Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe
Part 1
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HISTOIRE D'ATTILA ET DE SES SUCCESSEURS
I
PARIS.--IMPRIMERIE DE J. CLAYE RUE SAINT-BENOIT, 7.
HISTOIRE D'ATTILA ET DE SES SUCCESSEURS JUSQU'A L'ÉTABLISSEMENT DES HONGROIS EN EUROPE SUIVIE DES LÉGENDES ET TRADITIONS
PAR AMÉDÉE THIERRY MEMBRE DE L'INSTITUT
TOME PREMIER
PARIS DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS QUAI DES AUGUSTINS, 35
1856
Réservé de tous droits
PREMIÈRE PARTIE
HISTOIRE D'ATTILA
PRÉFACE
Amené, dans le cours de mes travaux sur la Gaule romaine, à m'occuper d'Attila et de son irruption au midi du Rhin en 451, j'ai été arrêté en quelque sorte malgré moi, par une curiosité indicible, devant l'étrange et terrible figure du roi des Huns; et je me suis mis à l'étudier avec ardeur. Mettant de côté la fantasmagorie de convention, qui a fait d'Attila pour presque tout le monde un personnage beaucoup plus légendaire qu'historique, j'ai voulu pénétrer jusqu'à l'homme et le peindre dans sa réalité, sinon tel que les contemporains l'ont vu, du moins tel qu'ils nous ont permis de l'entrevoir.
Cette entreprise ne m'a semblé ni impossible, ni trop téméraire, grâce aux précieux fragments de Priscus et à plusieurs chroniques du Ve siècle, qui répandent sur la physionomie du grand barbare une lumière franche et directe. La question pour moi était de saisir ses traits sur le vif, avant ce mirage que la poussière des siècles produit toujours entre une figure historique et la postérité, et qui fut plus complet pour lui que pour tout autre. Ici, j'avais un guide assuré, Priscus. On sait que ce savant grec, attaché à la mission que Maximin remplit près d'Attila en 449, par l'ordre de Théodose II, visita toute la Hunnie danubienne, séjourna parmi les Huns, et approcha même très-particulièrement d'Attila et de ses femmes; et que le récit de l'ambassade dont il faisait partie, nous a été conservé à peu près _in extenso_ dans la curieuse compilation des ambassades romaines. Mais ce qu'on ne sait pas assez, c'est que Priscus, homme de sens et d'esprit, observateur opiniâtre et fin, nous a laissé une narration aussi amusante qu'instructive, et qui nous prouve que les qualités qui immortalisèrent Hérodote n'étaient pas éteintes chez les voyageurs grecs du Ve siècle. Priscus a donc été le point de départ de cette étude.
Après les extraits de Priscus, et les chroniques très-résumées de Prosper d'Aquitaine et d'Idace, vient en premier ordre Jornandès, Visigoth d'origine et évêque de Ravenne, qui écrivit, vers 550, une histoire de ses compatriotes, les Goths, où il fait une large place à la peinture des Huns et de leur roi. C'est déjà un autre point de vue que celui de Priscus, un autre aspect de l'homme et de son temps. Envisagé ainsi rétrospectivement, à un siècle de distance et à travers les traditions des Goths, déjà fortement poétisées, si l'on me pardonne cette expression, Attila apparaît non pas plus grand que dans Priscus, mais plus sauvage; d'une barbarie plus forcée, plus théâtrale; il a beaucoup perdu de sa réalité historique. Le tableau de Jornandès a néanmoins un prix tout particulier aux yeux de l'histoire, c'est qu'il nous fait apercevoir le travail latent qui s'opérait dès lors au sein de la tradition germanique, et devait aboutir au cycle des poëmes teutons sur Attila.
