Chapter 5
En la rallumant, il se flattait de l'idée que Chevalier, porté à l'hôpital, reprendrait connaissance, vivrait. Et le voyant déjà debout, juché sur ses longues jambes, criant, toussant, ricanant, il désirait moins ardemment cette guérison, il commençait même à ne plus la souhaiter, à la trouver importune et désobligeante. Il se demandait avec inquiétude, dans un véritable malaise:
--Que reviendrait-il faire en ce monde, le sombre cabot? Rentrerait-il à l'Odéon? Promènerait-il dans les couloirs sa grande cicatrice? Faudrait-il le voir rôder encore autour de Félicie?
Il approcha du corps la lampe allumée et reconnut la plaie livide et sanguinolente dont les contours irréguliers lui rappelaient l'Afrique de ses cartes d'écolier.
Visiblement la mort avait été instantanée, et il ne comprenait pas comment il avait pu en douter un moment.
Il sortit de la maison et se mit à marcher à grands pas dans le jardin. L'image de la blessure flottait devant ses yeux comme l'impression d'une lumière trop vive. Elle allait et grandissait; elle formait dans la nuit sur le ciel noir un continent pâle d'où il voyait jaillir éperdus des négrillons armés de flèches.
Il jugea que la première chose à faire était d'appeler madame Simonneau, qui demeurait tout près, sur le boulevard Bineau, dans la maison du café. Il ferma soigneusement la porte de la grille et alla chercher la femme de ménage. Sur le boulevard il retrouva le calme de l'esprit et des sens. Il s'accommoda de l'événement. Il acceptait le fait accompli, mais il chicanait la destinée sur les circonstances. Puisqu'il fallait un mort, il consentait à ce qu'il y en eût un, mais il en aurait préféré un autre. Il éprouvait à l'égard de celui-ci un sentiment de dégoût et de répulsion. Il se disait vaguement:
--J'admets un suicide. Mais à quoi bon un suicide ridicule et déclamatoire? Cet homme ne pouvait-il se tuer chez lui? Ne pouvait-il, si sa résolution était inébranlable, l'exécuter avec une vraie fierté, d'une façon discrète? C'est ainsi qu'à sa place eût agi un galant homme. On aurait plaint et respecté sa mémoire.
Il se rappela mot pour mot les paroles que, dans la chambre à coucher, une heure avant le drame, il avait échangées avec Félicie. Il lui avait demandé si elle n'avait pas été un peu avec Chevalier. Il le lui avait demandé, non pour le savoir, car il n'en doutait guère, mais pour montrer qu'il le savait. Et elle lui avait répondu, indignée: «Lui! Ah! non, par exemple... Tu ne voudrais pas!...»
Il ne la blâmait pas d'avoir menti. Toutes les femmes mentent. Il goûtait plutôt la jolie désinvolture avec laquelle elle avait jeté ce garçon hors de son passé. Mais il lui en voulait de s'être donnée à un bas cabot. Sa délicatesse en était blessée. Chevalier lui gâtait Félicie. Pourquoi prenait-elle des amants de cette espèce? Elle manquait donc de goût? Elle ne choisissait donc pas? Elle faisait donc comme les filles? Elle n'avait donc pas le sens d'une certaine propreté qui avertit les femmes de ce qu'elles peuvent faire et de ce qu'elles ne peuvent pas faire? Elle ne savait donc pas se tenir? Eh bien! voilà ce qui arrive quand on n'a pas de tenue! Il la chargea du malheur advenu et fut soulagé d'un grand poids.
Madame Simonneau n'était pas chez elle. Il la demanda aux garçons du café, aux garçons de l'épicier, aux filles de la blanchisseuse, aux gardiens de la paix, au facteur. Enfin, sur l'indication d'une voisine, il la trouva qui mettait des cataplasmes à une vieille dame, car elle était garde-malade. Son visage était pourpre et elle puait l'eau-de-vie. Il l'envoya veiller le mort. Il lui recommanda de le recouvrir d'un drap et de se tenir à la disposition du commissaire et du médecin qui viendraient pour les constatations. Elle répondit, un peu blessée, qu'elle savait, Dieu merci, ce qu'elle avait à faire. Elle le savait, en effet. Madame Simonneau était née dans une société soumise aux autorités constituées et qui respecte les morts. Mais lorsque ayant interrogé M. de Ligny, elle apprit qu'il avait traîné le corps dans l'antichambre, elle ne put lui cacher que cette façon d'agir était imprudente et l'exposait à des désagréments.
