Chapter 9
Elle se tut et ne nia pas. Non qu'elle sentît qu'il était désormais inutile de mentir. Au contraire, elle avait l'habitude de nier l'évidence, et, certes, elle avait trop le sens des hommes pour ignorer qu'en amour il n'y a pas de mensonge si grossier qu'ils ne puissent croire s'ils en ont envie. Mais cette fois, contre sa nature et son habitude, elle ne mentit pas. Elle avait peur d'offenser le mort. Elle pensait que le renier ce serait lui faire tort, lui retrancher sa part, l'irriter. Elle se tut, craignant de le voir venir s'accouder à la table avec son rire fixe et sa tête trouée, et de l'entendre dire de sa voix plaintive: «Félicie, tu n'as pas oublié, pourtant, notre petite chambre de la rue des Martyrs!...»
Ce que, depuis sa mort, il était devenu pour elle, elle n'aurait pu le dire, tant c'était hors de ses croyances et contraire à sa raison et tant les mots qui l'eussent exprimé lui semblaient vieux, ridicules et hors d'usage. Mais, d'une hérédité lointaine ou plutôt de quelques récits entendus dans son enfance, elle tirait le sentiment confus qu'il était au nombre de ces morts qui tourmentaient autrefois les vivants et qu'exorcisaient les prêtres: car, en pensant à lui, elle commençait instinctivement le signe de la croix et ne s'arrêtait que pour ne pas paraître ridicule.
Ligny, la voyant triste et troublée, se reprocha ses paroles dures et inutiles, et, dans le moment même où il se les reprochait, il en ajoutait d'aussi dures et d'aussi inutiles:
--Tu m'avais pourtant dit que ce n'était pas vrai!
Elle répondit avec ferveur:
--C'est que je voulais, vois-tu, que ce ne fût pas vrai.
Elle ajouta:
--Ah! mon chéri, depuis que je suis à toi, je t'assure bien que je n'ai pas été à un autre. Je n'y ai pas de mérite: ça me serait impossible.
Comme les jeunes animaux, elle avait besoin de gaieté. Le vin, qui brillait dans son verre ainsi que de l'ambre liquide, fut une joie pour ses yeux et elle en mouilla sa langue avec volupté. Elle s'intéressa aux plats qu'on lui servait, et surtout aux pommes soufflées, semblables à des ampoules d'or. Puis elle observa les déjeuneurs attablés dans la salle et s'amusa d'eux, leur prêtant, sur leur mine, des sentiments ridicules ou des passions grotesques. Elle remarquait les regards malveillants que lui jetaient les femmes, et les efforts que faisaient les hommes pour lui paraître beaux et considérables. Et elle fit une réflexion générale:
--Robert, as-tu remarqué que les gens ne sont jamais naturels? Ils ne disent pas une chose parce qu'ils la pensent. Ils la disent parce qu'ils croient que c'est celle-là qu'il fallait dire. Cette habitude les rend très ennuyeux. Et il est extrêmement rare de trouver quelqu'un de naturel. Toi, tu es naturel.
--En effet, je ne crois pas être poseur.
--Tu poses comme les autres. Mais tu poses dans ta nature. Je vois bien quand tu veux m'épater...
Elle lui parla de lui-même, et, ramenée par le cours involontaire de ses idées au drame de Neuilly, elle demanda:
--Ta mère ne t'a rien dit?
--Non.
--Elle a su, pourtant...
--C'est probable.
--Est-ce que tu t'entends bien avec elle?
--Mais oui!
--On dit qu'elle est encore très belle, ta mère. Est-ce vrai?
