Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe

Part 10

Chapter 103,615 wordsPublic domain

[Note 239: Totius Scythiæ dominatum sibi comparavit, et ad Oceani insulas usque imperium suum extendit, ut etiam a Romanis tributa exigat. Nec his contentus, ad longe majora animum adjecit, et latius imperii sui fines protendere et Persas bello aggredi cogitat. Prisc., _ibid._, p. 65.]

[Note 240: Uno ex nobis quærente, qua via e Scythia in Persas tendere posset. Prisc., _ub. sup._]

[Note 241: Hos narrasse, per quamdam desertam regionem illis iter fuisse, et paludem trajecisse, quam Romulus existimabat esse Mæotidem... Prisc., _Exc. leg._, p. 65.]

[Note 242: Quamobrem si Attilam cupido ceperit Medos invadendi, non multum operæ et laboris in eam invasionem consumpturum, neque magnis itineribus defatigatum iri, ut Medos, Parthos et Persas adoriatur. Prisc., _ibid._]

[Note 243: Innuebat igitur, Attilam, Medis, Parthis et Persis subactis, hoc nomen, aut aliud quo Romanis illum vocare lubet, et dignitatem, quam illi ornamenti loco, esse existimant, repudiaturum, et pro duce coacturum eos se regem appellare. Jam tunc enim indignatus dicebat, illis servos esse exercituum duces, sibi vero viros imperatoribus romanis dignitate pares. Prisc., _Exc. leg._ p. 66.]

[Note 244: Attilam respondisse, si hæc abnuerint, armis se controversias disceptaturum. Prisc., _Exc. leg._, p. 66.]

La salle du festin était une grande pièce oblongue, garnie à son pourtour de siéges et de petites tables mises bout à bout, pouvant recevoir chacune quatre ou cinq personnes. Au milieu s'élevait une estrade qui portait la table d'Attila et son lit, sur lequel il avait déjà pris place; à peu de distance derrière, se trouvait un second lit, orné comme le premier de linges blancs et de tapis bariolés et ressemblant aux _thalami_ en usage en Grèce et à Rome dans les cérémonies nuptiales[245]. Au moment où les ambassadeurs entraient, des échansons, apostés près du seuil de la porte, leur remirent des coupes pleines de vin, dans lesquelles ils durent boire en saluant le roi: c'était un cérémonial obligatoire que chaque convive observa avant d'aller prendre son siége. La place d'honneur, fixée à droite de l'estrade, fut occupée par Onégèse, en face duquel s'assirent deux des fils du roi. On donna aux ambassadeurs la table de gauche, qui était la seconde en dignité; encore s'y trouvèrent-ils primés par un noble Hun, du nom de Bérikh, personnage considérable qui possédait plusieurs villages en Hunnie. Ellak, l'aîné des fils d'Attila, prit place sur le lit de son père, mais beaucoup plus bas; il s'y tenait les yeux baissés, et conserva pendant toute la durée du festin une attitude pleine de respect et de modestie[246]. Quand tout le monde fut assis, l'échanson d'Attila présenta à son maître une coupe remplie de vin, et celui-ci but en saluant le convive d'honneur qui se leva aussitôt, prit une coupe des mains de l'échanson posté derrière lui, et rendit le salut au roi. Ce fut ensuite le tour des ambassadeurs, qui rendirent pareillement, la coupe en main, un salut que le roi leur porta; tous les convives furent salués l'un après l'autre, suivant leur rang, et répondirent de la même manière; un échanson muni d'une coupe pleine se tenait derrière chacun d'eux. Les saluts finis, on vit entrer des maîtres d'hôtel portant sur leurs bras des plats chargés de viandes qu'ils déposèrent sur les tables; on ne mit sur celle d'Attila que de la viande dans des plats de bois, et sa coupe aussi était de bois, tandis qu'on servait aux convives du pain et des mets de toute sorte dans des plats d'argent, et que leurs coupes étaient d'argent ou d'or[247]. Les convives puisaient à leur fantaisie dans les plats déposés devant eux, sans pouvoir prendre plus loin. Lorsque le premier service fut achevé, les échansons revinrent, et les saluts recommencèrent; ils parcoururent encore, avec la même étiquette, toutes les places, depuis la première jusqu'à la dernière. Le second service, aussi copieux que le premier et composé de mets tout différents, fut suivi d'une troisième _compotation_, dans laquelle les convives, déjà échauffés, vidèrent leurs coupes à qui mieux mieux. Vers le soir, les flambeaux ayant été allumés, ou vit entrer deux poëtes qui chantèrent, en langue hunnique, devant Attila, des vers de leur composition, destinés à célébrer ses vertus guerrières et ses victoires[248]. Leurs chants excitèrent dans l'auditoire des transports qui allèrent jusqu'au délire: les yeux étincelaient, les visages prenaient un aspect terrible; beaucoup pleuraient, dit Priscus: larmes de désir chez les jeunes gens, larmes de regret chez les vieillards[249]. Ces Tyrtées de la Hunnie furent remplacés par un bouffon dont les contorsions et les inepties firent passer les convives en un instant de l'enthousiasme à une joie bruyante[250]. Pendant ces spectacles, Attila était resté constamment immobile et grave, sans qu'aucun mouvement de son visage, aucun geste, aucun mot trahît en lui la moindre émotion: seulement, quand le plus jeune de ses fils, nommé Ernakh, entra et s'approcha de lui, un éclair de tendresse brilla dans son regard; il amena l'enfant plus près de son lit, en le tirant doucement par la joue[251]. Frappé de ce changement subit dans la physionomie d'Attila, Priscus se pencha vers un de ses voisins barbares, qui parlait un peu le latin, et lui demanda à l'oreille par quel motif cet homme, si froid pour ses autres enfants, se montrait si gracieux pour celui-là. «Je vous l'expliquerai volontiers, si vous me gardez le secret, répondit le Barbare. Les devins ont prédit au roi que sa race s'éteindrait dans ses autres fils, mais qu'Ernakh la perpétuerait: voilà la cause de sa tendresse; il aime dans ce jeune enfant l'unique source de sa postérité.[252]»