--Vous ne deviez pas, lui dit-elle. Quand une personne s'est détruite, il ne faut jamais y toucher avant que la police arrive.
Ligny alla ensuite avertir le commissaire. La première émotion passée, il n'éprouvait aucune surprise, sans doute parce que les événements qui, de loin, eussent semblé étranges, quand ils sont accomplis près de nous, paraissent naturels, comme ils le sont en effet, se développent d'une façon commune, se décomposent en une succession de petits faits et vont se perdre dans la banalité courante de la vie. Il était distrait de la mort violente d'un malheureux par les circonstances mêmes de cette mort, par la part qu'il y avait et l'occupation qu'elle lui donnait. En se rendant chez le commissaire, il se sentait aussi tranquille et libre d'esprit que lorsqu'il allait au ministère pour y déchiffrer des dépêches.
A neuf heures du soir, le commissaire de police pénétra dans le jardin avec son secrétaire et un agent de police. Le médecin de la ville, M. Hibry, arriva au même moment. Déjà, par l'industrie de madame Simonneau, toujours intéressée aux fournitures, la maison exhalait une violente odeur de phénol et brillait de bougies allumées. Et madame Simonneau s'agitait dans un pressant désir de procurer au mort un crucifix et un rameau de buis bénit. A la clarté d'une bougie, le médecin examina le cadavre.
C'était un gros homme, au teint rouge et à la respiration forte, qui venait de dîner.
--La balle, de gros calibre, dit-il, a pénétré par la voûte palatine, elle a traversé le cerveau, et elle est venue briser le pariétal gauche, emportant une partie de la substance cérébrale et faisant sauter un morceau du crâne. La mort a été instantanée.
Il remit la bougie à madame Simonneau, et poursuivit:
--Des éclats du crâne ont été projetés à une certaine distance. On pourra les retrouver dans le jardin. Je conjecture que la balle était ronde. Une balle conique aurait causé moins de ravages.
Cependant le commissaire, M. Josse-Arbrissel, grand et maigre, à longue moustache grise, ne semblait ni voir ni entendre. Un chien hurlait devant la grille.
--La direction de la blessure, dit le médecin, ainsi que les doigts de la main droite encore repliés, prouvent surabondamment le suicide.
Il alluma un cigare.
--Nous sommes suffisamment édifiés, dit le commissaire.
--Je regrette, messieurs, de vous avoir dérangés, dit Robert de Ligny, et je vous remercie de la bonne grâce avec laquelle vous avez rempli votre office.
Le secrétaire du commissariat et l'agent de police, conduits par madame Simonneau, montèrent le corps au premier étage.
M. Josse-Arbrissel se mordait les ongles et regardait dans le vague.
--Un drame de la jalousie, dit-il, rien de plus commun. Nous avons ici, à Neuilly, une moyenne constante de morts volontaires. Sur cent suicides, trente ont pour cause le jeu. Le reste est dû à des désespoirs d'amour, à la misère ou à des maladies incurables.
--Chevalier? demanda le docteur Hibry, qui était amateur de spectacles, Chevalier? attendez donc, je l'ai vu... Je l'ai vu dans un bénéfice, aux Variétés. Parfaitement. Il récitait un monologue.
Le chien hurlait devant la grille.
--On ne peut s'imaginer, reprit le commissaire, les ravages que le pari mutuel exerce dans cette commune. Je n'exagère pas, trente pour cent au bas mot des suicides que je constate sont causés par le jeu. Tout le monde joue, ici. Autant de boutiques de coiffeurs, autant d'agences clandestines. Pas plus tard que la semaine dernière, un concierge de l'avenue du Roule a été trouvé pendu dans le Bois. Encore, les ouvriers, les domestiques, les petits employés qui jouent, ne sont pas réduits à se tuer. Ils changent de quartier, ils disparaissent. Mais un homme établi, un fonctionnaire que le jeu a ruiné, qui est accablé de dettes criardes, menacé de saisie et sous le coup de plaintes au parquet, il ne peut pas disparaître. Que voulez-vous qu'il devienne?