Il ne répondit pas et essaya de changer la conversation. Il n'aimait pas que Félicie lui parlât de sa mère ni s'occupât de sa famille. Monsieur et madame de Ligny jouissaient de la plus haute considération dans la société parisienne. M. de Ligny, diplomate d'origine et de carrière, était en soi très honorable. Il l'était même avant que de naître par les services diplomatiques que ses ancêtres avaient rendus à la France. Son bisaïeul avait signé l'abandon de Pondichéry à l'Angleterre. Madame de Ligny vivait très correctement avec son mari. Mais, sans aucune fortune, elle menait grand train et ses toilettes étaient une des dernières gloires de la France. Elle recevait dans son intimité un ancien ambassadeur. Le vieillard, son âge, sa situation, ses opinions, ses titres, sa grande fortune rendaient cette liaison respectable. Madame de Ligny tenait à distance les dames de la République, et leur donnait, quand il lui plaisait, des leçons de convenances. Elle n'avait rien à redouter de l'opinion élégante. Robert savait qu'elle était respectable aux gens du monde. Mais il craignait toujours qu'en parlant d'elle, Félicie ne le fît pas avec toute la réserve nécessaire. Il avait peur que, n'étant pas du monde, elle ne dît ce qu'il ne fallait pas dire. Il avait tort: Félicie ne connaissait pas la vie intime de madame de Ligny; et, si elle l'avait connue, elle ne l'aurait pas blâmée. Cette dame lui inspirait une curiosité naïve et une admiration mêlée de crainte. Son amant ne voulant pas lui parler de sa mère, elle voyait dans cette réserve une morgue aristocratique et même une marque de mésestime qui révoltaient son orgueil de fille libre et de plébéienne. Elle lui disait avec aigreur: «Je peux bien te parler de ta mère.» La première fois, elle avait ajouté: «La mienne la vaut bien.» Mais elle s'était aperçue que c'était commun, et elle ne le disait plus.
Maintenant la salle était vide.
Elle regarda sa montre, et, voyant qu'il était trois heures:
--Il faut que je file. On répète _la Grille_, cet après-midi. Constantin Marc doit être déjà au théâtre... En voilà encore un drôle de garçon! Il raconte que, dans le Vivarais, il culbute toutes les femmes. Et il est si timide qu'il n'ose seulement pas causer avec Fagette et Falempin. Je lui fais peur. Ça m'amuse.
Elle était si lasse qu'elle n'avait pas le courage de se lever.
--C'est bizarre! on dit partout que je suis engagée aux Français. Ce n'est pas vrai. Il n'en est même pas question... Bien sûr que je ne pourrai pas rester indéfiniment où je suis. A la longue, on s'abrutirait là dedans. Mais rien ne presse. J'ai un grand rôle à créer dans _la Grille_. On verra après. Ce que je demande, moi, c'est à jouer la comédie. Je n'ai pas envie d'entrer aux Français pour n'y rien faire.
Tout à coup, regardant devant elle avec des yeux pleins d'épouvante, elle se rejeta en arrière, pâlit et poussa un cri aigu. Puis ses paupières battirent, et elle murmura qu'elle étouffait.
Robert lui ouvrit son corsage et lui mouilla les tempes d'un peu d'eau.
Elle dit:
--Un prêtre! j'ai vu un prêtre... Il était en surplis... Ses lèvres remuaient et ne faisaient pas de bruit... Il m'a regardée.
Il tâcha de la rassurer:
--Voyons, ma chérie, comment veux-tu qu'un prêtre, un prêtre en surplis, passe dans le restaurant?
Elle écoutait, docile, et se laissait persuader:
--Tu as raison, tu as raison, je sais bien.
Très vite, dans sa petite tête, les illusions se dissipaient. Elle était née deux cent trente ans après la mort de Descartes, dont elle n'avait jamais entendu parler, et qui lui avait pourtant enseigné l'usage de la raison, comme aurait dit le docteur Socrate.
A six heures, Robert la prit, au sortir de la répétition, sous les arcades et l'emmena en voiture.
Elle demanda:
--Où allons-nous?
Il hésita un peu.
--Tu ne veux pas retourner là-bas, dans notre maison?
Elle se récria:
--Ah! non, par exemple! Jamais!
Il lui répondit qu'il l'avait pensé, qu'il chercherait autre chose: un petit rez-de-chaussée à Paris; qu'en attendant, pour aujourd'hui, ils se contenteraient d'un logis de hasard.
Elle le regarda, les yeux fixes et lourds, l'attira violemment à elle, et lui brûla l'oreille et le cou du souffle de son désir. Puis ses bras se détachèrent, elle retomba molle et triste à son côté.
Quand le fiacre s'arrêta:
--Tu ne m'en voudras pas, n'est-ce pas? mon Robert, de ce que je vais te dire: Pas aujourd'hui... demain...
Elle avait jugé nécessaire de faire ce sacrifice au mort jaloux.
