Chapter 6
Romilly appela Nanteuil:
--Nanteuil, allons, Nanteuil, reprends toute ta scène.
Et Nanteuil reprit:
»--Mon cousin, je me suis éveillée toute joyeuse ce matin...
IX
Ce qui rendait difficiles les négociations du Théâtre avec l'Église, c'était l'éclat donné par les journaux au suicide du boulevard de Villiers. Les reporters en avaient publié toutes les circonstances, et, comme le disait M. l'abbé Mirabelle, second vicaire de l'archevêque, au point où en étaient les choses, ouvrir à Chevalier les portes de sa paroisse, c'était publier le droit des excommuniés aux prières de l'Église.
D'ailleurs M. Mirabelle qui se montra, dans cette affaire, plein de sagesse et de prudence, indiqua la voie.
--Vous comprenez bien, dit-il à madame Doulce, que ce n'est pas l'opinion des journaux qui peut nous toucher. Elle nous est absolument indifférente, et nous ne nous inquiétons en aucune matière de ce que cinquante feuilles publiques disent de ce malheureux jeune homme. Que les journalistes aient servi ou trahi la vérité, c'est leur affaire et non la mienne. J'ignore et veux ignorer ce qu'ils ont écrit. Mais le fait du suicide est notoire. Vous ne pouvez le contester. Il conviendrait maintenant d'examiner de près, avec les lumières de la science, les circonstances dans lesquelles ce fait a été accompli. Ne vous étonnez pas que j'invoque ainsi la science. Elle n'a pas de meilleure amie que la religion. Or la science médicale peut nous être ici d'un grand secours. Vous allez tout de suite le comprendre. L'Église ne retranche de son sein le suicidé qu'en tant que le suicide constitue un acte de désespoir. Les fous qui attentent à leur vie ne sont pas des désespérés, et l'Église ne leur refuse point ses prières: elle prie pour tous les malheureux. Ah! s'il pouvait être établi que ce pauvre enfant a agi sous l'influence d'une fièvre chaude ou d'une maladie mentale, si un médecin était à même de certifier que cet infortuné ne jouissait pas de sa raison lorsqu'il se détruisit de ses propres mains, le service religieux serait célébré sans obstacle.
Ayant recueilli ces paroles de M. l'abbé Mirabelle, madame Doulce courut au théâtre. La répétition de _la Grille_ était terminée. Elle trouva Pradel dans son cabinet avec deux jeunes actrices, qui lui demandaient l'une un engagement, l'autre un congé. Il refusait, conformément à son principe de ne jamais accueillir une demande qu'après l'avoir d'abord rejetée. Il donnait ainsi du prix aux moindres choses qu'il accordait. Ses yeux luisants et sa barbe de patriarche, ses façons à la fois amoureuses et paternelles le faisaient ressembler à Loth, tel qu'on le voit entre ses deux filles dans les estampes des vieux maîtres. Posée sur la table, une amphore de carton doré aidait à l'illusion.
--Ce n'est pas possible, disait-il à chacune; ce n'est vraiment pas possible, mon enfant... Enfin revenez demain.
Après les avoir congédiées, il demanda, tout en signant des lettres:
--Eh bien! madame Doulce, quelles nouvelles?
Constantin Marc, survenu avec Nanteuil, s'écria précipitamment:
--Et mes décors? Monsieur Pradel!
Puis il décrivit pour la vingtième fois le paysage sur lequel devait se lever la toile.
--Au premier plan, un vieux parc. Les troncs des grands arbres, du côté du nord, sont verdis par la mousse. Il faut qu'on sente l'humidité de la terre.
Et le directeur répondit:
--Soyez sûr qu'on fera tout ce qu'il sera possible de faire et que ce sera très convenable... Eh bien! madame Doulce, quelles nouvelles?
--Il y a une lueur d'espérance, répondit-elle.
--Au fond, dans une brume légère, dit l'auteur, les pierres grises et les toits d'ardoise fine de l'Abbaye-aux-Dames...
--Parfaitement. Asseyez-vous donc, madame Doulce, je suis à vous.
--J'ai reçu, à l'archevêché, le meilleur accueil, dit madame Doulce.