--J'y suis! s'écria le docteur. Il récita _le Duel dans la Savane_. On est un peu fatigué des monologues; mais celui-là est très drôle. Vous vous rappelez: «Voulez-vous vous battre à l'épée? Non, monsieur. Au pistolet? Non, monsieur. Au sabre, au couteau? Non, monsieur. Alors je vois ce que vous voulez. Vous n'êtes pas dégoûté. Vous voulez le duel dans la savane. J'y consens. Nous remplacerons la savane par une maison à cinq étages. Vous êtes autorisé à vous dissimuler dans le feuillage.» Chevalier disait très drôlement _le Duel dans la Savane_. Il m'a beaucoup amusé ce soir-là. Il est vrai que je suis bon public. J'adore le théâtre.
Le commissaire de police n'entendait pas. Il suivait sa pensée.
--On ne saura jamais ce que le pari mutuel dévore par année de fortunes et d'existences. Le jeu ne lâche jamais ses victimes; quand il leur a tout pris, il reste leur unique espérance. En effet, par quel autre moyen peut-on espérer?...
Il s'arrêta de parler, tendit l'oreille au cri lointain d'un camelot, se jeta sur l'avenue à la poursuite de l'ombre fuyante et glapissante, l'appela, lui arracha un journal de courses qu'il déploya sous un bec de gaz pour y chercher des noms de chevaux, _Fleur-des-pois_, _la Châtelaine_, _Lucrèce_. Puis, l'œil hagard, les mains tremblantes, stupide, assommé, il laissa tomber la feuille: son cheval ne gagnait pas.
Et le docteur Hibry, en l'observant de loin, songeait que, médecin des morts, il pourrait bien être appelé un jour à constater le suicide de son commissaire de police, et il se déterminait par avance à conclure autant que possible à la mort accidentelle.
Tout à coup, saisissant son parapluie:
--Je file. On m'a donné pour ce soir une place à l'Opéra-Comique. Ce serait dommage de la perdre.
Avant de quitter la maison, Ligny demanda à madame Simonneau:
--Où l'avez-vous mis?
--Dans le lit, répondit madame Simonneau. C'était plus convenable.
Il ne fit point d'objection, et, levant les yeux sur la façade de la maison, il vit aux fenêtres de la chambre à coucher, à travers les rideaux de mousseline, la lueur des deux bougies que la femme de ménage avait allumées sur la table de nuit.
--On pourrait peut-être, dit-il, faire venir une religieuse pour le veiller.
--C'est inutile, répondit madame Simonneau qui avait invité des voisines et commandé son vin et son fricot, c'est inutile: je le veillerai moi-même.
Ligny n'insista pas.
Le chien hurlait encore devant la grille.
En regagnant à pied la barrière, il vit sur Paris une lueur rouge qui remplissait tout le ciel. Aux faîtes des cheminées, les tuyaux se dressaient, grotesques et noirs, devant cette brume ardente et semblaient regarder avec une familiarité ridicule l'embrasement mystérieux d'un monde. Les rares passants qu'il rencontra sur le boulevard allaient tranquillement, sans lever la tête. Bien qu'il sût que, dans les nuits des villes, souvent l'air humide reflète les lumières et se colore de cette lueur égale qui ne palpite pas, il s'imaginait voir le reflet d'un immense incendie. Il acceptait sans réflexion que Paris s'abîmât dans une conflagration prodigieuse; il trouvait naturel que la catastrophe intime à laquelle il était mêlé se confondît avec un désastre public et que cette nuit, enfin, fût pour tout un peuple, comme pour lui-même, une nuit sinistre.
Ayant très faim, il prit une voiture à la barrière et se fit conduire à une taverne de la rue Royale. Dans la salle lumineuse et chaude, il ressentit une impression de bien-être. Après avoir fait son menu, il ouvrit un journal du soir et vit, dans le compte rendu des Chambres, que son ministre avait prononcé un discours. En parcourant ce discours, il étouffa un petit rire; il se rappelait certaines histoires, contées au quai d'Orsay. Le ministre des Affaires étrangères était amoureux de madame de Neuilles, cocotte vieillie, haussée par la rumeur publique à l'état d'aventurière et d'espionne. Il essayait, disait-on, sur elle les discours qu'il devait prononcer devant le Parlement. Ligny, qui avait été un peu l'amant, autrefois, de madame de Neuilles, se figurait l'homme d'État en chemise récitant à son amie cette déclaration: «Non certes, je ne méconnais pas les justes susceptibilités du sentiment national. Résolument pacifique, mais soucieux de l'honneur de la France, le gouvernement saura, etc.» Et cette vision le mettait en gaieté. Il tourna la page et lut: «Demain, à l'Odéon, première représentation (à ce théâtre) de: _La Nuit du 23 octobre 1812_, avec messieurs Durville, Maury, Romilly, Destrée, Vicar, Léon Clim, Valroche, Aman, Chevalier...