XII
Le lendemain, il la mena dans une chambre meublée, qu'il avait choisie banale, mais gaie, au premier étage d'un hôtel donnant sur un square, près de la Bibliothèque. Au milieu du square s'élevait, soutenue par des nymphes robustes, la vasque d'une fontaine. Les allées bordées de lauriers et de fusains étaient désertes et, de la place peu fréquentée, on entendait le murmure énorme et rassurant de la ville. La répétition avait fini très tard. Quand ils entrèrent dans la chambre, la nuit, déjà plus lente à venir en cette saison de neiges fondues, commençait d'assombrir les tentures. Les grandes glaces de l'armoire et de la cheminée s'emplissaient de lueurs vagues et d'ombres.
Elle ôta sa veste de fourrure, alla regarder à la fenêtre, entre les rideaux, et dit:
--Robert, les marches du perron sont mouillées.
Il lui répondit qu'il n'y avait pas de perron, mais le trottoir et la chaussée, puis un autre trottoir et la grille du square.
--Tu es une Parisienne, tu connais bien cette place. Il y a au milieu, dans les arbres, une fontaine monumentale, avec des femmes énormes qui n'ont pas des seins aussi jolis que les tiens.
Dans son impatience, il l'aida à défaire sa robe de drap. Mais il ne trouvait pas les agrafes et s'égratignait aux épingles.
Il dit:
--Je suis maladroit.
Elle répondit en riant:
--Bien sûr que tu n'es pas aussi habile que madame Michon!... Ce n'est pas tant la maladresse; mais tu as peur de te piquer. Les hommes, c'est lâche. Tandis que les femmes, il faut bien qu'elles s'habituent à souffrir... C'est vrai! une femme, ça a mal presque tout le temps.
Il ne remarqua pas qu'elle était pâle, avec un cercle d'ombre autour des yeux. Il la désirait trop et ne la voyait plus.
Il lui dit:
--Elles sont très sensibles à la douleur, elles sont aussi très sensibles au plaisir... Connais-tu Claude Bernard?
--Non!
--C'était un grand savant. Il a dit qu'il n'hésitait pas à reconnaître à la femme la suprématie dans le domaine de la sensibilité physique et morale.
Nanteuil en dégrafant son corset:
--S'il a voulu dire par là que toutes les femmes sont sensibles, c'est un rude cornichon. Il aurait fallu lui envoyer Fagette, et il aurait vu s'il est facile d'en obtenir quoi que ce soit, dans le domaine... comment dit-il ça?... de la sensibilité physique et morale.
Et elle ajouta, avec un orgueil très doux:
--Ne t'y trompe pas, mon Robert, des femmes comme moi, il n'y en a pas des tas.
Comme il l'attirait dans ses bras, elle se dégagea:
--Tu me retardes.
Puis, assise et repliée sur elle-même pour défaire ses bottines.
--Tu ne sais pas? Le docteur Socrate m'a raconté, l'autre jour, qu'il avait eu une apparition. Il a vu un ânier qui avait assassiné une petite fille. J'ai rêvé cette nuit, de cette histoire-là, seulement dans mon rêve, je ne savais jamais si l'ânier était un homme ou une femme. Ce qu'il était embrouillé, mon rêve!... A propos du docteur Socrate, devine de qui il est l'amant... de la dame qui tient le cabinet de lecture de la rue Mazarine. Elle n'est plus très jeune, mais elle est très intelligente. Est-ce que tu crois qu'il la trompe?... J'ôte mes bas, c'est plus convenable. Et elle lui conta une histoire de théâtre:
--Je crois que, décidément, je ne resterai pas longtemps à l'Odéon.
--Pourquoi?
--Tu vas voir. Pradel m'a dit aujourd'hui, avant la répétition: «Ma petite Nanteuil, il n'y a jamais rien eu entre nous. C'est ridicule...» Il a été très convenable, mais il m'a fait comprendre que nous étions, l'un vis-à-vis de l'autre, dans une situation irrégulière qui ne pouvait se prolonger indéfiniment... Parce que tu sais que Pradel a établi une règle. Autrefois il choisissait parmi ses pensionnaires. Il avait des favorites, on criait. Maintenant, pour la bonne administration du théâtre, il les prend toutes, même celles qui ne lui plaisent pas, même celles qui lui déplaisent. Il n'y a plus de favorites. Tout va bien. Ah! c'est un vrai directeur, cet homme-là.
Comme Robert, dans le lit, écoutait sans rien dire, elle alla le secouer:
--Alors, ça te serait égal que je me mette avec Pradel?
--Non, ma chérie, non ça ne me serait pas égal. Mais ce n'est pas ce que je dirais qui l'empêcherait.
