Histoire comique

Chapter 7

Chapter 73,811 wordsPublic domain

Il pensa lui demander si la vision avait parlé. Mais il retint la question sur ses lèvres, de peur de suggérer à un sujet si sensible des hallucinations de l'ouïe, qu'en raison de leur caractère impérieux, il redoutait bien plus que les hallucinations de la vue. Il savait la docilité des malades à obéir aux ordres que des voix leur donnent. Renonçant à interroger Félicie, il s'avisa, à tout hasard, de lever les scrupules de conscience qui pouvaient la troubler. Toutefois, ayant observé que, d'ordinaire, le sentiment de la responsabilité morale est faible chez les femmes, il n'y fit pas grand effort et se contenta de dire légèrement:

--Ma chère enfant, il ne faut pas vous croire responsable de la mort de ce malheureux. Le suicide passionnel est l'aboutissant fatal d'un état pathologique. Tout individu qui se suicide devait se suicider. Vous n'êtes que la cause occasionnelle d'un accident déplorable assurément, mais dont il ne faut pas exagérer l'importance.

Il jugea que c'en était assez sur ce point et s'appliqua tout de suite à dissiper les terreurs dont elle était environnée. Il s'efforça de la persuader par des raisonnements simples qu'elle voyait des images sans réalité, purs reflets de sa propre pensée. Pour illustrer sa démonstration, il lui conta une histoire rassurante:

--Un médecin anglais, lui dit-il, soignait une dame, comme vous très intelligente, qui, comme vous, voyait des chats sous les meubles et était visitée par des fantômes. Il la persuada que ces apparences ne répondaient à rien. Elle le crut et ne se troubla point. Un jour qu'après une longue retraite elle reparaissait dans le monde, entrant dans un salon, elle vit la maîtresse de la maison qui lui montrait un fauteuil et l'invitait à s'asseoir. Elle vit aussi, dans ce fauteuil, un vieux gentleman narquois. Elle se dit que de ces deux personnes, l'une était nécessairement imaginaire et, décidant que le gentleman n'existait pas, elle s'assit dans le fauteuil. En touchant le fond, elle respira. A compter de ce jour, elle ne vit plus aucun fantôme d'homme ni de bête. Avec le vieux gentleman narquois, elle les avait étouffés tous sous son séant.

Félicie secoua la tête:

--Ça n'a pas de rapport.

Elle voulait dire que son fantôme à elle n'était point un vieux monsieur falot, sur lequel on s'assied, que c'était un mort jaloux, qui ne la visitait pas sans dessein. Mais elle craignait de parler de ces choses, et, laissant tomber ses bras sur ses genoux, elle se tut.

La voyant ainsi accablée et morne, il lui représenta que ces troubles de la vision n'étaient ni rares ni bien graves, et qu'ils se dissipaient promptement sans laisser de traces.

--Moi aussi, ajouta-t-il, j'ai eu une vision.

--Vous?

--Oui, j'ai eu une vision, il y a une vingtaine d'années, en Égypte.

Il s'aperçut qu'elle le regardait avec curiosité et il commença le récit de son hallucination, après avoir allumé toutes les lampes électriques, pour dissiper les fantômes de l'ombre.

--Du temps que j'étais médecin au Caire, chaque année, au mois de février, je remontais le Nil jusqu'à Louksor, et de là, j'allais, avec des amis, visiter dans le désert les tombeaux et les temples. Ces promenades à travers les sables se font à dos d'âne. La dernière fois que je me rendis à Louksor, je louai un jeune ânier, dont l'âne blanc, Rhamsès, était plus vigoureux que les autres. Cet ânier, qui se nommait Sélim, était aussi plus robuste, plus svelte et plus beau que les autres âniers. Il avait quinze ans. Ses yeux doux et farouches brillaient sous un voile magnifique de longs cils noirs; son visage brun était d'un ovale ferme et pur. Il marchait pieds nus dans le désert, d'un pas qui faisait songer à ces danses de guerriers dont parle la Bible. Tous ses mouvements avaient de la grâce; sa gaieté de jeune animal était charmante. En piquant de la pointe de son bâton l'échine de Rhamsès, il causait avec moi dans un langage court, mêlé d'anglais, de français et d'arabe; il parlait volontiers des voyageurs qu'il avait conduits et qu'il croyait être tous des princes ou des princesses; mais si je le questionnais sur ses parents et ses compagnons, il se taisait, d'un air d'indifférence et d'ennui. Quand il mendiait la promesse d'un bon baschich, le nasillement de sa voix prenait des inflexions caressantes. Il méditait des ruses subtiles et dépensait des trésors de prières pour se faire donner une cigarette. S'apercevant qu'il m'était agréable que les âniers traitassent leurs animaux avec douceur, il baisait devant moi Rhamsès sur les naseaux, et, durant les haltes, valsait avec lui. Il se montrait parfois ingénieux à obtenir ce qu'il désirait. Mais il était trop imprévoyant pour jamais témoigner la moindre reconnaissance de ce qu'il avait obtenu. Avide de piastres, il convoitait plus ardemment encore les menus objets qui brillent et qu'on peut cacher, les épingles d'or, les bagues, les boutons de manchettes, les briquets en nickel; quand il voyait une chaîne d'or, son visage s'éclairait d'une lueur de volupté.

