Chapter 8
--... Monsieur de Ligny? Il était assidu chez moi bien avant de connaître Nanteuil. Il me regardait des heures entières, avec des yeux passionnés, sans oser rien me dire. Je le recevais volontiers parce qu'il était très convenable. C'est une justice à lui rendre: il a d'excellentes manières. Il se montrait aussi réservé que possible. Enfin, un jour, il me déclara qu'il était amoureux fou de moi. Je lui répondis que, puisqu'il me parlait sérieusement, je ferais de même; que j'éprouvais un vrai chagrin de le voir dans cet état; que, chaque fois que pareille chose arrivait, j'en étais vivement contrariée; que j'étais une femme sérieuse, que j'avais arrangé ma vie et que je ne pouvais rien pour lui. Il était désespéré. Il m'annonça, qu'il partait pour Constantinople, qu'il ne reviendrait plus. Il ne se décidait ni à rester ni à s'en aller. Il tomba malade. Nanteuil, qui croyait que je l'aimais et que je voulais le garder, se donna tout le mal possible pour me le prendre. Elle lui fit des avances folles. Je la trouvais parfois un peu ridicule, mais, comme vous pensez bien, je ne faisais aucun obstacle à ses projets. De son côté, monsieur de Ligny, pour me donner du regret, du dépit, que sais-je? dans l'espoir de me rendre jalouse, répondait très clairement aux avances de Nanteuil. Voilà comment ils se mirent ensemble. J'en fus enchantée. Nanteuil et moi, nous sommes les meilleures amies du monde.
Madame Doulce, entre la haie des curieux, descendait lentement les degrés et se donnait l'illusion d'entendre la foule murmurer: «C'est la Doulce!»
Elle saisit Nanteuil au passage, la pressa sur son cœur, et dans un beau mouvement de charité chrétienne, l'enveloppa de son manteau, en disant avec des sanglots:
--Essaie de prier, mon enfant, et prends cette médaille. Elle a été bénie par le pape. C'est un père dominicain qui me l'a donnée.
Madame Nanteuil, un peu essoufflée, mais qui rajeunissait depuis qu'elle recommençait d'aimer, sortit la dernière. Durville lui serra la main.
--Ce pauvre Chevalier! murmura-t-il.
--Ce n'était pas une mauvaise nature, répondit madame Nanteuil. Mais il a manqué de tact. Un homme du monde ne se suicide pas de cette manière. Ce garçon n'avait pas d'éducation.
Le corbillard se mit en mouvement dans l'ombre colossale du Panthéon et descendit la rue Soufflot, bordée de librairies. Les camarades de Chevalier, les employés du théâtre, le directeur, le docteur Socrate, Constantin Marc, quelques journalistes et quelques curieux suivirent. Le clergé et les actrices prirent place dans les voitures. Nanteuil, malgré l'avis contraire de madame Doulce, suivit avec Fagette dans un coupé de place.
Le temps était beau. On causait familièrement derrière le corbillard.
--Mais c'est au diable bouilli, le cimetière!
--Montparnasse? Trente minutes au plus.
--Tu sais que Nanteuil est engagée à la Comédie-Française?
--Est-ce que nous répétons aujourd'hui? demanda Constantin Marc à Romilly.
--Certainement, à trois heures, au foyer. Nous répétons jusqu'à cinq heures. Ce soir, je joue; demain, je joue; dimanche, je joue en matinée et le soir... Nous autres comédiens, nous n'avons jamais fini, il faut toujours recommencer, toujours donner de sa personne...
Le poète Adolphe Meunier lui mit la main sur l'épaule:
--Ça va bien, Romilly?
--Et vous, Meunier?... Toujours pousser le rocher de Sisyphe. Et ce ne serait rien. Mais le succès ne dépend point que de nous. Si la pièce est mauvaise et tombe, tout ce que nous y avons mis, notre travail, notre talent, un morceau de notre vie s'écroule avec... Et ce que j'en ai vu de ces éboulements! Que de fois la pièce s'est abattue sous moi, comme une rosse, et m'a fichu par terre! Ah! si l'on n'était puni que de ses fautes!...