Penchée sur lui, elle lui donnait des caresses ardentes, en forme de menaces et de châtiment, et elle lui criait:
--Tu ne m'aimes donc pas, que tu n'es pas jaloux? Je veux que tu sois jaloux.
Puis, brusquement, elle s'éloigna de lui, et, retenant sur son épaule gauche la chemise qui avait glissé sous le sein droit, elle s'attarda devant la table de toilette et demanda avec inquiétude:
--Robert, tu n'as rien apporté ici de l'autre chambre?
--Rien.
Alors, doucement, timidement, elle se coula dans le lit. Mais, à peine y était-elle étendue, qu'elle s'accouda à l'oreiller, et, le cou tendu, la bouche entr'ouverte, écouta. Il lui semblait entendre ce bruit léger de pas dans le sable qu'elle avait entendu dans la maison du boulevard de Villiers. Elle courut à la fenêtre, vit l'arbre de Judée, la pelouse, la grille. Sachant ce qu'elle allait voir encore, elle voulut se cacher la tête dans les mains. Mais elle ne put soulever les bras, et le visage de Chevalier se dressa devant elle.
XIII
Elle était rentrée chez elle avec une fièvre ardente. Robert, ayant dîné en famille regagna son grenier. Dans l'état où Nanteuil l'avait laissé, il était agacé et de très mauvaise humeur.
Sa chemise et son habit, préparés sur le lit par le valet de chambre, avaient l'air de l'attendre dans une attitude domestique et servile. Il commença de s'habiller avec une vivacité un peu rageuse. Il était impatient de sortir. Il ouvrit son œil-de-bœuf, écouta la rumeur de la ville et vit au-dessus des toits la lueur que faisait Paris dans le ciel. Il aspira toute la chair amoureuse amassée, par cette nuit d'hiver, dans les théâtres et les grands cabarets, les cafés-concerts et les bars.
Irrité de ce que Félicie avait déçu son désir, il était décidé à se contenter ailleurs, et, ne se sentant point de préférence, il se croyait seulement embarrassé de choisir; mais il s'aperçut bientôt qu'il n'avait envie d'aucune des femmes qu'il connaissait et qu'il n'avait même pas envie des inconnues. Il ferma sa fenêtre et s'assit devant le feu.
C'était un feu de coke: madame de Ligny, qui portait des manteaux de vingt-cinq mille francs, économisait sur la table et les feux. Elle ne souffrait pas qu'on brûlât du bois dans les chambres.
Il réfléchit à ses affaires dont, jusque-là, il s'était peu soucié, à la carrière où il était entré et qu'il voyait obscure devant lui. Le ministre était grand ami de sa famille. Montagnard cévenol, nourri de châtaignes, ses yeux éblouis clignaient aux tables fleuries. Trop fin pourtant et trop habile pour ne pas garder sur la vieille aristocratie qui l'accueillait l'avantage des dures volontés et des refus hautains. Ligny le connaissait et n'attendait de lui nulle faveur. En cela plus perspicace que sa mère, qui se croyait quelque pouvoir sur ce petit homme noir et velu, submergé par ses jupes impérieuses, chaque jeudi, du salon à la table. Il le jugeait désobligeant. Et puis il y avait quelque chose entre eux. Robert, par malchance, avait précédé son ministre dans l'intimité d'une personne que celui-ci aimait jusqu'à l'absurdité, madame de Neuilles, une femme galante. Et il croyait voir que le petit homme velu s'en doutait et l'en regardait de travers. Enfin il s'était fait au quai d'Orsay l'idée que les ministres ne peuvent et ne veulent jamais grand'chose. Mais il n'exagérait rien et croyait très possible de se faire attacher au cabinet. Jusqu'ici ç'avait été son désir. Il tenait beaucoup à ne pas quitter Paris. Sa mère, au contraire, eût préféré qu'il allât à La Haye, où un poste de troisième secrétaire était vacant. Maintenant il se décidait tout à coup pour La Haye. «Je partirai, se dit-il. Le plus tôt sera le meilleur.» Sa résolution prise, il en examina les motifs. D'abord, c'était excellent pour son avenir. Ensuite, le poste de La Haye était agréable. Un camarade, qui l'avait occupé, vantait l'hypocrisie délicieuse de la petite capitale endormie, où tout était machiné, truqué pour l'agrément du corps diplomatique. Il considéra même que La Haye était l'auguste berceau d'un nouveau droit international, et il alla jusqu'à décrocher cette raison qu'il ferait plaisir à sa mère. Après quoi il s'aperçut qu'il voulait partir seulement à cause de Félicie.