--Monsieur Pradel, il est nécessaire que les murs de l'Abbaye paraissent sourds, profonds et pourtant subtilisés par la brume du soir. Un ciel d'or pâle...
--Monsieur l'abbé Mirabelle, reprit madame Doulce, est un prêtre de la plus haute distinction...
--Monsieur Marc, vous tenez beaucoup à votre ciel d'or pâle? demanda le directeur. Continuez, madame Doulce, continuez, je vous écoute...
--... Et, d'une politesse exquise. Il a fait une délicate allusion aux indiscrétions des journaux...
A ce moment, M. Marchegeay, le régisseur, bondit dans le cabinet. Ses yeux verts étincelaient et ses moustaches rouges dansaient comme des flammes. Il parla avec volubilité:
--Ça recommence!... Lydie, la petite figurante, pousse des cris de putois dans les escaliers. Elle dit que Delage a voulu la violer. C'est bien la dixième fois depuis un mois qu'elle nous recommence cette histoire-là. En voilà une scie!
--Ce n'est pas tolérable dans une maison comme celle-ci, dit Pradel. Vous ficherez Delage à l'amende... Madame Doulce, continuez, je vous prie.
--Monsieur l'abbé Mirabelle m'a expliqué avec une parfaite clarté que le suicide est un acte de désespoir.
Mais Constantin Marc demanda avec intérêt à Pradel si Lydie, la petite figurante, était jolie.
--Vous l'avez vue, dans _la Nuit du 23 octobre_, elle fait la femme du peuple qui, sur la plaine de Grenelle, achète des plaisirs à madame Ravaud.
--Il me semble que c'est une très belle fille, dit Constantin Marc.
--Certainement, répondit Pradel. Mais elle serait une plus belle fille encore si elle n'avait pas les chevilles comme des poteaux.
Constantin Marc, méditatif, reprit:
--Et Delage l'a violée... Cet homme a le sens de l'amour. L'amour est un acte simple et primitif. C'est la lutte, c'est la haine. La violence y est nécessaire. L'amour par le consentement mutuel n'est qu'une fastidieuse corvée.
Et il s'écria, très excité:
--Delage est prodigieux!
--Ne vous emballez pas, dit Pradel. Cette petite Lydie aguiche mes acteurs dans sa loge, puis, tout à coup, elle crie qu'on la viole pour qu'on lui donne de l'argent... C'est son amant qui lui a appris le truc, et qui touche la galette... Vous disiez donc, madame Doulce...
--Après une longue et intéressante conversation, reprit madame Doulce, monsieur l'abbé Mirabelle m'a fait entrevoir une solution favorable. Il m'a donné à entendre que, pour lever toutes les difficultés, il suffirait qu'un médecin attestât que Chevalier n'avait pas toute sa raison et n'était pas responsable de ses actes.
--Mais, observa Pradel, Chevalier n'était pas fou. Il avait toute sa raison.
--Ce n'est pas à nous de le dire, répliqua madame Doulce. Et qu'en savons-nous?
--Non, dit Nanteuil, il n'avait pas toute sa raison.
Pradel haussa les épaules:
--Après tout, c'est possible. La folie et la raison, c'est affaire d'appréciation... A qui pourrait-on bien demander un certificat?
Madame Doulce et Pradel se rappelèrent successivement trois médecins; mais ils ne purent trouver l'adresse du premier; le second avait un mauvais caractère et l'on reconnut que le troisième était mort.
Nanteuil dit qu'il fallait s'adresser au docteur Trublet.
--C'est une idée! s'écria Pradel. Allons demander un certificat au docteur Socrate... Quel jour sommes-nous?... Vendredi. C'est son jour de consultation. Nous le trouverons chez lui.
Le docteur Trublet logeait dans une vieille maison, au plus haut de la rue de Seine. Pradel emmena Nanteuil, dans l'idée que Socrate ne refuserait rien à une jolie femme. Constantin Marc, qui ne pouvait vivre, à Paris, loin des comédiens, les accompagna. L'affaire Chevalier commençait à l'amuser. Il la trouvait comique, c'est-à-dire appartenant aux comédiens. Bien que l'heure de la consultation fût passée, le salon du docteur était encore plein de gens qui voulaient être guéris. Trublet les renvoya et reçut, dans son cabinet, les gens de théâtre. Il se tenait devant une table encombrée de livres et de papiers. Contre la fenêtre, un fauteuil articulé s'étalait, infirme et cynique. Le directeur de l'Odéon exposa l'objet de sa visite, et il conclut:
--Le service de Chevalier ne sera célébré à l'église que si vous attestez que ce malheureux garçon ne jouissait pas de toute sa raison.