--Mon cher Romilly, répliqua vivement Meunier, croyez-vous que notre fortune, à nous auteurs dramatiques, ne dépende pas des comédiens autant que de nous-mêmes? Croyez-vous que jamais ils ne jettent bas, par leur imprudence ou leur maladresse, une œuvre qui s'élançait de haut vol? Est-ce que nous aussi, comme le légionnaire de César, nous ne sommes pas saisis de trouble et d'angoisse à cette pensée que notre sort n'est pas assuré par notre propre valeur, mais qu'il dépend de ceux qui combattent avec nous?
--C'est la vie, cela! dit Constantin Marc. En toute entreprise, partout et toujours, nous payons pour les fautes des autres.
--Il n'est que trop vrai, reprit Meunier, qui venait de voir tomber son drame lyrique de _Pandolphe et Clarimonde_. Mais cette iniquité nous révolte.
--Elle ne doit nullement nous révolter, répliqua Constantin Marc. Il y a une loi sacrée qui gouverne le monde, à laquelle nous devons obéir, que nous devons adorer, c'est l'injustice, l'auguste, la sainte injustice. Elle est bénie partout sous les noms de bonheur, fortune, génie et grâce. C'est une faiblesse de ne pas la reconnaître et la vénérer sous son vrai nom.
--C'est bizarre, ce que vous dites là! fit le doux Meunier.
--Réfléchissez, reprit Constantin Marc. Vous aussi, vous êtes du parti de l'injustice, puisque vous recherchez les honneurs, et que vous voulez raisonnablement étouffer vos concurrents, désir naturel, injuste et légitime. Connaissez-vous rien de plus stupide et de plus odieux que ces gens que nous avons vu réclamer la justice? L'opinion publique, qui n'est pourtant pas bien intelligente, le sens commun, qui n'est pourtant pas un sens supérieur, a senti qu'ils étaient au rebours de la nature, de la société, de la vie.
--Certainement, dit Meunier, mais la justice...
--La justice n'est que le rêve de quelques imbéciles. L'injustice, c'est la pensée même de Dieu. La doctrine du péché originel suffirait seule à me rendre chrétien, et la doctrine de la grâce renferme en elle toutes les vérités humaines et divines.
--Vous avez la foi? demanda respectueusement Romilly.
--Je n'ai pas la foi, mais je voudrais l'avoir. Je la considère comme le bien le plus précieux dont on puisse jouir en ce monde. A Saint-Bartholomé, je vais à la messe tous les dimanches et fêtes, et je n'ai pas entendu une seule fois le curé faire son prône, sans me dire: «Je donnerais tout ce que j'ai, ma maison, mes champs, mes bois, pour être aussi bête que cet animal-là.»
Michel, le jeune peintre à la barbe mystique, disait à Roger, le décorateur:
--Ce pauvre Chevalier avait des idées. Mais toutes n'étaient pas bonnes. Un soir, il entra radieux et transfiguré dans la brasserie, s'assit près de nous, et, tordant son vieux feutre entre ses longs doigts rouges, s'écria: «J'ai découvert la vraie manière de jouer le drame. Personne jusqu'ici n'a su jouer le drame, personne, entendez-vous!» Et il nous conta sa découverte: «Je viens de la Chambre. On m'avait fait grimper à l'amphithéâtre. Je voyais les députés grouiller comme des insectes noirs au fond d'un puits. Tout à coup un petit homme, trapu, monte à la tribune. Il avait l'air de porter sur son dos un sac de charbon. Il écartait les coudes et fermait les poings. Il était comique, quoi! Il avait l'accent méridional et faisait des fautes de diction. Il parla des travailleurs, des prolétaires, de la justice sociale. C'était superbe; sa voix, son geste, vous prenaient aux entrailles; la salle faillit crouler sous les applaudissements. Je me suis dit: «Ce qu'il fait, je le ferai au théâtre, et mieux. Moi, un comique, je jouerai le drame. Les grands rôles de drame doivent, pour produire leur effet, être tenus par un comique, mais qui ait de l'âme.» Et le pauvre garçon croyait avoir conçu un art nouveau. «On verra», disait-il.
A l'angle du boulevard Saint-Michel, un journaliste s'approcha de Meunier:
--Est-ce vrai que Robert de Ligny a été amoureux fou de Fagette?
--S'il l'aime, ce n'est pas depuis longtemps. Il y a quinze jours, au théâtre, il m'a demandé: «Qu'est-ce que c'est que cette petite blonde?» Et il montrait Fagette.