[Note 245: Medius in lecto sedebat Attilas, altero lecto a tergo strato, pone quem erant quidam gradus qui ad ejus cubile ferebant, linteis candidis et variis tapetibus ornatùs gratia contectum, simile cubilibus, quæ Romani et Græci nubentibus adornare pro more habent. Prisc., _ibid._]

[Note 246: Senior enim in eodem, quo pater, throno, non prope, sed multum infrà accumbebat, oculis præ pudore propter patris præsentiam semper in terram conjectis. Prisc., _Exc. leg._, p. 66.]

[Note 247: Sed cæteris quidem barbaris et nobis lautissima cœna præparata erat et in discis argenteis reposita, Attilæ in quadra lignea, et nihil præter carnes, moderatum pariter in reliquis omnibus sese præbehat. Convivis aurea et argentea pocula suppeditabantur, Attilæ poculum erat ligneum. Prisc., _ibid._]

[Note 248: Adveniente vespere, facibusque accensis, duo Scythæ coram Attila prodierunt, et versus a se factos, quibus ejus victorias et bellicas virtutes canebant, recitarunt. Prisc., _Exc. leg._, p. 67.]

[Note 249: In quos convivæ oculos defixerunt; et alii quidem versibus delectabantur, aliis bellorum recordatio animos excitabat, aliis manabant lacrymæ, quorum corpus ætate debilitatum erat, et vigor animi quiescere cogebatur. Prisc., _ub. sup._]

[Note 250: Post cantus et carmina Scytha nescio quis, mente captus, absurda et inepta, nec sani quicquam habentia effundens, risum omnibus commovit. Prisc., _loc. cit._]

[Note 251: Sed Attilas semper eodem vultu, omnis mutationis expers, et immotus permansit, neque quicquam facere, aut dicere, quod jocum, aut hilaritatem præ se ferret, conspectus est: præter quam quod juniorem ex filiis introeuntem et adventantem, nomine Hernach, placidis et lætis oculis, est intuitus, et eum gena traxit. Prisc., _Exc. leg._, p. 67.]