»L'été qui suivit fut le temps le plus dur de ma vie. Une épidémie de choléra avait éclaté dans la Basse-Égypte. Je courais la ville du matin au soir dans un air embrasé. Les étés du Caire sont accablants pour les Européens. Nous traversions les semaines les plus chaudes que j'eusse encore connues. J'appris un jour que Sélim, amené devant le tribunal indigène du Caire, venait d'être condamné à mort. Il avait assassiné une enfant de fellahs, une petite fille de neuf ans, pour lui voler ses anneaux d'oreilles, et il l'avait jetée dans une citerne. Les anneaux, tachés de sang, avaient été retrouvés sous une grosse pierre, dans la vallée des Rois. C'était de ces bijoux sauvages que les nubiens nomades façonnent au marteau avec des shellings ou des pièces de quarante sous. On me dit que Sélim serait certainement pendu, parce que la mère de la fillette refusait le prix du sang. Le khédive en effet n'a pas le droit de grâce, et le meurtrier, selon la loi musulmane, ne peut racheter sa vie que si les parents de la victime acceptent de lui une somme d'argent en compensation. J'étais trop occupé pour penser à cette affaire. Je m'expliquai facilement que Sélim, rusé, mais irréfléchi, caressant, insensible, eût joué avec la fillette, lui eût arraché ses anneaux, l'eût tuée et cachée. Bientôt je n'y songeai plus. Du vieux Caire l'épidémie s'étendait sur les quartiers européens. Je visitais trente et quarante malades par jour et je faisais à chacun d'abondantes injections veineuses. Je souffrais de désordres au foie, j'étais ravagé d'anémie, je tombais de fatigue. Pour ménager mes forces, il me fallait prendre un peu de repos à midi. Je m'étendais, après le déjeuner, dans la cour intérieure de ma maison et, là, je me baignais pour une heure dans cette ombre africaine épaisse et fraîche comme de l'eau. Un jour que j'étais couché de la sorte dans ma cour sur mon divan, au moment où j'allumais une cigarette, je vis venir Sélim. Il souleva de son beau bras de bronze la tenture de la porte et s'approcha de moi, dans sa robe bleue. Il ne parlait pas, mais il souriait de son sourire innocent et sauvage et ses lèvres d'un rouge sombre découvraient des dents éclatantes. Ses yeux, sous l'ombre azurée des cils, brillaient de désir en regardant ma montre posée sur la table.

»Je pensai qu'il s'était échappé. Et j'en étais surpris, non que les captifs soient étroitement surveillés dans ces prisons orientales où les hommes, les femmes, les chevaux et les chiens sont mêlés dans des cours mal closes, sous la garde d'un soldat armé d'un bâton. Mais les musulmans ne sont jamais tentés de fuir leur sort. Sélim s'agenouilla avec une grâce suppliante, et approcha ses lèvres de ma main, pour la baiser selon la coutume antique. Je ne dormais pas et j'en eus la preuve. J'eus aussi la preuve que l'apparition avait été courte. Quand Sélim disparut, je remarquai que ma cigarette qui brûlait, n'avait pas encore de cendre.

--Est-ce qu'il était mort quand vous l'avez vu? demanda Nanteuil.

