Histoire comique

Chapter 12

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Et, en se déshabillant, des vers lui venaient aux lèvres, et elle les murmurait:

«Moi, j'ai blessé quelqu'un? fis-je tout étonnée. Oui, dit-elle, blessé; mais blessé tout de bon; Et c'est l'homme qu'hier vous vîtes du balcon. Las! qui pourrait, lui dis-je, en avoir été cause? Sur lui, sans y penser, fis-je choir quelque chose?...»

Tu vois, je n'ai pas maigri...

«Non, dit-elle, vos yeux ont fait ce coup fatal, Et c'est de leurs regards qu'est venu tout son mal...»

J'ai plutôt engraissé, mais pas trop.

«Hé, mon Dieu! ma surprise est, fis-je, sans seconde; Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde?»

Il écoutait ces vers avec plaisir. S'il n'avait pas beaucoup plus de lettres antiques ni de tradition française que ses jeunes contemporains, il avait plus de goût et des curiosités plus vives. Et, comme tous les Français, il aimait Molière, le comprenait, le sentait profondément.

--C'est délicieux, dit-il. Maintenant viens.

Elle laissa couler sa chemise avec une grâce tranquille et bienfaisante. Mais, parce qu'elle voulait se faire désirer, et pour l'amour de la comédie, elle commença le récit d'Agnès:

«J'étais sur le balcon à travailler au frais, Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprès Un jeune homme bien fait qui, rencontrant ma vue...»

Il l'appela, l'attira à lui. Elle lui glissa des bras, et, s'approchant de la psyché, elle continua de réciter et de jouer devant la glace:

«D'une humble révérence aussitôt me salue.»

Elle fléchit le genou, une première fois légèrement, ensuite un peu plus bas, puis, la jambe gauche en avant, et rejetant la jambe droite en arrière, elle salua profondément:

«Moi, pour ne point manquer à la civilité, Je fis la révérence aussi de mon côté...»

Il l'appela, plus pressant. Mais elle fit une seconde révérence, dont elle marqua les temps avec une amusante précision. Et elle ne s'arrêta plus de réciter ni de faire des révérences aux endroits où le texte et la tradition les indiquent.

«Soudain il me refait une autre révérence; Moi, j'en refais de même une autre en diligence; Et lui, d'une troisième aussitôt repartant, D'une troisième aussi j'y repars à l'instant...»

Elle exécutait tous les jeux de scène sérieusement, avec conscience et le soin de bien faire. Ses attitudes, dont quelques-unes déconcertaient parce qu'il eût fallu une jupe pour les expliquer, étaient presque toutes jolies et toutes intéressantes, en ce qu'elles accusaient dans un corps jeune des muscles fermes sous leur molle enveloppe, et révélaient, à chaque mouvement, des correspondances et des harmonies qu'on n'observe pas d'ordinaire.

En revêtant sa nudité de la bienséance des attitudes et de l'ingénuité des expressions, elle réalisait par fortune et caprice un joyau d'art, une allégorie de l'Innocence dans le goût d'Allegrain ou de Clodion. Et, dans cette figurine animée résonnait avec une pureté délicieuse le grand vers comique. Robert, charmé malgré lui, la laissa aller jusqu'au bout. Ce qui l'amusait surtout, c'était que la chose la plus publique de toutes, une scène de théâtre, lui fût offerte ainsi d'une façon privée et secrète. Et, en observant les façons cérémonieuses de cette fille toute nue, il se donnait aussi le plaisir philosophique de découvrir avec quoi l'on fait de la dignité dans les meilleures compagnies.

«Il passe, vient, repasse et toujours de plus belle Me fait à chaque fois révérence nouvelle; Et moi, qui tous ses tours fixement regardais, Nouvelle révérence aussi je lui rendais...»

Cependant elle admirait dans la glace ses seins fraîchement éclos, sa taille agile, ses bras un peu minces, ronds et fuselés, ses jambes fines, ses beaux genoux polis, et, voyant tout cela servir au bel art de la comédie, elle s'animait, s'exaltait; une légère rougeur, comme un fard, colorait ses joues.

«Tant que si sur ce point la nuit ne fût venue, Toujours comme cela je me serais tenue, Ne voulant point céder, ni recevoir l'ennui Qu'il me pût estimer moins civile que lui...»

Il lui cria, du lit, où il était accoudé:

--Maintenant, viens!

Alors, tout animée et empourprée:

--Et moi, tu crois donc que je ne t'aime pas!...

Elle se jeta au côté de son ami. Abandonnée et souple, elle renversa la tête, offrant aux baisers ses yeux voilés de cils ombreux et sa bouche entr'ouverte où luisait un humide éclair.

Tout à coup elle se dressa sur ses genoux. Ses prunelles fixes étaient pleines d'une horreur indicible. De sa gorge sortit un cri rauque, suivi d'une plainte douce et longue comme un son d'orgue. Elle montra du doigt, en détournant la tête, la fourrure blanche étendue au pied du lit.

--Là! là!... Il est couché en chien de fusil, la tête trouée... Il me regarde en riant avec du sang au coin de la bouche...

Ses yeux, grands ouverts, roulèrent tout blancs. Son corps se tendit en arc, et quand il eut repris sa souplesse, elle tomba comme morte.

Il lui mouilla les tempes d'eau froide et la ranima. D'une voix enfantine, elle se plaignit d'être brisée à toutes les jointures. Sentant une brûlure au creux de ses mains, elle regarda et vit que la paume était coupée et saignait.

Elle dit:

--C'est mes ongles qui sont entrés dans ma main. Ils sont pleins de sang, mes ongles, vois!

Elle le remercia tendrement des soins qu'il lui avait donnés, et s'excusa avec douceur de lui causer tous ces ennuis.

--C'est pas pour ça que tu étais venu, hein?

Elle essaya de sourire et regarda autour d'elle.

--C'est joli, ici.

Son regard rencontra le bulletin de répétition ouvert sur la table de nuit, et elle soupira:

--Qu'est-ce que ça fait que je sois une grande artiste, si je ne suis pas heureuse?

Sans le savoir, elle répétait mot pour mot ce que Chevalier avait dit quand elle l'avait repoussé.

Puis, soulevant sa tête encore lourde au-dessus de l'oreiller qu'elle avait creusé, elle tourna vers son amant ses yeux tristes et lui dit avec résignation:

--Nous nous aimions bien, nous deux. C'est fini. Nous ne serons plus jamais l'un à l'autre, plus jamais... Il ne veut pas!

FIN