[Note 252: Ego vero cum admirarer, Attilam reliquos suos liberos parvi facere, et ad hunc solum animum adjicere, unus ex barbaris, qui prope me sedebat et latinæ linguæ usum habebat, fide prius accepta, me nihil eorum, quæ dicerentur, evulgaturum, dixit, vates Attilæ vaticinatos esse, ejus genus, quod alioquin interiturum erat, ab hoc puero restauratum iri. Prisc., _ibid._, p. 68.]

A ce moment entra le Maure Zercon, et tout aussitôt la salle retentit d'éclats de rire et de trépignements capables de l'ébranler: c'était un intermède dont les convives étaient redevables à l'imagination d'Édécon. Le Maure Zercon, nain bossu, bancal, camus, ou plutôt sans nez, bègue et idiot, circulait depuis près de vingt ans d'un bout à l'autre du monde, et d'un maître à l'autre, comme l'objet le plus étrange qu'on pût se procurer pour se divertir[253]. Les Africains l'avaient donné au général romain Aspar, qui l'avait perdu en Thrace, dans une campagne malheureuse contre les Huns: conduit près d'Attila, qui refusa de le voir, Zercon avait trouvé meilleur accueil chez Bléda. Bientôt même le prince hun s'engoua tellement de son nain, qu'il ne pouvait plus s'en passer; il l'avait à sa table, il l'avait à la guerre, où il lui fit fabriquer une armure, et son bonheur était de le voir se pavaner, une grande épée au poing, et prendre grotesquement des attitudes de héros. Un jour pourtant Zercon s'enfuit sur le territoire romain, et Bléda n'eut pas de repos qu'on ne l'eût repris ou racheté; la chasse fut heureuse, et on le lui ramena chargé de fers. A l'aspect de son maître irrité, le Maure se mit à fondre en larmes, et confessa qu'il avait commis une faute en le quittant; mais cette faute, disait-il, avait une bonne excuse. «Et laquelle donc? s'écria Bléda.--C'est, répondit le nain, que tu ne m'as pas donné de femme[254].» L'idée de cet avorton réclamant une femme provoqua chez Bléda un rire inextinguible; non-seulement il lui pardonna, mais il lui fit épouser une des suivantes de la reine, disgraciée pour quelque grave méfait[255]. Après la mort de Bléda, Attila envoya Zercon en cadeau au patrice Aëtius, qui s'en défit en faveur de son premier maître Aspar. Édécon l'ayant rencontré à Constantinople, lui avait persuadé de venir en Hunnie redemander sa femme. Profitant donc de l'occasion de la fête, Zercon entra dans la salle et vint adresser sa requête à Attila, mêlant, dans son verbiage, la langue latine à celles des Huns et des Goths d'une façon si burlesque, que nul ne put s'empêcher de rire[256], et les joyeux éclats se faisaient encore entendre lorsque les Romains, pensant qu'ils avaient assez bu, s'esquivèrent au milieu de la nuit, tandis que la compagnie fit bonne contenance jusqu'au jour.

[Note 253: Qui propter corporis fœditatem, et quod balbutie vocis et forma sua risum movebat, nam brevis erat, gibbosus, distortis pedibus, naribus adeo depressis, ut nasum inter eas vix apparentem haberet propter nimiam simitatem. Prisc., _Exc. leg._, p. 67.]

[Note 254: Ille vero respondit, se quidem peccasse, quod fugisset, sed se peccati causam habere, quod nulla uxor sibi data fuisset. Prisc., _ibid._]

[Note 255: Bledas autem in majorem risum prorumpeus ipsi dat uxorem, unam de nobilibus et quæ fuerat inter reginæ ministras, sed ob quoddam insolens facinus ad ipsam non amplius accedebat. Prisc., _Exc. leg._, p. 67.]

[Note 256: Itaque tunc arrepta festivitatis occasione progressus, et forma et habitu et pronuntiatione et verbis confuse ab eo prolatis, Romanæ Hunnorum et Gothorum linguam intermiscens, omnes lætitia implevit et effecit ut in vehementem risum prorumperent. Prisc., _ib._, p. 67.]