--Je ne sais d'où vient, disait le courriériste d'un journal du soir au courriériste d'un journal du matin, cette manie que nous avons de calomnier l'humanité. Je suis étonné, au contraire, du nombre de braves gens que je découvre. C'est à croire que les hommes ont la pudeur du bien qu'ils font, et qu'ils se cachent pour accomplir des actes de dévouement et de générosité... N'est-ce pas votre avis?
--Moi, répondit le courriériste d'un journal du matin, chaque fois que j'ai ouvert une porte par méprise, je le dis au propre et au figuré, j'ai découvert une ignominie insoupçonnée. Si tout à coup la société se retournait comme un gant et qu'on en vît le dedans, nous tomberions tous évanouis de dégoût et d'effroi.
--Dans le temps, dit Roger au peintre Michel, j'ai connu sur la Butte l'oncle de Chevalier. Il était photographe et s'habillait comme un astrologue. C'était un vieux fou qui envoyait toujours à un client le portrait d'un autre. Les clients réclamaient... Mais pas tous. Il y en avait même qui se trouvaient ressemblants.
--Qu'est-ce qu'il est devenu?
--Il a fait faillite et il s'est pendu.
Sur le boulevard Saint-Michel, Pradel, qui marchait au côté de Trublet, profitait encore de l'occasion pour se renseigner sur l'immortalité de l'âme et la destinée de l'homme après la mort. Il n'obtenait rien qui lui parût suffisamment positif et répétait:
--Je voudrais savoir.
A quoi le docteur Socrate répondait:
--Les hommes ne sont pas faits pour savoir; les hommes ne sont pas faits pour comprendre. Ils n'ont pas ce qu'il faut pour cela. Un cerveau d'homme est plus grand et plus riche en circonvolutions qu'un cerveau de gorille, mais il n'y a de l'un à l'autre aucune différence essentielle. Nos plus hautes pensées et nos plus vastes systèmes ne seront jamais que le prolongement magnifique des idées que contient la tête des singes. Ce que nous savons de plus que le chien sur l'univers nous amuse et nous flatte; c'est peu de chose en soi et nos illusions croissent avec nos connaissances.
Mais Pradel n'écoutait plus. Il récitait mentalement le discours qu'il devait prononcer sur la tombe de Chevalier.
Quand le convoi tourna vers les pelouses défleuries qui couvrent l'avenue de l'Observatoire, le tramway lui céda le passage, par respect pour la mort.
Trublet en fit la remarque.
--Les hommes, dit-il, respectent la mort, parce qu'ils estiment justement que, s'il est respectable de mourir, chacun est assuré d'être respectable du moins en cela.
Les comédiens émus s'entretenaient entre eux de la mort de Chevalier. Durville, mystérieusement, d'une voix profonde, révélait le drame:
--Ce n'est pas un suicide. C'est un crime passionnel. Monsieur de Ligny a surpris Chevalier avec Nanteuil. Il lui a tiré sept balles de revolver. Deux balles ont atteint notre malheureux camarade à la tête et à la poitrine, quatre se sont perdues et la cinquième a effleuré Nanteuil au-dessous du sein gauche.
--Nanteuil est blessée?
--Légèrement.
--Monsieur de Ligny sera poursuivi?
--On étouffera l'affaire, et l'on aura raison. Mais je suis exactement informé.
Dans les voitures aussi, les comédiennes semaient des bruits divers. Les unes croyaient à un meurtre, les autres à un suicide.
--Il s'est tiré un coup de revolver dans la poitrine, assurait Falempin. Il n'était que blessé. Le médecin l'a dit: si on lui avait donné des soins à temps, on l'aurait sauvé. Mais ils l'ont laissé sur le plancher, baignant dans son sang.
Et madame Doulce dit à Ellen Midi:
--Moi, il m'est arrivé bien souvent de m'approcher d'un lit de mort. Alors je m'agenouille et je prie. Aussitôt, je me sens pénétrée d'une sérénité céleste.
--Vous avez de la chance! lui répondit Ellen Midi.