Il eut sur elle des pensées qui n'étaient pas bienveillantes. Il la savait menteuse et peureuse, méchante pour ses amies. Il avait la preuve qu'elle aimait les plus sales cabots ou que, tout au moins, elle s'en arrangeait. Il n'était pas certain qu'elle ne le trompât pas, non qu'il eût rien découvert de suspect dans la vie qu'elle menait, mais parce qu'il doutait raisonnablement de toutes les femmes. Il se représenta tout le mal qu'il savait d'elle et se persuada que c'était une petite rosse; et, sentant qu'il l'aimait, il pensa qu'il l'aimait seulement parce qu'elle était très jolie. Cette raison lui parut bonne, mais, en y regardant, il s'aperçut qu'elle n'expliquait rien; qu'il aimait cette fille, non parce qu'elle était très jolie, mais parce qu'elle était jolie d'une certaine manière, parce qu'elle l'était à sa façon, étrangement, qu'il l'aimait pour ce qu'il y avait en elle de rare et d'incomparable, parce qu'enfin c'était une merveilleuse chose d'art et de volupté, un joyau vivant d'un prix inestimable. Alors, se sentant faible, il pleura, il pleura sa liberté perdue, sa pensée captive, son âme troublée, sa chair et son sang dévoués à un petit être faible et perfide.
A regarder le coke rouge dans la grille de la cheminée, il s'était brûlé les yeux. Il les ferma de douleur et vit, sous ses paupières closes, des nègres qui s'agitaient dans un tumulte obscène et sanglant. Tandis qu'il cherchait de quel livre de voyages, lu dans des années d'adolescence, sortaient ces noirs, il les vit diminuer, se résoudre en points imperceptibles et disparaître dans une Afrique rouge, qui peu à peu représenta la blessure aperçue à la lueur d'une allumette la nuit du suicide. Il songea:
--Cet imbécile de Chevalier. Je n'y pensais guère.
Tout à coup, sur ce fond de sang et de flamme parut la forme cambrée de Félicie, et il sentit en lui se tendre un désir cruel et chaud.
XIV
Il l'alla voir le lendemain, dans le petit appartement du boulevard Saint-Michel. Ce n'était pas son habitude. Il n'aimait guère à se rencontrer avec madame Nanteuil, qui était pourtant à son égard très polie et même obséquieuse, mais qui l'ennuyait et le gênait.
Ce fut elle qui le reçut dans le salon modique. Elle le remercia de l'intérêt qu'il portait à la santé de Félicie, l'instruisit que la pauvre enfant avait été, la veille au soir, agitée et souffrante, mais qu'elle allait mieux.
--Elle travaille son rôle, dans sa chambre. Je vais l'avertir que vous êtes ici. Elle sera bien contente de vous voir, monsieur de Ligny. Elle sait que vous l'aimez bien. Et les vrais amis sont rares, surtout dans le monde du théâtre.
Robert observait madame Nanteuil avec une attention qu'il ne lui avait pas encore prêtée. Il cherchait à voir en elle la figure que sa fille aurait plus tard. Volontiers il lisait en passant sur le visage des mères la bonne aventure des filles. Et cette fois il déchiffrait obstinément les traits et les formes de cette dame comme une intéressante prophétie. Il n'y lut rien qui fût de mauvais augure, ni de bon. Madame Nanteuil, grasse, le teint reposé, la peau fraîche, n'était pas désagréable, dans le mol empâtement de ses chairs. Mais sa fille ne lui ressemblait pas du tout.
La voyant toute calme et placide, il lui dit:
--Vous n'êtes pas nerveuse, vous?
--Je ne l'ai jamais été. Ma fille ne tient pas de moi. C'est tout le portrait de son père. Il était délicat, sans avoir une mauvaise santé. Il est mort d'une chute de cheval... Vous prendrez bien une tasse de thé, monsieur de Ligny.
Félicie entra. Les cheveux répandus sur les épaules, elle était enveloppée d'un peignoir de laine blanche, retenu très lâche à la taille par une grosse cordelière de passementerie, et traînait ses mules rouges; elle avait l'air d'un enfant. L'ami de la maison, Tony Meyer, marchand de tableaux, quand il la voyait dans ce vêtement, d'aspect un peu monacal, l'appelait frère Ange de Charolais, parce qu'il lui trouvait de la ressemblance avec un portrait de Nattier représentant mademoiselle de Charolais dans l'habit franciscain. Robert restait surpris et muet devant cette fillette.