Ces poëmes teutons et les légendes latines forment, avec les traditions venues d'Orient, la troisième source d'information sur Attila et sur les Huns. Les légendes des peuples latins, presque toutes ecclésiastiques, nous entraîneraient bien loin de l'histoire si on les prenait pour guides dans l'appréciation du rôle historique d'Attila. Le roi des Huns y paraît comme un personnage providentiel, un messie de douleur et de ruine, envoyé pour châtier les vices des Romains. Ce point de vue mystique domine tellement les faits, que l'homme s'efface pour faire place à un symbole, à un mythe, qui est le _fléau de Dieu_. Pourtant, ces légendes sont précieuses à plus d'un titre: elles nous donnent des détails sur les événements de la défense des Gaules et de l'Italie; elles témoignent du caractère religieux que prit, dès le principe, la guerre contre les Huns, et mettent en lumière des personnages importants omis par l'histoire ou simplement esquissés par elle, tels que la prophétesse Geneviève qui sauva Paris, Agnan, l'héroïque évêque d'Orléans, saint Loup de Troyes, saint Nicaise de Reims; et complètent les grandes figures d'Aëtius et de saint Léon.
Les chants traditionnels de la Germanie nous présentent un tout autre tableau. Attila, dépouillé progressivement de sa rudesse, finit par y jouer le même rôle que plus tard Charlemagne dans les poëmes et les romans dont le cycle porte son nom. Le formidable Attila devient un roi pacifique, hospitalier, bon homme même; un joyeux compagnon de fêtes, qui laisse à ses lieutenants germains le soin de distribuer des coups d'épée en son nom, et de travailler pour sa gloire. Toutefois, ses aventures domestiques et sa mort par la main d'une femme, conservent dans la version Scandinave un cachet de férocité sauvage. Les documents de ce genre sont nombreux et d'époques très-diverses. Le chant d'Hildebrand, qu'on croit être du VIIIe siècle, en ouvre la série; le fameux poëme des Nibelungen est l'un des derniers.
Quant aux traditions hongroises, qui sont, à mon avis, les plus curieuses de toutes par leur poésie originale et leurs conceptions souvent étranges, si elles servent peu à l'histoire d'Attila, elles nous font comprendre admirablement l'esprit des races auxquelles Attila appartenait et en particulier celui du peuple magyar, le dernier rameau des populations hunniques établies en Europe. Le héros de l'Orient s'y montre sous un jour tout nouveau et fort inattendu pour nous, Occidentaux. Attila est l'âme des nations hunniques: incarné au peuple hongrois, il revit dans son fondateur Almus, et dans son premier roi chrétien saint Étienne; fléau de Dieu quand les Huns sont païens, il se transforme en patriarche et en précurseur du christianisme quand le jour de leur conversion est arrivé. On voit combien est multiple l'Attila populaire, suivant le siècle et le peuple qui l'ont rêvé; et celui-là n'est guère moins curieux à étudier que l'Attila réel de l'histoire, car l'esprit humain, dans ses plus ardentes fantaisies, ne s'égare jamais sans raison, et l'on a pu dire, malgré l'apparente contradiction des mots, qu'il y a une vérité cachée au fond de chaque erreur. J'ai donc regardé comme le complément nécessaire d'une étude historique sur Attila, une étude correspondante sur les légendes et les traditions relatives à ce conquérant fameux. Dans ce dernier travail, qui terminera mon ouvrage, je passe successivement en revue les traditions des pays latins, celles des pays teutons, celles enfin qui proviennent ou paraissent provenir des nations orientales de race hunnique.
On a trop comparé l'empire d'Attila à ces violentes pluies d'orage qui, après avoir bouleversé la terre, s'écoulent aussitôt par les sillons qu'elles ont creusés, et disparaissent, sans rien laisser d'elles que des ruines. Cette métaphore cache une grave erreur de fait. L'empire d'Attila s'est dissous à sa mort par la discorde de ses fils et par le soulèvement de ses vassaux germains, mais les populations hunniques ne se sont ni dispersées, ni réfugiées en Asie; elles ont continué à occuper l'Europe orientale, et particulièrement la vallée du Bas-Danube, par groupes formidables qui composaient, réunis, un grand royaume. Les plus belliqueux des fils d'Attila gouvernèrent ce royaume et continuèrent la guerre contre les Romains; les autres firent leur soumission à l'empereur d'Orient, et reçurent de lui des cantonnements où ils se fixèrent avec leurs tribus. J'ai recherché dans l'histoire la destinée de chacun de ces descendants du fléau de Dieu, leur succession et les péripéties par lesquelles les Huns d'Europe ont passé de siècle en siècle. Cette nouvelle série de faits ne m'a point paru céder en importance générale à l'histoire du conquérant lui-même, et je l'ai exposée comme une suite naturelle de celle-ci, sous le titre d'_Histoire des fils et des successeurs d'Attila_.