Au bout de la rue Campagne-Première, sur les boulevards larges et gris, ils sentirent tous la longueur du chemin parcouru et la tristesse du passage. Ils sentirent que derrière ce cercueil ils avaient franchi les confins de la vie et qu'ils étaient chez les morts. A leur droite, s'étendaient les marbriers et les fleuristes funéraires, des étalages de pots de fleurs et le mobilier économique des tombes, jardinières en zinc, couronnes d'immortelles en ciment, anges gardiens en plâtre. A leur gauche, ils voyaient derrière le mur bas du cimetière se dresser les croix blanches entre les têtes nues des tilleuls et partout ils respiraient, dans la poussière pâle, la mort, la mort banale, régulière, administrée par la Ville et l'État et pauvrement enjolivée par la piété des familles.
Entre les deux lourds piliers de pierre, surmontés de sabliers ailés, ils passèrent. Le char s'avança lentement sur le sable qui criait dans le silence. Il semblait, au milieu des maisons des morts, avoir doublé de hauteur. Les gens du cortège lisaient sur les tombes des noms célèbres ou regardaient la statue d'une jeune fille assise, un livre à la main. Le vieux Maury déchiffrait sur les épitaphes l'âge des défunts. Les vies courtes et plus encore les vies moyennes l'affligeaient comme un mauvais présage. Mais, quand il rencontrait des morts exemplaires par leur grand âge, il en recevait avec joie l'espérance et la probabilité d'un long reste de vie.
Le char s'arrêta au milieu d'une allée latérale. Le clergé et les femmes descendirent de voiture. Delage reçut dans ses bras, du haut du marchepied, la bonne madame Ravaud, qui devenait un peu lourde, et tout à coup, moitié railleur, moitié sérieux, il lui fit des propositions. Elle n'était plus jeune; elle avait un demi-siècle de théâtre. Delage, en ses vingt-cinq ans, la trouvait prodigieusement vieille. Et, tout en lui parlant à l'oreille, il s'excitait, s'entêtait, devenait sincère, la désirait vraiment, par curiosité perverse, par envie de faire quelque chose d'extraordinaire et certitude d'être de force à le faire, peut-être par instinct professionnel de joli garçon, et parce qu'enfin, ayant d'abord demandé ce qu'il ne voulait pas, il commençait à vouloir ce qu'il avait demandé. Madame Ravaud s'échappa, indignée et flattée.
Et le cercueil allait à bras d'homme par un chemin étroit bordé de cyprès nains, sous un bourdonnement de prières:
_In paradisum deducant te Angeli, in tuo adventu suscipiant te Martyres et perducant te in civitatem sanctam Jerusalem, Chorus Angelorum te suscipiat et cum Lazaro, quondam paupere, aeternam habeas requiem._
Bientôt il n'y eut plus de voie tracée. Il fallut, à la suite du cercueil agile, du prêtre et des enfants de chœur, s'éparpiller, enjamber les pierres couchées et se couler entre les cippes et les stèles. On perdait, on retrouvait le mort. Nanteuil mettait de l'ardeur à le poursuivre, inquiète, brusque, son livre à la main, tirant sa jupe accrochée aux grilles, et frôlant les couronnes sèches qui laissaient sur sa robe des têtes d'immortelles. Enfin, les premiers arrivés sentirent l'âcre odeur de la terre fraîche et, du haut des dalles voisines, virent la fosse dans laquelle descendait le cercueil.
Les comédiens avaient fait libéralement les frais de l'enterrement; ils s'étaient cotisés pour acheter à leur camarade ce qu'il lui fallait de terre, deux mètres concédés pour cinq ans. Romilly, au nom des acteurs de l'Odéon, avait versé à l'Administration 300 francs, exactement 301 fr. 80 centimes. Il avait même dessiné un projet de monument, une stèle brisée à laquelle des masques comiques étaient suspendus. Mais à ce sujet on n'avait pas pris de décision.
Le célébrant bénit la fosse. Et le prêtre et les enfants murmurèrent des paroles alternées:
--_Requiem aeternam dona ei, Domine._
--_Et lux perpetua luceat ei._
--_Requiescat in pace._
--_Amen._
--_Anima ejus et animae omnium fidelium defunctorum, per misericordiam Dei, requiescant in pace._
--_Amen._
--_De profundis..._
Chacun vint jeter de l'eau bénite sur le cercueil. Nanteuil surveilla tout, les prières, les pelletées de terre, les aspersions, puis, agenouillée sur un coin de tombe, à l'écart, elle récita avec ferveur: «Notre Père qui êtes aux cieux...»