VIII
Le lendemain, à une heure, au foyer du théâtre, on répétait _la Grille_ pour la première fois. Une lumière triste s'amortissait sur les pierres grises de la voûte, des tribunes et des colonnes. Dans la majesté maussade de cette pâle architecture, sous la statue de Racine, les acteurs principaux lisaient leurs rôles, qu'ils ne savaient pas encore, devant Pradel, directeur du théâtre, Romilly, directeur de la scène, et Constantin Marc, auteur de la pièce, assis tous trois sur un canapé de velours rouge, tandis que, d'une banquette reculée dans un entre-colonnement, s'exhalaient les haines attentives et les jalousies chuchotantes des actrices sacrifiées. L'amoureux, Paul Delage, déchiffrait péniblement une réplique:
»--Je reconnais le château aux murs de brique, aux toits d'ardoise, le parc où j'ai si souvent enlacé, sur l'écorce des arbres, son chiffre et le mien, l'étang dont les eaux endormies...
Fagette reprenait:
»--Craignez, Aimeri, que le château ne vous reconnaisse pas, que le parc ait oublié votre nom, que l'étang murmure: «Quel est cet étranger?»
Mais elle était enrhumée et lisait sur une copie pleine de fautes.
--Ne restez pas là, Fagette: c'est le pavillon rustique, dit Romilly.
--Comment voulez-vous que je le sache?
--On a mis une chaise.
»--... Que l'étang murmure: «Quel est cet étranger?»
--Mademoiselle Nanteuil, à vous... Où est donc Nanteuil?... Nanteuil!
Nanteuil parut, emmitouflée dans ses fourrures, son petit sac et son rôle à la main, blanche comme un linge, les yeux battus, les jambes molles. Elle avait passé une nuit pleine d'épouvantes. Tout éveillée, elle avait vu le mort entrer dans sa chambre.
Elle demanda:
--Par où est-ce que j'entre?
--Par la droite.
--C'est bon.
Et elle lut:
»--Mon cousin, je me suis éveillée toute joyeuse ce matin. Je n'en sais pas la cause. Pourriez-vous me la dire?
Delage lut sa réplique;
»--C'est peut-être, Cécile, par une permission spéciale de la Providence ou de la destinée. Le Dieu qui vous aime vous laisse le sourire à l'heure des larmes et des grincements de dents.
--Nanteuil, tu passes, ma mignonne, dit Romilly. Delage, efface-toi un peu pour la laisser passer.
Nanteuil passa:
»--Des jours terribles, dites-vous, Aimeri? Nos jours sont ce que nous les faisons. Ils ne sont terribles que pour les méchants.
Romilly interrompit:
--Delage, efface-toi un peu, fais attention de ne pas la cacher aux spectateurs... Reprends, Nanteuil.
Nanteuil reprit:
»--Des jours terribles, dites-vous, Aimeri? Nos jours sont ce que nous les faisons. Ils ne sont terribles que pour les méchants.
Constantin Marc ne reconnaissait plus son œuvre, n'entendait plus même le son de ses phrases bien-aimées, qu'il s'était répétées tant de fois à lui-même dans ses bois du Vivarais. Étonné, stupide, il se taisait.
Nanteuil passa gentiment et se remit à lire:
»--Vous me jugerez peut-être bien folle, Aimeri; dans le couvent où j'ai été élevée, j'ai souvent envié le sort des victimes.
Delage donna sa réplique; mais il sauta un feuillet de la copie:
»--Le temps est superbe. Déjà les invités vont et viennent dans le jardin.
Il fallut tout reprendre:
»--Des jours terribles, dites-vous, Aimeri...
Et ils allaient, sans s'inquiéter de comprendre, mais attentifs à régler leurs mouvements, comme s'ils étudiaient des figures de danse.
--Dans l'intérêt de la pièce, il faudra faire des coupures, dit Pradel à l'auteur consterné.