--Non pas, répondit le docteur. J'appris quelques jours après que Sélim, dans sa prison, tressait de petites corbeilles, ou qu'il jouait pendant de longues heures, avec un chapelet de boules de verre, et qu'aux visiteurs européens, surpris de la douceur caressante de ses yeux, il demandait une piastre en souriant: la justice musulmane est lente. Il fut pendu six mois plus tard. Personne, ni lui-même, n'y fit grande attention. J'étais alors en Europe.

--Et depuis il n'est pas revenu?

--Jamais.

Nanteuil le regarda, déçue.

--J'avais cru qu'il était venu quand il était mort. Mais du moment qu'il était en prison, bien sûr que vous ne pouviez pas le voir chez vous, et que c'était une idée.

Le docteur, comprenant la pensée de Félicie, se hâta d'y répondre:

--Ma petite Nanteuil, croyez-moi. Les fantômes des morts n'ont pas plus de réalité que les fantômes des vivants.

Sans prendre garde à ce qu'il disait, elle lui demanda si vraiment c'était parce qu'il souffrait du foie qu'il avait eu une vision. Il répondit qu'il pensait que le mauvais état des organes digestifs, une fatigue diffuse, une tendance à la congestion, l'avaient prédisposé.

--Il y eut, je crois, ajouta-t-il, une cause plus immédiate. Étendu sur mon divan, j'avais la tête très basse. Je la soulevai pour allumer une cigarette et la laissai retomber aussitôt. Cette attitude favorise singulièrement les hallucinations. Il suffit parfois de se coucher la tête renversée, pour voir, pour entendre, des formes, des sons imaginaires. C'est pourquoi je vous conseille, mon enfant, de dormir avec un traversin et un gros oreiller.

Elle se mit à rire.

--Comme maman, alors!... majestueusement!

Puis, sautant sur une autre idée:

--Dites donc, Socrate, ce sale individu, pourquoi l'avez-vous vu plutôt qu'un autre? Vous lui aviez loué un âne, vous n'y pensiez plus. Et il est venu. C'est tout de même drôle.

--Vous me demandez pourquoi celui-là plutôt qu'un autre. Je serais bien embarrassé de vous le dire. Souvent nos visions, liées avec nos pensées intimes, nous en présentent l'image; parfois, elles ne s'y rattachent en rien et nous montrent une figure inattendue.

Il l'exhorta de nouveau à ne pas se laisser effrayer par des fantômes.

--Les morts ne reviennent pas. Quand l'un d'eux vous apparaît, soyez assurée que vous voyez une imagination de votre cerveau.

Elle demanda:

--Pouvez-vous me garantir qu'il n'y a rien après la mort?

--Mon enfant, il n'y a rien après la mort qui puisse vous effrayer.

Elle se leva, prit son petit sac et son manuscrit, tendit la main au docteur:

--Vous ne croyez à rien, vous, mon vieux Socrate.

Il la retint un moment dans l'antichambre lui recommanda de se ménager, de mener une vie calme et rafraîchissante, de prendre du repos.

--Si vous croyez que c'est facile dans notre métier!... Demain, j'ai une répétition au foyer, une répétition sur la scène, une robe à essayer; ce soir, je joue. Et voilà plus d'un an que je mène cette vie-là.

X

Sous le grand vide réservé par la hauteur des voûtes au vol des prières moutonnait le troupeau bigarré des êtres humains.

Ils étaient là, tous, au pied du catafalque entouré de lumières et couvert de fleurs: Durville, le vieux Maury, Delage, Vicar, Destrée, Léon Clim, Valroche, Aman, Regnard, Pradel et Romilly, et Marchegeay, le régisseur. Elles étaient là toutes, madame Ravaud, madame Doulce, Ellen Midi, Duvernet, Herschell, Falempin, Stella, Marie-Claire, Louise Dalle, Fagette, Nanteuil, agenouillées et vêtues de noir, comme des élégies. Quelques-unes lisaient dans des livres de messe. Il y en avait qui pleuraient. Toutes apportaient au moins au cercueil de leur camarade leurs paupières battues et leur teint blêmi par le froid du matin. Des journalistes, des acteurs, des auteurs dramatiques, des familles entières de ces artisans qui vivent du théâtre et une foule de curieux emplissaient la nef.