Après le premier empire hunnique et le royaume créé de ses débris, les hordes hunniques se transforment; et l'on voit arriver du fond de l'Asie, sous le nom d'_Avars_ ou plutôt de _Ouar-Khouni_, une branche collatérale des Huns, qui fonde au nord du Danube une nouvelle domination, un second empire hunnique, presque égal en étendue au premier, non moins redouté des Romains, et qui posséda, dans la personne de son kha-kan Baïan, un digne émule d'Attila. Détruit par l'effort combiné des Franks, des Bulgares et des Slaves, ce second empire fait place à un troisième, l'empire hongrois, dont les Huns _Hunugars_ ou _Magyars_ jettent les fondements à la fin du IXe siècle et qui subsiste encore aujourd'hui.
L'histoire nous montre ainsi depuis le milieu du IVe siècle, dans les vallées moyenne et basse du Danube, une succession non interrompue de peuples hunniques perpétuant la tradition d'Attila. Cette permanence des Huns dans les contrées orientales et au cœur même de l'Europe n'est-elle qu'une question purement archéologique et spéculative? La guerre qui vient de s'achever répondra pour moi. Les vallées du Volga et du Don, les versants de l'Oural, les steppes de la mer Caspienne et de la mer Noire, contiennent encore les races qui vinrent au IVe siècle avec Balamir, au Ve avec Attila, au VIe avec les Avars, au IXe avec les Hongrois, occuper le centre de l'Europe et menacer surtout la Grèce. Il y a aujourd'hui quinze siècles que le cri, _à la ville des Césars!_ s'est fait entendre pour la première fois dans ces contrées sauvages, et depuis lors il n'a pas cessé d'y retentir. Les nations que les Finno-Huns ont déposées en Europe et qui se sont assimilées à nous par la culture des mœurs, resteront-elles toujours étrangères au mouvement qui emporte leurs frères? C'est le secret de l'avenir: mais on peut dire avec assurance qu'elles sont destinées à résoudre tôt ou tard le problème qui préoccupe le monde.
L'histoire des Huns se lie d'ailleurs à l'histoire de la France par plus d'un côté glorieux pour nous. Ces essaims destructeurs, à qui rien ne résistait, sont venus à deux reprises se briser contre nos armes. La même épée qui dans la main d'Aëtius fit reculer Attila sous les murs de Châlons et fixa le terme de ses victoires, l'épée gallo-franke reprise par Charlemagne, détruisit sur les bords de la Theïsse la seconde domination hunnique, et reporta les bornes de l'empire frank à la Save et au Pont-Euxin. Plus tard, et en des temps postérieurs à ceux où finissent mes récits, une dynastie française, issue de la famille de saint Louis, élève la Hongrie au plus haut point de prospérité et de grandeur qu'elle ait jamais atteint. Quoique ce dernier fait et bien d'autres que je pourrais citer restent en dehors du cadre tracé pour mon livre, ce lien historique entre les deux pays, ce choc ou ce rapprochement des deux races, à des époques si différentes, a doublé pour moi l'intérêt que peut présenter légitimement par elle-même une histoire aussi curieuse que celle des Huns.