Le temps s'écoulait en pure perte pour les ambassadeurs, qui n'obtenaient ni audience du roi ni réponse satisfaisante sur aucun point. Ils demandèrent à partir; mais Attila, sans leur en refuser positivement l'autorisation, les retint sous différents prétextes: il les gardait. La reine Kerka voulut les traiter à son tour: elle les invita dans la maison de son intendant Adame à un repas «magnifique et fort gai», nous dit Priscus, où les convives, en dépit de la gravité romaine, durent boire et s'embrasser à la ronde[257]. Un second souper qui leur fut offert par Attila reproduisit, aux yeux de Maximin et de son compagnon, l'étiquette cérémonieuse du premier; seulement Attila s'y dérida quelque peu. Plusieurs fois, ce qui n'avait pas encore eu lieu, il adressa la parole à Maximin pour lui recommander, entre autres choses, le mariage du Pannonien Constancius, son secrétaire. Cet homme, envoyé à Constantinople, il y avait déjà quelques années, comme interprète ou adjoint d'une ambassade, s'y était vu l'objet des empressements de la cour, qui espérait le gagner, et il avait en effet promis ses bons offices pour le maintien de la paix, à la condition que Théodose lui donnerait en mariage quelque riche héritière, sa sujette. Théodose, que de tels cadeaux ne gênaient guère, lui avait aussitôt proposé une orpheline, fille de Saturninus, ancien comte des domestiques, que l'impératrice Athénaïs avait accusé de complot et fait mourir. Encore prisonnière et gardée dans un château fort, la jeune fille n'apprit pas sans une mortelle horreur le sort qu'on lui destinait, et, résolue de s'en affranchir à tout prix, elle se fit enlever par Zénon, général des troupes d'Orient, qui la maria avec un de ses amis nommé Rufus. Attila, furieux à cette nouvelle, manda insolemment à Théodose que, s'il n'avait pas la puissance de se faire obéir chez lui, Attila viendrait l'y aider; mais une rupture n'était pas le fait de Constancius, qui se contenta de la promesse d'une autre femme. C'était ce qu'Attila rappelait au souvenir de l'ambassadeur. «Il ne serait pas convenable, lui faisait-il dire par son interprète, que Théodose se fût joué de la crédulité de Constancius; un empereur perdrait de sa dignité à faire un mensonge.» Il ajouta, comme une raison déterminante et un argument sans réplique, «que si le mariage se faisait, il partagerait la dot avec son secrétaire[258].» Voilà comment les affaires se traitaient à la cour du roi des Huns.

[Note 257: Tum unusquisque eorum, qui aderant, surgens, scythica comitate poculum plenum nobis porrexit, et eum, qui ante se biberat, amplexus et exoseulatus, illud excepit. _Id., l. c._, p. 68. Ab Imperatoris dignitate alienum videri, mendacem esse. Prisc., _Exc. leg._, p. 69.]

[Note 258: Quod Constantius illi ingentem pecuniæ summam pollicitus erat, si uxorem e Romanis puellis locupletem duceret. Prisc., _ub. sup._]

Enfin Attila, ayant éclairci tout ce qu'il lui importait de savoir, l'innocence de l'ambassadeur, la persistance de la cour impériale dans le complot contre sa vie, et le retour prochain de Vigilas, qui avait déjà quitté Constantinople, laissa partir les ambassadeurs dont la présence lui devenait inutile. Une lettre délibérée dans un conseil de seigneurs huns et de secrétaires de la chancellerie hunnique, sous la présidence d'Onégèse, fut remise à Bérikh, qui dut accompagner l'ambassade jusqu'à Constantinople. Quoique les Romains s'en allassent comblés de politesses et de présents, attendu que chaque grand de la cour, sur l'invitation du roi, s'était empressé de leur offrir quelques objets précieux, tels que pelleteries, chevaux, tapis ou vêtements brodés, les incidents de leur voyage furent peu récréatifs et leur montrèrent, au sortir des festins et des fêtes, un côté plus sérieux du gouvernement d'Attila. A quelques journées de marche, ils virent crucifier un transfuge, saisi près de la frontière, et qu'on accusait d'être venu espionner pour le compte des Romains[259]. Un peu plus loin, ce furent deux captifs probablement romains qui s'étaient enfuis après avoir tué leur maître hun à la guerre: on les ramenait pieds et poings liés, et on profita du passage des ambassadeurs, comme d'une bonne occasion, pour clouer ces malheureux à un poteau et leur enfoncer dans la gorge un pieu aigu[260]. Leur compagnon de route, Bérikh, était d'ailleurs un vieux Hun de race primitive, sauvage, grossier, vindicatif. A propos d'une querelle survenue entre ses domestiques et ceux de l'ambassade, il reprit à Maximin un beau cheval qu'il lui avait donné, et ne cessa pas de murmurer tout le long du chemin[261]. Finalement, à peu de distance du Danube, sur les terres romaines, l'ambassade rencontra Vigilas, qui s'en allait tout joyeux vers le but de son voyage, en compagnie, comme il croyait, mais en réalité sous la garde d'Esla.

[Note 259: Captus est vir Scytha, qui a Romanis explorandi gratia in barbaram regionem descenderat, quem crucis supplicio affici Attilas præcepit. Prisc., _Exc. leg._, p. 69.]

[Note 260: Hos, immissis inter duo ligna uncis prædita capitibus, in cruce necarunt. Prisc., _loc. laud._, p. 70.]

[Note 261: Ut Istrum trajecimus, propter quasdam vanas causas, a servis ortas, nos inimicorum loco habuit; et primum quidem equum, quem Maximino dono dederat, ad se revocavit. Prisc., _ibid._]

Tel fut le premier acte de ce drame compliqué dont Attila faisait mouvoir les fils avec une si profonde astuce et une patience si opiniâtre. Il avait eu pendant deux mois entiers sous sa main les représentants d'un gouvernement qui conspirait contre sa vie, une ambassade dont le seul but était de le faire assassiner par les siens; il pouvait invoquer, pour se venger ou se défendre, le droit des nations qu'on violait si outrageusement contre lui; l'existence de tous ces Romains dépendait d'un signe de ses yeux, et ce signe, il ne le fit pas. Avec l'impartialité d'un juge prononçant dans une cause étrangère, il sépara l'innocent du coupable, sans vouloir remarquer qu'ils portaient tous deux la même tache originelle. S'il y avait dans cette conduite un sentiment d'équité naturelle incontestable, il s'y trouvait aussi un grand fonds d'orgueil, une haine superbe qui dédaignait les instruments pour remonter plus implacable jusqu'aux auteurs du crime. C'était à Théodose, à Chrysaphius, à l'honneur romain qu'il en voulait. Il jouissait de pouvoir mettre en parallèle, devant ce monde civilisé qui lui refusait le titre de roi comme à un chef de sauvages et le méprisait tout en le redoutant, la justice et les procédés du Barbare avec ceux de l'empereur romain.