Les chantres poussaient les cris lamentables du _Kyrie eleison_; le prêtre baisa l'autel, se tourna vers le peuple et dit:

--_Dominus vobiscum._

Romilly, enveloppant du regard le public:

--Chevalier a une bonne salle.

--Regarde donc Louise Dalle, dit Fagette. Pour avoir l'air en deuil, elle a mis un waterproof en caoutchouc noir.

Demeuré un peu en arrière avec Pradel et Constantin Marc, le docteur Trublet faisait, à voix basse, selon sa coutume, ses essais moraux:

--Remarquez, dit-il, que sur l'autel et autour du cercueil, on allume, en guise de cierges, de petites veilleuses sur des queues de billard et qu'ainsi l'on offre au Seigneur de l'huile à quinquet pour de la cire vierge. Les hommes pieux qui vivent dans le sanctuaire ont été de tout temps enclins à faire à leur dieu de ces petites tromperies. L'observation n'est pas de moi; elle est, je crois, de Renan.

Le célébrant, à droite de l'autel, récitait à voix basse:

--_Nolumus autem vos ignorare fratres de dormientibus, ut non contristemini, sicut et cœteri qui spem non habent._

--Qui est-ce qui prend le rôle de Florentin? demanda Durville à Romilly.

--C'est Regnard: il n'y sera pas plus mauvais que Chevalier.

Pradel tira Trublet par la manche:

--Docteur Socrate, je vous prie de me dire si, comme savant, comme physiologiste, vous voyez de graves difficultés à ce que l'âme soit immortelle.

Il demandait cela en homme affairé et pratique qui a besoin d'un renseignement personnel.

--Vous savez sans doute, mon cher ami, répondit Trublet, ce que disait à ce sujet l'oiseau de Cyrano. Un jour Cyrano de Bergerac entendit deux oiseaux converser dans un arbre. L'un disait: «L'âme des oiseaux est immortelle.--Ce n'est pas douteux, répliqua l'autre. Mais ce qui ne se conçoit pas, c'est que des êtres qui n'ont ni bec ni plumes, qui n'ont pas d'ailes et qui marchent sur deux pieds, croient avoir, comme les oiseaux, une âme immortelle.»

--C'est égal, dit Pradel, d'entendre l'orgue, ça me f... des idées pieuses.

--_Requiem æternam dona eis, Domine._

L'auteur célèbre de la _Nuit du 23 octobre 1812_ apparut dans l'église, et, au même moment, il fut partout à la fois, dans la nef, sous le porche et dans le chœur. Comme le Diable boiteux, il fallait qu'enfourchant sa béquille, il volât par-dessus les têtes pour passer comme il le fit en un clin d'œil du député Morlot qui, libre penseur, restait sur le parvis, à Marie-Claire agenouillée sous le catafalque.

Dans la même seconde, il chuchota aux oreilles de tous et de toutes des paroles agiles:

--Pradel, concevez-vous ce garçon qui plante là son rôle, un rôle excellent, et va se suicider comme une gourde? Il se brûle la cervelle l'avant-veille de la première. Il nous oblige à faire un raccord et nous retarde de huit jours. Quel crétin! Il était diablement mauvais. Mais c'est une justice à lui rendre: il sautait bien, l'animal. Mon bon Romilly, nous faisons le raccord aujourd'hui à deux heures. Veillez à ce que Regnard ait la copie de son rôle et sache grimper sur les toits. Pourvu qu'il ne nous claque pas dans les mains, comme Chevalier! S'il allait aussi se suicider, celui-là! Ne riez pas. Il y a un sort sur certains rôles. Ainsi, dans mon _Marino Faliero_, le gondolier Sandro se casse le bras à la répétition générale. On me donne un autre Sandro. Il se foule le pied à la première représentation. On m'en donne un troisième, il attrape la fièvre typhoïde... Ma petite Nanteuil, je te confierai une magnifique création quand tu seras aux Français. Mais j'ai juré mes grands dieux de ne plus faire jouer une seule pièce dans ce théâtre-ci.