--C'est gentil à vous, fit-elle, d'être venu prendre de mes nouvelles. Je vous remercie. Je vais mieux.
--Elle travaille beaucoup, elle travaille trop, dit madame Nanteuil. Son rôle de _la Grille_ la fatigue.
--Mais non, maman.
On parla théâtre, et la conversation fut pauvre.
Dans un silence, madame Nanteuil demanda à M. de Ligny s'il recherchait toujours les vieilles gravures de modes.
Félicie et Robert la regardèrent sans comprendre. Ils lui avaient naguère parlé de gravures de modes pour expliquer des rendez-vous qu'ils n'avaient pu cacher. Mais ils n'y songeaient plus. Depuis lors, un morceau de la lune, comme disait le vieil auteur, était tombé dans leur amour; seule, madame Nanteuil, en son respect profond des fictions, se rappelait:
--Ma fille m'a dit que vous aviez beaucoup de ces gravures anciennes et qu'elle y trouvait des idées pour ses costumes.
--Parfaitement, madame, parfaitement.
--Venez, monsieur de Ligny, dit Félicie. Je voudrais vous montrer un projet de costume pour Cécile de Rochemaure.
Et elle l'entraîna dans sa chambre.
C'était une petite chambre tendue de papier fleuri, meublée d'une armoire à glace, de deux chaises de crin et d'un lit de fer à courtepointe de piqué blanc, surmonté d'un bénitier et d'un rameau de buis.
Elle lui donna un long baiser sur la bouche.
--Je t'aime, tu sais!
--C'est bien sûr?
--Oh! oui. Et toi?
--Moi aussi je t'aime. Je n'aurais pas cru que je t'aimerais autant.
--Alors, c'est venu après.
--Ça vient toujours après.
--C'est vrai, ce que tu dis là, Robert. Avant on ne sait pas.
Elle secoua la tête.
--J'ai été bien malade hier.
--Tu as vu Trublet? Qu'est-ce qu'il t'a dit?
--Il m'a dit que le repos, le calme m'était nécessaire... Mon chéri, il faudra que nous soyons raisonnables une quinzaine de jours encore. Ça t'ennuie?
--Mais oui.
--Moi aussi, ça m'ennuie. Mais qu'est-ce que tu veux?...
Il fit deux ou trois tours, furetant dans les coins. Elle le regardait avec un peu d'inquiétude, craignant qu'il ne l'interrogeât sur ses pauvres bijoux et ses pauvres bibelots, cadeaux modestes, mais dont on ne peut pas toujours expliquer l'origine. On dit ce qu'on veut, bien sûr, mais on peut se couper, avoir des ennuis, et vraiment ça n'en vaut pas la peine. Elle détourna son attention.
--Robert, ouvre ma boîte à gants.
--Qu'est-ce qu'il y a dans ta boîte à gants?
--Les violettes que tu m'as données la première fois. Mon chéri, ne me quitte pas. Ne t'en va pas!... Quand je pense que tu peux t'en aller d'un jour à l'autre dans des pays étrangers, à Londres, à Constantinople, je deviens folle.
Il la rassura, lui dit qu'on avait pensé l'envoyer à La Haye. Mais qu'il n'irait pas, qu'il se ferait attacher au cabinet du ministre.
--Tu me promets?
Il promit sincèrement. Et elle devint très gaie.
Lui montrant la petite armoire à glace:
--Vois-tu, mon chéri, c'est là que j'étudie mon rôle. Quand tu es venu, je travaillais ma scène du quatre. Je profite de ce que je suis seule pour chercher le ton juste. Je tâche de dire large et fondu. Si j'écoutais Romilly, je détaillerais et ce serait mesquin. J'ai à dire: «Je ne vous crains pas.» C'est le grand effet du rôle. Sais-tu comment Romilly voudrait que je dise: «Je ne vous crains pas.» Je vais t'expliquer. Je mets la main sous le nez, j'écarte les doigts et je dis un mot à chaque doigt, séparément, sur un ton particulier, avec une physionomie spéciale: «Je, ne, vous, crains, pas», comme si je montrais les marionnettes! Un peu plus, je mettrais à tous mes doigts un petit chapeau en papier. C'est fin, c'est spirituel, crois-tu?
Puis, soulevant ses cheveux et découvrant son front courageux:
--Je vais te montrer comment je fais ça.