Le docteur Trublet déclara que Chevalier pouvait bien se passer du service religieux.
--Adrienne Lecouvreur, qui valait mieux que lui, s'en est passée. Mademoiselle Monime, après sa mort, n'eut point de messe et, comme vous savez, on lui refusa «l'honneur de pourrir dans un vilain cimetière, avec tous les gueux du quartier». Elle ne s'en trouva pas plus mal.
--Vous n'ignorez pas, docteur Socrate, répondit Pradel, que les comédiens sont les plus religieux des hommes. Mes pensionnaires seraient désolés s'ils ne pouvaient assister à la messe de leur camarade. Ils se sont déjà assuré le concours de plusieurs artistes lyriques et la musique sera très belle.
--Ça, c'est une raison, dit Trublet. Je n'y contredis pas. Charles Monselet, qui était un homme d'esprit, songea, peu d'heures avant sa mort, à sa messe en musique. «Je connais beaucoup d'artistes de l'Opéra, dit-il, j'aurai un _Pie Jesu_ aux truffes.» Mais, puisque l'archevêché n'autorise pas, cette fois, le concert spirituel, il conviendrait de le remettre à une autre occasion.
--Pour ce qui est de moi, répliqua le directeur, je n'ai aucune croyance religieuse. Mais je considère que l'Église et le Théâtre sont deux grandes puissances sociales et qu'il y a intérêt à ce qu'elles soient amies et alliées. Je ne manque jamais, pour ma part, une occasion de sceller l'alliance. Au prochain carême, je ferai lire par Durville un sermon de Bourdaloue. Je suis subventionné: je dois être concordataire.
»Et puis, quoi qu'on en dise, le catholicisme est encore la forme la plus acceptable de l'indifférence religieuse.
--Eh bien! objecta Constantin Marc, si vous voulez montrer de la déférence à l'Église, pourquoi lui poussez-vous, de force ou de ruse, un cercueil dont elle ne veut pas?
Le docteur parla dans le même sentiment et finit par dire:
--Mon cher Pradel, ne vous occupez donc pas de cette affaire-là.
Mais alors Nanteuil, les yeux ardents, la voix sifflante:
--Il faut qu'il aille à l'église, docteur; signez ce qu'on vous demande, écrivez qu'il n'avait pas sa raison. Je vous en prie.
Il n'y avait pas que de la religion dans ce désir. Il s'y mêlait un sentiment intime et un fond obscur de vieilles croyances, ignorées d'elle-même. Elle espérait que, porté à l'église, aspergé d'eau bénite, Chevalier serait apaisé, deviendrait un bon mort et ne la tourmenterait plus. Elle craignait, au contraire, que, privé de bénédictions et de prières, il n'errât sans cesse autour d'elle, maudit et malfaisant. Et, plus simplement, dans sa peur de le revoir, elle voulait que les prêtres aussi prissent soin de l'enterrer, que tout le monde s'y mît, pour qu'il le fût davantage, autant qu'il était possible et tout à fait. Ses lèvres tremblaient; elle tordait ses mains jointes.
Trublet, vieux connaisseur, la regardait avec intérêt. Il avait l'intelligence et le goût de la machine féminine. Celle-ci le ravissait. En l'observant, sa face camuse brillait de plaisir.
--Soyez tranquille, mon enfant. Il y a toujours moyen de s'entendre avec l'Église. Ce que vous me demandez n'est pas dans mes attributions; je suis un médecin laïque. Mais nous avons aujourd'hui, Dieu merci! des médecins religieux qui envoient leurs malades aux eaux ecclésiastiques et dont la fonction spéciale est de constater les guérisons miraculeuses. J'en connais un qui loge dans le quartier; je vais vous donner son adresse. Allez le voir, l'évêché n'a rien à lui refuser. Il arrangera votre affaire.
--Non pas, dit Pradel, vous avez donné vos soins à ce malheureux Chevalier. C'est à vous de délivrer un certificat.
Romilly approuva:
--Évidemment, docteur. Vous êtes médecin du théâtre. Il faut laver son linge sale en famille.
Et Nanteuil tourna vers Socrate un regard de prière.
--Mais, demanda Trublet, qu'est-ce que vous voulez que je dise?
--C'est bien simple, répondit Pradel. Dites qu'il était, dans une certaine mesure, irresponsable.
--Vous me sollicitez bonnement à parler comme un médecin des tribunaux. C'est trop exiger de moi.
--Vous croyez donc, docteur, que Chevalier était en possession de sa pleine et entière responsabilité morale?
--Je crois, au contraire, qu'il n'était responsable de ses actes à aucun degré.
--Alors?...
--Mais je crois aussi qu'il ne différait nullement en cela de vous, de moi, de tous les autres hommes. Mes confrères légistes distinguent entre les responsabilités individuelles. Ils ont des procédés pour reconnaître les responsabilités pleines et celles auxquelles il manque un ou plusieurs quartiers. Il est remarquable, d'ailleurs, que, pour faire condamner un malheureux, ils lui trouvent toujours une pleine responsabilité... Et la leur, elle est donc pleine... comme la lune?
Et le docteur Socrate développa devant les gens de théâtre étonnés une ample théorie du déterminisme universel. Il remonta jusqu'aux origines de la vie. Et, semblable au Silène de Virgile qui, barbouillé du suc des mûres, chantait à des bergers de Sicile et à la naïade Églé l'origine du monde, il se répandit en paroles abondantes:
--Appeler un malheureux à répondre de ses actes!... mais quand le système solaire n'était encore qu'une pâle nébuleuse, formant dans l'éther une couronne légère d'une circonférence mille fois plus vaste que l'orbite de Neptune, il y avait belle lurette que nous étions tous conditionnés, déterminés, destinés irrévocablement et que votre responsabilité, ma chère enfant, la mienne, celle de Chevalier, celle de tous les hommes, était, non pas atténuée, mais abolie d'avance. Tous nos mouvements, causés par des mouvements antérieurs de la matière, sont soumis aux lois qui gouvernent les forces cosmiques, et la mécanique humaine n'est qu'un cas particulier de la mécanique universelle.
Il montra de la main une armoire fermée:
--J'ai là, en bouteilles, de quoi transformer, abolir ou exaspérer la volonté de cinquante mille hommes.
--Ce ne serait pas de jeu, objecta Pradel.
--J'en conviens, ce ne serait pas de jeu. Mais ces substances ne sont pas essentiellement des produits de laboratoire. Le laboratoire combine, il ne crée rien. Ces substances sont éparses dans la nature. A l'état libre, elles nous enveloppent et nous pénètrent, elles déterminent notre volonté: elles conditionnent notre libre arbitre, qui n'est que l'illusion causée en nous par l'ignorance de nos déterminations.
--Qu'est-ce que vous dites? demanda Pradel ahuri.
--Je dis que la volonté est une illusion causée par l'ignorance où nous sommes des causes qui nous obligent à vouloir. Ce qui veut en nous, ce n'est pas nous, ce sont des myriades de cellules d'une activité prodigieuse, que nous ne connaissons pas, qui ne nous connaissent pas, qui s'ignorent les unes les autres, et qui pourtant nous constituent. Elles produisent par leur agitation d'innombrables courants que nous appelons nos passions, nos pensées, nos joies, nos souffrances, nos désirs, nos craintes et notre volonté. Nous nous croyons maîtres de nous, et seulement une goutte d'alcool excite, pour les engourdir ensuite, ces éléments par lesquels nous sentons et voulons.
Constantin Marc interrompit le docteur:
--Pardon! Puisque vous parlez de l'action de l'alcool, je voudrais vous consulter à ce sujet. Je bois un petit verre d'armagnac après chaque repas. Ce n'est pas trop, dites-moi?
--C'est beaucoup trop. L'alcool est un poison. Si vous avez chez vous une bouteille d'eau-de-vie, jetez-la par la fenêtre.
Pradel était pensif. Il estimait qu'en supprimant la volonté et la responsabilité chez tous les hommes, le docteur Socrate lui faisait un tort personnel.
--Vous direz ce que vous voudrez. La volonté et la responsabilité ne sont pas des illusions. Ce sont des réalités tangibles et fortes. Je sais à quoi m'engage mon cahier des charges, et j'impose ma volonté à mon personnel.
Et il ajouta avec amertume:
--Je crois à la volonté, à la responsabilité morale, à la distinction du bien et du mal. Sans doute, selon vous, ce sont des idées bêtes...
--Assurément, répondit le docteur, ce sont des idées bêtes. Mais elles nous sont très convenables, puisque nous sommes des bêtes. On l'oublie toujours. Ce sont des idées bêtes, augustes et salutaires. Les hommes ont senti que, sans ces idées, ils deviendraient tous fous. Ils n'avaient que le choix de la bêtise ou de la fureur. Ils ont raisonnablement choisi la bêtise. Tel est le fondement des idées morales.
--Quel paradoxe! s'écria Romilly.
Le docteur poursuivit avec sérénité:
--La distinction du bien et du mal dans les sociétés humaines n'est jamais sortie de l'empirisme le plus grossier. Elle a été constituée dans un esprit tout pratique et par simple commodité. Nous ne nous en préoccupons pas pour un cristal ou pour un arbre. Nous pratiquons l'indifférence morale à l'endroit des animaux. Nous la pratiquons à l'endroit des sauvages. Cela nous permet de les exterminer sans remords. C'est ce qu'on appelle la politique coloniale. On ne voit pas non plus que les croyants exigent de leur dieu une haute moralité. Dans l'état actuel de la société, ils n'admettraient pas volontiers qu'il fût libidineux et se compromît avec des femmes; mais ils trouvent bon qu'il soit vindicatif et cruel. La morale est le consentement mutuel à garder ce qu'on a, terre, maisons, meubles, femmes, et notre vie. Elle n'implique chez ceux qui s'y soumettent aucun effort particulier d'intelligence ou de caractère. Elle est instinctive et féroce. La loi écrite la suit de près et s'accorde assez bien avec elle. Aussi voit-on que les hommes d'un grand cœur ou d'un beau génie furent presque tous accusés d'impiété et, comme Socrate, fils de Phénarète, et Benoît Malon, frappés par la justice de leur pays. Et l'on peut dire qu'un homme qui n'a pas été condamné tout au moins à la prison honore médiocrement sa patrie.
--Il y a des exceptions, dit Pradel.
--Il y en a peu, répondit le docteur Trublet.
Mais Nanteuil suivait son idée:
--Mon petit Socrate, vous pouvez bien attester qu'il était fou. C'est la vérité. Il n'avait pas sa raison. Je le sais bien, moi.
--Sans doute, il était fou, ma chère enfant. Mais c'est une question de savoir s'il l'était plus que les autres hommes. L'histoire tout entière de l'humanité, remplie de supplices, d'extases et de massacres, est une histoire de déments et de furieux.
--Docteur, demanda Constantin Marc, est-ce que par hasard vous n'admireriez pas la guerre? C'est pourtant une chose splendide, quand on y pense. Les animaux se dévorent simplement entre eux. Les hommes ont imaginé de se massacrer en beauté. Ils ont appris à s'entre-tuer avec des cuirasses étincelantes, sous des casques surmontés de panaches et desquels tombent des crinières peintes en rouge. Par l'usage de l'artillerie et l'art des fortifications, ils ont introduit la chimie et les mathématiques dans la destruction nécessaire. C'est une invention sublime. Et, puisque l'extermination des êtres nous apparaît comme le but unique de la vie, la sagesse de l'homme est d'avoir fait de cette extermination une jouissance et une splendeur... Car enfin vous ne pouvez nier, docteur, que le meurtre est une loi de la nature, et que, par conséquent, il est divin.