Et tout aussitôt, sous la petite porte qui ferme le chœur du côté de l'Épitre, montrant à des confrères l'épitaphe de Racine, scellée dans le mur, en parisien curieux des antiquités de sa ville, il rappelait l'histoire de cette pierre; il disait que le poète avait été enseveli, selon son désir, à Port-Royal-des-Champs, au pied de la fosse de M. Hamon, et qu'après la destruction de l'abbaye et la violation des sépulcres, le corps de messire Jean Racine, secrétaire du roi, gentilhomme ordinaire de sa chambre, avait été transporté sans honneurs à Saint-Étienne-du-Mont. Et il contait comment la pierre tombale, portant, sous le cimier de chevalier et l'écu au cygne d'argent, l'inscription composée par Boileau et mise en latin par M. Dodart, avait servi de dalle dans le chœur de la petite église de Magny-Lessart, où elle avait été trouvée en 1808.

--La voici! ajouta-t-il. Elle était brisée en six morceaux et le nom de Racine effacé par les souliers des paysans. On a rajusté les fragments et refait les lettres qui manquaient.

Sur ce sujet il s'étendait avec sa vivacité et son abondance coutumières, tirant de sa prodigieuse mémoire une multitude de faits curieux et d'amusantes historiettes, animant l'histoire et passionnant l'archéologie. Son admiration et sa colère jaillissaient coup sur coup, avec violence dans la solennité du lieu, à travers la pompe de la cérémonie.

--Je voudrais bien savoir, par exemple, quels sont les goujats stupides qui ont scellé cette pierre dans ce mur. _Hic jacet nobilis vir Johannes Racine._ Ce n'est pas vrai! Ils font mentir l'épitaphe de l'honnête Boileau. Le corps de Racine n'est pas à cette place. Il a été déposé dans la troisième chapelle à gauche en entrant. Quels idiots!

Et, soudain tranquille, il montra la pierre tombale de Pascal.

--Elle provient du musée des Petits-Augustins. On n'aura jamais assez de louanges pour Lenoir, qui, sous la Révolution, recueillit, conserva...

Il improvisa un second cours familier d'archéologie lapidaire, plus brillant que le premier, fit de l'histoire de Pascal un drame amusant et terrible, et disparut. Il était resté en tout dix minutes dans l'église.

Sur ces têtes pleines de soucis mondains et de désirs profanes le _Dies iræ_ grondait comme un orage:

_Mors stupebit et natura, Quum resurget creatura Judicanti responsura._

--Dites donc, Dutil: comment cette petite Nanteuil, qui est jolie et intelligente, a-t-elle pu se mettre avec un sale cabot comme Chevalier?

--Votre ignorance du cœur des femmes m'étonne.

--Herschell était plus jolie quand elle était brune.

_Qui Mariam absolvisti Et latronem exaudisti Mihi quoque spem dedisti_.

--Il faut que j'aille déjeuner.

--Est-ce que vous connaissez quelqu'un qui connaisse le ministre?

--Durville est claqué. Il souffle comme un phoque.

--Faites-moi donc passer une petite note sur Marie Falempin. Elle a été délicieuse dans _les Trois Magots_, je vous assure.

_Inter oves locum presta, Et ab hœdis me sequestra, Statuens in parte dextra._

--Alors, c'est pour Nanteuil qu'il s'est fait sauter le caisson? Une petite grue qui ne vaut pas son derrière plein d'eau chaude!

Le célébrant mit le vin et l'eau dans le calice et dit:

--_Deus qui humanæ substantiæ dignitatem mirabiliter condidisti_...

--Est-ce que, vraiment, docteur, il s'est tué parce que Nanteuil ne voulait plus de lui?

--Il s'est tué, répondit Trublet, parce qu'elle en aimait un autre. L'obsession des images génétiques détermine parfois la manie et la mélancolie.

--Vous ne connaissez pas les cabots, docteur Socrate, dit Pradel. Il s'est tué pour faire un effet, pas pour autre chose.

--Il n'y a pas que les cabots, dit Constantin Marc, qui éprouvent un besoin irrésistible d'attirer à tout prix l'attention sur eux. L'année dernière, chez moi, à Saint-Bartholomé, pendant qu'on battait à la machine, un enfant de treize ans mit dans l'engrenage son bras, qui fut broyé jusqu'à l'épaule. Le médecin qui l'avait amputé lui demanda, en faisant un pansement, pourquoi il s'était ainsi mutilé. L'enfant avoua que c'était pour qu'on fît attention à lui.