Puisque je viens de toucher à des choses modernes en parlant de la Hongrie, qu'on me permette d'ajouter quelques mois sur le temps présent. Ce noble peuple magyar, si abattu qu'il paraisse, est encore plein de vie et de force, heureusement pour le monde européen. C'est lui qui veille aux portes de l'Europe et de l'Asie, qu'il en soit le gardien fidèle! Il y aurait mauvaise et fatale politique de la part d'une puissance civilisée, allemande et catholique, à vouloir étouffer une nationalité qui est sa sauvegarde du côté où s'agite une inépuisable passion de conquête, appuyée sur la barbarie. Mais, quoi qu'on ose faire, la Hongrie vivra pour des destinées dont la Providence n'a point voulu briser le moule. Nul peuple n'a traversé des vicissitudes plus amères; conquis par les Tartares, envahi par les Turks, opprimé vingt fois par les factions intérieures, et plus d'une fois aussi trahi par ses propres rois, il s'est relevé de toutes ses ruines fort et confiant en lui-même. Cette énergique vitalité qui maintient, depuis quinze siècles et malgré tant d'efforts conjurés, des peuples de sang hunnique aux bords de la Theïsse et du Danube, réside au fond de l'âme du Magyar et éclate jusque dans son orgueil froissé. La nation de saint Étienne, de Louis d'Anjou et des Hunyades, a prouvé qu'elle sait durer pour attendre les jours de gloire.
HISTOIRE D'ATTILA
CHAPITRE PREMIER
Origine des Huns.--Leur portrait.--Ils envahissent l'Europe orientale.--Chute de l'empire gothique d'Ermanaric; fuite des Visigoths vers le Danube.--Divisions politiques et querelles religieuses de ce peuple.--Ambassade d'Ulfila à l'empereur Valens.--L'empereur accorde aux Visigoths une demeure en Mésie, à la condition de se faire ariens.--Les Visigoths passent le Danube.--Conduite odieuse des préposés romains.--Misère des Visigoths; ils prennent les armes.--Bataille d'Andrinople; défaite des Romains et mort de Valens.--Sage politique de Théodose à l'égard des Visigoths.--Rufin les tire de leurs cantonnements de Mésie pour les jeter sur l'Occident.
375--412
Le nom d'Attila s'est conquis une place dans la mémoire du genre humain à côté des noms d'Alexandre et de César. Ceux-ci durent leur gloire à l'admiration, celui-là à la peur; mais, admiration ou peur, quel que soit le sentiment qui confère à un homme l'immortalité, ce sentiment, on peut en être sûr, ne s'adresse qu'au génie. Il faut avoir ébranlé bien violemment les cordes du cœur humain pour que les oscillations s'en perpétuent ainsi à travers les âges. Attila doit sa sinistre gloire moins encore au mal qu'il a fait qu'à celui qu'il pouvait faire, et dont le monde est resté épouvanté. Le catalogue malheureusement trop nombreux des ravageurs de la terre nous présente bien des hommes qui ont détruit davantage, et sur qui cependant ne pèse pas, comme sur celui-ci, l'éternelle malédiction des siècles. Alaric porta le coup mortel à l'ancienne civilisation en brisant le prestige d'inviolabilité qui couvrait Rome depuis sept cents ans; Genséric eut un privilége unique parmi ces priviléges de ruine, celui de saccager Rome et Carthage; Radagaise, la plus féroce des créatures que l'histoire ait classées parmi les hommes, avait fait vœu d'égorger deux millions de Romains au pied de ses idoles, et le nom de ces dévastateurs ne se trouve que dans les livres. Attila, qui échoua devant Orléans, qui fut battu par nos pères à Châlons, qui épargna Rome à la prière d'un prêtre, et qui périt de la main d'une femme, a laissé après lui un nom populaire, synonyme de destruction. Cette contradiction apparente frappe d'abord l'esprit lorsqu'on étudie ce terrible personnage. On aperçoit que l'Attila de l'histoire n'est point tout à fait celui de la tradition, qu'ils ont besoin de se compléter, ou du moins de s'expliquer l'un par l'autre, et encore faut-il distinguer des sources de tradition différentes: la tradition romaine, qui tient à l'action d'Attila sur les races civilisées, la tradition germanique, qui tient à son action sur les races barbares de l'Europe, et enfin la tradition nationale qui se maintient encore aujourd'hui parmi les peuples de sang hunnique, principalement en Europe.
Ces diverses traditions, sans se mêler à l'histoire qu'elles embarrassent et contrarient souvent, ont néanmoins leur place marquée près d'elle dans une étude sérieuse du caractère d'Attila. Pour apprécier à leur juste valeur le génie et la puissance de cet homme, il ne faut point isoler son histoire des événements qui l'ont suivie. La vie d'Attila, tranchée par un coup fortuit au moment fixé peut-être pour l'accomplissement de ses projets, n'est qu'un drame interrompu dont le héros disparaît, laissant le soin du dénoûment aux personnages secondaires. Ce dénoûment, c'est la clôture de l'empire romain d'Occident et le démembrement d'une moitié de l'Europe par ses fils, ses lieutenants, ses vassaux, ses secrétaires, devenus empereurs ou rois. A l'œuvre des comparses, on peut mesurer la grandeur du héros, et c'est ainsi que firent les contemporains. Mais, avant d'entreprendre ce récit, je dois exposer d'abord ce qu'étaient les Huns et les Goths, ces deux peuples ennemis, dont les luttes, commencées dans le monde barbare sur les bords du Don et du Dniéper, allèrent se continuer dans le monde romain sur ceux de la Marne et de la Loire, et furent la principale cause du morcellement de l'empire des Césars.
Quand on jette les yeux sur une carte topographique de l'Europe, on voit que la moitié septentrionale de ce continent est occupée par une plaine qui se déroule de l'Océan et de la mer Baltique à la mer Noire, et de là aux solitudes polaires. La chaîne des monts Ourals, du côté de l'est; celles des monts Carpathes et Hercyniens, du côté du midi, terminent cette immense plaine ouverte à toutes les invasions, et que la charrette l'été, le traîneau l'hiver, parcourent sans obstacle: c'est le grand chemin des nations entre l'Asie et l'Europe. Le Rhin et le Danube, voisins à leur source, opposés à leur embouchure, baignent le pied des deux dernières chaînes, et ferment le midi de l'Europe par une ligne de défense naturelle que des ouvrages faits de main d'homme peuvent aisément compléter. Reliés ensemble au moyen d'un rempart et garnis dans tout leur cours de camps retranchés et de châteaux, ces deux fleuves formaient au IVe siècle la limite séparative de deux mondes en lutte opiniâtre l'un contre l'autre. En deçà se trouvait la masse des nations romaines, c'est-à-dire civilisées, puisque Rome avait eu l'insigne honneur de confondre son nom avec celui de la civilisation; au delà, dans ces plaines sans fin, vivait éparpillée la masse des nations non romaines: en d'autres termes, et, suivant la formule du temps, le midi était _Romanie_, le nord _Barbarie_.
Les innombrables tribus composant le monde barbare pouvaient se grouper en trois grandes races ou familles de peuples qui aujourd'hui encore habitent généralement les mêmes contrées. C'étaient d'abord, en partant du midi, la famille des peuples germains ou teutons, ensuite celle des peuples slaves, et enfin à l'extrême nord, surtout au nord-est, où on la voyait pour ainsi dire à cheval entre l'Europe et l'Asie, la famille des peuples appelés par les Germains _Fenn_ ou _Finn_, Finnois, mais qui ne se reconnaissent pas eux-mêmes d'autre nom générique que _Suomi_[1] «les hommes du pays.» Dessinés jadis, avec assez de régularité, par zones transversales se dirigeant du sud-est au nord-ouest, les domaines de ces trois familles s'étaient mêlés successivement et se mêlaient chaque jour davantage par l'effet des migrations et des guerres de conquête. Au IVe siècle, le Germain occupait, outre la presqu'île scandinave et la partie du continent voisine de l'Océan et du Rhin, la rive gauche du Danube dans toute sa longueur, puis les plaines de la mer Noire jusqu'au Tanaïs ou Don, enserrant, comme dans les branches d'un étau, le Slave dépossédé d'une moitié de son patrimoine. Les nations finnoises, fort espacées à l'ouest et au nord, mais nombreuses et compactes à l'est autour du Volga et des monts Ourals, exerçaient sur le Germain et le Slave une pression dont le poids se faisait déjà sentir à l'empire romain. Une taille élancée et souple, un teint blanc, des cheveux blonds ou châtains, des traits droits, dénotaient dans le Slave et le Germain une parenté originelle avec les races du midi de l'Europe, et leurs idiomes, quoique formant des langues bien séparées, se reliaient à la souche commune des idiomes indo-européens. Au contraire, le Finnois trapu, au teint basané, au nez plat, aux pommettes saillantes, aux yeux obliques, portait le type des races de l'Asie septentrionale, dont il paraissait être un dernier anneau, et auxquelles il se rattachait par son langage. Quant à l'état social, le Germain, mêlé depuis quatre siècles aux événements de la Romanie, entrait dans une période de demi-civilisation, et semblait destiné à jouer plus tard le rôle de civilisateur vis-à-vis des deux autres races barbares. Le Slave, sans lien national, et toujours courbé sous des maîtres étrangers, vivait d'une vie abjecte et misérable, et le jour où il devait se montrer à l'Europe était encore loin de se lever, tandis que le Finnois, en contact avec les nomades féroces de l'Asie, engagé dans leurs guerres, soumis à leur action, se retrempait incessamment aux sources d'une barbarie devant laquelle toute barbarie européenne s'effaçait.
[Note 1: On trouve déjà dans Strabon le nom de _Zoumi_ appliqué à un peuple finnois.]
Quelques mots de Tacite nous révèlent seuls l'existence des nations finniques dans le nord de l'Europe antérieurement au IVe siècle[2]; elles y vivaient dans un état voisin de la vie sauvage, et nous ne connaissons que par les poésies mythiques du Kalewala et de l'Edda leurs luttes acharnées contre les populations scandinaves. A l'est, leur nom disparaît sous des dénominations de confédérations et de ligues qui, formées autour de l'Oural, agissaient tantôt sur l'Asie, tantôt sur l'Europe, mais plus fréquemment sur l'Asie. La plus célèbre de ces confédérations paraît avoir été celle des _Khounn_, _Hounn_[3], ou Huns, qui, au temps dont nous parlons, couvrait de ses hordes les deux versants de la chaîne ouralienne et la vallée du Volga. Elle y existait dès le second siècle de notre ère, puisqu'un géographe de cette époque, Ptolémée, nous signale l'apparition d'une tribu de Khounn parmi les Slaves du Dniéper, et qu'un autre géographe nous montre des Hounn campés entre la mer Caspienne et le Caucase, d'où leurs brigandages s'étendaient en Perse et jusque dans l'Asie Mineure[4]. On croit même retrouver dans les inscriptions cunéiformes de la Perse, ce nom terrible inscrit au catalogue des peuples vaincus par le grand roi. Qu'il nous suffise de dire qu'au IVe siècle la confédération hunnique s'étendait tout le long de l'Oural et de la mer Caspienne, comme une barrière vivante entre l'Asie et l'Europe, appuyant une de ses extrémités contre les montagnes médiques, tandis que l'autre allait se perdre, à travers la Sibérie, dans les régions désertes du pôle.
[Note 2: Fennis mira feritas, fœda paupertas: non arma, non equi, non penates; victui herba, vestitui pelles, cubile humus; sola in sagittis spes, quas, inopia ferri, ossibus asperant. Tacit., _Germ._, 46.--_Fenni_, _Finni_, Φίννοι.]
[Note 3: Χεῡντι, Χοὑννοι, Οῡννςι, _Hunni_, _Chunni_. La forte aspiration du _ch_ se retrouve fréquemment dans les auteurs latins du Ve et du VIe siècle.]
[Note 4: Μετκζὐ Βκστἑρνων καἰ Ροζαλάνων Χοῦνοι. Ptol. III. 5.--Dionys. Perieg. v. 730.]