Et Delage poursuivait:
»--Ne m'accusez point, Cécile: j'eus pour vous une amitié d'enfance, une de ces amitiés fraternelles, qui donnent à l'amour qu'elles font naître l'apparence inquiétante de l'inceste.
--L'inceste! s'écria Pradel. Vous ne pouvez pas laisser l'inceste, monsieur Constantin Marc. Le public a des susceptibilités que vous ne soupçonnez, pas. Et puis, il faut intervertir l'ordre des deux répliques qui viennent ensuite. L'optique de la scène l'exige.
La répétition fut interrompue. Romilly, avisant Durville qui, dans une embrasure, contait des histoires joyeuses:
--Durville, vous pouvez vous en aller. On ne répétera pas le «deux» aujourd'hui.
Avant de se retirer, le vieux comédien alla serrer la main à Nanteuil. Jugeant opportun de lui apporter l'expression de sa douloureuse sympathie, il se fit des yeux noyés, comme eût fait à sa place tout porteur de condoléances. Mais il se les fit bien. Ses prunelles nageaient dans leurs orbites, pareilles à la lune dans les nuées. Les coins abattus de ses lèvres tombaient dans deux plis profonds qui les prolongeaient jusqu'au bas du menton. Il avait l'air vraiment affligé.
--Ma pauvre mignonne, soupira-t-il, je te plains, va!... De voir un être pour lequel on a éprouvé un... sentiment... avec lequel on a... vécu dans l'intimité... de le voir emporté par un coup... tragique, c'est rude... c'est terrible!...
Et il lui tendait ses mains compatissantes.
Nanteuil, énervée, serrant dans ses poings son petit mouchoir et son manuscrit, lui tourna le dos et siffla entre ses dents:
--Vieil idiot!
Fagette la prit par la taille, la mena doucement à l'écart au pied de la statue de Racine et lui souffla dans l'oreille:
--Ma chérie, écoute-moi! Il faut absolument étouffer cette affaire-là. On ne parle pas d'autre chose. Si tu laisses dire le monde, on fera de toi la veuve Chevalier pour la vie.
Et, comme elle avait du style, elle ajouta:
--Je te connais, je suis ta meilleure amie. Je sais ce que tu vaux. Mais prends garde, Félicie: les femmes ont le prix qu'elles se donnent.
Tous les traits de Fagette portèrent. Nanteuil, les joues en feu, retint ses larmes. Trop jeune pour posséder ou même souhaiter la prudence qui vient aux comédiennes célèbres quand elles sont en âge de passer femmes du monde, elle était pleine d'amour-propre, et, depuis qu'elle aimait, elle avait envie d'effacer de son passé toute inélégance; elle sentait que Chevalier, en se suicidant pour elle, avait agi publiquement à son égard avec une familiarité qui la rendait ridicule. Ne sachant pas encore que tout s'oublie et se perd au cours rapide des heures, que toutes nos actions coulent comme l'eau des fleuves entre des rivages sans mémoire, elle songeait, irritée et triste, aux pieds de Jean Racine, qui entendait ses douleurs.
--Regarde-la donc, dit madame Marie-Laure au jeune Delage. Elle a envie de pleurer. Je la comprends. Un homme s'est tué pour moi. J'en ai été très ennuyée. C'était un comte.
--Reprenons, dit Pradel... Mademoiselle Nanteuil, allons! donnez votre réplique.
Et Nanteuil:
»--Mon cousin, je me suis éveillée toute joyeuse ce matin...
Soudain, madame Doulce parut. Grande et douloureuse, elle laissa tomber ces mots:
--Une bien triste nouvelle. Le curé lui refuse l'entrée de son église.
Chevalier n'ayant plus de parents, hors une sœur ouvrière à Pantin, madame Doulce s'était chargée de commander l'enterrement, aux frais des comédiens.
On l'entourait. Elle reprit:
--L'Église le repousse comme un maudit. C'est affreux!
--Pourquoi? demanda Romilly.
Madame Doulce répondit très bas et comme à regret:
--Parce qu'il s'est suicidé.
--Il faut arranger ça, dit Pradel.
Romilly montra de l'empressement.
--Le curé me connaît, dit-il; c'est un brave homme. Je vais donner un coup de pied jusqu'à Saint-Étienne-du-Mont et je serais bien surpris si...
Madame Doulce secoua tristement la tête;
--Tout est inutile.