A quoi le docteur Socrate répondit:
--Nous ne sommes que de malheureux animaux et pourtant nous sommes à nous-mêmes notre providence et nos dieux. Les animaux inférieurs, dont les règnes immémoriaux ont précédé le nôtre sur cette planète, l'ont transformée par leur génie et leur courage. Les insectes ont tracé des chemins, fouillé la terre, creusé les troncs d'arbres et les rochers, bâti des maisons, fondé des cités, changé le sol, l'air et les eaux. Le travail des plus humbles, des madrépores, a créé des îles et des continents. Tout changement matériel produit un changement moral, puisque les mœurs dépendent du milieu. La transformation que l'homme à son tour fait subir à la terre est certes plus profonde et plus harmonieuse que les transformations opérées par les autres animaux. Pourquoi l'humanité ne parviendrait-elle pas à changer la nature jusqu'à la rendre pacifique? Pourquoi l'humanité, tout infime qu'elle est et sera, ne réussirait-elle pas un jour à supprimer ou, du moins, à régler la concurrence vitale? Pourquoi n'abolirait-elle pas enfin la loi du meurtre? On peut beaucoup attendre de la chimie. Pourtant je ne vous réponds de rien. Il est possible que notre race persiste dans la mélancolie, le délire, la manie, la démence et la stupeur jusqu'à sa fin lamentable dans la glace et les ténèbres. Ce monde est peut-être irrémédiablement mauvais. En tout cas, je m'y serai bien amusé. On y jouit d'un spectacle divertissant et je commence à croire que Chevalier était plus fou que les autres hommes d'avoir volontairement quitté sa place.
Nanteuil prit une plume sur le bureau et la tendit, trempée d'encre, au docteur.
Il commença d'écrire:
«Ayant été plusieurs fois appelé à donner mes soins à...
Il s'interrompit et demanda le prénom de Chevalier:
--Aimé, répondit Nanteuil.
»... à Aimé Chevalier, j'ai pu constater dans son économie certains troubles de la sensibilité, de la vue et de la motilité, indices ordinaires...
Il alla prendre un livre sur un rayon de sa bibliothèque.
--Ce serait un grand hasard si je ne découvrais pas de quoi confirmer mon diagnostic dans ces leçons du professeur Ball sur les maladies mentales.
Il feuilleta le livre.
--Et tenez, mon cher Romilly, voici ce que je trouve pour commencer; à la dix-huitième leçon, page 389: «On rencontre beaucoup de fous parmi les acteurs.» Cette observation du professeur Ball me rappelle que l'illustre Cabanis demanda un jour au docteur Esprit Blanche si le théâtre n'était pas une cause de folie.
--Vraiment? demanda Romilly, inquiet.
--N'en doutez point, répondit Trublet. Mais écoutez ce que dit à cette même page le professeur Ball: «Il est incontestable que les médecins sont extrêmement prédisposés à l'aliénation mentale.» Et rien n'est plus vrai. Parmi les médecins, les prédestinés entre tous sont les aliénistes. Il est souvent difficile de décider lequel est le plus fou, du fou ou de son médecin. On dit aussi que les hommes de génie sont enclins à la folie. C'est certain. Toutefois il ne suffit pas d'être un imbécile pour être raisonnable.
Il feuilleta un moment encore les _Leçons_ du professeur Ball, puis il se remit à écrire:
»... indices ordinaires de l'excitation maniaque, et, si l'on considère que le sujet était d'un tempérament névropathique, on aura lieu de croire que sa constitution le conduisit à la folie, qui, selon les professeurs les plus autorisés, n'est que l'exagération du caractère habituel de l'individu, et il n'est pas possible de lui accorder une entière responsabilité morale.»
Il signa et tendit le papier à Pradel:
--Voilà qui est innocent et trop vide de sens pour contenir le moindre mensonge.
Pradel se leva:
--Croyez bien, cher docteur, que nous ne vous aurions pas demandé de mentir.
--Pourquoi? Je suis médecin. Je tiens boutique de mensonges. Je soulage, je console. Peut-on consoler et soulager sans mentir?
Puis, regardant Nanteuil avec sympathie:
--Les femmes et les médecins savent seuls combien le mensonge est nécessaire et bienfaisant aux hommes.
Et, comme Pradel, Constantin Marc et Romilly prenaient congé:
--Passez donc par la salle à manger. J'ai reçu un petit fût de vieil armagnac. Vous allez m'en dire des nouvelles.
Nanteuil était restée dans le cabinet du docteur.
--Mon petit Socrate, j'ai passé une nuit affreuse. Je l'ai vu...
--Pendant votre sommeil?
--Non, tout éveillée.
--Vous êtes sûre que vous ne dormiez pas?
--J'en suis sûre.