Pradel, au bord de la fosse parla. Il se défendit de faire un discours. Mais le théâtre de l'Odéon ne pouvait pas laisser partir sans une parole d'adieu un jeune artiste aimé de tous.
--Je dirai donc, au nom de la grande et cordiale famille dramatique, les mots qui sont dans tous les cœurs...
Groupés autour de l'orateur dans des attitudes classées, les comédiens écoutaient avec une science profonde. Ils écoutaient en action, de l'oreille, de la bouche, de l'œil, des bras, des jambes. Ils écoutaient chacun dans sa manière, avec noblesse, ingénuité, douleur ou révolte, selon son emploi.
Non, le directeur du théâtre ne laisserait pas partir sans une parole d'adieu le vaillant comédien qui, dans sa trop courte carrière, avait donné plus que des espérances.
--Chevalier, fougueux, inégal, inquiet, communiquait à ses créations un caractère particulier, une physionomie distinctive. Nous l'avons vu, il y a bien peu de jours, je pourrais dire: il y a bien peu d'heures, imprimer à une figure épisodique un relief puissant. L'illustre auteur de la pièce en était frappé. Chevalier touchait au succès. Il avait le feu sacré. On s'est demandé la cause de sa fin si cruelle. Ne cherchez pas. Chevalier est mort de son art: il est mort de la fièvre dramatique. Il est mort dévoré par la flamme qui tous nous consume lentement. Hélas! le théâtre, dont le public voit seulement les sourires et les larmes aussi douces que les sourires, est un maître jaloux qui exige de ses serviteurs un dévouement absolu, les plus douloureux sacrifices, et qui parfois demande des victimes. Adieu, Chevalier, au nom de tous vos camarades. Adieu!
Les mouchoirs essuyèrent des larmes. Les comédiens pleuraient sincèrement; ils pleuraient sur eux.
Quand ils se furent tous écoulés, le docteur Trublet, resté seul dans le cimetière avec Constantin Marc, embrassa du regard la multitude des tombes.
--Vous rappelez-vous, dit-il, une réflexion d'Auguste Comte: «L'humanité est composée de morts et de vivants. Les morts sont de beaucoup les plus nombreux»? Certes, les morts sont de beaucoup les plus nombreux. Par leur multitude et la grandeur du travail accompli, ils sont les plus puissants. Ce sont eux qui gouvernent; nous leur obéissons. Nos maîtres sont sous ces pierres. Voici le législateur qui a fait la loi que je subis aujourd'hui, l'architecte qui a bâti ma maison, le poète qui a créé les illusions qui nous troublent encore, l'orateur qui nous a persuadés avant notre naissance. Voici tous les artisans de nos connaissances vraies ou fausses, de notre sagesse et de nos folies. Ils sont là, les chefs inflexibles, auxquels on ne désobéit pas. En eux est la force, la suite et la durée... Qu'est-ce qu'une génération de vivants, en comparaison des générations innombrables des morts? Qu'est-ce que notre volonté d'un jour, devant leur volonté mille fois séculaire?... Nous révolter contre eux, le pouvons-nous? Nous n'avons pas seulement le temps de leur désobéir!
--Enfin, vous y venez, docteur Socrate! s'écria Constantin Marc; vous renoncez au progrès, à la justice nouvelle, à la paix du monde, à la libre pensée, vous vous soumettez à la tradition... Vous consentez à la vieille erreur, à la bonne ignorance, à la vénérable iniquité de nos pères. Vous rentrez dans la tradition française, vous vous soumettez à la coutume antique, à l'autorité des ancêtres.