Vigilas s'était hâté de terminer à Constantinople les affaires qui servaient de prétexte à son voyage. Toujours aveugle, toujours infatué de sa propre importance, il avait fini par l'inspirer aux autres. Chrysaphius, qui crut, d'après lui, le succès du complot assuré, doubla la somme à tout événement; l'interprète revenait donc avec 100 livres d'or renfermées dans une bourse de cuir[262]. Tout cela se passait sous l'œil attentif d'Esla, qui ne perdait aucun de ses mouvements depuis leur départ. Les serviteurs de l'ambassade hunnique n'étaient pas autre chose non plus que des gardiens qui tenaient le Romain prisonnier sans qu'il s'en doutât. De l'autre côté du Danube, la surveillance se resserra encore davantage. Vigilas amenait de Constantinople son propre fils âgé de dix-huit à vingt ans, qui avait été curieux de visiter le pays, et que, suivant toute apparence, l'interprète s'était fait adjoindre en qualité de second. Comme ils mettaient le pied dans la bourgade royale d'Attila, ils furent saisis tous les deux et traînés devant le roi; leurs bagages saisis également furent fouillés sous ses yeux, et l'on y trouva la bourse avec les 100 livres d'or bien pesées; A cette vue, Attila feignit la surprise et demanda à l'interprète ce qu'il voulait faire de tout cet or[263]? Celui-ci répondit sans embarras qu'il le destinait à l'entretien de sa suite et au sien, à l'achat de chevaux et de bêtes de somme dont il voulait faire provision pour ses missions, car il en avait perdu beaucoup sur les routes, et enfin à la rançon d'un grand nombre de captifs romains dont les familles l'avaient pris pour mandataire[264]. La patience d'Attila n'y tint plus. «Tu mens, méchante bête! s'écria-t-il d'une voix tonnante, mais tes mensonges ne tromperont personne; ils ne t'arracheront pas du châtiment que tu as mérité[265]. Non ce n'est pas pour ton entretien, ce n'est ni pour l'achat de chevaux et de mulets, ni pour la rançon de prisonniers romains que tu t'es muni d'une pareille somme; tu savais bien d'ailleurs que j'avais interdit absolument tout commerce, tout emploi d'argent dans mes États de la part des étrangers, lorsque tu étais ici avec Maximin[266].» A ces mots, il fit amener par ses gardes le fils de l'interprète et déclara qu'il allait lui faire passer une épée au travers du corps, si le père ne confessait pas à l'heure même à quel usage et à quel but étaient destinées ces cent livres d'or[267]. Vigilas, voyant son fils sous les épées nues, devint comme fou, et, tendant ses bras suppliants tantôt du côté des bourreaux, tantôt du côté d'Attila, il criait d'une voix déchirante: «Ne tuez pas mon fils, mon fils ignore tout; il est innocent, et moi je suis le seul coupable[268].» Alors il déroula de point en point la trame ourdie entre Chrysaphius et lui: comment l'idée de l'assassinat était venue au grand eunuque, et avait été approuvée d'Édécon, comment l'empereur en avait fait part à ses conseillers, et comment lui, Vigilas, à l'insu du reste de l'ambassade, avait été chargé de préparer l'exécution du complot, son entrevue avec Édécon le jour de son départ et tout ce qui s'était passé à Constantinople. Pendant qu'il parlait, Attila l'écoutait avec l'attention d'un juge et comparait dans ses souvenirs les détails qu'il entendait de la bouche de cet homme avec les révélations que lui avait faites Édécon, et il resta convaincu que l'interprète disait la vérité[269]. S'adoucissant peu à peu, il commanda de lâcher le fils et de tenir le père en prison jusqu'à ce qu'il eût disposé de son sort, de quelque manière que ce fût. On chargea de chaînes Vigilas et on le traîna dans un cachot. Quant au fils, Attila trouva bon de le renvoyer à Constantinople chercher une seconde fois cent livres d'or. «Obtiens cette somme, lui dit-il, car c'est le prix des jours de ton père,» et il fit partir en même temps que lui Oreste et Esla chargés d'instructions particulières pour l'empereur[270].

[Note 262: Centum auri libras quas a Chrysaphio acceperat. Prisc., _Exc. leg._, p. 70.]

[Note 263: Ex eo quæsivit, cujus rei gratia tantum auri asportasset.--Prisc., _Exc. leg._, p. 70.]

[Note 264: Ille respondit, ut suis et comitum suorum necessitatibus provideret: præterea ad redemptionem captivorum pecuniam paratam esse. Prisc., _ibid._, p. 71.]

[Note 265: Cui Attilas: «Sed neque jam, o turpis bestia, Vigilam appellans, ullum tibi tuis cavillationibus judicii subeundi patebit effugium: neque ulla satis ista et idonea causa erit, qua meritum supplicium evitare possis.» Prisc., _l. c._]

[Note 266: Longe enim major summa est, quam qua tibi sit opus ad sustentandam familiam, vel etiam quam impendas in emptionem equorum, vel jumentorum, vel liberationem captivorum, quam jamdudum Maximino, quum huc veniebat, interdixi. Prisc., _Exc. leg._, p. 71.]

[Note 267: Hæc dicens, filium Vigilæ ense occidi jubet, nisi pater, quem in usum et quam ab causam tantum auri advexisset, aperiret. Prisc., _ibid._]

[Note 268: Ad lacrymas conversus, jus implorare, et ensem in se mitti debere, non in filium, qui nihil commeruisset. _Id., l. c._]

[Note 269: Cum autem Attilas ex his, quæ Edecon sibi detexerat, Vigilam nihil mentitum perspiceret. Prisc., _Exc. leg._, p. 71.]

[Note 270: Filius in eam rem dimissus alias centum auri libras pro utriusque liberatione exsoluturus... _Id., l. laud_.]