella præcipitat, Jorn., _R. Get._, 36.]

D'autres raisons engageaient encore le roi hun à porter la guerre au midi du Rhin. Le chef d'une des principales tribus frankes établies sur la rive droite de ce fleuve, dans la contrée arrosée par le Necker, était mort en 446 ou 447, laissant deux fils qui se disputèrent son héritage, et divisèrent entre eux la nation. L'aîné ayant demandé l'assistance d'Attila, le second se mit sous la protection des Romains. Aëtius l'adopta comme son fils[297], suivant une pratique militaire alors en usage, et qui nous montre déjà au Ve siècle les premières lueurs de la chevalerie naissante; puis il l'envoya, comblé de cadeaux, à Rome, vers l'empereur, pour y conclure un traité d'alliance. C'est là que Priscus le vit. «Aucun duvet, dit-il, n'ombrageait encore ses joues; mais sa chevelure blonde flottait en masses épaisses sur ses épaules[298].» Aëtius, on peut le croire, parvint sans peine à installer son protégé sur le trône des Franks du Necker; mais le frère banni ne cessa point d'aiguillonner l'ambition d'Attila, au succès de laquelle il attachait lui-même son triomphe. Ainsi tout concourait à pousser le roi des Huns vers la Gaule, et les exhortations de Genséric, et les instances du prince chevelu qui devait lui livrer le passage du Rhin, et jusqu'à celles du médecin Eudoxe, cet odieux chef de bagaudes, qui lui promettait d'autres fureurs pour servir d'auxiliaires aux siennes. Sous l'empire de ces nouvelles préoccupations, il oublia pour la seconde fois sa fiancée, et prit vis-à-vis de l'empereur Valentinien ce langage doux et humble dont celui-ci craignait de savoir la cause.

[Note 297: Seniori Attilas studebat, juniorem Aëtius tuebatur... Hunc etiam Aëtius in filium adoptaverat. Prisc., _Exc. leg._, p. 40.]

[Note 298: Quem Romæ vidimus legationem obeuntem, nondum lanugine efflorescere incipiente, flava coma et capillis propter densitatem et magnitudinem super humeros effusis.... _Id., ibid._]