--Où prenez-vous la coutume et la tradition? demanda Trublet; où prenez-vous l'autorité? Il y a des traditions inconciliables, des coutumes diverses, des autorités opposées. Les morts ne nous imposent pas une volonté. Ils nous soumettent à des volontés contradictoires. Les opinions du passé qui pèsent sur nous sont incertaines et confuses. En nous écrasant, elles se détruisent les unes les autres. Tous ces morts ont vécu, comme nous, dans le trouble et la contradiction. Chacun en son temps a fait à sa manière, dans la haine ou l'amour, le songe de la vie. Faisons ce rêve à notre tour, avec bienveillance et joie, s'il est possible, et allons déjeuner. Je vais vous mener dans un petit bouchon de la rue Vavin, chez Clémence, qui ne fait qu'un plat, mais un plat prodigieux: le cassoulet de Castelnaudary, qu'il ne faut pas confondre avec le cassoulet à la mode de Carcassonne, simple gigot de mouton aux haricots. Le cassoulet de Castelnaudary contient des cuisses d'oie confites, des haricots préalablement blanchis, du lard et un petit saucisson. Pour être bon, il faut qu'il ait cuit longuement sur un feu doux. Le cassoulet de Clémence cuit depuis vingt ans. Elle remet dans le poêlon tantôt de l'oie ou du lard, tantôt un saucisson ou des haricots, mais c'est toujours le même cassoulet. Le fond reste; et ce fond antique et précieux lui donne la saveur que, dans les tableaux des vieux maîtres vénitiens, on trouve aux chairs ambrées des femmes. Venez, je veux vous faire goûter le cassoulet de Clémence.
XI
Après avoir fait sa prière, Nanteuil, sans écouter le discours de Pradel, sauta dans une voiture pour rejoindre Robert de Ligny, qui l'attendait devant la gare Montparnasse. Au milieu des passants, ils se donnèrent la main et se regardèrent sans se rien dire. Mieux que jamais ils se sentirent liés l'un à l'autre. Robert l'aimait.
Il l'aimait sans le savoir. Elle n'était pour lui, à ce qu'il croyait, qu'un plaisir dans la série infinie des plaisirs possibles. Mais le plaisir avait pris pour lui la forme de Félicie, et, s'il avait mieux réfléchi aux innombrables femmes qu'il se promettait dans la vaste suite de sa vie nouvellement commencée, il aurait reconnu que, maintenant, c'était toutes des Félicies. Il aurait pu du moins s'apercevoir que, sans intention de lui être fidèle, il ne songeait pas à la tromper, et que, depuis qu'elle s'était donnée, il n'en avait pas désiré une autre. Il ne s'en apercevait pas.
Cette fois pourtant, sur cette place agitée et banale, en la voyant, non plus dans l'ombre voluptueuse de la nuit, ni sous ces lueurs caressantes de l'alcôve, qui donnaient à sa forme nue le vague délicieux d'une voie lactée, mais sous la dure lumière d'un jour diffus, aux clartés minutieuses d'un soleil sans gloire et sans ombres qui accusait sous la voilette les paupières brûlées de larmes, les joues nacrées et les lèvres froissées, il sentit qu'il éprouvait pour cette chair un goût mystérieux et profond.
Il ne l'interrogea pas. Ils se dirent des mots tendres. Et, comme elle avait très faim, il la mena déjeuner dans un cabaret connu, dont le nom brillait en lettres d'or sur une des vieilles maisons de la place. Ils se firent servir dans un jardin d'hiver, dont les rochers, le bassin et l'arbre étaient multipliés par des glaces encadrées de treillis vert. Devant la nappe, en consultant le menu, ils causèrent avec plus d'abandon qu'ils n'avaient fait jusque-là. Il lui disait que les émotions et les tracas de ces trois derniers jours l'avaient énervé, mais qu'il n'y pensait plus et que ce serait absurde de s'occuper encore de cette affaire. Elle lui parlait de sa santé, se plaignait de ne pouvoir dormir que d'un mauvais sommeil et d'avoir des rêves. Mais elle ne lui disait pas ce qu'elle voyait dans ses rêves, et elle évitait de parler du mort. Il lui demanda si elle n'avait pas eu une matinée fatigante et pourquoi elle était allée jusqu'au cimetière, ce qui ne servait à rien.
Incapable de lui expliquer les profondeurs de son âme soumise aux rites, aux cérémonies propitiatoires et aux incantations, elle secoua la tête comme pour dire: «Fallait».
Tandis qu'aux tables voisines des déjeuneurs achevaient leur repas, ils causèrent longtemps, tous deux à voix basse, en attendant d'être servis.
Robert s'était promis, il s'était juré de ne jamais reprocher à Félicie d'avoir eu Chevalier pour amant, ou même de lui faire une seule question à ce sujet. Et pourtant, par une sourde rancune, par une mauvaise humeur remontée, par une naturelle curiosité, et aussi parce qu'il l'aimait trop pour se contenir, il lui dit d'une voix amère:
--Tu as été avec lui, autrefois.