--Il faut pourtant que nous ayons un service religieux, dit Romilly, avec l'autorité d'un directeur de la scène.
--Certes, dit madame Doulce.
Madame Marie-Laure, agitée, pensait qu'on pouvait forcer les prêtres à dire une messe.
--Restons calmes, dit Pradel, en caressant sa barbe vénérable. Sous Louis XVIII, le peuple enfonça les portes de Saint-Roch, fermées au cercueil de mademoiselle Raucourt. Les temps et les circonstances sont autres. Usons de moyens plus doux.
Constantin Marc, voyant, plein de regrets, sa pièce abandonnée, s'était approché, lui aussi, de madame Doulce; il lui demanda:
--Pourquoi voulez-vous que Chevalier soit béni par l'Église? Pour ma part, je suis catholique. Chez moi, ce n'est pas une foi, c'est un système, et je considère comme un devoir de participer à toutes les pratiques extérieures du culte. Je suis pour toutes les autorités, pour le juge, pour le soldat, pour le prêtre. Je ne puis donc être suspect de favoriser les enterrements civils. Mais je ne comprends guère que vous vous obstiniez à offrir au curé de Saint-Étienne-du-Mont un mort qu'il repousse. Pourquoi voulez-vous donc que ce malheureux Chevalier aille à l'église?
--Pourquoi? répondit madame Doulce. Pour le salut de son âme et parce que c'est plus convenable.
--Ce qui serait convenable, répliqua Constantin Marc, ce serait d'obéir aux lois de l'Église, qui excommunie les suicidés.
--Monsieur Constantin Marc, avez-vous lu _les Soirées de Neuilly_? demanda Pradel qui était grand bouquineur et liseur. Vous n'avez pas lu _les Soirées de Neuilly_, par M. de Fongeray? Vous avez eu tort. C'est un livre curieux, qu'on trouve parfois encore sur les quais. Il est orné d'une lithographie d'Henry Monnier représentant, je ne sais pourquoi, Stendhal en caricature. Fongeray est le pseudonyme de deux libéraux de la Restauration, Dittmer et Cavé. Cet ouvrage se compose de comédies et de drames qui ne peuvent être joués, mais qui contiennent des scènes de mœurs fort intéressantes. Vous y verrez comment, sous le règne de Charles X, un vicaire d'une des églises de Paris, l'abbé Mouchaud, refusa d'enterrer une dame pieuse et voulut à toute force enterrer un athée. Madame d'Hautefeuille était pieuse, mais elle possédait des biens nationaux. Elle mourut administrée par un prêtre janséniste. C'est pourquoi après sa mort elle ne fut pas reçue par l'abbé Mouchaud dans l'église où elle avait passé sa vie. En même temps que madame d'Hautefeuille, sur la même paroisse, un gros banquier, monsieur Dubourg, se laissa mourir. Par son testament, il avait ordonné qu'on le portât directement au cimetière. «C'est un catholique, pensa l'abbé Mouchaud, il nous appartient.» Aussitôt il fit un paquet de son étole et de son surplis, courut chez le mort, lui donna l'extrême-onction et l'amena dans son église.
--Eh bien! répondit Constantin Marc, ce vicaire était un excellent politique. Les athées ne sont pas pour l'Église des ennemis redoutables. Ce ne sont pas des adversaires. Ils ne peuvent élever une Église contre elle, et ils n'y songent pas. Il y a eu de tout temps des athées parmi les chefs et les princes de l'Église, et plusieurs d'entre eux ont rendu à la papauté d'éclatants services. Au contraire, quiconque ne se soumet pas strictement à la discipline ecclésiastique et rompt sur un point avec la tradition, quiconque oppose une foi à la foi, une opinion, une pratique à l'opinion reçue et à la pratique commune, est une cause de désordre, une menace de péril, et doit être extirpé. Le vicaire Mouchaud l'avait compris. Il fallait en faire un évêque et un cardinal.
Madame Doulce avait eu l'art de ne pas tout dire à la fois; elle ajouta:
--Je ne me suis pas laissé abattre par la résistance de monsieur le curé. J'ai prié, j'ai supplié. Et il m'a répondu: «Nous sommes respectueusement soumis à l'ordinaire. Allez à l'archevêché. Je ferai ce que Monseigneur m'ordonnera.» Il ne me reste plus qu'à suivre ce conseil. Je cours à l'archevêché.
--Travaillons, dit Pradel.