Cependant Nanteuil, les yeux secs et les lèvres serrées, regardait fixement le drap noir qui recouvrait le cercueil et attendait avec impatience qu'il y eût assez d'eau bénite, de cierges et de prières latines sur le mort pour qu'il s'en allât bon et résigné. Elle l'avait revu, cette nuit, et elle pensait qu'il était revenu parce que les prêtres n'avaient pas encore prononcé sur lui les paroles de paix. Puis, songeant qu'un jour elle mourrait aussi et serait couchée comme cet homme dans un cercueil, sous un drap noir, elle frissonna d'épouvante et ferma les yeux. L'idée de la vie était si puissante en elle qu'elle se figurait la mort comme une vie affreuse. Elle eut peur de mourir, et elle pria pour vivre longuement. Agenouillée, la tête inclinée et la cendre voluptueuse de ses cheveux légers lui tombant sur le front, elle lisait, pénitente profane, dans son livre, des paroles qu'elle ne comprenait pas et qui la rassuraient:

«Seigneur Jésus-Christ, Roi de gloire, délivrez les âmes de tous les fidèles défunts des peines de l'enfer et des profondeurs de l'abîme. Délivrez-les de la gueule du lion. Que l'enfer ne les ensevelisse pas et qu'ils ne tombent pas dans les ténèbres; mais que saint Michel, le prince des Anges, les conduise à la lumière sainte, que vous avez promise à Abraham et à sa postérité...»

Au moment de l'Élévation, l'assistance, pénétrée d'un vague sentiment que le mystère devenait plus auguste, cessa les conversations particulières et affecta quelque apparence de recueillement. Et dans le silence des orgues, au tintement de la clochette agitée par un enfant, les têtes se courbèrent. Puis, après le dernier évangile, quand, l'office terminé, le prêtre, suivi de ses acolytes, s'approcha du catafalque au chant du _Libera_, il y eut dans la foule un mouvement de délivrance et l'on se bouscula un peu pour défiler devant le cercueil. Les femmes, dont la piété, la tristesse et la contrition dépendaient de leur immobilité et de leur agenouillement, furent tout de suite ramenées à leurs idées coutumières par le mouvement et les rencontres du défilé. Elles échangèrent entre elles et avec les hommes les propos de leur état:

--Tu sais, dit Ellen Midi à Falempin, que Nanteuil entre à la Comédie-Française.

--Pas possible!

--L'engagement est signé.

--Comment a-t-elle obtenu ça?...

--C'est pas en jouant la comédie, bien sûr, répondit Ellen qui commença une histoire très scandaleuse.

--Prends garde, dit Falempin, elle est derrière toi.

--Je la vois bien! Elle en a eu, un front, de venir ici, crois-tu?

Marie-Claire coula dans l'oreille de Durville une nouvelle extraordinaire:

--On dit qu'il s'est suicidé. Eh bien! ce n'est pas vrai. Il ne s'est pas suicidé du tout. Et la preuve, c'est qu'on l'enterre à l'église.

--Alors? demanda Durville.

--Monsieur de Ligny l'a surpris avec Nanteuil et l'a tué.

--Allons donc!

--Je t'assure que je suis bien informée.

Les conversations devenaient vives et familières.

--Vous voilà, vieux marcheur!

--La recette baisse déjà.

--Stella s'est fait recommander par dix-sept députés, dont neuf de la commission du budget.

--Je lui avais pourtant dit, à Herschell: «Le petit Bocquet, ce n'est pas votre affaire. Il vous faut un homme sérieux.»

Quand la bière, aux bras des croque-morts, passa sous le portail, les rayons délicieux d'un soleil d'hiver descendirent sur les visages des femmes et sur les roses du cercueil. Rangés des deux côtés du parvis, quelques jeunes gens des Écoles cherchaient les figures célèbres; les petites ouvrières des ateliers voisins, se tenant deux à deux enlacées, méditaient les toilettes des actrices. Et, dressés contre le porche sur leurs pieds endoloris, deux vagabonds, accoutumés à vivre sous le grand ciel doux ou farouche, tournaient lentement des regards mornes, tandis qu'un collégien contemplait avec ivresse les cheveux ardents qui tordaient leurs flammes sur la nuque de Fagette.

Arrêtée devant les portes, au plus haut des degrés, elle causait avec Constantin Marc et quelques journalistes: